‹ Obermann;Chapitre 84 sur 121 · livre pour A B · texte numérisé non relu

livre pour A B

LETTRE LXXX

2 août, IX.

Je pense comme vous qu'il faudrait un roman, un véritable roman tel qu'il en est quelques-uns ; mais c'est 5 un grand ouvrage qui m'arrêterait long-temps. A plusieurs égards, j'y serais assez peu pro | pre, et il faudrait que [434] le plan m'en vînt comme par inspiration.

Je crois que j'écrirai un voyage. Je veux que ceux qui le liront parcourent avec moi tout le monde soumis à

10 l'homme. Quand nous aurons regardé ensemble, quand nous aurons pris l'habitude d'une manière commune à eux et à moi, nous rentrerons, et nous raisonnerons. Ainsi deux amis d'un certain âge sortent ensemble dans la campagne, examinent, rêvent, ne se parlent pas, et

iS s'indiquent seulement les objets avec leur canne ; mais le soir, auprès de la cheminée, ils jasent sur ce qu'ils ont vu dans leur promenade.

La* scène de la vie a de grandes beautés. Il faut se considérer comme étant là seulement pour voir. Il faut s'y

20 intéresser sans illusion, sans passion, mais sans indifférence, comme on s'intéresse aux vicissitudes, aux passions, aux dangers d'un récit imaginaire : celui-là est écrit avec bien de l'éloquence.

Le cours du monde est un drame assez suivi pour être

25 attachant, assez varié pour exciter l'intérêt, assez fixe, assez réglé pour plaire à la raison, pour amuser par des systèmes, assez incertain pour éveiller les désirs, pour alimenter les passions. Si nous étions impassibles dans la vie, l'idée de la mort serait intolérable ; mais les dou-

30 leurs nous aliènent, les dégoûts nous rebutent, l'impuissance et les sollicitudes font oublier de voir ; et Ton s'en

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va froidement, comme on quitte | les loges quand un [435] voisin exigeant, quand la sueur du front, quand l'air vicié par la foule ont remplacé le désir par la gêne, et la curio-

35 sité par Fimpatience.

Quelle manière adopterai-je ? Aucune. J'écrirai comme on parle, sans y songer; s'il faut faire autrement, je n'écrirai point. Il y a cette différence néanmoins, que la parole ne peut être corrigée, au lieu que l'on peut ôter

40 des choses écrites ce qui choque à la lecture.

Dans des temps moins avancés, les poètes et les sophistes lisaient leurs livres aux assemblées des peuples. Il faut que les choses soient lues selon la manière dont elles ont été faites, et qu'elles soient faites selon qu'elles

45 doivent être lues. L'art de lire est comme celui d'écrire. Les grâces et la vérité de l'expression dans la lecture sont infinies comme les modifications de la pensée; je conçois à peine qu'un homme qui lit mal puisse avoir une plume heureuse, un esprit juste et vaste. Sentir avec génie, et

50 être incapable d'exprimer, paraît aussi incompatible que d'exprimer avec force ce qu'on ne sent pas.

Quelque parti que l'on prenne sur la question si tout a été ou n'a pas été dit en morale, on ne saurait conclure qu'il n'y ait plus rien à faire pour cette science, la seule

55 de l'homme. Il ne suffit pas qu'une chose soit dite, il faut qu'elle soit publiée, prouvée, persuadée à tous, universellement reconnue. Il n'y a rien de fait tant que la loi ex I presse n'est pas soumise aux lois de la morale ^ ; tant [436]

I. On trouve le passage suivant, qui m'a paru curieux, dans des lettres publiées par un nommé Matthew.

« C'est une suite nécessaire et du degré de dépravation où en

36. Quel style j'adopterai ? Aucun. AB — 58. lois de l'Ethique A B. Note. 2. Matthews. A B.

que l'opinion ne voit pas les choses sous leurs véritables 60 rapports.

Il faudra s'élever contre le désordre, tant que le désordre subsistera. Ne voyons-nous pas tous les jours de ces choses qui sont plutôt la faute de l'esprit que la suite des passions, où il y a plus d'erreur que de perversité, et 65 qui sont moins le crime d'un particulier, qu'un effet presque inévitable de l'insouciance ou de l'ineptie publique ?

N'est-il plus besoin de dire aux riches dont la fortune est indépendante : Par quelle fatalité vivez-vous plus

70 pauvres, plus inquiets que ceux qui travaillent à la journée dans vos terres ?

De dire aux enfans qui n'ont pas ouvert les yeux sur la bassesse de leur infidélité : Vous êtes de véritables voleurs, et des voleurs que la loi devrait punir plus sévè-

75 rement que celui qui vole un étranger. Au vol manifeste, vous ajoutez la plus odieuse perfidie. Le domestique qui prend est puni avec plus de rigueur qu'un étranger, parce qu'il abuse de la confiance, et parce qu'il est nécessaire que l'on jouisse de la sécurité, du moins chez soi. Ces

80 I raisons, justes pour un homme à gages, ne sont-elles pas bien plus fortes pour le fils de la maison ? Qjai peut tromper plus impunément ? Qui manque à des devoirs plus sacrés ? A qui est-il plus triste de ne pouvoir donner sa

» est arrivée l'espèce humaine, et de l'état actuel de la société 5 » en général, qu'il y ait beaucoup d'institutions également in- » compatibles avec le christianisme et la morale. » Voyage à la riv. de Sierra-Leone.

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