‹ ObéronChapitre 10 sur 20 · OIJEROX · texte numérisé non relu

OIJEROX

étaient cmpi ointes, les mille cliarmes enlin qui se reproduisent, embellis et sans voiles, au miroir intérieur de l'âme, tous ces souvenirs de l'aveugle ne servent qu'a faire pénétrer plus avant dans son cœur le soupçon qui le mord.

Aucun esclavage ne saurait être comparé a celui dans lequel depuis lors la jeune femme ne cesse de languir. Clouée sans cesse a ce corps malingre, elle ne peut s'en détacher ni le jour ni la nuit. Le vieillard s'effarouclie du moindre chuchotement. Il porte les yeux au bout de ses doigts, et , quand il est couché, une de ses mains osseuses se lise sur elle, tantôt ici, tantôt la, de crainte qu'elle ne se glisse loin de lui.

Si douce que fut Rosette, elle se sentit blessée au cœur. Cette conduite, que son époux appelle de l'amour, elle n'en voit que trop bien la cause. Au lieu de plaintes inutiles, elle fait de sérieuses réflexions. Vivre ainsi près d'un septuagénaire chargé de goutte et de gravelle , traîner péniblement sa vie dans un sentier fangeux, et se voir par la dessus en butte a tant d'odieux traitements, ce destin lui semble trop cruel.

Sous le jour où maintenant elle est amenée a les considérer, mill(! choses, que sa patience laissa longtemps inaperçues, ne font plus qu'exciter son dégoût. Le barbon la désole avec sa tendresse ; son badinage lui paraît lourd, sou baiser repoussant; ose-t-il plus encore, c'est de quoi mourir. Puis, ô cruauté ! elle est jeune et belle au proOt

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(lu vieillai<l , et no peut pas faire usaso des charmes qui lui sont inutiles.

Qu'a-t-elle en coniponsadon? Les plaisirs de la ville, la société, la danse, le spectacle, tout cola pour elle est du fruit défendu ! Personne jamais ne visite son antique château; chacun l'évite connue s'il était hanlé par dos esprits. Un grand jardin, qu'entourent partout de hautes murailles, est le seul espace où elle puisse se mouvoir.... en cercle comme à la chaîne. Libre a elle d'y rêver assise au pied d'un arbre ; mais, la encore, elle retrouve l'aveugle qui l'obsède.

un jeune page, élevé dans le château de Gangolfe et chargé du soin de ses écuries, lui paraît , pour la première fois, mériter attention. Depuis longtemps, a la vérité, il avait osé jeter sur la dame des regards tout brûlants de désirs ; il avait môme cherché plus d'une fois a lui faire de vive voix l'aveu de son amour ; mais, comme Rosette ne se prêtait pas a démarche semblable, il était bientôt rentré dans les limites du plus profond respect.

Maintenant que le chagrin , l'ennui attristent ses jours, et ses nuits plus encore, les disliaclions deviennent nécessaires a Rosette. Ou ne s'étonnera pas dès lors qu'elle prenne la chose tout autrement. 11 lui semble dur de renoncer, dans ses plus beaux jours, a toutes les consolations de la vie; et Walther, dont le regard s'anime d'un espoir nouveau, est infatigable a s'offrir pour son consolateur.

L'ardeur du page s'accroît a mesure qu'il gagne du lorrain. Il supplie ; elle refuse. Mais, insensiblement , il s'élal)lit entre eux une muette intelligence dont l'œil est le seul intermédiaire ; car, si Gangolfe est aveugle, il n'est pas sourd , et souvent une oreille sert plus que ne le feraient cent yeux. Sans cesse aux aguets, celle du vieillard se dresse au moindre frôlement des habits de Rosette.

La contrainte où ils vivent alirège les formalités de la résistance. Walther et la dame en sont bientôt a n'avoir plus qu'il se demander comment ils pourront se rapprocher. Surveillée, traquée sans relâche par son dragon , que la toux ne laisse reposer ni la nuit ni le jour, quelle ruse imaginera la jeune femme pour donnei "a ^\ aliher un peu de temps, un peu d'espace?

La nécessité aiguise l'esprit. Pendant quelle se fatigue a former des projets , qu'elle les adople et les rejette aussitôt, voyant mille diflicullés inhérentes au meilleur, un poirier lui vient en pensée, l'ornement du jardin , un bel arbre aux branches bien élagées, qui , près du bassin de marbre autour duquel les myrtes s'airondissent en haie, protège un banc de gazon contre l'ardeur brûlante du soleil.

C'est dans ce délicieux endroit , où se jouent sans cesse de lièdes zéphyrs, que le vieillard a l'habilude, en été, quand tout se dessèche et se llétrit, de venir, pendant une heure ou deux, reposer sur le sein de Rosette, au

1)01(1 <lc la frnîelio foiiliiine. Seul , loulcfois, il a la clef du jaidiii, et jamais nul n'y cuire, a pari sa femme et lui.

Celle clef, que le jaloux porte sans cesse dans la poche de ses diausses, commenl s'en emparer? — Au moment où Gauiiolfe se couche, Rosede l'enlève légèrement, et, pendant qu'il marmotte ses prières, en prend l'empreinte en cire. Le lendemain, WaUher reçoit en cachette ce moule précieux ; un Itillet en même temps lui recommande le poirier : le reste est son affaire.

Qu'arriva-l-il ensuite? On était ;i l;i (in d'août. I,a

journée était belle; lair chaud. Le soleil semblait inviter m)lre vieil aveujilc a faire sa sieste, ainsi qu'il en usait parfois, sous les myrtes de la fontaine. — Viens, ma colombe, dit a son autre lui-même le vieux tourtereau; viens, Rose, ma mie, conduis-moi dans ce bosquet tran- (juille oii , depuis qu'il nous unit, le dieu de l'hyménée nous a vus si souvent dans les bras l'un de l'autre.

Rosetle fait un signe, et Walther prend les devants. La porte du jardin, ouverte à petit bruit, est bien vite refermée. De la jusqu'à la fontaine le page ne fait qu'un bond. Il grimpe sur l'arbre, et choisit pour sa maîtresse, sur les branches les plus larges, un troue d'épais feuillage. Sur ces entrefaites, le barbon arrive, marchant lentement et d'un pas incertain au bras de sa Rosette.

Comme, au milieu de tant d'infirmités, la bouche se trouvait a peu près le seul organe dont l'usage lui restât,

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il avait assez 1 liabitude de pailor a sa fciimio, on guise de passe-temps, de son amour et du païadis qu'on trouve dans le mariage. Il mêlait a cela, peut-être pour la séduire, force poésie a propos de ses charmes, et , communément , il terminait par un bout de sermon.

En route, il l'avait pris sur ce ton , et , lorsqu'ils furent arrivés a la fontaine, où, comme on sait, verdoyait le poirier, Gangolfe, après avoir tapotté les joues de Rosette, après avoir, malgré sa toux, débité mille douceurs, venait précisément d'entamer le sermon..., qui n'agréait guère a la belle en présence de son arbre.

Est-il , — se prit a dire le vieillard , pendant qu'assis près d'elle, a l'ombre, la tête appuyée sur son sein , il ne se lassait pas de promener les doigts sur un bras rond , blanc et satiné, — est-il sur la terre une félicité comparable a l'innocence de nos plaisirs, au charme si doux, devant lequel s'efface toute autre joie, d'être aimé et de se dire qu'on en est digne ! rien , enßn , de comparable a ce que toi-même dois éprouver, si tu me chéris?

0 parle, ma Rosette ! — et le bonhomme redouble ses caresses, — mais parle franchement et sans hypocrisie ; car quelqu'un nous écoule ((u'on ne saurait tromper. Dis, le pauvre aveugle qui t'aime si tendrement, ton Gangolfe, peut-il se flatter que tu l'aimes toujours? Est-il tout pour toi? remplit-il ton cœur comme tu remplis le sien?

A la vérité, si nous voulions en croire les traditions

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anli(|iies, cc serait, pour un lionimo, chose pou pardonnable que de se donner enlièreinenl a une femme, que de compter sur sa fidélité et se fier a ses dehors. Uiogène, le fou , et le sai;e Salomon nous ont dès longtemps enscif{né, du haut d'un trône et du fond d'un tonneau , que le cœur de la femme est un l)ien incertain, que rien n'égale sa ruse si ce n'est son inconstance.

Sans parler des hisloires profanes, ne voyons-nous pas la sainte Ecriture llélrir, dès l'origine, la renommée des femmes? La première d'entre elles attira sur le genre humain la malédiction du Seigneur. Le pieux Lolh fut trompé par ses filles. Kl, dès avant le déluge, les anges de Dieu se hiùlèrent les ailes au feu coupable allumé ])ar les femmes.

Quant aux Dalila, aux Jésabel, aux Bethsabée , "a tant d'autres dont les noms m'échappent, inutile de te les citer les unes après les autres, bien que l'I-lcriture ne les vante guère pour leur fidélité. Mais, cette Judith, qui commence par presser dans ses bras le bon, le vaillant, le vieux feld-maréchal Ilolopherne , qui l'enivre d'amour, puis, lui coupe le cou, ah! comment y penser sans en verser des larmes?

Et pourtant, la majorité des femmes serait encore ])lus riche en vices, plus dénuée de vertus, que je n'en aurais pas moins confiance en toi, l'élue de mon cœur, mon seul bien, la consolation de ma vieillesse et la lumière de mes yeux. Oui, tu resteras fidèle a ton devoir, et si môme

la meillcuie siiccombail , toi, ma Iluso, tu ne l'aillirais point. Ion Ganiiolfe, dont l'amour est si pur, si tendre, si constant , non jamais il ne sera par toi si cruellement trompé ?

La jeune femme se sent coupable; elle rougit, et, retirant avec humeur le bras d'ivoire enlacé tout autour du vieillard: — Pounpioi , répli(iuo-t-elle avec vivacité , jtouKiuoi ces lilanies 'i* Les ai-je méritées? l'aut-il croire que ton cour puisse un instant douter de ma lidélité?

Malheureuse que je suis ! Voila quelle est la récompense de tant d'amour ! A qui me suis-jc donnée toute entière? L'innocence de mon premier baiser, les premières émotions de ma jeunesse, qui donc les eut? Ilélas ! je suis trop aimante et trop tendre : c'est la mon crime ! Soupçonner un cœur qui ne connut jamais d'autre homme et n'en ballil que plus fort pour lui ! Ce triomphe, orgueilleux, ne te sufOt-il jias? Veux-tu te réjouir aussi de mon supplice, homme lâche et cruel ?

Elle sairêle , comme si l'excès de la douleiu' étouffait la voix dans sa poilrine. Le vieillard , suffoqué de sanglots, lui jelle les bras autour du cou et presse sur son cœur repentant son épouse lidèle. — Oh ! ne pleure pas, ma mie ; pardonne les torts de l'amour, de l'amour seul... Je ne voulais pas te chagriner. 0 pardonne et baisemoi. Non, par Dieu, je n'ai pas le moindre doute sur la lidélité de ma petite Rose !

CHANT SIXIEME. t31

C'ost ninsi (juc vous (M(>s! — dil la dame, en ('-n liant son l.aisor par un h'iKM- niouvcnirnl. — Vous aulics lionimc-s . vous avez tant de douces flatteries pour nous attirer dans le piéiie , et, quand nous sommes prises, une jouissance paisible, au lieu de calmer votre sang, ne fait qu'irriter voire l)ile. iMalheur à la pauvre femme qui doit vous conlenler! La llamme elle-même que vous avez allumée avec lanl d'ardeur, sert de matière ii vos soupçons. ilaliment a vos fureurs secrètes.

Pris fort mal a propos d'un accès de scialique, le bonhomme ne sait plus a quel saint se vouer: il se hâte de donner a sa vertueuse fennne mille assurances de sa tendresse, de lui répéter combien l'ombre même du s()U[)eon est et restera bannie de sa pensée. La-dessus un baiser scelle des deux ])arls le traité de paix.

Soit pléniludf?, soit vide de l'ùme, ju^ez-en , riionnéte couple jüardo un profond silence. Rosette soupire. Le barlion demande ce qu'elle a? — Ce n'est rien , — ditelle, soupirant de nouveau; puis elle reste muette. Il la presse. — Ne sois pas inquiet, cliéri, ce n'est qu'une envie.

Elle se passera, sans doule. — Une envie? Je com-

picnds ! nue de bonheur lu répands encore sur ma vieillesse! — l^lie se tait, et soupire de plus belle.

C'est le résultai de ton dernier bain tVoid , continue gaillardement Gangolfe. Parle! si tu t"obslinais a te taire, ce serait dangereux pour toi , pour celui que lu portes

aussi. — Oh! dil-olle, si lu voyais co l)eau poirier, au leuillagc si frais, si pesamment charge de fruits mûrs et dorés ! Les branches semblent prêtes a rompre. Je ne disais rien de peur que tu ne te fâchasses, mais... je donnerais la prunelle de mes yeux pour une de ces poires.

Oh ! je connais bien cet arbre ; le fruit qu'il donne est le meilleur du pays, réplique le vieillard. Mais, dis, comment nous y prendre? Nous n'avons personne sous la main. C'est jour de moisson, et tous nos gens sont dans les champs. L'arbre est élevé ; moi, je suis faible, je suis aveugle. Si , du moins, ce maraud de Wallher était ici? — H me vient une idée, mon ange, dil-elle, et nous pourrons a nous deux nous en tirer sans aucune aide.

Sois assez bon pour appuyer, un instant seulemeni, ton dos au Ironc de l'arbre. 11 me sera facile ensuite do me hisser du bord de ce gazon sur tes épaules. De la, jusqu'il la première branche, a peine si la dislance est d'une faible enjambée. Je me suis , dès l'enfance , exercée a grimper, a sauter, et... certainement cela réussira.

De grand cœur, répond l'aveugle. Mais s'il arrivait quelque accident? Une branche peut se casser? Comment ferais-je, pauvre impotent (pie je suis , pour venir a Ion secours? Voyons, ne saurais-lu palienler un peu? — N'ai-je pas dit que je ne pouvais attendre? Tu as quelque honte a me rendre ce léger service , je le vois bien, cl, pour rien au monde, je ne voudrais rimporluner, Cepen-

CHANT SIXIEME. I.in

(lant , qui donc poiinail nous voir ici? .\e sommos-nous pas absoluiuenl seuls?

Quo faire? Ne pas conlenler celle envie, c'est meure en danger l'cxislence d'un futur héritier? Bref, moitié douceur, moitié violence , Gangolfe dut se soumettre . 11 se place contre l'arbre ; il aide même la jeune femme a grimper : prenant pour appui la tête patiente du vieux fou , Rosette s'élance légère vers le siège aérien où de furlifs plaisirs rattendent sous le feuillage.

Obéron se trouvait par hasard assis, dans cet instant, en face du pauvre aveugle, sur un lit de fleurs, où ïitania, la reine des fées, reposait avec lui. Les sylphes légers, qui comi)Osaient leur suite, s'étaient répandus par (ont le jardin, et, cachés au sein des buissons, ils altendaient, en sommeillant, le lever de la lune.

Restés invisibles, ils avaient entendu tout ce qui venait de se passer entre la femme et le mari. Le malheur voulut qu'ils vissent aussi la scène du poirier. Le roi des génies en eut une grande colère. — On le voit ici , dit-il h Titania , l'axiome des sages n'est que trop vrai : il n'est rien de méchant que, pour se satisfaire, une femme n'ait le f l'ont de tenter.

Oui, roi Salomon , ta bouche l'a dil : il est possiiile encore de rencontrer un honnête homme; mais, à chercher nue iVnune vertueuse, on fciait iiiulil<>mciil le tour delà terre... Tu vois, Titania. celle éjtouse ii)(i<l('l(' <jui,

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cachée la-lias dans le poirier, se joue de son mari aveugle? Grâce a la nuit où le vieillard est plongé , elle se croit en sûreté comme dans les plus profonds abîmes de Pluton.

Mais, par mon trône, par ce lis, par le pouvoir terrible qui m'a transmis, avec ce sceptre, l'empire des génies, non, sa ruse, non, l'aveuglement de son mari, ne lui serviront a rien ! 11 ne sera pas dit qu'a la face d'Obéron elle se soit réjouie de son indigne trahison! Je veux déchirer le voile qui s'étend sur les yeux de Gangolfe; je veux que son regard la saisisse en flagrant délit.

Vraiment! Tu le veux, — reprend avec vivacité la reine des fées , les joues brûlantes de rougeur. — Eh ! bien, que mon serment s'unisse au lien. Je le jure, aussi vrai que je suis ton épouse et la reine des sylphes, celte femme ne sera pas prise au dépourvu. Gangolfe n'a-t-il donc aucun tori? Notre lot ne serail-il que patience, et liberté le vôtre?

Mais, sans avoir égard a sa colère, le génie réalise déjà son serment. Touchés par le lis, les yeux de Gangolfe se dessillent: la cataracte est enlevée. Élonné, transporté, le vieillard s'essaie a regarder, et que voit-il?... Il se secoue comme si tout un essaim de guêpes s'était jeté sur ses paupières... et voit encore... ô ciel ! doit-il y croire?.., sa lldèle Rose , hélas! dans les bras d'un autre lionune!

Cela ne peut êlre! Il n'aura pas bien vu ; la lumière a laquelle il n'esl i>lus liabilué a dû l'éblouir. La meilleure

CilANT SIXIEME. 135

(los femmes ne saurai I s'ouMier a ce point... Il lej^arde une seconde fois... cl le même speclacle lui transperce le cœur. — Ali ! s'écrie-l-il comme un possédé , perlide , sirène, infernal démon! Quoi! tu ne crains pas de violer (levant mes yeux, avec tant d'infamie, les lois de l'honneur et de la fidélité?

Kiappée connue par la foudre, Rosette se détourne avec ciaiiiic, cl, dans le même instant, une invisible main couvre t\ un voile maiii(pie son j^alant tout Mémi. — Quelle bizarre aventure! pcnse-t-elle. Comment se fait-il que le vieux sorcier recouvre la vue si subitement et si mal "a propos? — Toutefois la fée l'avait promis, et les inventions ne mantjuent pas a la coupable pour se tirer d'affaire,

Qn'as-lu , cher époux? — crii^-l-clle, du haut de l'arbre.

— Qui cause ta colère? — Tu oses le demander? effrontée ! — Moi ! VAi ! (luoi, (u t'abandonnes encore a tes souf)çons? I\le voila itien récompensée d'avoir eu compassion de ton mal ! Voyant tous les soins iiuililes, j'ai eu recours à la nia^ie ; j'ai pris sur mtà de luder, pour le rendre la vue, contre un esprit sous l;i forme 'l'un bonune, et, dans ce combat , hélas! où je ne m'engageais que par amour pour loi, mon bras droit fut blessé!

El (u m'accuses, quand j'aurais droit a la reconnaissance? Et (u ne rougis pas de me faire une ItMle injure?

— Ah ! s'écrie Gangolfe ;i son tour, sainl Job lui-même y perdrait la patience! Quoi! ce(iuej'ai vu, selon toi, c'est

combaUre? Puisse le ciel me ravir de nouveau la lumière si je (rouve un mot honnête pour une action semblable ! Et loi , femme perverse, que l'enfer t'engloutisse I

Grand Dieu! dit-elle, c'est mon Gangolfe qui parle ainsi? Malheur h moi! La chose, hélas! n'est que trop certaine, mon sortilège n'a pas entièrement réussi. Vu nuage est resté sur tes yeux. S'il n'en était ainsi , auraistu le courage d'aftliger ton épouse avec ces dures paroles ? La lumière qui t'est rendue n'est qu'une fausse lumière, une clarté incertaine et menteuse.

Ail ! s'écrie le pauvre vieillard , que ne puis-je me faire illusion! Heureux l'homme qui n'éprouve encore que le tourment des soupçons. Moi , j'ai vu , ô douleur ! j'ai vu ce que j'ai vu. — Le Ciel veuille entendre mes plaintes ! Fut-il jamais femme plus malheureuse ! — reprend la perfide en répandant des flots de larmes. — Pourrai-je survivre h tant de peines? Mon mari , mon pauvre mari a perdu la raison.

Et quel homme, malgré le témoignage de ses sens, no l)erdrait pas la sienne, s'il est doué d'une âme tendre, en voyant les pleurs noyer d'aussi beaux yeux, les soupirs gonller un sein pareil ? Le vieux mari ne peut résister plus longtemps. — Tranquillise-toi, enfant, supplie-t-il. J'ai été trop prompt, trop vif. Pardonne et descends, que ton Gangolfe te presse dans ses bras. La chose est claire comme le joui", j'avais mal vu.

CIIA.NT SIXlIiMli. l:JT

'lii IViilciids, (lil a 1 ilaiiiii le |triiic(" des i;(''iii('s. Cr i\\\ \\ a vu (lo s(>s yeux, une larme Mil'lil [)()iii' l'etTaeer. «'/csl ton oiivraue. IVioniphe! mais ceüule le plus saint des sernienls. Je nie croyais aimé, et celle pensée faisait mon bonheur : ce nétait (lu'un rêve! Merci , a toi (pii ni'as désenelianté. N'espère pas (pi'une faillie larme puisse aussi mahuser : dès a présent nous devons nous séparer.

Jamais nous ne pourrons plus nous rencontrer, ni dans 1 air, ni dans l'onde, ni sous l'ombrai^c fleuri où le haume s'épanciie des rameaux , ni dans la grotte où le hâve griffon veille, au milieu d'éternelles ténèhres, sur des trésois magicjnes. L'air dans lequel lu respires me pèse. Fuis! ]']t malheur au sexe perlide dont tu fais partie ; malheur au lâche valet d'amour (jui consent a traîner vos chaînes ! Tous, je vous abhorre également.

Et si , connue cet oiseau qu'enivre le désir, un homme se laisse prendre aux filets d'une femme, s'il s'arrête a languir, a roucouler près d'elle, a sucer dans ses regards un poison voluptueux , s'il rêve que c'est l'amour qui brûle dans ce sein de vipère, et s'il prête, affolé, l'oreille a la riante sirène, s'il se fle a ses sermenls, s'il croit a ses pleurs insidieux,.... cet homme, ah! qu'il soit voué a toutes les misères, h toutes les tortures! * ■

l'ar le nom teirible de celui (pii doit , même pour les esprits, rester "a jamais innomé, non , rien ne pourra me faire abjurei' mon serment; rien n'ébranlera ma ferme

i'esüluliün, jusqu'à ce qu'un couple, élu par le deslin, se confonde, par son chaste et (idèle amour, en un seul cire, en un seul tout , jus(]u"a ce que, ferme dans loutes les épreuves, dans la joie comme dans la douleur, leurs âmes restant unies lorsque les cor})S sont séparés, il rachète par son innocence le crime des inconstants.

Et, quand ce noble couple aura tout sacrifié pour l'amour, quand, sous les coups du son le plus sévère, au milieu des vagues soulevées pour l'engloutir, il sera resté fidèle à ses premiers serments, résolu de préférer la mort dans les flammes au parjure, dùt-il être payé d'un trône, alors, Titauia, loisque ces choses, toutes ces choses se seront accomplies, alors, nous nous reverrons.

Ainsi parla le génie ; puis il disparut. Vainement, s'envolant après lui, Titania le rappelle dans ses hras d'un accent plein d'amour. Rien , eût-il lui-même regret a sa parole, ne peut l'en dégager ; rien ne peut suspendre l'effet de son serment , tant que deux amants, tels qu'il les exigeât la chose semble impossible ne se sont pas

rencontrés.

Depuis ce temps, jusqu'à nos jours, Obéron ne s'est jamais remontré sous sa forme véiilable. Ainsi qu'on le raconte, il choisit pour retraite, tantôt une montagne, tantôt une épaisse forêt, tantôt une vallée solitaire, où tout son plaisir est de contrarier les amants et de les tourmenter. S'il en agit autrement avec vous, avec vous seuls, cela me semble un prodige.

ClIANÏ SlXlüMli. 13»

Ici, récuycr mit (in h son rvni. Alors, Iluon , prenant Amanda par la main : — Si , dit-il, le repos d'Obéron et (le Tilaiiia ne tient «iii'à l'union de deux âmes lidMement éprises, le destin ne sera pas lonjilemps a jtarfaire son ouvrage. N'est-ce pas Oberen lui-même qui nous lil rencontrer? Tout ennemi qu'il soit de l'amour, il nous a i)ris sous sa piolection. Quant aux épreuves.... qu'elles viennent!

l'our toute réponse, Amauda pose la main du jeune liomme sur son sein et le regarde avec des yeux où son âme se rellète. Elle qui lit , qui sacrifia tout pour lui , quelles paroles a-t-elle encore a dire? Il s'er.suivit une scène d'extase, pendant laquelle le bon Scliérasmin crut être sur le point, en dépit de ses signes, de perdre tout le fruit de sa cliarmaule histoire.

A la vérité, le chaste voile de l'innocence cachait encore aux deux amants le danger croissant de leur situation. Plus la souice de leur tendresse était pure, plus elle s"épanchait librement au dehors. Jeune couple ue fut onques plus iu)vice en amour. Aussi leur sort ne tient-il qu'a un cheveu. Lu seul instant d'oubli, et tout bonheur est à jamais détruit pour eux.

Cependant l'aimable conple, a qui, grâce a l'intervention (l'Obéron , tous les éléments se montrent favorables, débarque dans Lépanthe, après sept jours d'une heureuse traversée. La, comme l'apprit Huon , deux pinasses légères allaient mettre a la voile, l'une en destination pour le port de Marseille, l'autre attendant des voyageurs pour Naples.

Le jeune chevalier s'applaudit d'un hasard qui le sert au gré de ses désirs. Importuné par la vigilance de l'écuyer, ennuyé quelque peu de ses airs de mentor, il prend aussitôt sa résolution. — Ami, dit-il , jour et an peuvent se passer avant qu'il me soit loisil)lc de me rendre a Paris. Tu sais que j'ai promis d'aller a Rome tout d'abord , et , devant ce devoir, les autres cessent.

Il m'importe, cependant, de montrera l'enipereur que j'ai tenu ma parole. Tu es mon vassal ; accomplis pour moi ce que je ne puis exécuter moi-même. Monte sans retard sur celle des ])inasses qui doit cingler vers Marseille; rends-toi de la en toute hâte a la cour; remets à l'empereur, pour l'apaiser, cette cassette, avec la barbe

Gl AMT SKI'TIKMü lil

vi los (Iciils (lusiiKan, ol riicoiilc-liii co t[\w lu iis mi,

Quand j'aiiiai rorii la iK'iK'd'Kiioi) du Saiiil-I'iio, rioii ,

tlis-lc a Cliarlcs, uc in'cinpccliera |)lus de coudiiirc li ses

pieds la fille du calife. Bonne liaveisée, mon vieil ami !

Le vent soufUe avec force ; ou lève déjà les aucres : que le

'l)onlieur faccompaj^ue, el , lorsque mes ordres seront

exécutés, viens li Rome me chercher au Lalraa. Qui sait?

peut-être y arrivcrous-iious ensemhle.

Schérasmin secoue ses cheveux ^ris, en reyardaiil lluou dans le blanc des yeux. Il ne laverait que trop volontiers la tête au jeune h(mime, en punition de sa mauvaise ruse : pourlaut il se contient. Il n'en pense i)as moins qu'on aurait pu sans inconvénient attendre, pour offrir la cassette, qu'Huon fût prêt a rendie en personne ses comptes a l'empereur.

Mais, puisque sou prince, son ami, tient a ce projet, peut-il faire autrement que de se disposer îi partir? Il baise la main d'Amanda ; l'oeil humide, il embrasse le paladin.... , le paladin que sa présence réjouissait naguères et commence a gêner maintenant ! Des larmes ruissèlent goutte a l'ouï le sur sa barbe grise. — Seigneur, dit-il, cher maili(\, que Dieu vous conduise, et puissions-nous bientôt nous revoir heureux et satisfaits.

Le cœur bat au chevalier, alors qu'enlie sou ami et lui, la vaste mer s'élend de plus eu pins. — Qu'ai-jc! fail? Oii m'a conduit ma précipitation? Quel homme jamais s'est

142 ÜBERON.

moiilré pour son maîlre plus dévoué que Scliérasmin ? Quelle lidélité, quelle résolution dans le danger! Qui m'aidera désormais de ses conseils? qui me défendra contre moi-même?

Occupé de ces tristes pensées, il se jure, il jure a Obéron , dont il croit sentir le souflle aérien se jouer autouide son front, de soutenir avec honneur la lutte qui va s'engager entre l'amour et le devoir. Depuis lors, il se tient avec soin éloigné d'Amanda; il passe la nuit a contempler l'étoile polaire, le jour a promener au loin sur les flots ses regards mélancoliques.

Eu voyant s'opérer, dans l'homme au([uel son cœur s'est donné, un changement si complet, Rézia est d'autant plus inquiète qu'elle ne peut en pénétrer la cause. Moins affligée, du reste, dans son orgueil que dans sa tendresse, par l'impuissance où elle est de le distraire, la jeune fille n'oppose aux procédés de son amant que la douceur et la patience. D'heure en heure, toutefois, le mal augmente, leur ravissant a tous deux le repos du jour et de la nuit.

Un soir...., a l'heure où, sur le ciel semé d'étoiles, l'étincelant Arktur s'incline déjà vers le sein de Thétys... , le tumulte ordinaire avait a bord fait place au silence. L'Océan était a peine agité comme un champ de blé où se berce le zéphyr; les gens du vaisseau, tous livrés au plus profond sommeil, cuvaient le vin qui courait dans leurs veines, et le vigilant pilote lui-même laissait tomber sur le gouvernail sa tête aj)pesantie.

CHANT SlirilKMli. tî3

tl.

Fatmé s'était éiialenioiit assonpio aux pieds de sa maî-

tiosso Le sommeil no luit que tes paupières, triste

Huou ! que tou sein, ô Ilézia ! Pauvres âmes! elles pâtissent en proie au poison de l'amour. Son feu bouillonne dans leur sang , et seule , hélas ! une mince cloison les sépare; ils croient presque se toucher , et pas un soupir de l'un n'est perdu pour l'autre.

Huou, surtout, pour qui sa perpétuelle contrainte est un martyre; Huou, qui sent chaque larme d'Amanda retomber toute brûlante sur son cœur , gémit si fort, si plaintivement, qu'on le croirait prêt a rendre l'âme. Depuis une heure, Rézia lutte entre la pudeur et l'amour; elle cède enfin , pour retrouver du calme, au désir d'apprendre la cause de ses tourments et de lui porter quelques consolations,

Semblable , avec sa blanche robe , au plus beau des anges, elle s'avance vers le réduit du chevalier. Ses regards sont empreints d'une tendre compassion , ses bras craintivement étendus ; elle entre , et son amant croit voir les cieux s'ouvrir p!)ur lui. Sur son visage si pâle, si flétri naguère, se répand une rougeur brûlante; le sang, qui se traînait a [»eine dans ses artères , coule a flots précipités, et son pouls bondit comme le poisson sur l'eau.

Mais il se rappelle les avis d'Obéron et retombe soudain dans son accablement. A l'instant où, rendu plus hardi

t ii OBEKON.

])ar la l)üiit('' (iAnianda, il allait ratliror sur son caur, il s'ai'iaclic l»!US(]ueniont aux enibrassoineuls , aux l)aisei's de la jcuuc IVinnie. Il veut fuir, s'arrole , rovioul pour voler daus ses bras, ])uis recule de uouveau: il roule des you\ hagards comme s'il voulait d'uu seul coup terminer sa torture.

Amanda cependaiil saffaisse sur son lit. Son sein palpite sous le voile qu'il soulève ; la douleur se fraie un passage dans ses yeux languissants. Huon la volt : l'homme en lui n'y peut tenir plus longlem])s. Quoi qu'il puisse arriver, il la prend dans ses bras; sa lèvre brûlante aspire avec une soif avide la rosée de l'amour, et son cœur, libre de toute contrainte, se dilate avec force.

Dans son extase , Rczia , de son côté , ne pense point a lésister. Le pressant sur son cœur ou pressée sur le sien , ravie, elle s'abandonne, sans nulle appréhension, aux baisers dont elle fut privée longtemps. Sur sa bouche altérée, il savoure a longs traits un enivrant, un voluptueux oubli : le désir les emporte, et l'amour, hélas ! au lieu de l'hymen, couronne leur union.

Soudain le ciel noircit, les étoiles s'éteignent : heureux amants ! ils ne le voient ]tas. Des autans la horde farouche apporte sni' ses ailes les lugissemenls lointains de la tempête : ils n'entendent pas. Voilé d'un sombre courroux. Obéron gronde en passant devant eux: rien ne les éveille.

Déjà, pour la troisième fois, lo tonnerre roule sa voix terrible : mais hélas ! ils ne Tenlendeut pas !

Cependant un ouragan , tel qu'on n'en vit jamais , éclate avec un liorrii)lo fracas : le globe craque sur son a\e , les nuages vomissent de leur soin noir des torrents de feu , la mer mugit, les vagues furieuses s'amoncèlent en montagnes d'écume , le navire vacille a l'aventure : vainement le bosseman crie et commande ; toutes les oreilles sont assourdies par la tempête. Le navire retentit, de ces mots hurlés avec terreur : Nous sommes perdus ! Malheur a nous !

La furie des vents indomptés, l'horizon brûlant comme une bouche de l'enfer, le craquement continu du vaisseau qui tantôt s'abîme dans les Hots, tantôt, poussé vers les cieux , plane sur la cime des vagues , puis retombe avec elles : tout ce bruit, terrible assez pour réveiller les morts, ne peut qu'arracher enfin l'amoureux couple a son ivresse.

Amanda, presque inanimée, se dégage des bras de son amant. — Dieu I s'écrie-t-elle , qu'avons-nous fait? — Avec la conscience de sa faute, le coupable implore le génie qui les protégea ; il implore sa pitié, son assistance pour Amanda du moins, pour elle seule. Vaincs prières ! Oberen n'est plus que le vengeur de l'innocence ; il est inexorable dans ses arrêts. La coupe et le cor, ces gages de sa faveur, ont disparu. Il entend et ne sauve pas.

1 {fi OBÉRON.

Cependant le capitaine réunit tout l'équipage et parle ainsi : — Vous voyez quel est le danger commun ; d'une seconde a l'autre, l'eau, le vent, le feu menacent notre bon navire d'une complète destruction : jamais je ne vis tempête pareille. Le ciel semble nous condamner tons au trépas pour la faute d'un seul peut-être, d'un maudit que cherche an milieu de nous la fondre du Vengeur.

Interrogeons le ciel ; laissons-lui désigner par le sort la victime qu'il exige. En est-il nu paiini vous qui redoute cette épreuve? Mais, an moment de mourir, que reste-t-il a perdre? — Il dit et tons approuvent sa proposition. Le prêtre apporte le calice ; on y jette les lots ; l'équipage s'agenouille autour de lui ; il murmure une prière, puis les invite à tirer tour a tour.

Ferme et résolu , bien qu'en proie a un secret pressentiment , Huon s'approche , laissant tomber des regards le plus tendre sur Amanda , qui , le cœur serré , le sang lige, reste immobile comme une statue d'albàtre. Il tire... ô destin ! ô cruel Obéron !... il tire, d'une main tremblante et glacée, le billet qui le condamne a la mort. La foule le regarde en silence. 11 lit, devient pâle, et se soumet sans résistance a la rigueur de son destin.

— Ceci est ton ouvrage , — s'écrio-t-il en élevant la voix vers Obéron. — Bien que je ne te voie pas, je sens la présence , esprit irrité. Malheur a moi ! Tu m'as averti : ton arrêt est juste. Si je supplie, ce n'est point

CHANT SEl'TIEME. 147

pour oblonir ma '^racc ; c'est pour Auiauda seule : elle est |)urc. liélas ! de ma faute. Pardoune-lui ! que ta colèie relombe tout entièie sur moi : je' saurai me résigner.

Vous doul ma mort fait le salul , dounez une larme au jeune homme qu'abaudonneul les astres. Je ne meurs pas innocent, il est vrai; mais je vécus avec honneur. Un seul instant pendant lequel , cuivré du plus doux poison, j'oui)liai et la parole que j'avais témérairement donnée , et la menace qui maintenant retentit trop tard a mon oieille... la faiblesse... triste lot de l'humanité... voilà tout mon crime !

Je l'expie cruellement, mais sans me plaindre, car jamais je n'aurai de repentir pour une faute aussi douce. S'il est coupable d'aimer, puisse le ciel m'absoudre ! Mon cd'ur mourant ne connaît plus d'autre devoir. Que puis-je te léguer, si ce n'est mon amour, ô toi , dont l'amour m'a tout sacrifié ! Non , une Ilamme aussi sainte ne s'éteindra point , même dans les (lots où va s'ouvrir ma tombe. Innnortelle, elle vivra dans l'ombre de ton amant!

Ici son C(pur se gonfle ; il porte une main pâlie devant ses yeux, puis il se tait. Les hommes de l'équipage restent muets autour de lui. Son infortune les émeut un momenl , tout grossiers qu'ils soient. I\Iais ce sentiment n'est qu'un éclair : il paraît et s'éteint. La mort d'Huon , c'est leur sûreté, c'est leur vieU tous ; et, puisque le ciel l'a

choisi püui' victime, (|ui donc oserait, disent-ils, résister au ciel ?

L'ouragan qui, depuis l'inslanl où le chevalier avait prononcé lui-même son arrêt, semblait s'être calmé, recommence avec une fureur nouvelle. Le mât se brise en éclats ; le gouvernail est rompu. — Que le coupable périsse ! — crie l'équipage en masse. Le capitaine s'approche du paladin. — Jeune homme, dit-il, meurs, puisqu'il en doit être ainsi; meurs librement, et sauve-nous du trépas.

Le fils de Sévin, marchant d'un pas assuré, s'approche du bord. Tout d'un coup Amanda, qui semblait a l'instant encore un marbre inanimé , écarte avec rage la foule des matelots , et bondit jusqu'à lui. Pareille a la crinière du lion , sa chevelure flotte au milieu de l'orage ; son œil est sec, sa poitrine haletante; de son bras auquel une amoureuse fureur prête des forces nouvelles, elle étreint Iluon, puis l'entraîne avec elle dans les flots.

La Adèle Falmé, au désespoir, voudrait s'élancer après elle ; on la retient violemment. Elle voit les tendres amants , étroitement unis, s'enlacer comme les branches de la vigne, lutter faiblement contre les vagues, et rouler emportés par elles. Puis , quand Fatmé ne les aperçoit plus, elle rem 1)1 it le vaisseau de ses cris déchirants. Qui peut lui rendre ce qu'elle a perdu ? Avec sa souveraine , toutes ses affections , toutes ses espérances ont disparu.

CHANT üEFIIKML:. H'i

Cependant , ô miracle ! les Ilots inilés ont a peine loudié la tête du chevalier que la tempête s'apaise ; le tonnene s'est tCi, la troupe des vents a fui. Naj^uèrcs si tourmentée, la mer, plus unie maintenant qu'un étang limpide , ondoie comme un carre de lis. Le vaisseau poursuit gaiement sa route : deux jours encore et ses rameurs le conduiront au port.

Mais qu'allez-vous devenir, aimables amants, ballottés sans espoir sur la vaste étendue des mers?... Leurs forces sont épuisées ; l'ouïe , la vue , la pensée , tout leur manque... mais le sentiment de leur amour subsiste... Réunis dans un tendre embrassement , leurs corps ne font plus qu'un ; ils ne se sentent plus eux-mêmes; mais chacun respire encore dans son autre moitié... Us nagent sein contre sein, les lèvres jointes...

Et tu peux, Obéron, toi leur ami naguères , lu peux, sans les plaindre, assister a l'agonie, à la mort de tes deux protégés? Tu les vois, tu pleures sur eux... et tu ne te laisses pas attendrir?... Il se détourne et fuit... C'en est fait?... Non, ne craignez point : ils ne sauraient périr; ils atteindront en sûreté le prochain rivage, grâce ;i l'anneau , au mystérieux anneau que , dans Bagdad , Kézia reçut d'Huon.

C'est le sceau magi(]ne du grand Salomon. Son ]tossesseur peut défier tons les éléments ; il traverse les flammes sans se brûler. Est-il dans un cachot? serrures

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