I5ÉR0N
Ol voiToiix s;m((Mit dès qu'il les loiidic. YeiU-il se reiulie (le Trente a Memphis? le veiil lui prête des ailes. Avec son aide , il n'est rien que ne puisse tenlei- celui qui porte au doigt ce précieux talisman.
11 peut déplacer la lune. Quand le soleil brille de tout son éclat, il peut, eu pleine riie, se voiler d'un nuage impénétrable a l'œil même des génies. Veut-il quelqu'un? il n'a qu'a presser l'anneau, et l'être qu'il désire, homme, bête, ombre ou esprit, apparaît , contraint d'obéir îi son geste.
Au sein de l'onde et sur la terre, dans l'air, dans le feu , tous les esprits lui sont subordonnés. Son aspect effraie et dompte les monstres les plus sauvages : l'antechrist lui-mê]ne ne l'approche qu'en tremblant. Ici bas , ni la haut, aucun pouvoir, enfin, ne saurait enlever la bague toute puissante à qui la tient sans l'avoir dérobée. Sa vertu protège en tous lieux son légitime possesseur.
Tel est, Amanda, l'anneau qui te sauve, qui sauve avec loi l'homme enchaîné sur ton sein par les liens de l'amour et la force de ton bras. Tous deux, ô prodige! vous vous retrouvez sur une rive inconnue. Jusque dans l'asile qu'il vous offre, le destin manifeste, il est vrai, sa rigueur : l'île entière semble un débris volcanique , yulle part l'œil ne trouve a s'y reposer sur l'herbe ou le feuillage.
Mais les heureux amants le remarquent-ils dans les
jironiicis inslniils <lc lour ivresse? Klie échappés aux flols et portés ;i tone [)iir nii miracle iiiespéié ! se relioiiver, îi ImImI (lu (lancer, lilnes, seuls, dans les bras l'un de l'aulic ! oh (]uelle iinniense félicilé ! Elle fait disparaître à leurs yeux tout ce qui les environne... Leur position, toutefois, les rappelle« Mentôt à la réalité.
Trempés par les vagues, cpie ])ouvaient-ils faire, sinon dépouiller aussitôt leurs liahits? Le soleil était haut encore; la plage, solitaire. Mais, tandis que tes vêtements, d'où l'onde ruisselle, sont étendus sur le rocher, comment Inir, Amanda , les ardents rayons qui mordent la peau , si Une et si blanche? Le sable bnMe ton pied , les cailloux le déchirent , et pas un aibre , hélas ! pas un buisson , ofi trouver un abri !
Knfin l'u'il incpiiet d'iluon découvre une crevasse au milieu des rochers. 11 enlève Amanda, vole et la dépose dans la grotte. Amassant a la hâte des joncs, de vieille
mousse, le besoin tire parti de tout il arrange une
espèce de couche et s'y jette auprès d'elle. Ils se regardent, ils soupirent , ils puisent dans les yeux l'un de l'autre une consolation pour les maux du présent, pour ceux aussi dont l'avenir les menace.
Amour, qui charmes les douleurs des mortels , qui enivres de félicité les âmes bien unies, quelles joies égalent
jamais les tiennes? Voyez ces amants! quel subit,
quel affreux changement dans leur sort a tous deux ! Favoris naguères de la fortune , ils sont précipités du
Ilône; ils oui sauvé leur \ie h peine, leur vie toute nue, el , pourtant, ils sont encore dignes d'envie!
La demeure la plus magnifique, un palais tout resplendissant des pompes de la royauté, n'offrirait pas a Kczia autant d'attraits que cette grotte sauvage, et, quant au chevalier, sur le sein de sabien-aîmée il se croit immortel , il devient un dieu dans ses bras ! La mousse a moitié pourrie sur laquelle ils reposent leur semble un lit somptueux ; pour eux elle exhale une senteur plus délicieuse que la rose , le lis ou le jasmin.
Oh ! pourquoi une si douce illusion a-t-elle un terme? A l'insu des amants, deux heures se sont écoulées. La nature a la fin veut un autre aliment. Qui les servira? Sur cette rive déserte , inhospitalière, rien ne s'offre a la vue qui puisse calmer la faim, et, dans sa colère, hélas!
Obéron leur a retiré sa protection La coupe même a
disparu.
Huon, d'un pied infatigable, gravit les rochers a l'entour. Il regarde au plus loin qu'il peut ; partout un affreux chaos de pitons, de ravins, s'étend devant ses yeux mouillés de larmes. Pas de prairie en fleurs où l'attirent des plantes savoureuses; pas d'arbre qui lui sourie avec ses fruits dorés. C'est a peine si des bruyères, quelques ronces, des chardons, recouvrent ça et la ce sol ingrat et nu.
Ah I s'écrie l'infortuné, en se mordant les lèvres dans
CHANT SEPTlEMi:. 153
sa rage , tandra-t-il lolonnior los mains vides pirs d'elle pour (jui seule eneore je tenais a la vie? Moi, son uni(iue appui ; moi , dont chaque iuslant lui appartient , je ne puis, hélas! l'aider a prolonger son existence d'un jour, d'un jour seulement !
Te verrai-je expirer à mes yeux , ô merveille de la nature, si charmante , si belle ! Toi , périr ! Toi , misérahle a cause de moi seulement! Toi, qui as tout quitté, tout sacrilié pour moi. Avant (jue la colère du ciel t'eut jetée dans mes bras, ton étoile te promettait le sort le plus prospère; et, maintenant, rugit-il dans son désespoir, maintenant il ne te reste rien rien même pour étourdir ta
faim !
Dans l'excès de sa douleur, il remplit l'air de gémissements, puis il tombe a terre et garde un effrayant silence. l!n rayon d'espoir pénètre a la fin dans son cœur. Il secoue sa tristesse , s'exhorte à prendre courage, et, plein d'une ardeur nouvelle, continue sa recherche. Longtemps elle fut inutile. L'or du soleil commentait a se fondre dans
l'Océan, lorsque, soudain, ô ravissement le plus
beau des fruits frappe les yeux d'Huon.
Une partie en est cachée sous le feuillage; l'autre rayonne aux dernières clartés du jour. 11 traîne a terre , ainsi qu'un melon , sur sa tige large et touffue. Ses riches couleurs , son délicieux parfum al tirent le chevalier. Comme il se trouve récompensé de ses peines ! 11 court , il l'arrache. Son œil brille de reconnaissance en s'élcvant
15i OBÉROIV.
vprs h' ciel, et l'ivresse de la joie donne des ailes a sa conisc.
Eloiî^née de celui qui désormais est tout pour elle, Amanda , durant trois heures mortelles, s'était trouvée seule sur cette plage déserte, où tout éveille son effroi, où le moindre bruit lui semble une menace , où le sileuce même l'épouvante. Une partie de ce temps, si long pour elle, la jeune femme l'avait employée à transporter, dans ses bras mal exercés, des algues, de la mousse et des joncs pour en former un lit tel que la nécessité peut le faire à Tamour dans un si triste lieu.
Celte fatigue nouvelle achève d'épuiser ses forces. Les genoux lui manquent. Elle tombe sur la grève , où elle reste étendue, la bouche haletante et desséchée. Rien pour calmer la faim qui la dévore , la soif qui la torture. Oh ! quelle horrible angoisse ! Où tarde son lluon ! Aurait-il éprouvé quelque accident, rencontré peut-être une bête féroce? Cctie pensée sufflt a lui ôler un reste de vie.
Son imagination lui peint de vives couleurs les chances les plus terribles qu'ait pu courir sou amant. Vainement elle cherche a condjatlre sa crainte. Le clapotis des vagues frappe de terreur son oreille inquiète. Toute faible qu'elle soit, elle se traîne enfin, non sans peine, jusqu'à la cime d'un rocher. Elle promène son regard de tous les cotés; puis, au dernier sourire du soleil , elle découvre lluon. — C'est lui ! Il revient.
Il la voit aussi , londant ses bras vors lui , et de loin il lui montre le beau H uil doré. Non , il n'élait pas pins séduisant ce l'ruil qui , dans le ])aiadis, îi l'enfaure i\n monde, tenla la première l'eniine. linon l'élève en triimiphe uux rayons du soleil couchant (jui colore sa lisse écorce d'un rouge de feu. A peine lU'zia ose-l-clle , joyeuse , en croire ses yeux.
Le ciel est donc sensible à nos misères, s'écrie-t-elle ! Une larme brille sous sa paupièie ; mais, avant même qu'elle se soit lait passage, Iluon est dans les bras ouverts au-devant de lui. Eu entendant la voix mourante de la jeune femme, en la voyant, presque inanimée, s'affaisser siu' son sein , il comprend qu'il doit se hâter, et, dépourvu de tout autre outil, c'est avec son épée qu'il coupe le beau fruit.
Ici , ma plume tremble ; elle échappe de mes doigts. Alors qu'ils souffrent tant , peux-tu , trop sévère génie, te rire encore de leur détresse , tromper encore leur espérance?..... Ce fruit si beau, hélas ! il était tout a fait corrompu , il était plus amer que du flel Pâles comme
un mourant a son dernier soupir, les deux amants, en se voyant si tristement déçus, échangent un regard désespéré ; leurs yeux restent ouverts et fixes : on dirait que la foudre les a frappés sous un ciel sans nuages.
Un torrent de larmes s'échappe avec violence des yeux d'Iluon , un torrent de ces larmes terribles que le désespoir exprime d'un sang a demi figé dans les veines. Son
o}il csl eu feu; une fureur convulsive fait grimncer sa bouche et grincer ses dents. Mais Amanda, calme toujours et douce, i)ien qu'elle ait l'âme brisée , — Laisse, — ditelle , l'œil éteint , la joue llétric , la lèvre sèche. — laissemoi mourir !
Oui , sur ton cœur, la mort même semble douce. Je rends grâce au Vengeur, tout sévère qu'il soit , puisque , dans son courroux , il jne laisse au moins cette consolalion. — Sa voix expire ; elle tombe sur le sein du jeune homme. Tel un lis qu'a brisé l'orage incline en mourant sa tête. Fou d'amour et de douleur, Iluon se lève ; il serre dans ses bras son amante adorée et l'emporte a la grotte.
Une goutte d'eau ! une goutte , ô Dieu juste ! — s'écriet-il d'un ton oîi l'impatience se mêle a la prière. — Seul je suis coupable : que ta colère ne frappe que moi ! Fais de CCS lieux mon tombeau 1 que j'y trouve un enfer ! Mais, elle, épargne-la ! 0 ! guide vers une source mes pas incertains ; un peu d'eau seulement pour ranimer sa vie !
11 s'éloigne de nouveau ; il jure de s'ensevelir dans ces rochers, d'y périr consumé par la soif et la faim , plutôt que de retourner les mains vides a la grotte. — Celui , «lit-il en pleurant , qui n'écoute pas sans compassion les cris que poussent vers lui les petits du corbeau, ne saurait haïr la plus belle de ses œuvres. Non , Amanda ; non . il ne peut te laisser mourir.
A peine il a parlé , qu'il croit entendre , non loin de
lui, le ruisselloment de l'eau. Il prête uuo oreille atlcu-
live, le murmure eoulinue i'riiiisporléde joie, il l'cnd
grâce au ciel, elierche daus les euvirous,ct liientôt, à la faihle lueur du erépuscule, découvre la source même, Uue huiie ccxpiiile lui S(Mt a recueillir l'onde salutaire ; , puis il court a la i^iuiU) el ranime Amanda pres(iu(! mourante.
Alin de jouir plus îi l'aise du bienfaisant cordial , il la
Iransporte près de la source. Ce n'est que de l'eau
mais, a leurs sens expirants, cluupie gorjtce semMe un esprit de vie qui s'inültre dans la poitrine, plus pénétrant (pie le vin , plus doux (pie le lait . plus onctueux que de riiuile. Kllc rassasie a la l'ois et désaltère; elle noie tous les maux dans lonhli.
Gl.
Ranimés, fortiliés , pleins dune confiance nouvelle , ils adressent avec joie le tribut de leur reconnaissance a celui qui , ])Our la seconde fois, les arrache a la mort. Us s'embrassent, et, quand ils ont vidé une dernière écaille, le doux consolateur des chagrins d'ici-bas détend peu a peu leurs membres fatigués , et tous deux, étendus au bord du ruisseau , sur de la mousse fraîche, reposent mollement dans les bras du sommeil.
Les rayons du matin se jouent îi peine autour du front d'Huon, qu'il se lève et court impatient a de nouvelles recherches. iNlainfe fois , quand une crevasse s'ouvre béante entre deux roches décliiives, il la franchit d'un saut hardi : puis il fouille cluopie recoin . soigneux lou-
158 OBliROM.
jours de ne pas perdre la voie qui doil le ramener près d'Amanda, cl s'aflliiteant de reconnaître que l'île nulle part n'csl lial»ilaMe, ni pour l'iionnue ni (»onr les animaux.
A la (in, un sentier tortueux le conduit, dans la partie située au sud-esl de la grotte, vers une petite baie, où, parmi les buissons qui tapissent le fond d'un ravin, il découvre un dattier chargé de fruits mûrs et dorés. Aussi léger qu'une âme qui fuirait vers le ciel, loin des fournaises et des tortures de l'enfei', il grimpe îi l'arbre comme s'il montait au paradis.
Il cueille assez de ces belles dattes pour en rem])lir sa poche, saute a terre et, comme s'il s'agissait de gaguer un chevreuil a la course, vole pour surprendre l'aimable compagne sans cesse présente a sa pensée : elle aura tant de joie! 11 arrive. Elle dort encore, gracieusement repliée sur elle-même; ses joues brillent de l'incarnat des roses, et sa gorge n'est (lu'îi inoilié prisonnière sous un léger corsage.
Perdu, ravi <lans une douce coiitemplalion , la i)lus pure des jouissances que puisse donner l'amour, Uuon, qui s'est penché sur elle, semble le génie de la belle dormeuse. 11 considère avec une avide lentiresso sa ligure angélique, mille charmes (jiii lui paraissent toujours nouveaux. La voila celle qui par ainoui' ])our lui dédaigna la fortune, une fortune a (jni les honunes, quand ils peu-
CHANT SKPTIK.Ml-. 159
veut l'adcindic. snciilicnl sans réserve ce ([u'ils oui de jtlus cher, ce qu'ils oui do plus saint!
1/auiour le coule un (roue! Kn échange, que te donnel-il . JK'Ias?... Toi (jui lus élevée voluplueusement ou sein de la mollesse . an sein des pompes de l'Asie, lu n'as mainlenaul pour jiîle qu'un dur rocher, pour lit qu'un jieu de mousse, pour baldaquin que la voûle des cieux; en bulle h mille danjj;ers , tu n'as aucun abri qui le défende contre l'injure de l'air, heureuse encore, dans ces lieux où le chardon croît a peine, de tromper la faim avec des fruits sauvages,
Kl moi... condamné par un destin cruel à porter sur
tout ce qui m'approche la coulagion de mon malheur
au lieu de te proléger, je t'ai réduite a cette extrémité! Voila coimne je reconnais les sacrilices, comme je réponds a ta conflance? Tu nas que moi dans l'univers, et que jiuis-je pour toi, infortuné que je suis? Que peut l'honnne, hélas ! à qui ne reste que la vie?
Sa poignante douleur s'exhale eu cris involontaires. La bien-aiméc s'éveille a ce bruit, et le premier objet qu'elle apeiçoif, c'est lluon, qui, plongeant vers elle des regards où, malgré la joie du moment, perec un chagrin profond, sème dans sou sein les fruits du palmier. Avec une coquille pleirio d'eau , le besoin fait de ce chélif aliment un repas digne des dieux.
Digue des dieux ! car Amanda tienl sa tele appuyée sur
160 OBÉHON,
l'épaule (riluon, ^'est-ce pas lui, d'ailloius, (\\n cueillit ces fruits? lui, qui, pour elle, s'arracliant au soinnioil, franchit maint précipice, escalada plus tlini rocher? L'amour lui fient compte de tout; il n'ouhlie rien, sinon son propre dévouement... Empressée a dissiper les nuages qui voilent le front de son amant, Rézia ne laisse éclater, dans ses beaux yeux, que la joie la plus vive.
L'excès d'amour, la iiénéreuse délicatesse qui dicleni su conduite n'échappent pas au chevalier. L'œil humide, la joue en feu, il se jette dans ses hras. — Ah! s'écrie-l-;l, comment pourrais-je ne pas me livrer au désespoir? Comïnenl ne pas me haïr moi-même, ne pas maudire chaque étoile qui brilla dans la nuit où je reçus la vie, maudire le jour où , dans les bras de ma mère, je poussai les premiers vagissements?
Fauf-il, ù la meilleure des femmes, le voir, par ma faule, déslu'iitée de (oui bonheur, du bonheur qui nnguères te souiiail a Biigdad, du bonheur que je le promeltais au pays de mes pères? Faul-il te voir... toi!... plongée dans cet excès de misère? le voir encore tout souffrir sans te plaindre?... Oh! c'en est trop! Je ne puis le supporter!
Amanda lui jelle un reitard oîi le ciel semble s'ouvrir pour lui, un regard plein des senlimenls que le cœur de la jeune femme peut contenir h peine. — lluon, dit-elle, que je n'enicnde plus sortir de la bouche des paroles que mon àme déteste! Ne t'aecuse plus toi-même; n'accuse plus celui qui iu)us envoie nos peines cojmne une épreuve,
CIIVNT SEl'TlIlMi:. 161
non rDiiimc un ciiriliinonl. Il M'ôitrouvo que ceux qu'il aime, cl il ainio |»a(crnolUMn(Mil.
Tous les événcmeiils qui so son! sucrôdô depuis le rêve, berceau do uolio amour, n'on sont-ils pas la preuve? Nomme ainsi que lu le voudias oolui qui le premier éveilla dans uos cohus un lendro sonliment, l'rovidence, Destin, Obéron, qu'imporlo? Lu protliiio nous donna l'un a l'aulro. Noire union fui un prodi^o; un proditto notre vio! Qui nous a conduits sains et saufs hors des murs de Bagdad? Qui retint los Ilots prêts a nous engloutir?
Et lorsque, mourants, nous écliapi)àmos, contre toute espérance, aux vagues en courroux, dis, quelle autre puissance que colle qui nous protège nous a poussés, secourus, dans cette île? Elle lit couler la source où, dans cette nuit d'angoisses, je puisai l'eau qui mo rendit la vie! L'aliment, onlin, qui seul aujourd'hui prolonge noire existence, sois-en certain, une main bienfaisante et cachée l'a préparé pour nous !
Pourquoi, si notre perte était résolue, pourquoi tout cela serait-il arrivé? Mon cœur me le dit, je le crois, je le sens, le bras qui nous guide a trav(M's cos ténèbres no nous laissera pas en proie a l'infortune. Oui, dût l'osi^érauco no savoir i)lus oii jeter son ancre, croyons-le fermement, un soid instant [icut tout changer!
^lais , alors (pio l'avenir le |)lus fum^slo nous serait réservé, si la main protectrice se retirait de nous, si les
années s'écoulaient l'une après l'autre sans amcnor do secours , si la lidcle Amanda trouvait ici sa tombe , eii ! bien , alors même je serais loin , a jamais loin de me repentir! Libre encore de choisir aujourd'hui, je te suivrais dans la misère.
11 ne m'en a rien coûté de me séparer du peu que je possédais. Mon cœur et ton amour me tiennent lieu de tout. A quelque abaissement quela fortune puisse me condamner, si tu me restes, je n'envierai point celles dont le bonheur est dans l'or et la pourpre. Tu sniilfres : Amanda n'a pas d'aiilre souffriiiice. lin regard triste, un soupir échappé de ton sein , voila qui rend mes propres peines mille ibis plus lourdes a porter.
Ne me parle ni de ce que j'ai osé, ni de ce que y,\\ donné pour toi! J'obéissais a mon c(miï, je le faisais pour moi , a qui la mort semblerait moins amère que vivre loin dlluon... Quel que soit notre sort, n"ai-jo pas ton amour, n'as-tu pas le mien , pour nous aider a supi)orler ses coups? Tout pénible, tout cruel qu'il puisse tire, voici ma main je suis prête a le subir avec joie.
Désoimais , a son lever, a son coucher, le soleil veria chaque jour mes soins se marier aux siens. Mon ])ras n'est pas faible; il t'assistera dans tes travaux et jamais ne se lassera. L'amour, qui le fait agir, doublera sa force, le prêtera gaiement pour le moindre service. Tant que je pourrai suffire 'a la consolalion, a ton bonheur, je ne changerai pas un lot si beau pour celui d'une reine.
CHANT SEPTIEMlï. 163
Elle (lit, la mcilleuie des femmes, et de ses chastes lèvies elle scelle sa promesse sur une bouche adorée. Ce baiser clianfije aux yeux «l'iluoii le site (jiii lenvironue. I,;i masse informe des rochers se transforme en un riaiil élysée; la terre n'a plus sa liisle nudité; la ijrève semble semée de perles; la jirolte est une salle de marbre; la falaise un lambris doré.
Un courage nouveau remplit son cœur. Il le sent (pii se gonfle; il le presse, dans sa félicité suprême, sur le comu' (l'Amauda.L ne fenune comme elle vaut plus qu'un moiulc! Il évoque la terre et l'océan, et toi, soleil, qui vois tout, pour être les témoins de son serment. — Je le jure sur ce sein, autel sacré de Tinnocence et de la lidélilé, s'écriet-il, et puissiez-vous mauéantir si je manque a ma parole 1
Ce coeur, où ton nom reste écrit en caracti'res de feu, s'il est inlidèle a la vertu, si jamais il te méconnaît, s'il t'afllige par son abattement ou se déshonore par sa faiblesse, s'il se lasse, femme adorée, de tout souffrii-, de tout oser pour toi, alors, ô soleil, arme-toi de foudres pour me frapper, et que la mer, la terre me refusent un asile.
Quand il a parlé , sou angélique, sa généreuse compagne le récompense par un nouveau baiser. Leur amour fait leur joie. Quelque dures épreuves que le maître du destin veuille imposer a leur vertu . ils se fortifient mu-
l«i ÜKERON
Uiellemeiit <laiis la rôsoliUioii de se conserver, avec un courage, une patience inébranlables, pour des jours plus heureux, de se confier aveuglément dans la toule-pnissance de celui qui si souvent les entoura de sa mystérieuse protection.
Dans la journée même , la baie où croissait leur palmier fut avec soin visitée i)ar tous deux. Us trouvèrent encore cinq ou six de ces arbres, épars aux environs et couverts de grappes dorées. Avec ce petit trésor, le couple joyeux, en cela semblable aux enfants, se crut riche outre mesure. Mainte soirée, depuis lors, s'écoula gaiement, entremêlée de jeuv folâtres et de promenades a la vallée des dattes.
Mais les fruits disparaissent. Pour les remplacer, il faut une année, une année (jui marclie avec du plomb aux pieds, et chaque jour, hélas ! le besoin se renouvelle. Peu suffit a l'amour pour qu'il s'estime heureux : en dehors de lui , il ne demande (pie ce qu'exige la nature ])our entretenir la trame de la vie. Mais, quand cela meine vient a lui manquer, la privalion pour lui est doublement ciiielle , et l'enclianlement , fout puissant qu'il soit , Il la Un se dissipe.
Parfois ils sont réduits ii se nouirir, durani plusieurs jours, de racines <jue la faim seule peut rendre sup[)or- (ables. Une poignée de mûres , (pielque œuf dérobé sur le roc abrupte où la mouette a son nid , un poisson U moitié dévoré qu'il a fallu disputer U l'avide cormoran ,
CHANT SKPTIKMr:. 165
voilà souvent, quand lluon , a<cal»lé do ratii;iio ^ levicul le soir a la itrotlo , lout ce que le hasard lui a fait rencoulici' |M)Ui- soutenir celle (|ui [laiiaiie sa niisèie.
Celte privation n'est pas encore la seule qui les tourmonte. Le jour, la nuit, mille choses leur manquent, mille de ces riens dont le possesseur n'apprécie pas le ])rix, mais qui nous laissent, dans leur absence , en lutte avec autant de besoins. Puis, légèrement vêtus, ainsi qu'ils se trouvent l'être, comment se garantir du vent, de la pluie, de l'orage, de toutes les injures du temps? Comment résister au froid des cinq longs mois d'hiver?
Déjà la parure des arbres tombe en proie a l'arrièresaison ; une bise aiguë siftle a travers le feuillage desséché ; d'épais brouillards cachent la lumière affaiblie du soleil : un voile grisâtre s'étend, en les confondant, sur le ciel et la mer; les vagues, dont la côte peut à peine arrêter la fureur, mugissent avec plus de fracas : souvent, lorsqu'elles frappent irritées contre le r.c, un torrent d'écume rejaillit en poussière jusipi'a la crête des écueils.
La nécessité force les amants a chercher un refuge dans la montagne ; ils quittent leur paisible vallon ; mais partout où ils se dirigent, l'image affreuse de la famine les
poursuit, les environne, les arrête une circonstance
encore, au milieu de celte détresse , tantôt les alarme , tantôt" les enchante, berçant leurs âmes dans une continuelle alternative do joies inquiètes et de tendres tour-
16(1 ORKROX.
ments... Amanda porte sous soii cvpiir, depuis trois lunes déjà, un ii'<ui' de l'amour d'iluoii.
Souvent, nrrôlée devant lui, elle pose eu silence lu main de son époux sur sa poitrine , et retient avec un sourire les larmes prêtes a couler de ses yeux. Un lieu nouveau, un lieu i)lus tendre se forme entre eux. Amanda sent un désir secret, un |)ressentimeut inconnu dilater le sein (|ui la fait mère. Une sensation plus intime que ce qu'elle a jamais éprouvé, un vaiiue avant-coureur des instincts maternels la pénétre, hrùle, frissonne en elle, sanctifie son amour.
Ce doyx ^i\gc de son union lui semlile une promesse en même temps de ne pas être abandonnée par celui qui chérit en père tout ce <]u'il crée dans son vaste empire. Elle supporte avec plaisir les souffrances de son état , mais elle a soin de les caclier aux yeux d'ITuon ; il ignore ses peines : des regards sereins ne lui montrent jamais que llatteuse espérance , et sans cesse elle s'occupe a ranimer en lui une confiance trop facile a s'éteindre.
Le chevalier n'(ud)lie pas, toutefois, le serment solennel prononcé naguère en face du ciel et d'Amanda ; mais le poids qui l'oppresse n'eu devient que plus lourd. Les soins (pie son devoir lui impose sont dotd)l(''s maintenant. La vue de sa compaiiue, un si lou<'hant spectacle, en faut-il davantage pour torturer son C(i>ur? Si U\ secoms tant désiré n'arrive pas, avant peu sa fcnjuic , son enfant .hélas! sont avec lui peidiis!
CHANT SEPTIKMIÎ. 167
Anciiii jour no se passe, diiiiml iiiainles s(Mniuii(>s , sans qu'il liiavissc dix l'ois au moins la croupe des locliers ])oui" regarder au loin la mer, sa dernière espéianee ; mais il s'use en vain les yeux à é|)ier un navire sur ces , llols sans limites. Le soleil vient, le soleil s'en va : la mer est déserte, pas une voile n'apparaît.
Une seule ressource lui reste. Il seml(l(> impossible, îi la véiilé, d'en jamais prolitei' ; mais est-il quelque chose d'ijnpossible à qui lutte j)Our tout ce qu'il a dans le monde. La mort serait, dans chacun de ses cheveux , suspendue siu' sa tête , que le courage d'Iluon n'en saurait Cire diminué... Une partie de cette île où le bannit Obéron lui est tout a fait inconnue : des roches , des débris entassés pêle-mêle l'ont défendue contre ses reclierclies ; cette barrière avait paru insurmontable.
IMais la nécessité commande : il ne voit plus mainlenanl dans ces montagnes que des collines faciles a franchir; lussent-elles aussi hautes que les Alpes, l'Amour n'a-t-il pas des ailes ? Il se peut que sa hardie tentative réussisse , que sa persévérance lui ouvre un passage à liavers CCS remparts de la nature, qu'elle le conduise cnlln dans une campagne fertile , vers des êtres compatissants et secourabics ?
Afin d'épargner mille iuipiiéludes a sa comi>agne, lluon sait lui cacher a quels i)érils il s'e\|»ose pour le salut
t68 OBERÜN'
commun ; elle-mCme supporte en silence sa part de souffrances. Au moment de la séparation , leurs cœurs sont oppressés, la paiole leiu" manque ; ils ne peuvent qu'échanger un simple adieu ; mais dans l'œil du jeune homme brille une confiance qui vient, coimne un rayon du soleil, édaircir la tristesse d' Amanda.
Il est au pied de ces montagnes qui , rudement entassées les unes au-dessus des autres , s'offrent à lui comme la ruine d'un monde , comme un chaos de ces scories éteintes que forme , en s'écroulant, un immense volcan. Biisés en mille formes diverses , des rochers l'entrecoupent , qui , tantôt s'abiment jusqu'au profond séjour de l'éternelle nuit , tantôt frappent la nue , monstrueux toujours et menaçants dans leur sauvage magnificence.
Le désespoir seul peut s'y frayer un cliemin. Souvent lliion se hisse avec les mains sur la pointe d'un roc. D'autres fois il suit comme un chamois l'arête de la montagne , entre deux gouffres oii l'œil ne peut plonger sans avoir le vertige. Tantôt une pierre énorme intercepte , en se détachant , la lumière et le passage : force est au voyageur, tout fatigué qu'il soit, de lelinuiier sur ses pas ; tantôt le pied lui manque , il tombe , et dans sa chute un buisson ([u'il saisit de sa main a moitié déchirée le relient seul sur le bord de l'abîme.
Quand la force est prête a l'abandonner , l'image d'Amand.i rajijiclle ou lui sos esprits défaillants : respi-
laut à poiiu' , il s'ancle , il pense îi clic, il se sciU ranime. Tant d'héroïque dévouement aura sa léconipensc ; la roule s'aplanit peu a peu devant ses pas ; les obslacles dont il lui reste à triompher ne sont rien auprès de eeux qu'il a vaincus déjà.
Huon a gagné déjà le sommet le plus proclie , et devant lui repose, dans une demi-obscuiifé, un vallon silencieux: on diiail quelque salle taillée dans le rocher; d'antiques sapins lui forment une voûte de leurs cimes aériennes. Lorsque, épuisé par la fatigue, le voyageuiporte ses pas , en chancelant, dans ce morne sanctuaire de la solitude , un frisson le saisit : il croit pénétrer dans l'empire des ombres.
En faisantde légères sinuosités, un sentier, qui descend par une pente insensible, le conduit bientôt vers un pont fort étroit ; au-dessous , encaissé dans l'abîme , un torrent roule sur des rochers ses eaux, blanchies d'écume ainsi qu'a l'abord d'un moulin. Huon gravit avec résolution la montagne située sur l'autre bord ; puis insensiblement il se trouve cerné par des hauteurs , sans qu'il puisse nulle part découvrir une issue.
Le sentier qu'il a suivi disparaît comme pai' enchantement. Longtemps en pioie "a de sombres angoisses, i' erre dans les environs pour chercher un passage. Knfin ,
à travers les broussailles qui lapissout la pierre , il voit une oiiverlure ; elle forme, aiusi qu'il s'eu est hienh'it assuré, rentrée d'uu étroit conduit (jui , lournaiii dans les rochers le Ion;; d'nne rain|)e |)iesqne |)eii)endiculaire, atteint une linuleur de cent niarelies et plus. h.
A peine, hors d'haleine . a-t-ii mis le pied sur le dernier degré, qu'nn païadis se piésente a ses yeux. Lu houuue est devant lui , aux traits nobles et graves ; sa barbe est longue, sa chevelure ai'genlée; une large ceinture, oîi pend un rosaire, coulienl les ])lis desa robe ample et brune. Grâce a cet attirail , et dans un lieu ])iireil , ou devait naturellement le prendre pour ce qu'il était.
JMais, affaibli par la faim, transi de lassitude, Tluon , qu'une barbe bhuulie sinj)ren(l tout a coup au milieu de ces montagnes , où depuis si longtemps il soupire en vain après la vue d'un honuue , où seuls de vieux sapins l'ont salué jusque la du haut de leurs rochers... Iluon croit voir uu esprit, et fléchit le genou.
L'ermite, a peine moins étonné, recule d'un pas, mais revenant a lui : — Si , dit-il aussitôt , comme ton regard et ton aspect me portent li le croire , tu as encore quehpi j espérance d'obtenir rédem[)tion de tes peines , parle, quo dois-je faire pour toi, pauvre esprit tourmenté? quelle pénitence pourrait t'ouvrir ce port où les bienheureux reposent, durant l'éternité, a l'abri des souffrances?
L'erreur où tombe le bon père n'est (jue trop cxpli-
cable , (ant le clicvalier se montre a lui pâle , amaigri , rongé par le chagrin et le besoin ; ils se regardent pourtant avec plus d'attention , et lorsque le vieillard , instruit dc^a par l'extérieur d'IIuon , a de sa bouche appris ce qui ramène , il l'embrasse comme un iils , en lui disant avec cordialité qu'il est le bienvenu dans l'ermitage.
11 le guide aussitôt vers une source fraîche dont l'eau , pure comme l'air et limpide comme le cristal , jaillit du rocher auprès de sa demeure ; puis , tandis que le voyageur se désaltère et se repose , il court en hâte a son petit jardin , et cueille , en les rangeant dans une corbeille , les plus beaux fruits , des fruits qu'il cultive luimême et qu'un heureux climat, pour prix de ses soins, lui donne en abondance.
Il ne cesse de témoigner son élonncment de ce qu'un homme a pu, sans avoir deux ailes vissées au dos, franchir les montagnes où , depuis trente ans déjà, il se croit lui-même isolé comme au sein de la tombe. — C'est un signe certain qu'un bon ange vous protège. Maintenant, ajoutc-l-il , notre premier devoir est de tendre a la jeune femme une main secourable.
Dans la moitié du temps qu'il t'a fallu pour pénétrer jusqu'ici, un sentier sûr, mais difficile a découvrir sans moi . va te conduire auprès d'elle et vous ramener tous doux. Tout ce qui, dans ma cabane, dans mon i>etit païadis , peut être ulih; ii vos besoins , je vous l'offre ;ivec joie. Croyez-le bien, même sur la bruyère, le repos est
CHAM HUlTlIiiVlE. |-3
(l()ii\ h riunoconco, o(, (iiuind on vil do racines cl d'Iicibages , lo sang n'en conle (jne pins \mv cl pins calme.
Ilnon remercie rcxcellonl vieillaid «ini , [xenanl son l)àlon , Uli montre le chemin ; pnis , alin de ne i)as s'égarer au retonr, il sème le long du sentier des brandies do pin fraîciiement coupées. Le soleil ne se plonge pas encore dans les eaux du couchant , qu' Amanda est parvenue déjà sur la montagne , objet de ses désirs , et de cette hauteur elle aspire a longs traits des flots d'air vif et pur.
Elle se croit transportée dans un monde nouveau, dans le pays enchanté où résident les fées. Jamais le ciel ne lui parut si bleu, la terre si verte, le feuillage si frais, car, h l'abri des rochers qui ceignent ces beaux lieux , l'automne lu'ave encore les fureurs de la bise , la figue mûrit et l'oranger donne des Heurs.
Saisie de respect, Amanda »jni , dans le vieillaid blanchi par l'âge, voit le génie de ce séjour sacré, se prosterne à ses pieds ; elle dépose un religieux baiser sur la main sèche et ridée (jn'il lui tend avec un geste d'affection. Un sentiment dont elle ne peut se rendre compte la pousse a le leconnaîlre comme un père. Dès lo second regard, la ciainlo est bannie ; il semble (qu'elle ait passé sa vie auprès de lui.
I.a personne du vieillard porlail rcniprcinle de cette dignité naturelle . indïaçalile , (pii perce jnême a travers le froc ; son regard ouvert iMometlait un ami à tout être
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vivant ; il était habitué a rej^arder vers le ciel , bien que le poids des ans courbât doucement sa tête : la paix intérieure venait se jefléter sur ses calmes sourcils, et, comme un rocher auquel les nuages ne peuvent jamais atteindre, son front semblait planer au-dessus des vanités terrestres.
Le flot des ans en avait dès longtemps effacé la rouille du monde , la trace des passions. Une couronne tomberait devant lui , il pourrait la saisir dans sa chute, qu'ahjrs même il ne voudjait tendre la main. Feimée à tout désir, insensible a la crainte ainsi (pfa la douleur, son âme sereine ne s'ouvre plus (}ue poui' la vérité, pour la nature, s'accordant avec elles dans une douce harmonie.