‹ ObéronChapitre 9 sur 20 · CO · texte numérisé non relu

CO

riilifc (le IJa^'dad, dil le clicviilicr avec une unhle licrk',

fais (aiic (oui ce iiioiule ; puis, écuiile-iiioi Voila

loiiiileiups que me pèscul le iuessai;e de Charles et, ma propre parole. Les exiiicioMS du desliii sont eruelles. Mais, ici-bas, (jiii doue esl puissant assez pour ne jias .obéir a sa loi? Ce (|u'il ordoiiiie de l'aire, ce qu'il ortlonuc de souffrir, il faut le faire et le souffrir.

Tu le vois, seigneur, simple mortel comme toi , je suis seul ici pour dégager, en face de les gardes, ma parole au risque de ma vie. Avant tout , néanmoins, l'honneur me permet de le soumettre une proposition. Abandonne Mahomet, élève sur Babyloue la croix sainte, le noble symbole des chrétiens, embrasse la vraie foi, et tu auras l'ait plus (jue Charles ne demande.

Alors je prendrai sur moi de t'cxempter complètement (lu reste, et quiconque exigera davantage aura d'abord a me rompre les os. Tout isolé, tout jeune que je t'apparaisse ici , ce que tu as jvu déjà dénote assez clairement <]u'ave(; moi marche un être plus puissant encore que toutes tes cohortes. Si tu es sage, tu choisiras dès h i)résenl \ç bon* parti.

Tandis (|ne , scndjlable en force et en beauté à un messager du ciel . le héros , sans s'occuper des lances dont il esl menacé . parle si virilement , montre tant de coiuage, Ué/.ia de loin , la joue brûlante de rougeur, penche amoureusement son beau cou vers lui. Klle frémit, toutefois,

102 OBKRON.

en pciisaiil au jnoinciil où le ikiikI^ loiiiié pai' laiil do prodijjes, va se dénouer eniin.

Siic Iluon avait ii peine prononcé son derniei' mol (\\w le vieux schall se met a crier , a frapper, a Irépigner comme un possédé. Sa raison l'a (ont a fait alumdonné. Les infidèles s'élancent de leurs sièges avec une ardeur frénétique; ils crient , ils menacent et tournent de toutes parts, sabres, poignards et lances contre l'ennemi de leur Waliom.

Mais, avant (pi'ils l'aient atteint, Iluon airaclie vivement la gaule a l'un d'entre eux, en frappe autour de lui comme d'une massue, et, toujours coinbattant , se retire pas b pas jusques a la muraille. Lu large bassin d'or, qu'il a pris sur le buffet, lui sert a la fois d'arme et de Louclier. Beaucoup déjà se débattent sur le plancher pour avoir de trop près affronté sa colère.

Resté près de la poite, alln de proléger la |)rincesse, le bon Scliérasmin croit voir son premier maître se ruer dans la bataille , et , pendant un instant , il s'abandonne au plaisir de repaître ses yeux d'un spectacde aussi plein d'intérêt. Mais, bienlôl, un cri d'angoisse, jelé par Uézia, dissipe son illusion. 11 voit la furie des païens, il voit le danger d'iluon , et, sans tarder, il saisit le cor et sonne comme s'il voulait réveiller les morts,

Le palais en retentit; ses murs ciacpieiit. Soudain, la nuit, une nuil affreuse, engloutit le join . Des l'anlônios

CHAM CINlJVlK.Mi:. 103

8';ii;iloiit , scinlillaiits , r.i|iiilos comme des ('claiis. l/édilice s'ébranle, ;tiix loiilcniciils conliniis du toniu'iio, jiis- (jiio" dans ses londcmonls de roclieis. Le cciMir manque aux méciéants. Ils cliancèleni, comme dans l'ivresse; ils perdent l'ouic ol la vue; leurs mains débiles laissenl écliapper sabres et lances. Ce nesonl plus, loul autour de la salle, que groupes mornes et roidis.

Tout étourdi par tant de prodiges, le calife semble lutter contre la mort. Son bras est sans force, sa respiialion embarrassée; sou pouls ne bat plus et bientôt môme cosse

de battre Tout d'un coup la tempête se lait. Dans la

salle uuirnuue une douce baleioe qui la remplit d'un suave et frais parfum de lis; puis Obérou . semblable h quelque ligure d'ange au-dessus des tond)eaux . se montre [)lanant sur un léger nuage.

Un cri, oii la crainte se mêle a la joie, échappe a la l'ersanne. Sa timide confiance est combattue par une frayciu' involontaiie. Les joues en feu, les bras croisés sur sa poitrine , elle reste auprès du jeune homme à qui s'est donné son cœur; a peine, dans la conscience virginale de sa faute . ose-t-elle lever les yeux sur son sauveur.

l>ien , Iluon , dit le génie; tu as dégagé ta parole, je suis content de toi. Cette femme, jeune et belle , sera fa récompense. Mais, avant de cpiitter ces lieux, que Rézia songe à sa résolution ; (pielie ciaigne d'expier le choix trop prompt de ses regards sc'duits par un inutile et tardif reiieiitir ! Le destin la laisse libie de rester ou de partir.

loi OBÉllON.

nenoiiccr a (iiiil do magniliccnce, ahaiulonnei' la cour cl le trône que sa naissance lui deslinail , tenler avec un homme (jueUjuc incerlain voyat;e sur le vaste océan du monde , vivre luiiquement pour lui. subir avec lui les variations de la fortune, les coups du sort et ces

coups, hélas ! parlent souvent de la main la plus chère

c'en est assez pour qu'avant de s'exposer a tant de risques, on doive consulter mûrement son cœur.

Il en est temjis, Rézia ; si l'alternative t'effraie , tu peux encore tromper les vœux de l'amour. Us ne font que sommeiller, ces hommes qui semblent ici couchés dans leurs tombeaux; un coup de ma baguette, en les réveillant, va les rendre à la vie. Malgré les pertes que l'aventure peut lui causer, le sultan la |)ardonnera facilement et Rézia, comme auparavant, serai! l'idole de l'univers.

Le nain se lait, linon, plus pille que la mort, atteml i'arrél doni Obéron , le cruel Obéron, le menace. Le feu s'est éteint sur ses joues. Trop Oer ou trop généreux pour stimuler par des ])aroles d'amour un cœur qui peul-êlre hésite , il s'efforce a cacher sa douleur, tient ses yeux lixés sur la terre et ne laisse pas un regard parler eu sa faveur.

Rézia , toute brûlante encore d'un premier baiser, n"a pas besoin, du reste , ipi'un nouvel aliment vienne attiser sa Ilamme. Combien les grandeurs qu'elle doit (|uitter lui semblent peu de chose! Tout ce qu'elle aime, elle le

CHANT CINQUlEMt:. 10 >

posscVIora on possôdaiil Uiksii. Roiiiiissaiil jnsiin'îi la poinio lies doiiils et d'amour cl de imdciir, elle caclio sou visa^(^ elle cache ses pleins dans les hias du jeune lutniuie, et son cœur, violenuueul a^ilé, bat avec foicc au devant du sien.

Obéron incline doucement vers eux sa lige de lis, connne s'il voulait bénir l'union de leurs âmes. Une laiine tond)e de son œil sur leurs deux fronts. — l'ars, dit-il , aimable couple ; vole sur les ailes de l'amour. Mon char est prêt : avant que le jour prochain ait dispersé les noiies ténèbres, il vous aura transportés eu siueté aux places d'Ascalon.

Il dit, et le dernier mol résonne encoïc (juand il s'évanouit a leurs veux. Indécise comme au réveil d'un songe, la belle fiancée d'IIuon respire avidement le doux parfum dont l'air est imprégné; puis elle repolie vers son père un timide regard. J.e sultan semble endormi du sommeil d(^ la nKul. Ké/ia soupire, et de mélancoli(iues pensées mêlent leur amertume aux joies de son cœur.

Elle se voile. Sire lluon, dont l'amour aiguise les sens, n'a pas plutôt remarqué ro|)pressiou de son sein, le tionble de ses beaux yeux, que, l'enlaçant du bras droit, il l'entraîne avec une douce violence hors de la salle. — Yieus, dit-il , avant que la nuit nous surprenne , avant (|ue leurs bras enchaînés par un sonnueil m;igi(iue soient rendus à la vie.

100 OHliKu-N.

VitMis, laissc-iious fuir ;iv;iiil (|irim iioincl cniuMui peul-ôlrc t'iierche Ii nous foinior la leliailc. Sois-en ccr- UiiiiCj une fois que nous serons en sûreté, notre proteeleur aura soin é;;alement de eeux (jui donnent ici. Tout, en parlant, il l'enlève avec une vigueur juvénile, descend les escaliers de marbre et la porte jus(]u'au char qu'Obéron a tenu prêt pour eux. Quel homme fut jamais chargé d'un plus doux fardeau !

Le palais est désert : il y règne le silence des londjcaux ; comme autant de cadavres, les gardes gisent ça et là, ensevelis dans un sommeil profond : rien ne met obstacle a la fuite de l'amour. On monte dans le char, et, comme la princesse ne veut pas se confier seule au chevalier, sa nourrice, ainsi que Schérasmin. prennent a la hfüe leurs places à côté d'eux. Fatmé, qui jamais n'a vu tant de merveilles , ne s'explique pas ce qu'il lui arrive.

.lugez de son effroi lorsqu'au lieu de chevaux, elle voit, en se retournant, quatre cygnes conduits par un enfant ; lorsqu'ensuite elle se sent enlevée , transportée rapidement dans les airs ! A peine la pauvre femme, tremblant de tous ses membres, ose-t-elle respirer. Mlle ne saluait comprendre <\uim char si i»csannnenl chargé puisse llotter sur les nues connne un es(iuif au sein des eaux.

Quand la nuit a la (in les surprit, la peur, doit-on s'en étonner, triompha de la honte. Se serrant conlie Schérasmin, la nourrice l'étreignit aussi étroitement que, pour

(^IIANT CI.VQUlK.Mi;. 107

(îoiinir. son inoclhMix arcillcr. l.'cciiNcr sans doulc s'y piôla (le iMimir ^làcc : en pareil cas, le cœur est prompl a se inellre de la partie. Disoiis-le, loulefois. pour l'iioiineiir du vieillaid. il resta pur coinin«» l'or li l'c-pieuve de ce feu.

D'autres éninlious auilaieut le jeune couple que l'Auiour, eu ce uiouieut . semMail conduire avec les cyjiues de sa

uière Que leur niaiiiipie é(]uipaire suive ou non les

cheiuins frayés, (pi'il fraucliisse les airs, qu'il roule ou qu'il vojîue, qu'il soit attelé de cyijnes ou de chevaux, que sa course soil lente ou ra|»ide , facile ou rude, danj{creuse ou non , ils u'en voieul , ils n'eu savent rien.

Leur situation , ah ! c'est. ])our eux, un nouveau songe aux délices iueffahles, une hienheureuse extase dans le paradis. Ils ne jx-uvent (jue se rej^arder en silence avec des yeux dont le désir n'est j.unais assouvi, qiu' presser chacun, dans une douce ivresse, des mains brûlantes sur IUI c(eiir (]ui déhorde. Puis, ((uniid la terre, le ciel, tout s'est évanoui, (juand ils restent seuls l'un |tonr raiilre : — Est-ce une réalité? se deniandent-ils : ou révons-nous encore? Soniines-nous. en effet, sur un char?

Ainsi mon rcve ne m'a point abusé ! — s'écrienl-ils

tour a tour. — C'était llézia ! C'cHait Huon ! Un Dieu

nous a nienés l'iiii vers l'autre, lu es a moi ! le l'appartiens ! Qui donc eut osé l'espérer? Réunis si miraculeusement! et pour lie jamais, jamais, nous séparer! I.e C(enr |ienl-il siiflire ;i lanl de tV'lieité? — Tous deux ,

alors, de sercganlor avec une joie (oujoiiis nouvelle, de presser encore, sur clia(|no sein, sur clia(iue Itouclie, leius mains entrelacées.

En vain la nuit étend sur l'atmosphère ses ailes chargées de vapeur. L'amour voit en dépit de cet obstacle : éclairées par une lumière surnaturelle, les âmes peuvent se mirer elles-mêmes l'une dans l'autre. La nuit, pour ces amants, n'est plus la nuit : Télysée resplendit autouid'eux. Un soleil intérieur les inonde de ses ardents rayons el chaque instant leur crée des sens nouveaux.

Au sein de leur ivresse, un sommeil enchanté les gagne peu a peu. Les yeux se ferment , les sens se taisent , l'àme semble affranchie du corps Concentrée dans un sentiment qui l'envahit, la pénètre, l'absorbe tout entière,

elle n'existe qu'en lui Mais, ce sentiment seul, ô!

qu'il est infini.

CHANT SIXIF.ME.

A peine l'aurore commence-l-ello ;i refouler les ténèbres , à peine sa main de rose en(r'ouvre-l-elle les portes fin jour que les cygnes s'arrêtent, sons un abii de liants palmiers, non loin du rivage où les flols haigneni les murs d'Ascalon. Une légère secousse réveille les deux <'onph's, arrachant l'un ans douceurs du s(mmicil, l'autre an\ rêveries de l'amour.

En découvrant pour la première fois la mer sans bornes, toute rayonnante alors des feux du malin , la fille du sultan tressaille de ravissement comme de terreur. Émerveillé, son regard plonge, sans rencontrer d'obstacle , le long de ces montagnes d'eau : l'infini semble cire ouvert devant elle. Mais, au milieu du plaisir qu'elle éprouve, un frisson la prend de se voir si petite dans limmensilé.

Ses yeux se voilent d'un léger brouillard. — Où snis-je? demande-l-elle-, mais lliion, qui, les bras ouverts, se lient auprès du char, a fait bienlôl revenir ses esiirits égarés. Appuyant ses lèvres, brûlantes de désir et d'amour, sur un sein que sovdèvent de silencieux soupirs : — Sois sans «rainif . û ma vie, lui dit-il : tu reposas dans mes bras.

C'est avec délices qu'elle se s(îiU toute entourée de ce qu'elle aime, toute absorbée dansl'embrassementd'IIuon, et le jeune lierre n'élreint pas le chêne plus fortement que son bras arrondi, le corps du chevalier. Il court vers les palmiers avec sa douce charge, la dépose a l'ombre, sur de la mousse, et s'assied auprès d'elle. Sa place, il ne la donnerait pas pour le (rône d'un roi. s.

Bientôt aussi, Fatmé, l'écuyer se trouvent dans le même endroit, résolus tous deux a servir l'aimabb^ couple jusqu'au dernier soupir, A peine avaient-ils Tun et l'autre pris une place sur l'herlie, Schérasmin près de son iiiaiire, Falmé aux pieds de la jeune dame, que, soudain , connue un éclair de la pensée , le nain leur apparut nageant dans l'air.

Dans ses yeux obscurcis légèrement par le chagiin perçait, néanmoins, le doux soutire de l'amitié. Lorsqu'il se fut rapproché davantage, ils virent une casst'tl(>, tonte garnie de pierreries, briller comme un soleil sur son bras gauche. — Ami Iluon , dit le génie, prends ceci de ma main. Bien que Charles ne t'en ait pas fait une condition expresse, ce sera, quand tu le reverras, une preuve pour lui que tu as mot pour mot accompli son arrêt.

On saura , mais il n'était pas séant de l'expliquer tout

» haut en présence de Rézia, on saura que cette cassette

contenait, empaquetés dans du coton, la barbe et les

dents i\\\ calife. Pendant que la léthargie du sultan le rc-

CHAM SIXlEMi:. Hl

tenait <lans son faulcnil, nn des satellites invisibles (jni suivaient üheron s't'lait mis promplcment a l'œuvre et lavait menée ;i lin sans ciseauv ni pélican.

Hâtez-vous, continua le nain , avant que le calife ait le temps de vous poursuivie. Un navire se trouve sur la rade, lequel, en six a sept jours, vous portera sans avarie jusqu'à Lépantlie. Aussitôt arrivés dans cette ville, vous en rencontrerez un autre nolisé pour Salerne. De là, avec toute la vitesse que l'amour pourra vous prêter, volez h Uome.

Mais que ceci, Huon , reste profondément sravé dans ton esprit : jusqu'à ce que le saint pape Sylvestre ait appelé les bénédictions célestes sur l'alliance de vos âmes, considérez-vous comme frère et sœur. Que le doux fruit défendu ne vous tente pas avant le tem[>s, car, sachez-le, si voiis^y louchiez, Obéron, au môme instant, vous abandonnerait pour toute l'éternité.

Il dit et soupire. La douleur gonfle ses yeux. 11 les fait approcher et les baise sur le front. Lorsqu'ils veulent ensuite regarder vers lui , l'apparition se dissout comme une nuageuse image. Le jour voile sa face d'or; les palmiers tristement gémissent : un morne silence, un calme effrayant planent sur la mer et sur le rivage dont les contours semblent se fondre dans une sombre vapeur, n.

Un singulier malaise, une vague anxiété oppresse laimable couple. Us se regardent l'un l'autre, les jou(!s

112 oi$i;k().\.

pùlios ; la parole oxpire sur leurs lèvres eulr'ouvertps; leurs bras, au momeul de s'élreiudre, sout releuus par un secret effroi. Mais, dans un ballementdu pouls, le brouillard s'abat : tout rit, encore une fois, aux rayons dorés du soleil, et les amants sentent le courage cl la joie renaître dans leurs cœurs.

Ils se bâtent de gagner le vaisseau. Grâce au soin bienveillant de leur protecteur, ils le trouvent, a leur grand plaisir, pourvu des cboses nécessaires au voyage et fort élégamment emménagé, lue fraîcbe brise souffle de terre; l'ancre est levée; les matelots poussent des cris joyeux. Déjà la barque, déployant ses ailes, fend les flots bleus avec toute la vitesse d'un oiseau. L'air est pur et serein; la mer, unie a s'y mirer.

Ainsi qu'un cygne orgueilleux, le vaisseau, doucement balancé, nage, au grand étonuement des fils de l'Océan, sans laisser a peine un sillon sur sa route. Jamais, s'écrie

chacun, homme n'a vu pareille traversée La belle et

le chevalier restent, les bras entrelacés , des heures entières sur le pont. Ils regardent autour d'eux, et chaque scène nouvelle sert , comme un opium , a calmer leuis amoureux transports.

Puis, quand leurs regards poiu^suivent a perte de vue ces espaces où l'azur des vagues se fond au loin dans l'air, Huon commence a parler de son pays, a dire comme il est beau, comme les habitants y sont heureux et gais, comme, de lest au couchant, le soleil ne peut éclairer de

CHANT SIXIliiMt:. 113

campagne plus lianlo que siir les bords do la Garoniic. iil, loiit cela, son vieux vassal l'atleste avec serment.

15ravc Scliérasmiii ! Le cour lui bat de joie toutes les fois qu'il peut cliaiiler les louanges de sa chère Gascogne. Quant a Rézia, si nondjre de mots lui restent incompris, elle n'en écoute pas moins, sans jamais se détourner ; car, tout nouveau qu'il soit encore pour elle, le langage dont

lesens est facilement saisi par son cœur enchanté, c'est

ce que lui disent les yeux d'IIuou.

La douce pression d'une main brillante, un soupir échappé du cœur, le baiser ravi sur une joue de rose, ô, surtout, un regard baigné d'iiumide volupté, si ce n'est ce langage, quel autre saurait toucher, séduire et persuader? Il passe, plus prompt que la flèche , d'un cœur a l'autre. Rien ne va mieux au Init; rien ne cause moins d'ennui.

fùilrc ces deux amants , c'était ce dialogue intime de rame avec l'ànie qui prenait sans cesse la place des paroles. Souvent, pour éviter les témoins, ils se glissaient dans leur réduit. La, tous deux enlacés, ils reposaient sur le même sopha ou se tenaient devant la fenêtre ouverte. Jamais, toutefois, ils ne restaient seuls entièrement. Iluon l'avait ainsi voulu, et la nourrice, au moins, devait toujours être présente.

is.

Sans cesse retentissent a l'oreille du paladin ces mots

terribles : — Ne vous laissez pas tenter 1 Sinon, ajouta

le génie , sachez-le, nous serons séparés pour l'éternité.

Ui OIÎI'RON

— Qua-t-il eiitciulii par-lii? Pondant qu'il parlai!, un sens profond se lisait dans ses regards; leur expression devenait de plus en plus sévère et sombre; des lariues, hélas! nageaient dans ses yeux et sa figure avait perdu son éclat habituel.

A ce souvenir, de vagnes appréhensions gonflent le cœur d'IUion. Le bon chevalier se délie de lui-même; il s'effraie des moindres jeux de l'amour; il craint, eu s'y livrant, d'être maudit par Obcron. Chaque jour, cependant, la flamme qui le dévore pénètre plus avant. L'air oîi il vit est un air enchanté, puisque Rézia le partage; cet air, elle le pénètre de son haleine, et sur chaque objet oïl son amant repose les yeux plane sa gracieuse image.

C'est elle, toujours elle, qui brille pour lui dans les feux de l'aurore, dans le poiupre du soir, dans le doux clair-obscur projeté par la lune. Est-il une attitude, une position dans hujuelle sa taille de nymphe ne sache le ravir? Puis, dans leur chambre étroite, le tissu même qui la voile soigneusement a tout œil étranger tombe et laisse le regard, craintif encore dans sa hardiesse, mordre comme une abeille sur le sein et le cou.

Ilnon sent h quel doux péril il se trouve exposé. — 0 ! s"écrie-t-il souvent, pour qu'il me soit possible de souffrir jusqu'à Rome, enveloppe-toi, toute belle, de sept x'oiles épais ! Cache sous mille replis chacun de tes appas ! Laisse retomber jusqu'à la pointe des doigts une large manche sur le vivant ivoire de ces bras \ Mais, avant tout,

CHANT si\ii:\n: itô

Ul)i'n»ii , mon itini . jiis(jiio l;i (•lianij;e mou cœur en un marbre glacé '

Bien que souvent la force vînt presque îi lui manquer, le chevalier voulait fermement sortir vainqueur de cette lutte. 11 lui paraissait grand et beau de subir l'épreuve la ])lus difficile qui soit imposée a la vertu , grand et beau déjli de la tenter seulement, dix fois plus grand et plus beau de la mener glorieusement a fin ! Conunent , toutefois, venir a bout d'un ennemi dont les forces ne font que croître a mesure que le combat s'allonge ?

S'abandonner eu silence, près de la femme aimée, au senlinionl (pfelle a fait naître, c'est déjà laisser a cet ennemi une victoire prochaine. Parl)onheur, sire Iluon se rappelle que son devoir, d'après les us de la chevalerie, est d'instruire la lille du sultan. La pauvre enfant, hélas! appaiiient encore an paganisme et croit a IMahomet, mais, Il la vérité, sans trop savoir pourquoi. n.

Pour la guérir de cette lèpre , le chevalier se presse tant

qu'il peut l'auiour lui dit de se hâter de faire

part a la belle du peu qu'il sait de christianisme. H ne le cédait en zèle a pas un des martyrs. Mais , s'il était fort par la foi, il était faible par la science : la théologie n'était nullement son fait; son Pater et sou Credo, sans gloses, voila tout ce qu'il savait.

L'ardeur du maître sujjplée , du reste , aux lumières , aux principes qui manquent peut-être a ses leçons.

Il« OBÉUON.

Ennemi par l'Ial des disputes do mois, sire Hiion mène la chose comme une aventure. Ce qu'il croit, il le jure haut et fort, prêt avec sa bonne lance a en rendre, sur terre et sur mer, la démonstration palpable a tout le monde païen.

Que la vérité a de force dans la bouche d'un amant ! Le cœur qui s'est donné a lui l'écoute avec joie ; il lui prête en silence une curieuse attention. L'amour est si facile a persuader ! Pour lui, un regard , un baiser, sont articles de foi . Rézia , sans faire de subtiles questions, croit ce que croit Huon, et bientôt elle exécute avec beaucoup d'aisance le signe de la croix sur sa poitrine et sur son front.

Il ne lui reste plus qu'a recevoir la sainte aspersion des chrétiens: notre héros, du moins, le croit ainsi dans sa siujplicité. Il soupire après la cérémonie; il maudit chaque instant de retard. C'en est assez pour qu'elle aussi, la belle convertie , brûle du même désir un novice de Saint- Basile, grand ennejui des païens, se trouvait sur le navire et consentit, moyennant honoraire, à leur prêter son assistance.

En se faisant baptiser, Rézia, qui, depuis son entrée dans la communion chrétiemie, portait le nom d'Amanda, ne gagna pas seulement le paradis: elle parut aussi devenir une fois plus belle encore. Quant au paladin , d'heure en heure son bon génie s'éloigna do lui visiblement. Les enivrants regards, les pressements de main,

Cll.VM »IXIliMi:. 117

les loiidrcs embrassemenls so succédaiciil sans jamais pioiulrc lin. L'ccuycr a I)(!au lairo signe,

Fatmé aussi a beau se monlror: lo bon chevalier, dominé par sa lièvre , oublie tout, le nain , son avis et lo danger. Il laisserait Scliôrasmin se (uer a la peine; cai', dans les délices où il est plongé tout entier, pressant sur son cœur, appelant du nom d'Amanda , celle dont maintenant les anges eux-mêmes lui permettent le baiser, Iluon, les yeux couverts d'un nuage, ne voit plus rien : son ivresse est complète.

Kézia même , depuis le jour où elle a quitté ce nom , se croit dégagée des liens de la contrainte. N'étant plus Rézia , elle oublie facilement dignité royale, cour, pairie , tout enfin ce qui n'est pas Amanda. Naguères le souvenir du passé lui pesait encore : il s'est perdu dans l'échange qu'elle a fait.

Elle renaît, toute entière, toute nouvelle, pour Iluon. Ce qu'elle était, elle l'a sacrifié. L'amour lui coûte uu trône; mais, dans les brasd'Iluon, elle sent qu'elle n'a rien perdu. Sa personne s'est donnée, et, maintenant, elle est Amanda, Amanda qui ne peut vivre que pour l'amour, que par l'amour. Dans le monde, elle n'a plus d'aulre affaire; elle n'a rien au-delà ni h recevoir, ni à donner.

Schélasmin , en les voyant si bien épris , s'effraye de leurs regards. 11 y remarque je ne sais quelle envie de

cueillir lo liiiit (léfendu. Un témoin les gcuait : c'était, pour lui, chose évidente; car, dès qu'il avait le dos à moitié tourné, leurs lèvres se cliercliaioni, avides de baisers; puis, quand ses yeux venaient a les rencontrer, tous deux ils rougissaient.

Il se rappelle sa propre jeunesse , et dans le miroir où elle se réllécliit, il ne voit que trop bien ce qu'ils ne voient i)!us eux-mêmes. C'est la vertu encore inexpérimentée qui, semblahle au papillon, s'approche sans méfiance de la flamme. Sa riante clarté , sa douce chaleur attirent l'imprudente. Trompée par son innocence même, elle voltige, elle tourne autour de la lumière en cercles de plus en plus étroits, et soudain, hélas! elle y brûle ses ailes.

Secrètement d'accord avec Fatnié , le fidèle serviteur ne laisse échapper aucun moyen qui puisse, jusqu'à Rome du moins , venir en aide a la sagesse du chevalier. Tantôt ceci , tantôt cela , il imagine vingt expédients a l'effet d'occuper , de distraire le couple amoureux , et quand enfin tout lui fait faute , il propose , comme pour abréger la soirée , de réciter un conte.

Il (lit un ('(tnle , bien qu'a la vérité son histoire soit mieux et plus qu'un conte; elle lui vient d'un calender dont il fit rencontre a Bassorah , lorsqu'après la mort de son maître il errait en Orient, longtemps avant d'avoir cherché dans la caverne du Lii)an un abri contre les flots du monde. La circonstance où il se trouve la retiace a sa

mémoire si vivement, qu'il juiic ii propos (l'on tondicr quelqnes mois.

Il commence ainsi : — Sur les Ixmls du Tessin vivail , il y a cenl ans , nu genlillionune assez jeune en sagesse , quoiqu'il eût dès longtemps la barbe et les cheveux gris. ' Visité pres(|ue journellement par la scialiquc et par la goutte , fruits amers et tardifs de plaisirs trop souvent répétés , il était d'ailleurs homme de cour aimal)lc , instruit, et surtout fort expert en tactique galante.

Après avoir, durant maintes années, pris un plaisir coupable a chasser , en franc célibataire , sur les terres libres de l'Amour, a se glisser, dès qu'il y trouvait accès, près de la femme d'autrui , il eut la fantaisie de courber, au terme de la vie, son front endurci sous le saint joug de l'hyménée.

De sens rassis il se choisit , avec beaucoup de goût , une enfant telle qu'il la lui fallait pour la table et le lit , pour le sérieux et le plaisir, pour sa sécurité surtoul : une bonne et pieuse lille , innocente , sage , novice , chaste comme la lune et pure de frivoles désirs , jeune par dessus tout , avec l'ooil et les cheveux aussi noirs que le jais , le teint rosé , les bras et le sein ronds.

Des trente-trois perfections dont une belle , dit-ou , <loil être pourvue , a peine eùl-il permis qu'une seule nuuKiuàl ;i sa compagne, moins eiuore TomI dont un nuage humide baigne les regards de feu, la main petite

et potelée , les lèvres qui se gonflenl ati^devanl du baiser, le geuou {iiacieuscment arrondi , la moelleuse ondulation des hanches et, la douce résistance qu'éprouve le toucher.

Le bon vieux seigneur n'oublie , en achetant si belle marchandise, qu'une chose... les soixante et cinq ans qui de neige ont semé déjà sa tête. Un secret pressentiment le pousse , il est vrai , à mettre pour condition expresse au mariage que l'épousée sera pleine d'attraits, aimante et ce qui s'en suit, pour lui seulement, et que , pour tout autre , elle restera froide comme glace ; mais , cette clause , qui donc la sousciira ?

Rosette le fit ; Rosette était jeune , éclose , ainsi que la violette , a l'ombre et dans les champs. D'humeur légère et gaie , elle ne voyait dans son mari , dans son maitro futur , que Thonunc qui la faisait grande dame , qui lui donnait de riclies habits , avec mille jolies choses dont les enfants comme elle s'amusent durant le jour ; d'autres pensées n'avaient jamais encore préoccupé sou cœur.

Les noces furent célébrées avec une grande pompe. Le noble époux , un peu roide , un peu lourd , il est vrai , se pavane au bras de Rosette d'un air fort respectable , et , suivant lui, son baplislaire en a menti de vingt années au moin^;. La foule accourt pour les voir au sortir de l'église. — Un beau couple ! — entend-on chuchoter de toutes parts. — Ils se ressemblent... comme janvier cl mai.

CHANT SIXIKME. 121

L'innocence de Rosette faisait , suivant l'usaj^e on pareil cas , l'or^fucil du vieux Gansolfe. Le second jour , il seniiilait tout gondé d'une joie vaniteuse ; il marchait devant lui plus lier, plus droit qu'un cierge : c'était le dernier jet d'un arbre desséché. Les maux qui d'ordinaire escorlent l'amour en cheveux fjris , ne tardèrent pas li siusiallor chez le nouveau marié. Plus Rosette montrait d'ardeur, plus le vieillard se consumait, m.

11 redouhiait cependant, dune autre façon , les témoignai;es de sa tendresse. Cha<iue jour il comblait sa jeune femme de dentelles, de belles rol)es , de joyaux : bref, de fous les cadeaux dont il lisait le désir dans ses yeux. Les plaisirs de Rosette sont, coûte que coûte, des jouissances jionr lui. En échanae , que demande-t-ii ? un baiser, lien de plus. Pour tout dire , en un mot , il joue le rôle de... vieux mari.

Satisfaite , dans son ingénuité , du sort qui lui est fait. Rosette , en revanche , n'épargne rien pour contenter lo boidiomme a sa manière. Elle s'assied sur lui dès qu'il eu montre le désir ; elle se laisse bercer sur ses genoux , ne l'empêche jamais de badiner comme il l'entend , ménage avec des soins pleins d'amour son impuissante faiblesse, et quand le sommeil le gagne, ce qui souvent arrive, elle lui permet complaisammcnt d'ai>puyer sur son sein une tête allourdie.

Us vécurent ainsi plusieurs années dans la meilleure

intelligence, chastes et fidèles comme de tendres coioniitos, elle si dévonée , lui si confiant que chacun en était édifié. \l\\ la voyant folâtrer devant lui , le brave homme oubliait sa goutte et sa gravelle , et quant îi la jeune femme , si parfois elle songeait a l'âge de son mari , elle redoutait, il est vrai, une dixième année climalériquc , mais uniquement pour lui.

Elle arriva pourtant cette fatale année. Avec elle , une triste infirmité, au grand chagrin de son épouse , vint, hélas ! s'appesantir sur la tête grise de Gangolfe. Kile lui ravit, en le privant de la vne, son plaisir le plus cher. Désormais il ne pourra plus se ranimer au soleil qui pour lui brillait dans les yeux de Rosette ; il ne verra ]»lus Tovale charmant dont tant de ])eintres ont volé les traits poiu' en doter anges et madones.

Qui donc l'aiderait , le pauvre aveugle, a passer de longues journées, s'il n'avait pas Rosette? Que <leviendrait-il si maintenant elle ne se faisait un tendre devoir de rester jour et luiit auprès de son époux . de lui prêter l'assistance de ses yeux ou de son bras, de lui faire la lecture et d'écrire pour lui , de sans cesse l'interroger, à l'effet de savoir ce qu'il veut, et de frotter, quand la goutte vient a le tourmenter, pieds et genoux d'une main légère et chaude ?

Toujours douce, attentive et compatissante. Rosette paye sans contrainte, sans muiinure, ce dur im[iôl an\ exigences du mariage. Souvent, a la vérité, la toux du

vieillaitl lui soulève le conur; uiais elle sait se couleuii' et n'eu veille pas moins a ce (juMI n'ait jamais a se plaiudie lie rien. Malgré tout ce bon vouloir, le malheur voulut (|ue . sur son fauteuil de douleur, Gangolfe se mît en tète la plus triste, la plus lâcheuse des imaginations.

Le pire démon qui jamais ait quille l'enfer pour harceler et torturer les luumnes se glisse chez le pauvre homme et le tourmente de façon lamentahle. Vieux, faible et aveugle, conunent pourrait-il se dissimuler que Rosette, quel<pie semblable (pielle puisse êlre à un ange, n'est après tout qu'une femme? Les lenlaleurs ne doivent pas manquer: autour d'elle le monde est plein de regards bien ouveils, et les seuls yeu\ qui pourraient l'éclairer, hélas ! n'y voient plus.

Si jeune, si belle, toute jiéirie des chanues où s'aliiunc lamour, (pii donc i)ourrail la voir et ne pas brûler de désir? OÙ jamais vit-on (leurir des joues aussi fraîches? oîi , des yeux i»lus brillants, des bras plus potelés et plus blancs? Elle est vertueuse ; elle fuira le danger ; oui , saus doule ; mais, si dans sa fuite elle vient a glisser, sera-ce donc un prodige? Le terrain sur lequel elle marche est un acier poli ; celle qui lomhe, hélas ! y tombe une fois pour toutes.

Ses qualités mêmes, sa manière d'être, pleine de douceur et damabilité , son caractère facile, son humeur inaltérable et gaie, tout ce qu'autrefois il aimait le mieux en elle, jusqu'à la ravissante pudeur dont ses caresses

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