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Alfonse était son nom avant qu'il eut su fuir les orages du monde, et son p;iys natal le royaume de Léon. Elevé pour le service des princes, et séduit par de vaines apparences, il courut loniilemps, avec des milliers d'autres, après une chimère qui , (lot tant sans cesse a portée de sa main , sans cesse lui échappait dès qu'il tentait de la saisir: brillant fantôme, avide toujours de nouveaux sacrifices, et semblable à cette pierre pliiloso[>hale qui trompe éternellement l'espérance des fous.
Puis, lorsque, dans l'ivresse de ses illusions, il eut ainsi donné aux rois les meilleurs de ses jours; lorscju'il eut prodigué pour eux, avec un zèle ardent et méconnu, r,a fortune et son sang, une chute inopinée vint, a l'aurore même des plus hautes faveurs,le délivrer de ses chaînes :
CILVNT IIÜlTIEMK. 175
liiMiicui encore de pouvoir, dans le naufiagc, sauver sa vie sur une planche.
Après la disgrâce qui lui ravil tout le resle, Alfonse, conlraireraenl a l'usage des cours, se crut indiMiuiisé par les trésors qu'il conserva : une femme aimante, un ami, une cabane. — Laisse-les-moi, Dieu puissant! telle fut l'unique prière que son cœur satisfiiit se permit d'exprimer. Durant dix années, elle fut exaucée: mais son destin était de survivre a ces biens également.
Trois ills dans la fleur de leur âge, l'image de sa propre jeunesse, l'espoir de ses vieuv jours, lui sont coup sur coup enlevés par la peste. La douleur met leur mère au cercueil. Il vit , et nul ne reste pour pleurer avec lui , pauvre abaiuloniié! car, hélas! son dernier ami l'a quille.
Le monde qui l'entoure n'est plus qu'un tombeau le
tombeau de ceux qu'il aima, de tous ceux qui l'aimèrenl.
H est comme l'arbre solitaire que Touragan dépouilla de son feuillage. La source où il puisait ses joies se trouve à janudstaric. Cette cabane, dans laquelle naguères il goûta le i)onlieur. comment ne lui serail-elle pas odieuse ! Qu'est le monde jmur lui? Un vaste espace vide , domaine où la forlmie |)eut librement tourner sa roue! Qu'y ferait-il désormais? Son arrêt est prononcé; il n'a plus ici bas qu'a clierclier une tombe.
11 fuit sur cette île inhospitalière, abandonnée; il vin! , les sens presque égarés par la douleur, se réfugier dans
ces moiUagiies, où il trouva plus qu'il ne cherchait : le repos d'abord; puis, avec le cours paisible des années, le contentement. Un vieux serviteur, qui ne voulut pas le quitter, le seul être fidèle que le malheur lui laissa, l'y suivit. Une caverne dans les rochers fut leur première demeure.
Son âme s'éleva peu a peu bien au-dessus des réu^ions qu'obscurcit le chagrin. La sol)riélé, le calme, l'air saluljre et vif rafraîchirent son sang, dissipèrent les nuages de son front, ravivèrent son courage. Il comprit alors que de la source éternelle où s'abreuve la vie coulait un baume aussi pour ses blessures. Souvent un rayon du soleil suffisait pour l'arracher a sa mélancolie profonde.
Puis enfin , lorsqu'à travers ses remparts de rochers et de forêts, il découvrit cet élysée, qu'un génie bienfaisant semblait avoir planté pour lui, il se sentit soudain dégagé de ses peines; il se sentit comme éveillé, après une nuit de fièvre et de délire, pour saluer l'aurore du jour sans lin. Ravi par l'aspect inespéré de ces lieux enchanteurs, — C'est ici , dit-il a son ami , qu'il faut bâtir une cabane.
La cabane fut bâtie ; pourvue, avec le temps, du nécessaire d'abord , puis des commodités de la vie, autant , du nidiiis, (|u"il le fallait îi la vieillesse du sage, a ses désirs, Idiijotns au-dessous de ses besoins. Ciiacun , d'ailleurs, s'expli»]!!*' facilement qu'Alfonse, en jnojetant sa fuite, s~(''lait muni de fer, d'ustensiles, de tout ce qui devait être utile a son établissement.
Il passe mainlcnaiU , cntro lo liMvail ol la jouissance, raulonine (anlive de sa vie. Ciillivaiil, avec des soins dont il s'esl l'ail une voluplé, son jardin, source de son siiperllu , oulilié (In inonde , ne se ressouvenant de ses nuiilicnis que comme des jeux de l'enfance, il voit ses vieux jours bénis par la sanlé, l'innocence, le repos cl le calme intime de la conscience.
Dix-huit ans après leur arrivée, son conipaiiiion mouruL 11 resta seul. Son àme tranquille n'en diiij>ea qu'avec plus de ferveur ses pensées vers cet autre monde auquel apjtai tenait tout ce qu'il avait aimé, auquel lui-même app;ulenait déjii plus encore qu'a la terre. Souvent, dans la nuit silcMcieuse, alors <]ue les corps paraissent extérieurement plon^ié.î dans lein- premier néant, il sent un souflle divin lui caresser la joue.
Puis son oreille, assoupie a moiti('', entend cimune des voix d'ange qui viennent doucement a lui des profondeurs du bois. Lu frissfui mystérieux se mêle au plaisir <ju'il éprouve. Il lui semble que les faibles parois qui le séparent a i>eine des bien-aimés tombent autour de lui , que son être s'entr'ouvre, que la flamme sacrée s'échappe hors de son sein vers les régions d'en haut, et son esprit, aux pures clartés du monde invisible, perçoit de célestes visions.
Elles se prolongent même après que, doucement fascinés, ses yeux se laissent gagner par le sommeil. Quand
l'aurore, ensuite, lui montre de nouveau le spectacle de la nature, il reste sous le charme. Une céleste émanation de félicité rayonne sur les rochers, sur les bocages, les pénètre, les enveloppe tout entiers de sa splendeur magique, et, dans chaque cire et chaque chose, le vieillard voit planer l'image du Créateur, comme on voit , dans les gouttes de rosée, ondoyer un rouet du soleil.
C'est ainsi qu'insensiblement la terre et le ciel se confondent pour son esprit dans un seul et grand tout. Une vie plus intime s'épanouit en lui. Dans ce complet éloignement du tumulte qu'engendrent les passions, au milieu de cette nuit sainte qui l'environne, un sens, le plus ])ur de tous les sens, s'éveille.... Mais quelle main invisible se pose sur ma bouche trop prompte à divulguer ce qui ne peut être dit?,... Au bord de cet abùne, je m'arrête et me tais.
Tel était le vieillard devant lequel Amanda s'était agenouillée dans son fdial instinct. Privé si longtemps luimême de voir ce que le cœur ne cesse de désirer, une ligure humaine, il se repaît de cet inespéré, de ce touchant spectacle. 11 presse la douce main de sa iille, embrasse une fois encore son nouveau hls, et dirige en silence, vers celui qui les envoie, un regard plein de gratitude.
Il les conduit, sans plus tarder, a sa cabane, a sa fontaine, sous les tonnelles de son jardin, couvertes encore de finils jaunissants et de raisins pourprés ; il leur offre, il leur donne tout ce qu'il possède. — La nature, dit-il,
o\ine moins (iii'on ne le pense ; tniciiiic richesse ne suffira j:iniais ;i celui qui ne sail se contenter de peu. Quant a vous, amis, V(tns ne miin(|nerez ici, durant les jours dépreuve, daucune chose qui soit digne d'envie.
Il parle ainsi , car au premier coup d'œil il a reconnu ce qu'il ne vent pas demander , ce que le paladin n'a pas osé lui dire. Bien que la misère eut à moitié flétri chez l'un et l'autre la fleur delà jeunesse, leurs personnes, leurs manières trahissaient, sinon précisément une origine royale, du moins cette noMesse innée dont la fortune elle-même , dans sa toute-puissance , ne saurait altérer la généreuse empreiiUe.
Depuis que pour eux cet asile s'est ouvert, le soleil d'autonme a ramené jusqu'à trois fois le jour, et les amants ne peuvent encore sesoustraircli l'idée que ce vieillard si bienveillant, si sccourahie , n'est pas un viai vieillard; c'est, pensent-ils, un génie protecteur, leur Obéron peutt'Ire qui, mettant leur faute en oubli, après une ex|)iatiou (pi'il trouve assez sévère, se résout enOn a les rendre au bonheur.
Peu a peu, néanmoins, l'illusion se dissipe et l'espoir qu'elle nouirissait , hélas ! expire avec elle , non pas sans douleur ; ils ne s'en attachent qu'avec plus de foice a l'homme qui paitage leur soil. Son cœur était si bon , sa s\mpathie si tendre et sa raison si pure, qu'après six jours, lui rien cacher leur fut chose impossible.
i80 OBÉRON.
Comme son hôte évite de l'interroger, le jeune homme, cédant a l'impulsion de la conlianee et de la gratitude , lui révèle son nom , sou état , tous les événements qui se sont succédé depuis le jour où , près de Montlhéry , il tua le (ils de l'empereur, l'entreprise où Charles l'engagea pour se défaire de lui , et l'heureuse lin qu'elle eut, grâce au secours d'Obérou.
11 dit comment l'amour qui l'unit à Rézia prit naissance dans un rêve , conunent ils s'échappèrent de Babylone ; il parle de la défense qui hii fut faite par son di\in ami ; puis il ajoute qu'il l'oublia dans un moment d'ivresse, qu'aussitôt la nature entière s'était soulevée contre eux , et que la protection du génie fit place a la vengeance.
Heureux , dit le noble vieillard , heureux l'homme a qui sa destinée donne, comme a toi , celte favorable mais sévère expérience ; heureux celui dont elle ne laisse passer aucune faute , fiit-elle légère , sans la punir : car, sois-en certain , elle lui réserve la plus pure félicité qui puisse être ici bas. Le courroux d'Obérou ne saurait durer éternellement courre des âmes telles que les vôtres. Crois-moi, mon lils , mérite sa protection , il te la rendra.
Kt comment la mériterai-je? demande impétueusement lluon. Par quel sacrilîce apaiser sa colère? Je suis prêt, quelque pénible qu'il soit; dis, que dois-je faire? — T'abstenir volonlaircmcn! , répond Alfonse. C'est |)ar là seulement que la faute peut (lie exiiiée. — Le jemic
CHANT HülTlK.VlIi. «81
liommo pâlit. »-^ Jö c(»nii«roiuU , — dit l*crmll(3 j doiil une full'lé rougeiu' a colore les joues ', — lUais je sais a qui je m'adresse.
La conscience de ses forces exalte le chevalier. — Voici 'ma main ! — Il n'ajoute pas une parole. Heureux qui peut se dire , après cent semaines el plus , qu'il n'a jamais rompu ses vœux. Cette victoire fut la |)lus helle qu'Uuou pût jamais remporter. La crainte, il est vrai , de rougir devant Alfonse , et la contenance plus ferme d'Amanda . lui vinrent souvent en aide.
Rien, assure le vieillard, ne sert mieux a maintenir en bonne harmonie le devoir et les sens , que de fatiguer ceux-ci par un travail constant ; rien , au contraire, n'est plus propre a les pousser hors de la voie que d'oiseuses rêveries, lluon l'entend : il prend la hache en main dès que le jour se lève, et jusqu'à la nuit sombre le bois tombe sous ses coups dans les taillis voisins. i\.
Bâtir pour Amanda une seconde cabane , calfeutrer les murs avec de la mousse et de l'argile , amasser, ranger, pour le feu qui doit toujours tlamber, une abondante provision de bois résineux et de menus fagots ; ces soins, d'autres encore occupent sans cesse le prince : mais la unit il n'en repose que plus profondément.
11 ne réussit pas , dès l'origine , îi manier au gré de ses désirs la hache en place de l'épée ; sa main qui man([ue d'Iiabitude est lourde)) la besogne : dans le même temps
un valet on taillerait deux fois autant que lui. Chaque jour, toutefois , il devient plus habile , car l'exercice fait a la fin le maître. Si parfois son courage scnil)le près de céder, la pensée qu'il travaille pour Ilézia ranime son ardeur, fortifie ses esprits abattus.
Tandis qu'Huon se fatigue dans la forêt , le noble vieillard , qui porte d'un pas ferme le lourd fardeau de ses quatre-vingts ans , est loin de rester inaclif. Il s'éloigne rarement de la cabane ; mais un beau jour ne se passe pas sans le voir occupé ça et là dans son jardin chéri. t Amanda préside , pour sa part , au modeste foyer.
Il faut la voir mais si les anges ne voltigent pas
autour de leur image, qui dans cette solitude ]iourrai( la voir?... Le front toujours serein , elle se soiuuet, la fille des rois, aux soins les plus humbles de leur petit ménage ; ce qu'elle n'a jamais su, ce qu'elle n'a jamais fait, comme avec promptitude elle le comprend ! Tout lui va , tout lui sied.
Maintes fois , sans craindre d'altérer Témail si tendre de sa peau , elle retrousse devant l'auge rustique son bras svelle et*1)lanc comme un cygne. Sa douce récompense , le plaisir d'alléger , pour un père d'adoption , pour un homme chéri , les rigueurs qu'amène la pauvreté , ennoblit, rehausse a ses yeux la bassesse de sa tâche.
Puis, (juand le saint vieillard la ImmùI au relour du travail, oh! sa joie alors est plus pure , plus profonde-
CHANT HUITIEME. I8ä
(\[\o si dans Haltylonc elle ôtail , coinino anirefois , l'objet (le inillc hommages. Plus tard , a la lueur des étoiles, la nuit les réunit tous trois près du foyer, La flanimo se létléchil sur les traits aimables d'Amanda, qui reste a demi cacliée dans l'ombre.
Animés par la tendresse et le ravissement, les yeu\ du jeune homme se reposent sur elle ; son cœur se gonfle ; de douces larmes descendent le long de ses joues brunies. Le désir se tait : il ne voit plus dans cette femme adorée qu'un être céleste qui le console par son apparition. Il est heureux assez de pouvoir l'aimer, de pouvoir lire aussi sur chacun de ses traits, dans chacun de ses chastes regards , qu'il est aimé !
Assis parfois aux côtés du vieillard, tandis qu'Amunda presse de sa main droite la gauche d'Huon, ils passent une partie de la nuit à l'écouter ; il raconte quelque épisode qui , parmi les aventures de sa longue existence , lui revient vivant a la mémoire. L'intérêt que prennent a son récit ces âmes jeunes , bouillantes et généreuses , le gagne, le réchauffe et l'entraîne insensiblement d'une première a une seconde , a une troisième histoire.
Lorsque la campagne est plongée dans un morne silence, quehpicfois , pour conjurer le démon de la tristesse qui plane sur ses ailes de hibou dans les brouillards neigeux , Iluon laisse errer ses doigts sur une harpe trou- \ve par hasard dans un coin de la cabane, hors de; service depuis longtemps, et privée d'une moitié de ses
cuides. iMuis le chant de Kczia se marie a ses accoiils, et ce vieux bois raiique et ronflant semble anime par le génie d'Orphée.
Souvent , par un beau jour d'hiver, quand la ri;;ueur du froid taisait au loin fumer la mer, quand la neiii;e recouvrait les montagnes de sa couche éblouissante , et que le soleil immergeait leurs sommets dans le pourpre du soir, attirés par la magnilicence de ce spectacle , ils sortaient pour se baigner en liberté aux torrents si purs d'un air vif et glacé. Comme ensuite ils se sentaient fortifiés, pénétrés d'une vie, d'une sérénité nouvelles, soulagés de leurs peines !
L'hiver se passe ainsi. Eveillée de son long assoupissement, la terre enfin revêt de nouveau sa joyeuse verdure. Déjà la forêt , ce temple de la nature , n'est plus la triste ruine où manquaient aux piliers leurs voûtes élevées, leurs longs arceaux formés par le feuillage : elle a retrouvé sa splendeur et sa vie ; partout les rameaux s'entremêlent aux rameaux.
Le sein des prairies se recouvre de fleurs ; le jardin s'épanouit en riant ; on entend lOiseau gazouiller dans les airs ; les rochers ont repris leurs festons ; la source, en murmurant, épanche sur la mousse un ruisselant ciislal, et dans le bois qui s'épaissit toujours, le chant du rossignol éclate, pendant les nuits, aux douces clartés de la lime.
CHANT HUITIEME. I8â
lU'zia, dont le tormc approclu^, cherche la solilnde ; elle choisit dans la forêt les seiiliers silencieux et son\l>ies, le bocage où la feuillée forme le dais le plus touffu ; agitée par ses pressentinienis, la souvent elle s'appuie contre quelque arbre en Heurs ; elle prend plaisir au mouvement C(jnlinuel, au bourdonnement, a la vie générale qui fermente dans le sein de cet arbre... et toute a sa pensée constante, elle presse déjà sur son sein un enfant...
Un gracieux enfant que l'amour maternel dote avec prodigalité des charmes les plus aimables ; elle se complaît a suivre par avance le développement de ses naissants instincts, a recueillir avant tout son premier sourire, douce récompense des peines supportées si volontiers pour lui ; elle voit déjà , elle aime chacun de ses traits où l'image du père vient se confondre avec la sienne.
Peu il i)eu ce rêve délicieux fait place a de timides appréhensions , a une in(iuiélude qu'elle peut ;i peine cacher devant lluon. — (»h , Falmé ! pense-t-elle souvent avec des larmes dans ses yeux . pourquoi . dans celle extrémité, ne t'ai-je pas auprès de moi ! — Console-toi . Hézia , dès longtemps le destin a préparé les voies pour que tu trouves assistance.
Titania, la reine des syl|)hes, s'était retirée dansées montagnes depuis le jour où son esprit de contradiction éloigna d'elle le cœur de son époux. En perdant Obéron , après le serment fatal qu'aucun génie n'oserait violer sous
te.
186 OJÎÉRON.
la voùlo azurée des cieux , eu |ioi(laiit son amour, elle a vu fuir aussi tout espoir de bouheur.
r']lle déplore, mais trop tard, sa promptitude irréllécliic ; elle seut, la honte sur les joues, la grandeur de sa faule, l'énormité de ses torts envers elle-même comme envois lui. L'orgueil lutte en vain contre la tendresse , la londiesse l'emporte; elle volerait, hélas! aussi loin que le ciel peut s'étendre, pour se jeter, en expiation de son crime , aux pieds du génie justement irrité.
Yonix supeiHus ! il a juré de ne jamais se retrouver avec elle , ni dans l'air, ni dans l'onde, ni sous londjrage lleuii où le baume s'épanche des rameaux , ni dans la grotte oîi le hâve griffon veille , au milieu d'élernelles ténèbres , sur des trésors magi(]ues : Ûbéron lui-même se repentirait en vain ; ce serment l'enchaîne a jamais. Aucune voie n'est ouverte a la réconciliation, car, hélas! quel espoir est-il permis de fonder sur la seule qui leur soit laissée?
Elle est fermée pour réiernilé ; il faut en effet , pour la frayer, un couple aimant tel (|u'il n'en existe point , (ju'il n'en exista et <iu"il n'en existera jamais. Comment attendre des faibles enfants d'Adam une lidéiilé (jue ne puisse ébranler aucune tempête, diminuer aucune épreuve, égarer aucune beauté rivale?.... Désespérée, Titania jtlonge un regard chargé de pleurs jusque dans l'avenir le plus, éloigné : rien ne peut adoucir sa misère.
CHANT iiurnÈML;, ist
Kilo picncl eil aversion les jeux des sylphides , la danse au clair de la lune , Mai si beau dans sa parure de rose ; son front n'est plus couronné demyrlcs. L'aspect de la joie irrite ses blessures ; elle voltige çîi et la , au milieu des orages , dans le vide inunonse dos airs : nulle part elle ne trouve le repos, et d'un triste regard elle cherche un séjour qui réponde à sa mélancolie.
Elle découvre a la lin , sur le vaste océan , cette île formée par un amas de ruines dont le sombre et désolant aspect attire son vol inipiiet. La tout se trouve en harmonie avec ses sontimonis ; elle lourimie a travers l'espace et se précipite dans une caverne ténéhieuse pour y pleurer sans inleiiuplion son existence e( s'y péUilier, si la chose est possii)le , au soin même des rochers.
Sept fois déjà , depuis (pie Tiiania a piis sa triste résolution , la terre sesl rajeunie sans (pTolle s'en aperçût. Etendue sur une pierre, connue soi' ranlel du sacrilice, elle attend la morl. Le jour se lève et disparaîl ; les rayons du soleil éclairent «l'une darlé magicpie les montagnes autour d'elle : rien ne la louche; lois même que les sources de toute félicité aftUuMaionl vers elle, son âme ne saurait se rouvrir au bonheur.
Une pensée, une <»nd)re de consolation charme cependant son éternelle douleur : Obéron , se plaît-elle a rêver, souffre autant, plus qu'elle peut-être? Sans doute il l'aime toujours, et s il laimo. connue il doit être malheureux .-
lui dont la seule volonté tiéa tant de maux a son épouse, a lui-même ! si malheureux que , pour sa pari , volontiers elle pardonne I
Mais le temps, ce j^rand consolateur, a pour les plaies de lame , si profondes qu'elles soient , des baumes souvelains : l'heure vient aussi pour ïilania on son esprit malade secoue les nuages dont il est obscurci , où son cœur endure avec moins d'impatience la peine qui l'oppresse , où S( n imagination retrouve enfin de riantes couleurs. Elle s'aiiandonne aux flatteries de l'espérance ; ce qui nagnères lui semblait impossible est maintenant, chaque matin, l'objet unique de ses songes.
Soudain ces écueils, ces noirs abîmes oîi, dans le premier instant , elle i)rit i)laisir à se confiner, ne lui inspirent que de l'horreur ; elle veut qu'une partie du désert disparaisse a ses yeux, et devant elle s'étale un Elysée Henri. A son léger ajipcl, trois syl[)hides accouienl, trois su'urs , gracieuses suivantes, destinées h la distraire de ses chagrins , et qui se dévouent a leur maîtresse moins par devoir que par tendre affection.
Le i)aradis que la reine des fées s'était créé au sein de ces montagnes, était le même où, depuis trente ans, habitait le sage Alfonse. Les chants qui , portés sur la brise des nuits , résonnaient h son oreille comme une douce voix des anges, parlaient de la grotte où trônait Titauia ; c'était elle encore qui , sans cesse invisible, volti-
CHANT IIIITILME. 183
goait autour de lui (juand il sciilait un sout'lle divin cfllcurer sou visai^c !
Elle remarqua les deux amants dès l'instant où le flot les jeta dans lîle, et chaque joiu' , soir et matin, elle avait i)ris soin d'en a\oir des nouvelles. Parfois, quand ils se croyaient seuls, elle était auprès d'eux, curieuse de les connaître mieux. Ce qu'elle entendit, ce dont elle fut témoin lui donna lieu de soupeoiuier que peut-être ils étaient le couple attendu si lon<rtemps.
Plus elle observe leur conduite , plus son espoir est coulirmé. Si le noble Iluon et la douce Amanda ne sont pas les âmes fidèles , éprouvées , qu'Obéron exige , elle doit poiu- jamais y renoncer. A dater de ce moment, ils lui deviennent aussi chers que la prunelle de ses yeux, et, de concert avec les trois aimables fées , elle est résolue de prêter a la jeune femme un secours invisible.
L'heure arrive. Amanda , que pousse une vague inquiétude , erre seule aux alentours de la cabane , dans les bocages frais d'où s'épand, comme offrande matinale, un suave mélange de parfums ; elle marche toujours : un sentier la conduit , par mille sinuosités , a l'entrée d'une grotte ; le lierre en couronne le pourtour de ses légers tissus, et le soleil brise un rayon naissant sur leur sombre verdure.
Plus d'une fois, auparavant, le vieillard a tenté d'y entrer : vaine entreprise. Son premier ami, Iluon lui-
môme , n'ont pas été plus heureux , aussi souvent que , pour s'assurer du prodige, ils voulurent l'essayer; ils n'ont jamais rien vu : seulement, îi chaque effort nouveau, ils éprouvaient une singulière résistance, comme si quelque porte invisible s'élevait devant eux.
Ils se retiraient alors , saisis d'un mystérieux effroi , et depuis longtemps aucun n'osait plus en risquer l'aventure. On ne sait pas si précédemment la jeune femme avait cherché comme eux a s'ouvrir un passage : toujours est-il qu'elle ne put résister a l'idée d'être enOn la première pour qui l'entreprise fût suivie du succès. D'une main légère elle écarte les branchages du lierre... elle • entre.
A peine a-t-elle franchi le seuil qu'elle ressent un frisson inconnu : tremblante, elle se laisse tomber sur une couche formée de mousse et de roses ; la douleur la plus aiguë éliraide coup sur coup ses os jusqu'à la moelle... Le mal est passé : un épuisement délicieux succède a son angoisse. Le jour qui l'éclairé est affaibli comme le clair de la lune ; il se péril peu a peu dans rond:)re de plus en plus épaisse ; elle éprouve une douce défaillance, puis elle s'endort.
Des formes gracieuses apparaissent confusément a son esprit; elles tlottent dans lespace, tantôt passant d'un vol r;i|)ide, tantôt se repliant en une seule ligure. Trois anges semblent agenouillés devant sa couche pour accomplir quelque mystère furtif , et piès d'elle se lient une
fonime, voiloo d'iino îii;iiii(nie jmirolo , qui, dos quo l:i respiration uiouaoo de lui nuiiiquor, sccouf sur sa IkuicIio une touffe de roses.
Son cœur bat a coups précipités. Saisie, pour la der- 'nièr.e fois, d'une courte doulcui', elle voit, quand la crise a cessé, les vaiiucs imaiies se dissiper, et de nouveau perd clle-môme connaissance ; mais, réveillée bientôt par lés sons adoucis d'un chant qui vient, en murmurant, s'éteindre a son oreille , elle ouvre les yeux , dans son rêve toujours, et n'aperçoit, au lieu des trois sylphides, que la reine des fées : Titauia lui sourit tendrement.
Sur ses bras repose un enfant nouveau-né ; elle le tond vers Amanda, puis disparaît : telle se dissout, auv brisos 'du matin , la nue légère que forme , en s'exhalanl, le frais parfum des ileurs. Dans le même instant le soimueil fuit. Arrachée subitement avi songe qui l'occupait, la jeune femme étend la main, le bras, croyant saisir encore un pli flottant du voile rose qu'elle a vu ; elle ne saisit que l'air, elle reste seule.
Mais un instant encore, et quelle est sa surprise ! quel ravissement ! A peine ose-t-elle se fier a ses sens, a peine eu croire ses yeux ; elle est délivrée de son fardeau , et dans ses bras un doux enfant s'agite, un garçon beau comme l'Amour, frais comme une rose le matin. Son cœur tressaille do joie au-devant du premier-né.
Elle le sent, c'est son fils !... Toute baignée des larmes
m OBLlKON.
du bonheur , elle k presse &vir sa joue, mr sa bouche, sur son sein ; ello ne peut se rassasier du plaisir de le voir. L'enfant paraît, de son côté, reconnaître sa mère ; dn moins laissons a l'heureuse femme une erieur aussi douce ! En se tournant vers elle , son œil si pur ne lui parle-t-il pas ? Sa lèvre ne semble-t-elle pas chercher la sienne pour y sucer chaque l)aiser ?
Elle a compris... le cœur d'une mère comprend si vite !... Bien qu'ignorante encore, Amanda répond a son désir. Avec une volupté dont les anges seraient euxmêmes jaloux , si l'envie était faite pour les anges, elle approche de son sein le gracieux nouriisson, guide les instincts de la nature, et laisse en liberté son âme s'ahan« donner aux pures jouissances d'une tendresse ineffable —
Depuis deux longues, deux mortelles heures, Huon, cependant, la cherche par tout le bois, et, ne la trouvant nulle part, porte ses pas inquiets du côté de la grotte ; il est a l'entrée de cet asile impénétrable : rien ne larrC'te ; il s'avance... oh, quel moment !... 11 voit l'épouse qu'il cliérit tenant un dieu d'amour dans ses bras, plongée, perdue dans sa félicité.
Vous a qui la nature , en vous ouvrant les portes de la vie, donna le plus grand des trésors, le bien préférable h Idus les biens ensemble, trésor que tout l'or d'Aureng- Zeb ne sauiail acheter , et qu'on retrouve dans une vie meilleure ; ù vous qu'elle a doués d'un cœur sensible et pur, regardez... le ijdi'nii doit l(Hnber.
Il est temps de icloiirner a Falmé. Depuis le moment oïl Rézia s'est élancée, avec linon , dans la mer eu couiion.\, nous l'avons laissée sur le vaisseau, seule, inconsolable, pleurant nuit et jour la destinée de sa maîtresse, sans doute la sienne aussi ; car un souffle, Lélas ! nu seul souffle a renversé tout l'édilice de son bonheur., et c'est en vain quelle crie maintenant , verse des larmes et s'arrache les cheveux.
Que va-t-elle devenir, entourée de ces enfants de la mer, grossiers , farouches , qui se rient de sa douleur et qui , d'un œil effronté, qu'allument encore les feux du
vin, dévorent déjà leur proie? Par bonheur, dès la
seconde nuit, une tempête inattendue semble avoir compassion de la belle et soulève de nouveau les vaines mutinées.
L'équipage s'abandonne au découragement et la pinasse, ballottée sur une mer incertaine, vogue au hasard , tantôt à l'ouest, tantôt au sud, jusqu'à ce que les vents, dont la fureur s'apaise, la je((<'nl. ajirès sept jours d"an<ioisses, aux
19i OBÉRON.
rives de Tunis. Poui" mettre a profil, du moins, ce fàelieux contre-temps , le capitaine prend le parti de vendre comme esclave Fatmé, notre pauvre nourrice,
Fatmé, disons-le, avait a peine vu Mai s'épanouir trente et quatre fois dans sa parure de (leurs. Elle était de ces l)eautés durables qui ne se fanent ni ne vieillissent facilement et qui possèdent, en compensation des roses de la première jeunesse, des charmes de poids, beaucoup de feu dans le regard et nombre de fossettes sur les joues, s.
Le jardinier du roi vint d'aventure a passer sur la place où tout cela se trouvait en vente pour cent et quelques sultanines. La chose lui paraît mériter attention. Il s'approche, examine, se dit que c'est un tiésor : sa tête fçrise n'est pour rien dans sa résolution. Cet ornement, pense-t-il, manque a son Gulislan'. L'or est conqité, pesé, et la nourrice souffre avec résignation ce qu'elle ne peut changer.
Pendant ce temps, le fidèle Schérasmin poursuit, avec un veut toujours favorable, la route que son maître a prescrite. Il débarque a Marseille, monte a cheval et, pour rejoindre l'empereur, vole vers Paris, connue si sa vie était en cause. Il avait giavi les hauteurs de Montmartre et déjà, iilongéc dans le sommeil , la ville s'élevait devant lui , aux lueurs de l'aurore , lorscpi'un doute surgit tout a coup dans sa tête.