HERON
loiulie ce service. — Je le crois égalemenl , dil le chevalier, et j'y vois la promesse qu'il fera plus encore. Quelque anière que me soit notre s<'paration , quelque affreuse que puisse être l'image de ma femme adorée entre les serres de ces pirates, ce nouveau miracle, ô mon ami, remplit mon cœur, qui renaît a la vie, d'espoir et de conliance.
N'eût-il encore éprouvé que la moitié de ce que moimême j'éprouvai, il n'aurait ni cœur, ni âme ; il serait de pierre , indigne des faveurs du ciel, celui qui, dans ma position , monlr(Mait encore de la faiblesse ou des soupçons ". dût la voie ténébreuse qu'on ouvre devant moi, conduiie a travers les flammes et les flots , je la poursuivrai avec constance, avec courage.
Dès aujourd'hui piociue-moi, cher Schérasmin, s'il est possible , un glaive et un coursier. J'en fus privé trop longtemps... l'amour alors m'en tenait lieu... Maintenant, si loin de Rézia , le sang me semble allourdi , stagnant dans mes veines comme l'eau dans un marais ; il en sera de même tant que je n'aurai pas arraché leur proie si belle a ces lâches païens : sa vie, mon bonheur, songe-s-y, dépendent peut-être d'un instant.
L'écuyer proteste que , dans la journée même, s'il ne lient qu'a lui, le prince verra ses désirs satisfaits. Dès le soir, néanmoins , un incident inattendu suspend les démarches de Schérasmin. Les secousses qu'lluon a coup sur coup éprouvées ont épuisé ses forces. Dompté subite-
CHANT DlXlli.MH. 223
inciil. inùk" par la fièvre , il passe au milieu de rêves délirants une nuit sans rei)üs.
Les images qui sans cesse occupaient sa pensée prennent un corps a ses yeux. Il se croit aux prises avec une masse dennemis ; il se hat en (lésesi>éré, puis la force lui manque, il tombe en serrant dans ses bras le froid cadavre de sou lils. Tantôt encore il lutte contre les Ilots, retenant par sa robe Amanda qu'ils menacent d'engloutir; tantôt, attaché lui-même au tronc d'un arbre, il voit des corsaires emporter dans leurs bras son épouse sanglante.
Affaibli par ses fureurs, par l'angoisse, il retombe sur sa couche , l'œil fixe et morne. La science de Schérasmin lui vient, dans cette extrémité, fort a propos en aide. L'usage voulait alois qu'un écuyer joignît lart de guérir au métier des armes. Il en teiîait de son père les premières notions , et depuis, jiendant ses longs voyages, il avait appris maint secret nouveau des chevaliers ou des sages.
Dès qu'au ciel blanchit l'étoile du matin , il confie son maître à la surveillance de la bonne nourrice, et descend aux jardins où tout repose encore dans un profond silence. 11 cherche des herbes dont un ermite de l'Horeb lui fit connaître la vertu magique, en exprime les sucs , et compose de leur mélange un breuvage qui dissipe en peu d'instants la fièvre même la plus ardente.
Un doux sommeil sappcsanlit dès la seconde nuit sur
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les paiipioies d'lliioii. KiUoiiié des soins los plus conslants et los plus teiulios, calmé, t'oililié par une boisson lafraîchissanle , il est eu état, quand vient le qualriènie jour, de suivre l'écuver dans les jardins, sous un vêtement d'emprunt, à l'heure où la lune éclaire la tiède nuit.
Auprès de la cabane se trouve un bosquet de roses. Â peine y ont-ils fait quebpies tours que la nourrice , qui souvent rôde a l'eutour du sérail, accourt avec une nouvelle plus efficace, pour rendre au malade la vie et la santé , que toutes les potions, — Je n'en puis guère douter, leur assure-t-elle ; Rézia est près de nous. u.
Où est-elle? Où ? s'écrie Huon impatient et ravi ; vite, parle! où l'as-tu vue? — Vue? reprend Fatmé , uioi? Je n'ai point dit cela; mais je consens a mourir si ce n'est pas Amanda qui, ce soir mOme, débanjua dans ces lieux. Écoulez ce qu'a la minute la juive Salomé, qui sorlait du liarem, m'a donné pour certain.
Peu d'inslanis avant le coucher du soleil , m'a-l-ellc jaconlé, on aperçut en pleine mer une barque volant aussi légère qu'un oiseau. Ses voiles semldaient enflées par un vent favoral)le. Tout a coup, du ciel que ne couvre aucun nuage, part en zigzag un rayon de feu. La bourrasque éclate, et, dès le premier choc qu'elle imj>rime au vaisseau, il apparaît en llanuues.
Personne au milieu du dangei" ne songe h éleindre le feu : ses ravages augmcnlenl. Menacés d'un affreux tré-
CHAM uixiKMi:. n:,
|(;is , Ions ceux (|ui pnivout s'nn.iclici' a rc i^onlTrc cnlliiiuiiK' saulont dans la clialonpo. L(> vont la dôlaclie du hàlinionl; il la pousse a la colc. Mais, lorsqu'elle en es( a un (juait de lieue, un nouveau tourbillon l'enlève, la renverse, et tout péiit.
Les nialelüts iinploreuf a grands eris leur prophète Malioin ; avee wnc force que double encore la crainte de la uu)rt , ils se déhallent conlie les vaiiues : vains efforts ! prières inutiles! Lue femme seule, sur qui le ciel a jeté les yeux, échappe au naufraiio , et, portée par les flots comme dans un char , :;ajine heureusement la rive prochaine sans même être mimillée.
Le hasard a voulu que le sullau se promenât avec Almausaris le lony d'une terrasse dont la vue plonge au loin sur la mer. Ils allendaient avec inquiétude l'issue de l'événement. Lu doux zéphyr seml)lait pousser la dame a terre; mais, n'osant se fier entièrement au miracle, la reine a fait un signe , et cent esclaves se sont jetés dans les flots pour secourir la belle naufragée.
Le sultan est descendu sur la plage où, dit-on, il a reçu liii-mènie l'étrangère des mains d'un icoglau qui l'apporta sur ses épaules jusqu'au pied de la terrasse. On n'a pas entendu les paroles d'Almanzor; mais il semblait s'exprimer avec une politesse tiès-emprcssée , et lui offrir , par ses regards du moins , a défaut de temps et de liberté -, l'hommage de son cœur.
220 OBEllON.
Quoi quil en soit, il est ccHaiii, continue Fatiné , qu'Alniansnris a témoigné beaucoup de bienveillance, qu'elle a débité mille jolies choses plus ou moins sincères a la nouvelle venue, dont la rare beauté vient au premier regard de lui ravir l'amour du roi. La belle enfin est installée déjà dans le palais d'été.
A mesure que la nourrice avance dans son récit, l'anxiété, la joie, l'amour, la douleur, se peignent tour a tour sur les traits du chevalier. Que l'inconnue soit Amanda , la chose, plus il y songe, lui paraît de moins en moins douteuse. Il est clair qu'Obéron , tout en persistant a rester invisible, a repris en main la direction de ses destinées. — Courage, amis, s'écrie-t-il ! ^Maintenant conseillez-moi, que pensez-vous? Que faut-il faire?
Arracher par la force Amanda au sultan , serait, dit Schérasmin, une entreprise téméraire, de l'aveu même de Roland. La sagesse e^ige toutefois que nous nous préparions a tous les événements : il faut, je pense, nous pourvoir d'armes en secret , mais , pour le moment , recourir a la ruse. Voyons , puisque vous n'avez pas rougi la-bas de l)èch(n' la terre , entrez comme jardinier au service d'Ibrahim.
Mettons qu'il fasse d'abord le difficile , qu'il vous regarde entre deux yeux et secoue sa tête grise; eh ! qu'importe? In beau diamant arrange plus d'une affaire. Je m'en charge, sire chevalier. D'ici a demain, ayez-en l'as-
CHANT DIXIl'MF. 227
surancc , vous aiiioz on (l(''|ii( dos (thslaclcs nii laMior de jardinicM'; le ciel ol k' temps feioiil le resle.
Ce projet, que le paladin trouve sagement conçu , est mis a exécution sans délai, bien qu'avec [»ludence. Le vieil ll)ialiim est bien lût gagné; il adopte le chevalier pour son neveu, le (ils de sa sœur, nouvellement arrivé de Danias et fort habile dans la culture des (leurs. Iliion est en un mot admis comme jardinier , et s'acquitte avec beaucou[) d'aisance de son nouvel emploi.
L'espérance, qui de nouveau déploie autour d'Jluon ses ailes resplendissantes , promettant de ramener dans ses bras l'uni(jue objet de son amour , l'es[)érance dorée lui rend bientôt l'éclat de sa première jeunesse. Déjà la pensée seule qu'elle est si près de lui, que le doux zéphyr (pii le rafraicliit vient peut-être à l'instant de caresser le front d'Amanda, de se jouer sur ses lèvres;
La pensée que les fleurs cueillies , tressées de sa main pour le harem, en guirlandes, eu boucpiels gracieux, s'enlaceront peut-être aux cheveux d'Amanda; qu'elles iront sur un sein charmant parfumer de leurs senteurs la vie
de sa bien-aimée cette pensée le plonge dans l'extase.
Le désir colore encore une fois ses joues; la joie rayonne dans ses yeux.
Dans ce climat bridant le jour remplace la nuit ; on le consacre au sommeil , a la rêverie. JNlais aussitôt (juc se lève la brise du soir , liuon , ranimé par l'amour, va demander sa belle a tous les (>nd)iages. Il sait (ju'au séiail les nuits sécoulenl en douces veillées; aucun lionunc
CHANT ONZIÜME. 220
toutefois noj)eut, après lo oouclior cln soleil , se montroi sur les terrasses ni ilans les Jartlins. k.
Les (lames doscondenl al(»rs dans les allées fleuries où, doncemeiit éclairées par la lune, lantùt elles se promènent par couples isolés , tanlot s'éballent en bandes légères. Quand la princesse embellit d(> sa présence l'aimable chœur des nymphes, le chani, les accords <le la harpe, la danse, abrègent le cours paresseux de la nuil. Vieul ensuite le bain au fond de grottes paisibles dont Almanzor lui-même n'ose jamais ap[»rocher, tant sont puissaiiles dans ce pays les lois de la bienséance.
Pour voir Amanda, (pie notre paladin croit être en ces lieux, aucMu moyeu ne seml>le pra(icai)le , ;i moins (|n'il ne prcilile du crépuscule* pour resler dans les jardins a|»r( s l'heure prescrite. Trois fois d(''ja , caché dans un buisson auprès duquel doivent passer les personnes qui sortent du liarcm, il a, durant (ouïe une nuit d'inquiétudes, veillé, guettéj épié, mais hélas! sans jamais apeicevoir la belle.
Supplié a genoux par Schérasmin, Ibrahim et Fatmé , de ne pas exposer si témérairement sa vie et la leur, il allait, le quatrième jour, se retirer au dernier rayon que jetait le soleil . non saus l'accuser d'avoir roulé son char avec trop de vitesse, lors(pi'au détour d'une charmille Almansaris parut drvaul lui.
Kn sap|tuyant sur inie de si^s fenunes, la sultane venait, alauuuie par la clialciir du joui', respirer .mi bctis le frais
parfum des oraiiiiors. Un léger vêlcmenl,, si fin qu'on le «lirait tissu par l'araignée, ombrage a peine sa taille, et «les rubans d'or le raKaclient sur. le sein prêt, dans son ijupalience, a briser une si mince prison.
La nature n'aurait su dessiner pour l'image de Vénus un plus divin modèle. Son délicieux contour délie les yeux les plus subtils, en se perdant, aux suaves limites de l'embonpoint , dans une ondulation si pleine de mollesse, si pleine de charme, qu'un Joseph aux sens froids et rassis ne la verrait pas sans frémir d'une avide convoi lise.
C'est, pour chaque partie, ce que l'imagination des Lysippe et des Mcamène a rêvé, a créé jamais de plus accompli : le genou «rAtalanle et le bras de Léda , la lèvre d'Erigone et la gorge dllélène ! Mais l'art ne peut atteindre a ce charme suprême qui lui soiunet, f(uand naît sa fanlaisie, les cœurs les plus rebelles.
Son haleine semble alors imprégner de volupté l'air qui soupire autour de ses appas. Dans ses yeux Amour a placé ses (rails les plus aigus, et malheur a I homme qui tenterait de la combattre ! Pût-il même échapper au regard dont l'ardente langueur le provoque tendreme\it , comment résisterait-il a cette bouche si riche en séductions? Comment, à son rire caressant?
I{ésisterail-il à la voix de syrène qui fait vibrer le sentiment dans ses cordes les plus secrètes? a l'accent déli-
CHAM oN/ii;.Mi:. iai
laiilqui poiloauruiul de ràiiio une lrüm[)eusc illiisioni'... Dilcs, lorsiiuc chacun des sens, avant inême que la sagesse puisse ctre sur ses gardes, conspire pour assurer un doux (lioniplie a la beaulé. pour accélérer le paroxysme de l'ivresse, dites, quel homme ne toucherait pas a sa chute fatale?
.\c craignez rien! Le naufrage (pii nous paraît inévitable est encore éloigné, incertain iteut-être Fuir, en
d'autres circonslances, eût é(é le plus sage; mais ('(miment
fuir? La sultane est trop proche bien (|u'a la place
(rnu(Mi un véritable jardinier eût sans hésitation levé déjà le pied. Par bonheur, une corbeille qu'il porte au bras, pleine de fleurs et de fruits , lui servira, si la dame le questionne, a trouver sa réponse.
Comme de raison la belle reine s'étonne de rencontrer un homme sur son chemin. — Que fais -tu lîi? — demande-t-elle au paladin. Le regard dont elle accompagne ces paroles eût été mortel pour tout autre neveu du vieil Ibrahim. D'un air noble et respectueux lluon toutefois , en baissant les paupières , met le genou en terre et présente sa corbeille.
C'est pour faire cette offrande qu'il a, dit-il, dépassé l'heure où les jardins se feraient a ses pareils. Si l'excès du zèle a ])u le mener trop loin, sa tête expiera sa faute. Mais, tandis que le bel audaci(>ux reste aux pieds de la déesse, elle semble méditer un projet plus doux : son œil
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s'aiicle avoc lioiik' sur lui , et ce n'est pas sans peine ([u'elle se décide a s'éloigner.
La rencontio ne lui parait ])as naturelle. Quoi! sous la saie d'un jardinier, le plus beau jeune homme qu'elle ait jamais vu,.... beau comme le sont les héros dans leur
force et dans leur dignité, étranger, du reste, si l'on
en juge par la couleur!.... Si les bienséances ne la retenaient, elle aimerait li causer avec lui. Kniin elle lui fait signe de partir, tout en le suivant h la déioliéc dun regard qui dit beaucoup, mais beaucoup de choses.
J'^lle continue sa promenade lentement, en silence, tournant même son beau cou |)our le revoir encore, et s'irrilant de ce qu'il a si prtmiptemeut obéi. Pourtant son dernier regard devait l'éclairer: est-il trop timide pour l'avoir compris? Lame manquerait-elle a ce beau corps? Le feu qui brille dans ses yeux l'aurait-il trompée? Le danger a-t-il pu le refroidir? Ou chercherait-il en ces lieux quelque autre aventure?
Une autre aventure! Ce soupçon lui dévoile aussitôt ce qu'elle rougissait de s'avouer. Inquiète, poursuivie par l'image d'IIuon, elle err»^ toute la nuit dans les allées, dans les bosquets; elle prèle l'oreille îi chaque murmure de l'air, a chaque feuille «jui fiôle une autre feuille. — Silence ! dit-elle a sa conlidenle ; écoutons , il me semble avoir entendu remuer sous cette charmille?
C'est peut-être le beau jardinier, dit la rusée suivante.
CHAM üNZIKMi:. 233
Si jo 1)0 nie iioHipc, il est lininmc h risquer sa vie pour épier ici , derrière (|uel(jue buisson . Toccasion diiperecvoir encore eell(> dont la vue Ta transporté dans le paradis. Qu'en pensez-vous? Nous pourrions approclier d(nicement et le prendre sur le l'ail, ee beau téméraire?
— Tais-loi, folle, dit la reine du liarcm; je crois que lu extravagues. — Klle n'en dirige pas moins ses pas légers du côté de l'arbre d'où vient le bruit: ce n'était
qu'un lézard ulissanl à travers le feuillage Un soupir
a demi retenu, étouffé a demi par le bouquet dont la sultane couvre sa bouclie, eonlirme ce que Nadine a lu dans ses regards.
Klle revient contrariée. Dans sa mauvaise humeur elle se fâche contre elle-même, se mord les lèvres, soupire, ouvre la bouche, i)uis, au troisième mot, oublie ce (pi'elle voulait dire ; elle sirrite contre Nadine qui ne répond pas au gré de ses désirs , et ne devine pas ce qu'elle devrait deviner. Iji \\n mol la belle dame est amoureuse ! Son bouquet même ré|)rouve : sans qu'elle s'en aperçoive , sa main le lord , le brise , l'éparpillé feuille à feuille.
Trois jours se passent et le mal ne cesse point. Nourri par la contrainte, par les obstacles, il empire chaque nuit, chaque matin. Dès , en effet , (pK^ le soleil couchant redore ses fenêl res , elle (piilte le palais, et, les cheveux llollants, se met, comme font les nymphes, à [»arcourir les