ÉR0N
pelouses, les bosquets, tous les endroits où peut se (louvci le neveu d'Ibrahim.
C'est en vain que son œil est sans cesse aux aj;ucls, que son cœur palpite d'impatience : quelle qu'en soit la raison, le beau jardinier ne se montre plus. Malheureuse Almansaris ! ton orgueil succombe. — Pourquoi , se ditelle , augmenter mes peines et les cacher par entclemcnt a Nadine qui doit les avoir dès longlenqis remaïquées? Le mystère certainement ne guérit pas la morsure du serpent.
Tout en croyant chercher des consolations auprès d'une amie , elle ne demande après tout qu'une complaisante qui la flatte. Nadine était passée maîtresse dans cet art des cours. Par ses conseils , i)ar les soins qu'elle prend pour attirer dans leurs filets riiomme que la sultane a()pelle de ses désirs, cette femme parvient a calmer le sang bouillonnant de la voluptueuse Almansaris mieux qu'on ne l'aurait pu faire avec le suc de toutes les pamplemouses.
Introduire cet homme a minuit, lorsque tontes les portes sont fermées , dans la partie du harem où la sultane ordonne en souveraine, ne semble plus si difllcile depuis que le roi, son époux, se livre publiquement a sa passion pour la jeune Zoradine : tel est le nom sous lequel est connue Tétrangère qu'un prodige amena sur ces bords.
Mais la nouiiicc ne s'était pas Irompéc : c'était Amanda,
CJIANT ONZIEME. 235
(]uo la leinc des fées avait conduite saine et sauve sur la live, après l'avoir arrachée par la foudre au pouvoir des pirates. On sait quels incidents suivirent son arrivée à terre ; ou sait comment Almanzor lui voua soudain son c(eiu' vo]au;e, comment la favorite la reçut avec une jalousie cachée, avec une feinte tendresse.
Le sultan était peut-être l'homme le plus beau qu'eût jamais éclairé le soleil; il savait, d'ailleurs, i)roüter si bien de ses avantages qu'aucune femme jusqu'alors n'avait pu lui refuser son cœur. Pour la première fois sa renommée pâlit devant Zoradine. Dans le monde il nest pour elle qu'un homme ; elle n'a des yeux, une pensée, de Tamour (jue pour celui-lu seul.
La dignilé sans orgueil, la noble assuiauce , l'indifférence paisible et naturelle, la froideur sans affectation , avec lesquelles Amanda sait tenir a distance le miiîlre qui commande, le réduire, malgré l'ardeur dont il est dévoré, a n'exprimer sa plainte que par de muets regards, voila ce qu'Alniansaris nomme le chef- d'ouvré de la coquetterie.
Habituée îi manier au gré de ses caprices le cœur d' Almanzor, a le dominer, a exercer dans le harem un empire despotique, pourrait-elle, sans en être émue, se voir [enlever le sceptre par cette jeune étrangère? Elle prête a sa haine un visage riant, elle affecte a l'égard de sa rivale une aimable confiance ; mais les murs du séiail
236 UBEHüN.
ont parloiit dos yoiix cachés pour opier Zoiadiiie dans ses moindres aclions.
Depuis le jour, cependant , où elle vit le jardinier, où son cœur fut ])énélré par son charme puissant du trait le plus aii^u , un amoureux désir fait taire sa jalousie. Au lieu de la puissance, son ambition rêve un objet plus doux, le baiser de l'inconnu ; elle met tout son orgueil à le ramener sous sa loi. L'univers peut lanj^uir aux pieds de Zoradine, pourvu qu'elle-même presse dans ses bras l'homme dont elle est éprise.
Elle pousse dès lors a l'exécution d'un projet qui logerait l'étrangère, en l'éloignant d'elle, dans une autre partie du harem qu'Almanzor fall prépnier en hâte. Zoradine, insinue la sultane, y sera servie dune manière plus convenable a sa haute conditio»! ; car, bien que sur ce point elle n'ait rien dit encore, ne devine-t-on pas, dès le premier coup d'œil , qu'elle n'est pas habituée a voir personne au-dessus d'elle ?
Pendant (piavec une arlilicieuse politesse, Almansaris écarte ainsi de ses appartements un témoin qui lui sérail à charge, le sultan, de son côté, sans prendre aucun souci ni d'elle , ni de la manière d(nit elle jtent et veut passer son tem|is, se donne tout entier a ses nouvelles amours, lui laissant le chanq) libre pour couver des projets (jue cent mains dans le sérail sont itréles a seconder.
Pendant ce temps le beau jardinier se chagrine sans
CHAM' ONZIKMli. 237
iiiosiiif. I)('|)iiis so|i( jours et plus, il rùtic aiilour des iiuns Oll licjiiil Ainaiida , car, son cœur le lui dil . clic ne jtciil (juc jii'inir, c(. les asircs inipiloyables n'oiil ])as encore pciinis (juil aperçût son épouse adorée, même au liavcis dune liiille, qu'il découvrît seulement la liace de ses pieds, tiace qu'ciitie mille autres il ne maïKjiierait de reconnaître.
Dans son découragement, il s'adresse Ii ses amis: — INc i!ouvez-YOUs, si vousmaimez, imaginer aucun moyen de gagner ne fût-ce qu'une seule bouche dans le liareni , une lioiiclic qui murmure mon nom a ses oreilles et lui dise quiluon est aupiès d'elle? — Écoutez ! s'écrie Fatmé : il me vient une idée. Faites-lui parvenir un sélam '. Allez cueillir les ileurs dont nous aurons besoin. C'est un langage que je connais a fond.
Hassan , qui s'empresse d'obéir aux instructions de la nourrice, rapporte une branche de myrte, des lis, du jasmin, des roses, des jonquilles. Fatmé lui demande une boucle de ses cheveux ; elle prend un mince fil d'or, le tresse adroitement avec la boucle blonde, en fait un lien pour nouer le bouquet et place dans le milieu une feuille de laurier oîi le paladin griffonne un A, un 11 entrelacés.
— Maiiileiiant, dit-elle, quand je laurai tremi)é dans l'essence de cannelle, ce sera la })lus jolie lettre (piun cnjiMcnr de votre espèce ail jamais écrite 'a sa bieu-aimée.
1. Houqucl <Ii; fleurs donl l'ürrangi.'moul est une sorlo d'ccriturc, de langage inuel.
238 OBERUN.
Faut-il VOUS la (laduirc? — Mille fois merci , lepontl le chevalier, ne perds pas de temps : tu ne saurais trop tôt m'apporter une réponse. Que l'amour le protège et te fasse réussir! Va, nous t'attendrons sur ce banc de gazon.
La bonne Fatmé partit ; mais, comme elle n'avait aucun accès dans l'intérieur du sérail , le bouquet passa par les mains de plus d'une esclave, et fut à la fin afirapé par Nadine, grâce au hasard, qui se mêle de tout sans en rire i)rié. Après qu'elle eut , a force de questions, appris le (piand et le comment de la chose, notre suivante le liorla, joyeuse, a sa royale maîtresse.
Cette lettre, apportée par l'esclave d'Ibrahim, quel en est l'auteur? Son neveu, nul autre assurément. Comment douter ensuite, surtout d'après ce qui s'est passé, qu'elle ne s'adresse a la plus belle des belles? Kl , d'ailleurs, que signiheraient ces chiffres enlacés, A H, sinon Almansaris et Hassan?
Quand la sultane, du reste, aurait une rivale, bien qu'on ne puisse le croire, enlever de force sa conquête a l'ennemie n'en serait, pour son orgueil , qu'un triomphe plus grand. La jalousie, qu'éveille une semblable pensée, se joint a des penchants plus doux pour la déterminer, et la nuit suivante, sans tarder plus longtemps, est choisie pour l'heure de la victoire si teiulrement, si vivement désirée.
Cependaiil , ravie do son suctrs, et ne concevant nnoiin sonpçou , la nomrice rcviciil piestjne hors d'iialeiiif : la joie, la liàtc ont coloré ses joues ; sou regard ])rille de loin comme le soleil qui perce les nuages. — Sire clsevalier, clmcliot(e-l-elle a son maître, que me donnerez-vous si, dans la jouruée môme, les portes du ciel s'ouvrent pour vous?
En un mot, vous verrez Amanda. Ce soir même, a minuit, la petite porte qui dounc sur le bois de myrtes vous restera ouverte. Une esclave doit vous y attendre ; suivez-la sans craindre aucune embûche : elle vous conduira lidèlement a l'endroit conveuu. — La bonne femme, qui no soupçonne pas de ruse, a conûance dans les voies qu'elle-même a préparées.
0 Fatmé ! que ne le dois-je pas? s'écrie Huon. Je vais la revoir! celte nuit môme! Dusse -je, percé de mille coups, trouver la mort eu sortant de ses bras, l'heureuse nouvelle ne m'en causerait pas moins de joie ! — .l'ai l>on espoir, mon cher maître, ajoute Schérasmin. Les étoiles nous sourient : vous la délivrerez et tout finira bien.
Donnez-moi seulement trois jouis, afin de louer une felouque en secret, et de fancrer non loin d'ici dans un mouillage sur, prête a fendre les flots dès le premier signal. Grâce ii la cassette, nous ne sommes pas encore au dépourvu. Le monde est a qui peut l'acheter : une clef d'or ouvre toutes les serrures.
ä^O OBliRON.
Tandis que noire héros calcule sur son pouls le cours trop lenl des heures, et se mécompte sans cesse a ses ])atlomoiils de plus en pins précipités, la belle suKnue, année déjà pour la victoire , ne soupire pas avec moins d'impatience en attendant minuit. Le hasard complaisant se prête a son dessein et prend soin d'écarter les obstacles. u.
Une grande fête, que le roi donne a Zoradine, doit réunir (ouïes les odalisques, et laisse à la priiu-esse pleine liberté dans son palais. Qu'Almansaris ne juge pas à propos d'être aussi de la feto, personne dans le sérail n'y trouve rien a redire, et, bien au contraire, une migraine qui lui survient à point nommé parait a chacun chose fort naturelle.
L'heure sonne. A travers les buissons, le be.in jardinier s'approche en grand silence de la porte indiquée. Combien le cœur lui bat ! Il sent la respiration lui manquer alors que, dans l'obscurité, une main douillette s'empare de la sienne et l'entraîne après elle. Sans parler il suit a pas légers. On le conduit par des berceaux étroits, faiblement éclairés, qui tantôt montent, tantôt descendent, s'entre-croisant parfois ; puis, devant une nouvelle porte, la main qui le guide tout d'un coup lui échappe.
Où sommes-nous? — dit-il a voix basse, en tâtonnant de ses deux mains. Soudain la porte s'ouvre. Affaiblie, comme au fond des boscpiels printaniers le jonr qui s'égare sous leurs voôles de liei'ie. nne elail«' Iftiiilaino
CHANT üNZIt'ME. àU
lui montre mu* siiile (rap|t;uto)iWM)ls qui semhloiU ("iiv sai^s fin. Hassan mai-clie, la luoiir angnuMito; a niosuffî qu'il avance, elle fiiaudit par <l('i;rés, ot rayonne I)i(Mil(H (lu plus brillant eilal.
Il reste ôMoui d'une uiaiinitieonec qui surpasse tout ce quil a januiis vu, tant Vov, le lapis, les riches prodiiils de Siani et do Golcoiide sont prodigués partout avec le luxe le plus superbe. Ses yeux, loulcfois, ne sont pas satisfaits ; i»leins d'ainoui', ils la cheiclient.... elle! — Où est-elle? — soupire-l-il , et, di's ([u'il parle, un rideau subitement est tiré.
La riebe étoffe binït en s'écailant des deux côtés, et quel spectacle se présente h son reganl étonné ! un trône d'or, et snr ce trône une femme telle que, dans ses extases , le statuaire i)ent rêver la mère des Amours. Douz(! nynqibes, jeunes et belles connue les (iràoes , voltii^'ent j)ar groupes autour d'elle : on dirait l'aurore épandue sur les deux pour rehausser la pompe du soleil qui se lève.
A peine voilées de soie diaphane et rose, elles semblent, aux pieds de leur déesse , les nues légères qui , dans le songe d'un poëte , lloltent a l'entour du char de Cytliérée : elle-même , richement parée , couverte de joyaux , lui montre que ce lustre d'emprunt , tout fascinant qu'il soit, ne saurait obscurcir l'éclat natinel de sa seide beauté.
tiO.
Sire lliion , ou . |tour la circonslanc' . Hassan le jardi-
nier, lorsqu'en levant les ycii\ il reconnaît Minansai is , s'effraie et se déconcerte ; il recule. Que lui veut cette éblouissante vision?... 11 ne voit pas son Amanda, et c'était elle qu'ici chercliait son cœur, que son rciiard demandait !... La sultane... et son erreur n'est que Irèsexcusable... croit, par la splendeur dont elle est entourée, causer le IrouMe qu'elle remarque.
Elle descend du trône, marche en souriant vers lui, le prend ])ar la main , et paraît prête a déposer en sa faveur cette majesté qui donne le vertige , prête à ne recourir qu'au pouvoir de ses charmes. Ses manières deviennent toujours plus libres; son œil brûle d'une ardeur dont la flamme électrique s'insinue peu a peu dans le sein du jeune homme ; elle presse doucement sa main et l'invite a ne songer qu'au plaisir.
Il jette sur elle un regard irrésolu , comme s'il voulait parler, et la sultane fait signe aux nymphes de s'éloigner ,• mais avec elles s'en va le courage d'Hassan : on dirait que la crainte retient ses yeux baissés. Alors la scène change ; un second rideau se lève. Almansaris conduit son timide berger dans une autre salle dont les lambris sont tapissés de myrtes et de roses. La se trouve une (able chargée de rafraîchissements.
A leur entrée, ils sont accueillis par des chants mêlés au bruit des instruments : dans chaque voix , dans chaque corde résonne le plaisir. Ainsi que la dame l'y engage , il prend sa place vis-a-vis d'elle. Sur les joues bridanles de
CHANT ÜNZlEMli. 243
la sultane, dans ses humides rciïards se lit le désii', la tendre impatience , aveu timide, mais provoquaiil . du Iriomplie (jui s'oftVe au jardinier, et cependant les u'ux d'Ilnon laissent percer, ccmmie a travers des nuages, uu feu mélancolique et sombre.
i Devenus, il est vrai, plus hardis, ils se promènent librement sur les charmes de la princesse ; mais ils n(; sont pas, ainsi qu'elle voudrait, animés par l'amour, alanguis par l'extase, baignés de volupté. Il est distrait, il compare, et chaque appas qui se dévoile pour le séduire ne fait que lui rappeler, avec une nouvelle vivacité , l'image d'Amanda , que céder honteusement l'avantage a ses chastes attraits.
C'est en vain quAlmansaris lui tend l'étincelant flacon, eu vain que, d'un regard, elle décoche a son cœur tout le carcpiois de lAmour. La jeune llébé n"a pas de sourires plus di)U\ lors(pie, dans les festins de l'Olympe, elle présente a son joyeux Hercule une coupe pleine de nectar. Soins inutiles! 11 prend , d un air glacé, le veiTC (pic viennent de toucher leslèvj-esde la syrcne, et boit connue s'il sentait du poison sur sa langue.
Sur un geste de la sultane, les nymphes qui tout a l'heure entouraient le trône d'or , commencent , en s'eulaçanl, des danses faites pour donner un corps aux espiits aériens, une âme nouvelle aux morts. Iluon voit leurs formes gracieuses se déployer en liberté, prenant mille
2ii OBËRON.
aüitiidrs, (lessiiunü mille lij^uics , laiilôt ou î^ioupes et taiifùt ilt'iix par deux.
Tout cela, pcul-OUo, uo trahit qu'avec trop d'évideuce l'intention d'éveiller, d'attiser ses désirs; mais, ])ense Almansaris, il importe peu qu'il le comprenne, s'il sent .combien de richesses montre ici la Iteaulé, combien offrent de séductions ce balancement léger des bras , ce frémissement des hanches, ces pieds qui tournoient si rapides, ce corps qui retombe en arrière, les yeux languissamment fermés, ccmime en mourant d'une délicieuse ivresse I
Dans celle atmosphère de feu , les sens du noble Iluon, involontairement surpris, s'amollissent peu a peu. Il s'effraie ; il clôt ses paupières, et , par un puissant effort, il évoque Amanda pour que son image lui soit une protection ; il l'évoque telle qu'il la vit a l'heure solennelle où , la l)0uche brûlante encore de son baiser, il prononça, (levant celui qui remplit et contient la nature, le serment de l'aimer avec fidélité.
Il le renouvelle en s'agenouillant, dans sa pensée, devant cette sainte image , et soudain , comme si quelque . ange l'avait couvert d'un l)ouclicr, les traits de la volupté retombent sans force siu' son sein. Rien de ce que trahit son regard n'échappe a la sullane : elle frappe dans ses mains , et d'un signe met fin a la danse lascive.