CO
Prèle a l'élrcindre dans ses bras, pour arracher de
CHAM' ONZlllMi:. -ii»
loicc mu' scDSulioii ;i co niiuiur i^lact", oll(> paiviciit , non sans |)oinc, a se posséder, car un dernier moyen lui reste a lenler, une séduelion don( l'effet manquera difficilement. On lui <lonue son luth : s'adossant avec ^ràco aux coussins du soplia , end)ellic jusqu'à renclianleuient par le feu qui la brûle, (luelle victoire ne peut-elle espérer avec l'appui des Muses ?
Comme en s'enlrenirlanl ses doiiils de rose volent avec léi^èreté sur les coides émues ! Qu<,-I diarme encore dans le jeu des bras (|ui se délaclieni si ronds, si blancs, des larjfes plis de sa robe enir'ouverte ! et comment, lorsqu'ensuite, d'im sein formé pour enivrer les sa lies . le sentiment qui la domine s'é|)an(be en un chant ins|tiré , cnnunent lluon peul-il se défendre d'adorer a genoux la déesse ?
I/air était doux et le sens expressif : (î'élait un lai dans le(iuel une bergère, ai)rès avoir longtemps caché la llanuut qui ne lui laisse aucun repos, cède a sa force irrésistible, et , rougissant , fait a celui qui l'a vaincue l'aveu de son tourment et de sa défaite. Bien que la romance fiit écrite, la fenuue seule qui se consumait dans un amour semblable pouvait la chanter connue la chantait Almansaris.
Celte fois lart est vaincu par la nature. Jamais la colombe de Vénus ne rouccuila plus tendrement ! Tant d'expression dans le langaye du sentiment, les faibles soupirs qui souvent interrompent le (lux si pur des plus beaux sons, rincarnat cioissan.l des joues, le sein qui
2i(> -OBÉRON.
Iiaf plus vilo , (oui , en un mol , n'est plus que l'impélueux essor des passions qui bouillonnent.
Dans Texeès de son émotion, la sultane laisse échapper son luth ; elle ouvre les bras... mais lluon , qui frémit d'horreur , s'empare de l'instrument avant qu'il soit tombé ; puis , comme un inspiré , il entonne sa réponse d'une voix pleine et sonore, avouant qu'une autre possède son cœur, et que rien, ni sur la terre, ni dans le ciel, ne peut le rendre infidèle.
Ferm^Hait son accent et son regard inflexible. L'enchanteresse ne peut (]ue subir sa supériorité. Elle pâlit; (les pleurs se pressent dans son omI iirilé; la lulle s'enjiage entre Toryucil et la passion. Elle ramène a la hâte ses voiles autour (Telle. l,a lumièie lui est odieuse; la vaste salle. Ir(qi élroile. .lelaiil sur le rebelle un IVdid et «lernier reiiard, elle fait siiïue qu'on l'emmène.
Déjîi les montagnes brillaient a leur sonnnet d'iui pourpre matinal, lorsque notre héros, le front voilé par le chagrin, revint auprès de ses amis. Au premier abord, ils lurent avec effroi, sur son visage, une pailie de l'aventure. — Malheureuse ! dit-il a Fatmé que la honte fait tomber a ses pieds. — Qu'avais-tu fait de ta raison? Mais
je te pardonne lu fus trompée toi-même.
Puis, quand il a raconté les événements delà nuil , prenant l'écuyer par le bras, il jure que désormais toutes les puissances de l'Afrique ne pourront l'empêcher de pé-
CHAM OiNZIliMli. 2i7
iR'licr dans lo palais l'épée cl le I)Oiiclior en main, conmio il convient a un clievalicr, et d'enlever sa Rczia par la force au sultan. — Tu vois, dit-il, a quoi la ruse m'a servi?
A genoux devant lui, Schcrasmin le supplie, longtemps en vain, de s(! soumettre avec patience, durant trois jours encore, a la uccessilé qui lui prescrit de se cacher; il le supplie de ne pas risquer sa vie, celle d'Amanda, par une démarche où le plus hrave lui-même ne pourrait voir (]u'iui coiq) désespéré. Le délai qu'il demande lui sufliia, dit-il, pour lever les obstacles qui s'opposent ;i sa fuite.
Fatmé l'implore aussi ; elle offre sa tête a la vengeance si, dans cet inlervalle, elle ne trouve pas le moyen de le conduire jus(|u'aupiès d'Amanda ; elle jure (|u'elle n'aura pas la honte dètie prise nue seconde fois pour dupe. — A la tin, le chevalier lui-même comprend que les conseils de sa colèie ne sont pas les meilleurs; il donne sa parole, et retourne au jardin pour attendre , en continuant sa lâche, le résultat de leurs communs efforts.
Cepeiulanl lu reine, que l'Aiiioiir dévore de ses feux, cherche en vain sur des coussins de damas quelques moments de repos Est-ce possiiile? on plutôt cette' aventure impertinente ne serait-elle pas un rêve de sa dernière nuit? Eh cpioi ! Almansaris , il est un homme (|ui te méprise? 11 a pu te voir et brûler pour une autre, le dédaif^ner et te le dire?
Cette pensée l'irrite juscpiii la rajie ; elle se promet une vengeance sans hornes. Qu'il lui semble hideux ! Auprès de l'ingrat, tel que le dépeint sa fantaisie, un monstre
aurait encore des charmes Combien cela dure-t-il?...
Deux minutes a peine, puis elle n'en sait plus rien. Tantôt il faut que devant elle le malheureux , couché dans la ])oussière , perde son sang goutte par goutte; tantôt elle croit, éperdue, le presser dans ses bras.
Il apparaît de nouveau dans toute sa beauté, le premier des enfiuits de la terre , un héros , un dieu ! Non , ce ne peut être le neveu d'Ibrahim: son maintien, son langage, toute sa personne décèle ce qu'il prétendrait vainement
CHAM DUUZIKME. 2^1»
dissimiilci'. Oii jimiais lo sceau dont la iialiire (Miii>iciiit los rois l'iit-il iloiu" (»lus visihlo?
II n'csl (]no lui, lui seul, (|ui soit digue d'oUo, digue de
deveuir uu dieu sur le )>eau seiu d'Alraansaris! Oli !
pourquoi u'a-t-elle pas de fou<Ires pour écraser l'enuemie (jui sut le fasciner, qui n^ardesa défaite?... Mais peux-tu méconnaître a ce poiul lou pouvoir? Laisse, Alniausaris, laisse-lui l'orgueil si miuoe de se pavaner dans son pauvre
héroïsme! de ie résister a toi! Les jouissances du
triomphe n'en seront que plus grandes.
Avant de perdre courage, (]ue ne ral(a(iucs-lu avec chacun des charmes où la heauté i)uise une force réelle; ces armes étrangères dont l'art nous embarrasse, dépose-les si tu veux le toucher plus sûrement ; ([u'il sente, qu'il voie ce que les dieux envieraient ! l^t , si tu ne peux gagner son cœur, s'il te dédaigne encore que ta fierté
s'éveille , ô reine , et savoure alors le doux plaisir de la vengeance !
Tels sont les conseils que , par la bouche d'une suivante, chuchotte a la sultane le petit démon qui, son carquois rempli de flèches, trône en despote sur notre globe ; qui enivre à sa coupe magicpu^ l'univers tout entier, et que, fiiule de le mieux coiiuailre, beaucoup appellent à tort le dieu de l'Amour: car, sachez-le, jeunes femmes sans expérience, Asmodée est son nom véritable.
Va\ proie aus séductions du sang (|iii brûle dans ses
•250 OlJl'RO.N.
veines, Almansaiis est moins que jamais en garde conlie les pièges du dehors. Le souffle du trompeur attise, nourrit sa flamme , et , lorsqu'à peine elle a feint de résislcM', pour la forme seulement, Asmodée est déjà son vainqueur et son maître. La flatteuse esclave , digne organe du démon , ne tarde pas a proposer un plan fort habilement conçu.
Et vous, Heures, pour amener l'inslant qui doit être si doux , oh ! dérobez ses ailes de feu à la foudre céleste ! Quelle que soit votre hâte, vous i>araissez trop lentes au désir qui la ronge!,... Mais la belle favorite n'est pas seule a calculer les secondes : Huon , que torture l'impatience , n'a pas moins de peine a supporter la vie durant les trois longs jours, les trois jours détestés que demanda Schérasmin , et soit qu'il veille , soit qu'il dorme . il rêve sans cesse à sa Rézia.
Le moment après lequel soupirait la reine du harem , le second jour s'est enlin levé. Radieux , doré, tout imprégné de la senteur des roses, il s'avance comme le héraut qui vient lui annoncer le plus beau des triom[)hes. Déjà la brise légère murmure à travers les myrtes qui, de leurs touffes épaisses, ceignent la plus fraîche des grottes, et, dans les bois voisins, mille oiseaux gazouillent à l'envi leurs hymnes matinales.
Mais, a Venlour môme de la grotte, le repos s'est choisi, dans l'ombre éternelle qu'enirelient le feuillage , un paisible sanctuaire. Jamais on n'y entend que la tourterelle
CHANT DOUZIKiVlE. 251
quand elle roucoiilc ;i sa coiniiaiiiu' un anioiimix dc'sir. {'/l'sl au milieu de ces Ixtscpiels cliarmaiils , siège mystérieux de la solitude. qu'Aliuansaris vient, au lever de l'aiirore se baigner lVé(iuenunenl.
Tandis que tout sommeille, la riante matinée appelle Hassan dans les jardins. 11 va renqilir de fleurs les corbeilles que cluKpie jour il doit envoyer au liarem , lorsqu'un esclave accourt a sa rencontre. I,e noir lui donne, en reprenant haleine , l'ordre d'orner ininiédialement la grotte ; puis il aj(nitc, pour slinmlei' son zèle, (pi'une dame veut y prendre le bain.
IIiu)n, bien qu'avec déplaisii', se met en mesure d'exé- "cuter ce qu'on lui commande. Il dispose par couches diaprées toutes les richesses de Flore, en garnit la plus large de ses corbeilles , et se rend a l'endroit désigné. Au^ciin soupçon ne lui vient à l'espiit. Dès son entrée dans la groKe , il est saisi pourtant d'une terreur secrète; il sent comme un bras invisible qui le relient par derrière. iô.
Dans un premier mouvement , il pose a terre son panier de fleurs; mais il revient promplement a lui, et soulit de sa frayeur. Les ténèbres qu'une douteuse clarté fait J)izarrement ressortir en brisant, le long du lal»yrinthe, mille rayons qui scintillent, voila, pense-f-il, la cause de ce frisson d'enfant. Ainsi rassuré, il pénètre, en suivant la lueur qui devient de plus en plus vive, jusqu'au fond du réduit.
ûbi OBÎ'RON,
l,à lègue avec niaglo une lumièi'e telle que Tadioii«^ Volupté sait la choisir pour des plaisirs furtifs. Ce n'est ni le jour, ni le crépuscule: elle Hotte harmonieusement entre les deux , emi)runtant tout son charme a ce qui lui manque pour être l'un ou l'autre ; elle semble un doux reflet de la lune, alors que , sous des bosquets de roses, l'arjfenl de ses rayons se fond en^ un rougi; pâle. Bien qu'aucun danger ne le menace encore , le héros a de la peine a ne pas se cioire sous le c(jup d'un sortilège.
Jl ne peut s'expliquer du reste que , dans ce lieu qui regorge déjà de mille et mille fleurs, on ait besoin de lui. Mais comment décrire ce qu'il éprouve lorsque son œil , tMi errant ça et Ta, découvre une femme, uue houri, couchée sur un lit de repos dans tout ré(Mat de la beauté lu plus pure.
Iß.
Un jour enchanté, que relève Tobscurité des alentours, s'épanche d'en haut sur elle, inondant, comme d'une suav(! auréole, un sein dont la neige éclalanl(! fait honte aux plus beaux lis. Dans l'allilude gracieuse où le corps est placé, des charmes se déploient aux yeux du paladin tels que jamais devant lui on neu a dévoilé , tels qu'en prenant la forme de cygne ou de taureau, le Jupiter des Grecs n'a pu rien voir d'aussi parfait.
Ainsi qu'une ombre légère, la gaze jetée sur ces formes d'alliàlre ondule autour d'elles sans les caclur , mariant ainsi les séductions de la nudité aux allraits d' la | u-
CFIANT DOnZli:.VIE. 253
(loiir Ali ! loin do moi la pliinic, alors que, dans Icmi'
lioulile, Apcllc ot Tilien iciioussciaicnl le piiicoan !
Ilnon loslc iiiinioliil(> ; il (renihle, il regard c... hieii «lu'il eùl élé plus sage do tenir les yciix lennés.
Plongé dans une erreur délicieuse, il croit, mais un inslanl seulement, être en présence d'Amanda, tant ce qu'il voit est ravissant. Il se méfie, toutefois, d'un bonheur qui lui semble impossible; il s'approche, il contemple, puis reconnaît Almansaris, se détourne et s'enfuit; il fuit, mais il sent , dans sa course, deux bras élastiques, arrondis, aussi blancs que le lait, qui l'enlacent et rarrélcnl.
11 livre le combat le plus périlleux, le plus difficile, que jamais honune, depuis le temps de Joseph , ait eu ä soutenir, le noble combat de la vertu , de l'amour fidèle et du feu de la jeunesse, contre la beauté, la grâce et l'ardente volupté. Sa volonté reste pure, il est vrai , de toute coupable extase ; mais combien de temps pourra-t-il résister aux douces prières de la sultane , à ses baisers de flamme , aux embrassemenls pleins de fougue et de tendresse qui l'attirent sur son sein ?
Obéron , ô génie secourable ! où se trouvent , dans ce danger, ton lis, ton cor d'ivoire? 11 t'appelle, il appelle
Amanda, Ions les anges, tous les saints a son aide et
l'aide arrive à temps. Au monient où ses sens, où ses membres s'affaissent , quand la force lui manque pour continuer la lutte et que la belle, dans sa rage amoureuse, va le vaincre a la fin, Almanzor se présente.
25'* OBKRON'.
Tel qu'un cerf, alors qu'il est blesse', le prince, poursuivi par l'image de Zoradiuc et furieux d'aimer une femme qui le dédaigne, errait, depuis une heure, a Iravers les jardins. Le hasard l'avait conduit au bois des myrtes, et la, croyant entendre la voix d'Almansaris, voyant, d'ailleurs, la porte entrebâillée, il s'était avancé pour savoir ce qui se passait dans la grotte.
Le démon, qui tente, par sa prêtresse la plus dangereuse, la vertu du chevalier, reconnaît de loin . a son pas de sultan , l'approche d'Almanzor ; il inspire fort a propos la favorite: — Au secours! au secours ! — s'écrie-l-elle tout d'un coup, en changeant de rôle avec Huon ; elle feint en même temps de se défendre contre un misérable qui veut lui faire violence.
Son regard effaré, ses voiles a moitié déchirés, ses cheveux épars, l'effroi du jardinier, qui semble atteint de la foudre a cette accusation hardie, inattendue, le lieu où le roi le rencontre, tout, en un mot, se trouve d'accord pour dénoncer linon comme le coupable. — Allah soit loué, dit la perhde, puisqu'Almanzor est mon sauveur!
La dessus, (piaïul elle s'est pudiquement enveloppée de ses voiles, elle débite, dn ton de I iiinoeeuce, une fausse histoire : elle raconte qu'elle était venue pour se baigner, que cet infâme, ce chrétien déguisé, a eu l'audace de la surprendre, et qu'elle n'aurait pu le repousser i)lus longtem[is si. par boniieur, l«> ])rincc n'était inteiven ■.
CHANT DULZIKMü. 255
Pom- (|ii(' le |i;ii;i(liii soil Jnslilic- du ci iinc otlioiix dont on raccuso, (|iic l";iii(-il. ('('i)oii(l;uU f* Jclor sur loiile l'affiiiic un rciiard sans piévciiliou. (a' rciiard , mullieiircusciiR'iil , n'esl pas le projire de son jiii^f. Oiiaut au héros, il iracliôloiail pas sa vi(3 avec la lionte <rime foninic; il lond son bias ;^énéi(Mi\ aux fers qu'il n'a point mérités, se (ai( et se ronfornie dans su conscience.
Disposé par liiunieur du moment îi se montrer plus que jamais sévère, le sultan reste insensible et morne; il conunande aux esclaves, rassemblés par son ordre, d'eatiaîner le coupal)lc. — Qu'on le plonj^e, dit-il, dans un sombre cachot ; que demain , a l'heure où l'iman fait entendre sa voix du haut des minarets, on l'abandonne aux llanunes dans la cour extérieure, et que sa cendre, dispersée par les vents, soit a jamais maudite.
Le noble linon écoule son arrêt en silence 11 abaisse
un dernier, u\i foudroyant regard sur cette feimne détestée ; il se délourne ensuite; il s'éloigne, bien que chargé
de chaînes, avec la fermeté que donne l'innocence
Jamais un rayon de soleil n'égaie la fosse horiible qui lui sert de prison ; la nuit dont il est enlouré semble la nuit de la mort, et nul esjtoir ne pénède plus dans sa Irklo pensée.
Accablé par les rigueurs du sort, l'aligné d'èlrc un jouet de la fortune, il sou|)ire après l'heure qui doit le délivrer. S'effraie-t-il par avance de l'horrible bûcher, l'amour lui
vieiil en aide pour rétouidir : la iiatiiie (jui succombe y puise des forces toutes célestes. — Etre fidèle jusqu'à la mort , s'écrie-t-il : je te l'ai juré, Amanda, et je tiens mon sermenl.
Puisse, femme adorée, ce qui se passera demain rester
éternellement caché pour toi Pour toi aussi, vieux et
tidèle ami Je me résignerais a ne pas être pleuré;
mais, si vous apprenez de quel crime on m'accuse, si la honte se joint à la douleur que vous causera ma mort, la honte d'entendre dire : le châtiment fut mérité
Ce serait trop de souffrance , ô Dieu puissant ! Qu'une mort cruelle expie mes fautes ! Je n'accuse personne ; mais, Oberen , accorde une grâce, une seule, a celui (pie naguères tu aimas : préserve mon honneur, protège Rézia !... Tu sais ce que j'ai fait. Dis-lui que, pour rester tidèle à mon serment, j'ai su braver les flammes !
Il dit , et , certain qu'Obéron l'entend , il se sent fortifié. Le dieu qui se couronne de pavots le louche alors de son sceptre, consolateur de toutes les peines, et , bien qu'une pierre lui tienne lieu d'oreiller, le berce mollement des rêves les plus doux. Peut-ôtre est-ce le génie qui les envoie comme un gage , comme un avant-coureur de la fin de ses maux ?
Notre hémisphère était encore plongé dans les ténèbres, lorsqu'un bruit somd interrompt son sommeil. Il croit entendre une lourde clef tourner dans la serruie ; la porte
CHANT DOUZIl'.MK. 257
(le fer s'ouvre aus>ilnt ; une pâle lueur éclaire les noires murailles de son eacliot : (ju('l(]u"un marche près de lui : il se soulève el voit a son cn(é Almausaris, unclanipe h la main, la couronne sur sa tête et revêtue d'une parure magnifique.
Elle tend , avec un sourire enchanteur, sa main de lis au chevalier. — Pourras-tu , lui dit-elle, me pardonner un crime, effet de la nécessité, mais dont mon cœur n'est point coupaMe? Ma vie, ô mon bien-aimé, ne dépend-elle pas de la tienne? Malgré ta résistance, je viens te soustraire au danger, te prendre sur le bûcher dressé par un barbare, pour t'élever jusqu'au trône, car toi seul le mérites !
L'amour t'ouvre une carrière dorée ; élance-toi : qu'elle retentisse de ta gloire ! Accepte la main qui se donne a toi : je fais un signe, et ton persécuteur succombe, et son peuple fourmille a tes pieds comme une Inunble poussière. Aie confiance dans l'amour et, ce qu'il a commencé, que ton courage l'achève.
— Cesse, ô reine, de me presser. Tes offres ne font qu'aggraver mes peines, puisqu'il faut te refuser. Pourquoi me forcer a le dire ? Je ne puis me sauver au prix d'un crime. — Serait-ce possible? s'écrie la favorite; l'égarement peut-il aller si loin? Malheureux! a la vue du bûcher dont les flanmies te menacent, oses-tu dédaigner Almansaris avec un troue ?
-m OBERÜN
Dis, ô reine, lépliquc-l-il . (jne mon sany peut te servir, cl l'empressement avec lequel je le verserai le montrera si je suis un ingrat. Connne gage de ma reconnaissance, je puis t'offiir la vie, non llionneur, non la fidélité. Ce que je snis, lu Tignores; n'oublie pas ce v|ue tu es, et ne demande point des choses qui me sont impossibles.
Excitée par roI)slacle qu'elle rencontre, Almansaris met en œuvre tonte son adresse pour ébranler la vertu , pour fatiguer le courage d'IInon ; elle caresse, elle menace, elle supplie , elle tombe a genoux, éperdue d'amour et de douleur ; mais la volonté du héros reste inflexible, sa fidélité sans souillure.
— Meurs donc, puisque tu le veux , — s"écrie-t-elle en snffocjuant de rage. — J'irai moi-même lepaîlre mes )t'U\ avides du spectacle que promet ta torture: meurs connue un insensé , meurs victime de ton obstination ! — ajoute la sultane. Son regard étincelle, sa bouche frémit; elle jnaudit Theure où , pour la première fois, il a frappé sa vue; elle se maudit elle-même, puis se précipite hors du cachot , et derrière elle retombe en grinçant la porte aux battants de fer.
Dans ces entrefaites , la renommée , qui se plaît a répandre , même a orner les plus tristes histoires, avait [»orté jusqu'aux oreilles de Schérasmin et de Falmé l'aventure de leur malheureux maître. Le bel Hassan , racontait-on , avait été surpris par le roi tandis qu'il était seul
CHANT DOlIZiKAlü. 250
au bain avo(; Miuaiisaiis , cl dî's le Iciuleiuaiu on devait le livrer an\ llainmes dans la j^iande cour du palais.
l'oui' eii\ l'innocence d'IIuon u'étail pas en question : ils connaissaient le véritable état des clioses ; et, d'ailleurs, quand même il eût failli, n'était-il i)as toujouis digne de compassion ? La fidélité , lorsqu'isUe est de Ijon aloi , se manifeste en pareille occurrence. Au lieu de perdie a gémir un temps précieux, ils résolurent de faire, pour le tirer de ce mauvais pas , tout ce qui dépendrait d'eux, et de périr avec lui s'ils ne pouvaient le sauver.
Avant (]ue le jour paraisse, Falnié réussit, par sa vigilance et son audace , a tromper les gardiens du sérail , et se glisse, sans qu'on puisse la reconnaître, jusqu'à l'apparlenient où Hézia sommeill«^ en rêvant au chevalier. Dinanl (juchiues instants, la joie de se revoii-, hoidieur inespéré ! leur ravit a toutes deu\ la parole. Le [)reniier mot que la nouriice articule a la lin, c'est le in)m d lluon ; elle a des iu>uvelles de cet é[ioux hien-aimé.
— Qu'a dit la houclie d'or, ù ma clière Falnié? — s'écrie Amanda en tomhant "a son cou. — liuon serait aussi près de moi ! Oîi est-il ? — llélas ! princesse , quel événement ! répond-elle d'une voix cou[»ée par les sanglots : volez a son secours ! déchire/, ses liens ! brisez sa prison ! Par ann)ur poui' vous il va trouver la mort, une mort terrible. — L;i-dessus elle fait le récit de ce ([ui s'est passé-, elle dit la hdélité du paladin et la vengeance de la sultane.
— Déjà le bûcher est prêt, dit-elle , rien ne peut le sauver si Zoradine ne le protège. — Poussant un cri d'angoisse, Amanda s'élance, comme une insensée, hors de son lit ; sans quitter le vêtement léger qu'elle avait eu la nuit , elle jette un voile autour de sa taille et vole à pas précipités vers les appartements du roi , passant au milieu des gardes et des esclaves qui lui font place et ne cessent de la regarder avec une muette admiration. u.
Elle entre, sans faire attention que le jour est levé à peine , et se prosterne aux pieds du sultan , les joues pâles comme un lis, les cheveux llottant négligemment sur ses épaules: — Almanzor, ne me laisse pas l'implorer en vain ! Jure, si tu veux conserver ma vie, que tu feras droit a ma prière : il y va de mon repos !
Parle, ô lapins belle des belles, répond le prince, surpris , mais satisfait. l\e me laisse pas flotter plus longtemps dans cette incertitude. Te plaire est mon désir le plus ardent; demande avec hardiesse : mes (résors, mon trône, mes états; rien , parmi les biens dont je dispose, n'est trop précieux pour toi ; Almanzor n'en excepte qu'un seul, toi-miTOe. — Tu me le jures. — Ivre d'amour^ le Maure donne sa parole. — Accorde-moi donc la vie du jardinier Hassan.
— Quoi ! s'écric-t-il, consterné; quelle demande, Zoradine? Eh ! que t'importe cet esclave? — Beaucoup, Almanzor , oh , beaucoup ! Ma vie dépend de la sienne.
CHANT DOUZIKVIK. 261
— Ksl-ce la fiôvro, osl-ro un lî-ve qui le fail |t;ulor ainsi? Pardonne, mais lu abuses du pouvoir sans limites que lu tiens de la heaulé... La vie d'un valet ! Il doit expier son crime. — il n'expie que sa lidélilé.
Je connais son cœur : il tient a son devoir ; il est innocent : son honneur est sans tache... Mais, ô Almanzor , fût-il coupable, ne punis i»as sa faute sur Zoradine. — Avec un regard où brille une furevu" a peine contenue, le roi s'écrie : — Cruelle ! pourcjuoi me torturer par tes hésitations? Quel est le mystère qui perce sous cette incompréhensible, cette odieuse énigme? Cet Hassan, qu'estil pour toi ? parle !
— Puisque la nécessité me force à le déclarer , sache-le, je suis sa femme ! Un lien que rien ne saurait briser , un lien formé dans le ciel même attache mon sort, mon bonheur, tout mon être a cet époux adoré. Le bras dv destin nous accable aujourd'hui de ses coups les pins rudes... Il peut bientôt s'appesantir sur toi ; songes-y... Tu vois ma misère... honore-la, toi qui es heureux... ïu le peux, sauve-moi.
— Quoi ! tu serais l'épouse d'Hassan et tu l'aimerais?
— Par dessus tout. — Malheur a toi ! il t'est infidèle. — Infidèle , lui ! Son infortune n'a d'autre cause que sa lidélilé : j'en suis certaine. — IMoi , je crois ce que j'ai vu.
— Alors il fut trompé le premier et toi-même après lui.
— Ah ! crains de trop compter sur le pouvoir qu'exercent
262 OBüRüN
tes jij>|)as, (lie le siilliiii, l'œil en courroux: a force croire lendu , l'arc se brise a la lin.
Hassan mourra .. et je ne puis que te plaindre. — il mourra, tyran, lui dit Rézia ; il mourra, quand un mol de la bouche peut lui donner la vie, et tu oses mêle dire? — Ainsi le veut la loi qui régit le sérail, répond froidement le prince; il l'a violée, il doit périr; raajs, ])uisquc tu l'exiges , je remets entre tes mains la vie de l'esclave, sa vie ou sa mort.
Enseigne-moi la clémence , belle Zoradine ; rends-moi le repos que tu m'as ravi . et je dépose a les pieds la couronne et l'empire; donne-moi la main et le coupable a sa grâce. Qu'il parle, coml)lé de mes bienfaits, et retourne auprès des siens ! Ne larde point : cette bonté (jue lu implores, donne la première, donne-m'en l'exemple... un mot va décider de mon sort et du sien.
— Barbare ! — répond-elle aussitôt , pleine d'une colère céleste. — Va ! l'Iiomme (pie cliéiit Zoiadine n'achète pas si chèrement sa vie !... Me connais-tu si peu, tyran?... A ce prix , la dernière des femmes qui me servaient naguères eût dédaigné la personne et ton trône!... Nos jours , il est vrai , sont en ta puissance ; mais n'espère pas en tirer avantage... je puis aussi mourir.
Le sultan reste interdit ; tant de courage ré|)ouvante : son âme lâche est plus touchée des bravades que des pleurs de Rézia ; mais sa beauté rallume en même temps
CHANT DOUZIEME. â63
dans son soin lous les Iciix du d(''sir. Que ne dil-il pas j)(>iii- pi'iH'lror jiis(|ii';i son co'iir .'' Comme il supplie ! comme il se roul(>, comme il rampe a ses pieds!... Vains efforts'! M les menaces ni les prières ne peuvent dompter la résistance de la jeune femme.
La mort lui semlde jJréféraMe a ce (jue le sultan propose. Il jure avec nue voix terrible, par le tombeau de Maliomel, (pie lien ne la sauvera si dans l'instant elle n'accepte ses offres. — Puisse Allah me maudire si je change un mol a ma résolution ! — On peut l'entendre , tant la fureur l'emporte, de la salle voisine. — Décidetoi , reprend-il : sois a moi , sinon péris dans les llammes avec le réprouvé !
l:;ile jette sur lui un regard de mépris. — Décide-foi , répète-t-il. — Oh ! s'écrie enfin la reine des femmes, délivre-moi de ton aspect : la mort, toute hideuse qu'elle soit, m'inspire moins d'horreur. — Le regard brillant d'un éclat infernal, Almanzor appelle, et, suffoqué de rage, il donne l'ordre cruel. Le chef des noirs s'incline jusqu'à terre et fait serment de l'exéculer.
Déjà l'affreux autel est dressé pour le sacrifice ; déjà le peuple, qui vient, avide d'émotions, chercher à ces tristes spectacles la volupté des lainies et les jouissances de la terreur , le i)euple roule a l'enlour ses Ilots impatientés; déjà l'on attache au poteau les deux amants unis pour le trépas connue ils le furent poui' la souffrance, le seul couple qu'Ohéron ail trouvé pur.
Couple sublime d'âmes fondues en une seule , lidèle a son premier amour, et préférant la mort sur un bûciier au j)arjure sur le Irône !... Le cœur serré, les regards humides, chacun, dans la foule,, les considère avec attendrissement, non sans craindre pourtant (ju'un événement quelconque ne suspende , par hasard, la tragédie avant la fin.
La manière dont ils sont garrottés leur enlève , il est vrai , même la consolation de se voir ; mais , en dépit des souffrances qu'ils endurent et du supplice qui les attend , une joie triomphante les exalte tous deux : ils savent que leur mutuel amour les a seul conduits la. Le trépas qui couronne leur constance d'un éternel laurier est le choix de leurs cœurs : ils pouvaient l'éviter !
Cependant on voit douze noirs, des torches a la main, s'avancer deux par deux ; ils se rangent à l'entour du bûcher, prêts îi consonuner le sacrifice sur un seul geste de l'aga. Le signal est donné : ils mettent le feu. Soudain la foudre éclate, la terre tremble, les fiammes s'éteignent, la corde qui liait les deux victimes tombe a demi consumée, et le paladin voit le coi' d'ivoire flotter sur son épaule.
Dans le même instant , on aperçoit de loin deux troupes qui s'approchent: elles marchent séparénient, mais animées d'uue égale impatience; Almansaris est a la tête de l'une. Almanzor commande Taulre, venant, olle, pour
délivrer Hassan et, le second, Zoradine,. — Halte! —
crient-lis avec force Puis un chevalier, couvert d'une
armure noire, se fait jour, l'épée nue, a travers la foule qui s'épouvante.
Mais, a peine, tressaillant de joie, Huon reconnaît-il le gage de sa réconciliation avec le roi des sylphes, qu'il le porte a sa bouche et sonne l'air le plus séduisant qu'on ait jamais sonné. Son noble cœur dédaigne la mort de cette vile multitude. — Dansez, dit-il , dansez jusqu'à perte d'haleine ; c'est la seule vengeance qu'Huon veuille tirer de vous,
Et , dès que le cor a retenti , le magique vertige s'empare d'abord du peuple qui se trouve près du bûcher, engeance misérable, a moitié nue, déguenillée, jaune et livide ; ils tournent subitement en rond comme un branle de fous; puis l'aga, snivi de tous ses nègres, se met de la partie, et quiconque a des pieds , a la cour, au harem , dans la ville, imite son exemple, depuis le sultan jusqiies aux porteurs d'eau.
Le schah prend, malgré lui, le bras d'Almansaris ; la princesse s'en défend : mais a quoi servent l'humeur de l'un, la résistance de l'autre? Le tourbillon arrive, les entraîne, et les voilîi qui se ronlent au milieu des valseurs. En peu de minutes, Tunis tout entier est en mouvement; il n'est personne ([u\ puisse rester en place; ni goutte, ni gravelle, ni sciatique, ni même l'agonie ne peuvent mettre h l'abri de cette furie comique.
Gi.
Durant la bacchanale, les deux amants, sans rien voir autotir d'eux, restent longtemps embrassés dans un muet ravissement. Leur âme peut a peine contenir tant de félicité. Le rêve pénible des épreuves s'est évanoui pour eux : il n'en subsiste plus que ce qui rehausse leur bonheur. La faute est expiée ; le destin ne leur est plus contraire; puisqu'il les a de nouveau réunis, rien désormais ne peut les séparer.
Le chevalier noir, qui n'a pas quitté S(m destrier et qui n'est autre que le brave Scliéiasmiu, prend une part profonde a celte scène de bonheur. C'est lui qui tout a l'heure fendait, comme la tempête, les flots du peuple, pour arracher son maître et sa compagne h ces lâches Mauresques, ou , s'il n'eut réussi , pour terminer une vie qu'il n'aurait pu sans eux supporter plus longtemps.
11 saute a bas de son cheval , et se fraye un passage à travers les danseurs. Fatmé le suit. Ils aident les amants a descendre de leur trône ; ils les reçoivent en triomphe. C(unbien leur joie fut grande ! Mais elle s'accrut encore (juaud ils virent^ dans les airs, les cygnes et le char si bieu connus planer, s'abaisser loujouis, puis s'arrêter devant eux.
Ils s'empressent d'y monter Laissons les Maures
danser tant (ju'Obéron voudra!.... Schérasmin ne peut s'emprcher toutefois de trouver, qu'en fait d'amusement, mieu\ vaudrai! pour eux lamer sur les galères Plus
CHAM" DOnZIEME. 2«T
rapide quo la pensée, plus doux que le sonnneil, le pimelon , dans son vol aérien , les emporte sans secousses pardessus les mers, les îles, les conlinenls, (andis qu'auloiir d'eux se balaucenl, comme aulanl d'évenlails, de légères nues d'ariieni,
Di-ja, sur la eime des monts, U) crépuscule se voile dune vapeur incertaine ; dt\ja les amants voient a leurs pieds la lune qui se mire dans plus d'im lac, et le silence envahit peu a peu le vaste empire des airs. En repliant leurs ailes, les cygnes s'abattent lentement jusques a terre, lorsque tout a coup, comme formé de la pourpre du soir, un cliâleau rayonnant s'offre aux regards des voyageurs.
Dans un parc enchanté, au milieu des rosiers qui croissent hauts cl touffus, s'élève le palais dont l'éclat merveilleux iuoude de sa lumière tous les bois, tous les lieux dalentour. — N'est-ce pas ici...., — nuu'mure lluon en
frissonnant Mais, avant qu'il ait achevé, une porte
d'or s'ouvre subitement, et vingt jeunes lillcs en sortent deux par deux.
Riantes comme le printemps , les joues colon'-es d'une fleur éternelle, eu parures éclatantes de blancheur, elles viennent au-devant de ces enfants de la terre que chérit Obéron ; elles viennent en dansant; elles chantent les louanges de la fidélité. — Viens, — disent -elles, et des cymbales d'or se mêlent a leurs voix mélodieuses, se mêlent
a leurs pas cadencés, — viens, couple conslani ; rerois la belle couionne que tu sns conquérir.
Les amants enivrés, ravis dans les félicités d'un autre monde, glissent à travers le double rang des nymphes , tandis que le génie lui-même , éblouissant comme l'astre qui se lève dans sa parure de ûancé, appaïaît devant eux. Le roi des sylphes n'est plus l'enfant qu'ils virent naguères sous nu aimable déguisement : c'est un jeune homme brillant d'une beauté, d'une fraîcheur éternelles; il porte au doigt l'anneau magique.
Près de lui se tient, parée de roses, Tita nia . qui rayonne, ainsi que la lune, d'un éclat plus timide et plus doux. Chacun porte a sa main une guirlande de myrtes. — Reçois, disenl-ils d'un air , d'un Ion pleins de tendre affection; reçois, couple fldèle, pour prix de ta victoire , la couronne si bien méritée que t'offrent tes amis. Jamais, tant que vous conserverez ce gage de notre faveur, la félicité du cœur ne vous abandonnera.
A peine les derniers mots sont-ils tombés des lèvres d'Obéron qu'on voit s'abaisser un nuage, et, de ce nuage, descendre au son des harpes trois sylphides, le sein orné de lis. La troisième porte dans ses bras un enfant d'une beauté merveilleuse qu'a genoux elle remet à la reine, ïitania se penche vers lui , l'embrasse et le remet a sa mère.
Puis , au milieu des hymnes d'allégresse que chantent
les nymplies , en répandant devant eux des roses sur leur chemin, les fortunés époux entrent, par les portes d'or, dans le gracieux palais d'Obéron. Ce qu'ils virent, ce qu'ils entendirent dans ce séjour enchanté , leur bouche ne le raconta jamais ; seulement , lorsqu'ils se ressouvenaient, ils regardaient le ciel, et des larmes de bonheur trahissaient l'objet de leurs pensées.
Ce rôve délicieux s'éteignit au sein du sommeil. Quand le jour vint, ils se trouvèrent, comme renaissant a la vie, couchés sur un banc de mousse , dans les bras l'un de l'autre. Près de la , quatre chevaux magniflques , richement enharnachés , piaffaient a l'ombre de quelques arbres , et , sur la terre tout a l'entour , des armes , des habits, des parures, étaient réunis dans un somptueux mélange.
Sire Himn, qui ne se contient pas de joie, réveille son écuyer; Amanda cherche son fils endormi sur le sein de Fatmé. Ils promènent leurs regards autour d'eux : quel est leur étonnement ! — Seigneur, dit Schérasmin ravi , dans quel pays croyez-vous être?.... Venez, prenez ma place, regardez au couchant, et dites, que voyez-vous?
Le chevalier regarde et doute de ses yeux. Lui qui eut tant d'aventures, qui fut témoin de tant de prodiges, tout habitué qu'il y puisse être, a peine croit-il à ce qu'il voit. C'est la Seine dont l'eau coule a ses pieds ; c'est Paris qui s'étend devant lui. 11 se frotte les paupières , il se frappe le front et recommence a examiner. — Est-il possible ,
s'éciie-l-il a la (in, que j'aie alteiut déjà le terme de mes voyages ?
H n'est pas revenu de sa surprise qu'un nouveau spectacle s'offre encore a sa vue. Tout semble en mouvemoiit autour du château ; on entend la trompette , des chevaliers galopent en troupe vers l'enceinte des joutes, et les barrières en sont ouvertes. — Mon bonheur, dit lluon, passe toujours mon espérance : si rien ne m'abuse , un tournoi se prépare ; va, et sache ce qu'il en est.
Schérasmin obéit. Dans ces entrefaites, Fatrtié s'occupe d'habiller Amanda, car tout ce qu'il faut pour la montrer dans cette cour inconnue avec l'éclat qui convient a son rang et a sa beauté, se trouve en profusion parmi les objets entassés à leurs pieds. Le paladin de son côté, prodiguant maints baisers a leur fils , le berce avec tendresse sur les genoux paternels.
Il éprouve un plaisir secret a voir que ces parures, que celte pompe étrangère ne saurait ni rehausser, ni diminuer les charmes de la jeune femme. Qu'une rose ombrage son sein ou qu'un bouquet de pierreries épande a l'entour d'elle son lustre élincelant , toujours belle par elle-même et respirant lamour , elle semble n'emprunter aucun attrait a ces dernières, n'en manquer d'aucun avec la simple (leur.
L'écuycr est de retour: il annonce que les joules sont ouvertes depuis trois jours déjà. — Charles, dit-il , que
sa ('(»Irro domino oiicoio , a fait pu))lioi' un loiirnoi dans loiil le ro^aimic, ot devinez quelle récompense le vain-
(jnonr doit recevoir aujourd'hui? Rien moins , sei-
iinenr que le (ief d'Iluon ; car, en vérilé, si l'empereur sallend li quelque chose, ce nesl pas a votre filorienx retour de Babylone.
Vile, mes armes ! —s'écrie le ])aladin hansporlé de joie. — Il n'est pas de nouvelle (jui put m'a>^ré<'r davanlai;e. Ce que la naissance m'avait donné, je le jiaiiuerai par uia valeur. Si je ne sais pas le méiiler, eh hieu ! que l'empereur Taccorde a qui s'en trouve diiine ! — Il dit et voit Uézia l'approuver en silence par un tendre sourire.
Les battements de son sein lui promettent la victoire
En peu d'instants, son héros est devant elle lichement armé de tontes pièces.
Dames et fiuerriers sautent promptement en selle; ils chevauchent vers la ville. Partout les passants, émerveillés de leur magnificence, s'arrêtent pour les regarder, et qui n'a rien a faire court après eux. JMessire lluon arrive bientôt avec Amanda près des barrières du tournoi ; il prend congé d'elle , la confie a la garde de Schérasmiii , baisse ensuite sa visière et s'élance dans la lice.
Dès qu'il se montre , un cri d'admiration retentit de tous côtés, tant il surpasse en force, en grâces, eu adresse, les plus fameux de ceux (pii jusqu'alors ont pris part îi la joute. Vers l'autre extrémité de la carrière se tient, monté sur un superbe destrier et cpiehiuc pou jaloux de cet
accueil, \o chevalier qui , durant les trois jours, a sans cesse remporté l'avantage. Charlemagne , entouré de ses princes, est au balcon de son château.
Suivant l'usage, Huon s'incline devant l'empereur, salue ensuite les dames et les juges du camp , il fait caracoler son vigoureux coursier tout autour de l'arène, puis il annonce au vainqueur qu'il vient lui disputer le prix. La règle voudrait qu'il fît d'abord connaître et son rang et son nom ; mais le serment qu'il est un Franc et la richesse de son armure le dispensent de cette formalité.
On lui présente un faisceau de lances : il les pèse, choisit la plus lourde, la brandit avec facilité , et , plein de confiance, se met en place. Comme Amanda sent battre son cœur ! Quelles ferventes prières elle adresse à Obéron , a tous les anges , lorsque le son éclatant des trompettes permet aux champions impatients de prendre enfin leur course,
Le chevalier qui précédemment a fait mordre la poussière a tous ses rivaux, bout de colère en se voyant obligé d'exposer sa fortune et sa gloire dans un nouveau combat. Il était fils de Daulin de Mayence , et d'habitude ne regardait guère a courir une lance plutôt qu'un lièvre. Tel que la foudre qui s'échappe des nuages, il fond avec fureur sur son adversaire.
Sans être ébranlé, iluon l'alleinl a la poitrine, elle renverse contre les barrières avec tant de rudesse que le
Mayençais en a les reins brisés. L'envie lui passe de reconnnencer : quatre écuyers l'emporlon! évanoui de la lice. De joyeux cris de triomphe s'élèvent jusqu'aux nues; le paladin est resté seul et victorieux.
Il attend un instant pour voir si quelque autre voudra se mesurer avec lui; et, comme personne ne vient, il galope vers Amanda , qui paraît une déesse, sur sa belle haquenée. Il la conduit an cliâteau. Quand ils sont arrivés , il l'aide courtoisement a descendre de cheval, et, s'avançant au milieu des vivats, il lui prête sa main pour franchir les hauts degrés de marbre.
Amanda est enveloppée , comme d'un nuage argenté , par un voile qu'aucun regard ne peut percer. Une multitude innombrable, impatiente de savoir l'issue de 1 aventure, se presse sur ses pas. On ouvre une vaste salle : le vieux Charles y siège sur un trône , revêtu des insignes de son rang impérial, et tout environné de son conseil de princes.
Huon ùte son casque : avec ses longs cheveux, il semble le dieu du jour. Il entre , et chacun frémit en le reconnaissant. L'empereur croit voir le fantôme du chevalier; mais, tenant Amanda par la main, le noble fils de Sévin s'approche respectueusement du trône, et dit: — Seigneur, me voici de retour après avoir accompli mon serment.
Avec le secours de Dieu , j'ai satisfait aux conditions
■m OBERON.
que tu m'avais iiuposccs. Regarde: voici dans celte cassette la l)ail)C cl les douls du calife , pour lesquelles, sur
ton ordre, seigneur, jai risqué mon corps et ma vie
Vois enfin celle licllc , l'iiérilière de son trône et ma femme bien-aimée. — Le voile qui cachait le visntie d'Amanda tomlie a ces mois, et soudain une clarté nouvelle emplit la salle entière.
La foule reste étonnée : on dirait un ange leur apparaissant dans son céleste éclat , qu'il tempère néamnoins afin de ne pas les foudroyer. Telle est llézia, gracieuse en même temps (ju'imposanle, avec sa fraîche guirlande de myrtes e( son vêlement tissu d'aigent. Invisible a Ions, la reine des fées est auprès de son amie a (pii tous les cœurs appartiennent Jjientôt.
L'empereur descend du trône ; il est heureux, prononcet-il, de la voir a sa cour. Les princes s'empressent autour d'IIuon; ils embiassent en frères le noble jeune homme qui mena si glorieusement à fin une pareille entreprise. Le ressentiment expire dans le cœur du vieux Charles; il secoue affectueusement la main du héros, et lui dit : — Puisse jamais ne manquer a l'empire un prince qui l'égale en vertus ;