‹ ObéronChapitre 8 sur 20 · SI · texte numérisé non relu

SI

Ils continuciil ainsi leur coiiisc cliovalorcsquo, licii iic

leur coùlaiil |i(»iir arriver cnliii au hiil si désiré Déjà

lo cliar (lu soleil atlciul les liniilcs du ciel, lorsque, tout d'un coup, ils voieut , daus la vallée spacieuse, resplendir au loin, sous les feux du soir, la reine des cilés, avec sa couronne de lours sans uondjio , el le Ti'J,iv. par delît , an rapide et laiiie courani , seiiluir. en (raveisani un Irais païadis de verdure élernelle.

Un singulier mélange de lerreiu' e( de ravissen\ent , de secrets pressen liment s cl de craintes inconnues, oppresse le cœur du chevalier. Devant lui s'ouvre le théâtre où sa propre parole, sa bravoure héiédilaire ramènent, bien plus encore que les ordres de Chai les , pour accomplir une enlrei)rise dont la mort , une pr(»m|»te nn>rt, semble être a peu près la seule issue possible. Certes, le danger avait toujoms existé, mais jamais il n'avait paru si grand avant d'être si {iroche.

La résidence des émirs, avec ses coupoles d'or, lui aj)paraît . dans sa pompe superbe et redoutable, connue une citadelle des Dieux. Il la contemple; il voit ce trône <pii fait trembler l'Asie et se dit en lui-même : — lit, toi, que viens-tu donc tenter ici?... Il tressaille. Bientôt, pourtant, la foi qui l'a conduit si loin raffermit son courage et tout bas une voix semble lui mnrmui-er que, dans ces mius, il reverra celle (piil aime.

Kn marche. Schérasmin , secrie-t-il. Tontes voiles

7i OBKKüN.

«Icliois ! Tu vois l(» loime »le mos loiiiis voyages. Il l'an! t'iie à Bagdad avant qu'il fasse nuit. — Leur trol s'accélère au point que cavaliers et montures en sont tout lialelaiits. Le compatissant écuyer verse de la coupe d'Obéron (piehpies gorgées de vin sur la langue de sa bete. — Tiens , dit-il , bois, mon fidèle et brave compagnon. Ce breuvage ne tarira jamais i)our les pareils.

Il avait raison. A peine la langue <ln mule! , altérée comme une pierre ardente, a-t-elle sucé au contact de l'or une douce rosée, qu'un torrent de feu, se répandant par les veines et les membres, leur imprime un viviliant élan. Rafraîchie , aniniée par une force nouvelle , la bête vole ainsi qu'un lévrier, et son maître est 'd\œ elle emporté flans sa course, \vant la fin du jour, ils sont dans Habylone.

A la brune, ils erraient encore dans les rues , comme des élrangers dont le hasard est le seul guide, lorsque, d'avenlure, une petite vieille, le l)àton à la main, les cheveux gris et les joues ridées, vint ;i se trouvoi' sur leur passage. — lié! la mère, l'apostropha Schérasmin, veuillez nous indi(pier un caravansérail.

"^'La vieille, s'înclinant sur ses béquilles, soulève sa léle vacillante pour regarder les voyageurs. — Seigneur étranger, dit-elle ensuite, il y a loin d'ici au caiavansélail le plus voisin. Mais, si vous êtes fatigués cl si ]wn vous suffit, venez dans ma cabane. Vous y trouverez, bien ;i voire ser\ice. du lait et du iiaiii . de la |)aille

CHAM ouaiuii;mi;. 7j

IV;iiche [loiir vtiiis coiiclicr cl de lioiiiic IkmIx' pour vos ili('v;iii\. \oiis \()iis loposcioz et \oiis itoiinoz (Iniuiiii ;illi'i' jiliis loin.

Kii In i'oimnriiml dOffies aussi lios[til;ilièi'es , linon la suit. Aucun jiîto ne lui semble mauvais Ta où veillent , les portes ouvertes , la bienveillance et la sincérité. La nouvelle Baucis s'empresse d'arranger la paille; elle jede par-dessus du serpolet et des fleurs d'orani^er, produits de son petit jardin ; elle apporte du lait écumeu\ et gras, y joint des peclies savoureuses , des figues qu'ellemême vient de cueillir à l'arbre, et se lamente de ce (|ue les .imandes lui aient nuuKiué celte année.

il semble au prince que de sa vie il na soupe avec autaut de plaisir. La vieille supplée a ce (jui mancpie au repas par son babil tout familier. — Ces messieurs, ditelle, arrivent précisément pour une grande fête. — Comment cela? — Vous l'ignorez? C'est pourtant la seule chose dont a cette heure il soit question dans tout Bagdad : on marie demain la flUe de notre maître.

La fille du sultan? Et a qui? — Le futur est un des neveux du calife , le prince des Druses , l)eau , riche et n'ayant pas, dit-on. son égal aux échecs, un seigneur, en un mol, que (ont le monde trouve parfaitement digne de la belle Ilézia VA, pourtant, disons-le en toute confidence, il n'est pas de monstre , de dragon , qu'elle ne lui préférât.

7« ÜBÜKON.

(Icla nie semble meiveilloiix . remarque le paladin. Vous ne réussirez pas h nous le faire accroire. — Faut-il le répéter? Oui , la princesse , plutôt que de s'unir a lui .

se donnerait a nn dragon. Vous entendez Je sais de

longue main le comment et le quand de l'affaire ; mais

j'ai promis anssi de tenir honche close Voyons, ce-

peudant ; donnez-moi votre main et vous saurez tout.

Peut-être vons étonnerez-vous «ju'une fcnune de ma sorte parvienne a connaître des choses qui restent ignorées de tout le monde et même des princes du sang de la famille? Eh! bien, sachez-le, ma fille est la nourrice de la belle Rézia. Elle a (ont crédit auprès de la princesse, bien que, depuis le temps on Fatmé lui donnait son lait, seize années se soient écoulées déjii. Vous savez a présent où j'apprends parfois mainte et mainte nouvelle.

Depuis quelqnes années, on le sait, le calife, tout lier de sa fille, la fait assez souvent, dans les fêtes qu'il donne, prendre place a sa table, où nombre de beaux hommes s'offrent aux yeux de la princesse. C'est chose éualement connue, en i)rovince comme îi la ville, que, parmi tant de seigneurs, aucun n'a jusqu'ici trouvé grâce devant elle. Toujours elle a paru les regaidcr avec plus de mépris encore que de crainte virginale.

On croyait pomlant qu'elle endurait, de préférence à Ions les auties, la vue de HabeKan. celui que le sultan s'est choisi pour gendre. Ce n'est pas que son en'ur battît plus

CHANT QÜATRiEME. 77

foi I (|ii;ui(l il nriivait t»u iiuiiikI il parlail. Non. l'allé iio metlail aucuno affcclalion a l'ôviter : lolle élait, h vrai (lire, la soiilo faveur qii'il eût ohlennc d'elle. Mais Rézia n'élait éprise de personne, et l'amour, disait-on, viendrait après la noce.

Depuis (jnolqucs semaines, l'affaire a néanmoins rhangé de face. La (ille du calife peut a peine souffrir le pauvre prince en sa présence. Tout son cœur se révolle quand on lui parle demariaj^e. Ehl bien, chose incroyable, un rêve, un simple rêve en est la cause unique. — Un rêve! s'écrie Huon avec feu. — Lu rêve ! dit Schérasmin. Ouelle bizarre aventure I

Dans sou rêve, continue la vieille, elle se trouvait, sous la forme d'une biche, dans quelque lieu sauvaiie où Babekan la pourchassait. Harcelée par vingt chiens h la fois, elle courait en transe mortelle sur le penchant d'une montagne, ef déjà n'espérait plus lui échapper. Alors un nain, merveilleusement beau, vient en toute vitesse audevant d'elle sur un phaéton traîné par des lionceaux.

ÏjO nain a dans sa petite main une tige de lis en fleur, et près de lui se ti(Mit assis, beau comme les anges, un jeune étranger en costume do chevalier. Son œil bleu, ses longs cheveux blonds disent assez que l'Asie n'est pas son pays natal. Mais, quelle que soit son origine, n'importe, dès le premier regard le pauvre cœur de la princesse se trouve pris.

78 OPEUÜN.

Le ("liai- s"aricU3, le nain la touche de son lis, el, ciac, voila la peau de biche qui tombe. Sni la piière de son sauveur, la belle Rézia monte dans le phaéton, et, bien que la pudeur et l'amour se combattent dans son sein, elle prend en rougissant sa place entre le nain et Tliomme auquel sou co'ur s'est donné déjà. Le char gravit rapidement

la montagne; mais il vient à lieurter une pierre et la

[»lincesse se réveilla.

Le rêve s'en était allé , nuus il n'emporta pas avec lui Limage du jeune homme aux longs cheveux blonds. La nuit, le jour, sans cesse elle planait, source des plus doux tourments, devant notre belle maîtresse, et, depuis ce moment , le prince des Druses lui devint insupportable: elle ne pouvait sans colère ni le voir ni l'enlendre. On s'est donné tout le mal possible pour découvrir la cause de cette étrange conduite. Peine inutile ! Toujours discrète, inc'branlable, elle n"a rien dit.

Sa nouirice seule, ma lille, parconsé(juen(, a su trouver, a la lin, les moyens d'arracher a son cœur le secret bizarre qui la longe. Vous savez si de bonnes raisons peuvent guérir un mal dans lequel on se conq)laît au fond; en effet, la pauvre jeune (lUe, loul en s'irrita ut contre ellemême, voulait que sans cesse Latmé tialtàl son caprice. ai.

Le jour si redouté s'approchait cependant. Mabekan ne négligeait rien pour se relever dans l'eslime de sa dédain gueuse liancée, mais sans y réussir. Rézia, on le sait, a

CHAM OIATKIK.MK. 7»

(lii('l(|ii(' |M'ii(li;iiil pour les I)iitV('s, cl jtis(|ii nlois Ic iniiicc lu' s'i'tail sign;il('' |i;ir ;niciin oxploil. — Voyons, s(î dil-il ;i Ini-inrmc, si nous forcions l;i helle ;i nradniiicr.

I)c[)nis (|ucl([iic temps, nno bèlc ('MioinK' ic'pand la (circni- pai' loulc la contrée. ïiWo so jcite en plein jonr dans les i)omjiados c( les villages, cj-oriieant lioninies et bestiaux avec impunité. On dit qu'elle a les ailes d'un drauon, les serres d'un griffon, les défensi^s d'un liéiisson, la taille d'un éléphant, et (pi'a son souffle une tempête se décliaine au loin sur lu campagne.

De mémoire dhcmmie on n'a vu un monsiie pareil. Aussi a-l-on mis sa tète a haut prix. Mais, comme chacun estime la sienne plus cher encore, personne jusqu'ici n'avait eu la fantaisie de gagner cette prime. Babekan seul crut que l'entreprise en vaudrait la peine s'il parvenait, j)ar une action d'éclat, a vaincri" Torgnc^il de la princesse. Iji con- S(''(pience. il se rendit eniirande pom|)e auprès du sultan. |tour lui demander la permission decondtatlre le lion.

Le calife ne l'accorda qu'a regret. Alors, ce niatin même, avant le joiu', le prince, monté sur son meilleni coursier, est sorti de la ville. On ne sait rien de ce qui s'est passé depuis, sinon (pie lîahekan est heureusement revenu sur un ciicval étranger, sans faire, du reste, ni bruit ni montre el sans rapporter la moindre griffe de la bête. Arrivé chez lui. il s'est, dit-on, aussitôt couché, puis il a inis du bézoaid.

80 OHKKOiN.

Les préparatifs de la noie se Ibiil, d'ailleurs, avec une maiinilicencc inouie. Elle aura lieu demain sans faute et, la nuit prochaine, Rézia se verra dans les bras détestés du prince Babekan. — Avant qu'il en puisse être ainsi, interrompit vivement Iluon, la grande roue de la création devra s'arrêter. Le nain et le chevalier, croyez-moi, seront aussi <le la fêle.

La vieille i)araît surprise. liUe considère de plus près ce qu'elle n'a pas d'abord observé avec grande attention , l'œil bleu de l'él ranger, sa blonde et longue chevelure , son armure de chevalier; elle remarque enc(ue qu'il ne parle pas arabe couramment ; puis, jamais un honmie aussi beau n'a fraj»pé ses regards. Tant de coïncidences, rapprochées des paroles qui viennent d'échapper a Huon, lui donnent matière a léllexion.

|)'où vient-il? Et dans quelle intention? Quel est-il? — Vingt questions qui vont à ce même but étaient déjà sur le bout de sa langue, mais l'air sérieux du paladin les étouffe au passage. 11 fait comme s'il avait besoiu de repos et s'étend tout du long sur la paille. La commère lui souhaite de douv rêves, s'en va clopinant et ferme la porte derrière elle. Mais cette porte, a moitié vermoulue, avait des fentes, et la cuiiosité démangeait la bonne femme.

öS.

hllle revient eu tapinois sur ses pas, a[)pli(piedu mieux qu'elle peut son oreille aux aguets près d'une fente, et, la bouche ouverte, écoute en retenant son haleine. Lesétran-

CHANT QUATKlKMt; 81

jijeis parlaient tout haul et, coniino on pouvait <mi jniter, avec chaleur. Elle entendait chaque mot : malheureusement ces mots n'avaient pas de sons pour une vieille femme de Bahylone. Dans son sni)plioe , néanmoins , elle eut parfois la consolation de distinguer très-clairement le nom de Rézla.

Comme la trame de mon sort so dévide mervoillcuscmont! s'écrio Ilnon. Qu'Obéron disait vrai ! Le peuple de la terre est failli«-; il ignore l'avenir. Charles se croit certain de m'avoir fait casser le cou. En me donnant ses ordres, quoi était son but? Ma porte, évidemment; et, malgré tout, il n'a fait qu'exécuter en aveugle les volontés du destin. L'aimable nain est venu ; il a secoué son lis et m'a conduit en révc a la source même de mon bonheur.

Oui, reprend l'écuyer, et votre cœur se donne précisément à la fille du sultan, a l'infante choisie par Charlcmague pour vous être fiancée. Comme tout s'arrange bien ! Puis, tandis que vous prenez feu pour elle, la jeune fille s'amourache de vous, et, cela, toujours en songe ! On en croirait a peine ses yeu\. — Pourtant, dit Iluon, la vieille ne l'a pas inventé. Le destin seul a formé ce nœud.

Il s'agit maintenant de le débrouiller. La se trouve la difficulté. — Je no m'en tourmenterais guère, ré[)lique Schérasmin. Puis-je, seigneur, exprimer hardiment mon htimble avis? .l'irais vite en besogne et, ma foi ! je trancherais lo uonid en deux : jo laisserais au damoiseau

8ä ÜBERÜN.

du cùlé )i;iii(li(" lo sifllct lil)io, iiii calife ses dénis, el je men tiendrais a nia Uulcimène.

Songez-y i)ien vons-mônie. Commencci en sa i)résence la cérémonie par une tele coupée, exiger ensuite du vieux sire quatre dents molaires, nne poignée de sa barbe, et, de plus, embrasser au nez du calife son unique enfant, par Dieu ! ce n'est pas la savoir son monde ! Le destin, îi coiq) sûr, ne peut vouloir que nous manquions aussi grossièrement le but.

Par bonheur, Obéron a pourvu au plus important. Que voulons-nous, en déllnitive? Soufller la demoiselle a son lièvre de llancé. Eh ! bien, dès que la vieille l'aura inslruile de l'arrivée des cheveux blonds, la belle Rézia elle-même nous y aidera, c'est chose très-certaine. En attendant, mon affaire , à moi, est de tenir, non loin des jardins du sérail, deux chevaux frais pour assurer la fuite.

Maître Schérasmin, répond le chevalier, vous oubliez, me semble, que parole est donnée a Charles d'exécuter mot à mot ce qu'il a prescrit. Pas un iota ne doit y manquer, mon ami. 11 en arrivera ce qu'il pourra. Me siedil donc de rien prévoir ainsi d'avance? — En cas de besoin, répli<jue Schérasmin, il faudra bien au bout du compte que le nain nous tire de l'eau.

Au milieu de ces entretiens, le vieil écuyer sassou[>it insensiblement. Mais le doux sonmieil est banni toute la nuit des yeux d'Iluon. Semblable a l'esquif abantlonné sur

CHANT QUATRIKMK. H^

les (lois, son cnnir esl I)alloü('', dans nno iiKiuiMe anilalioii, à travers mille vagues prcssenlimonls, mille pensées vacillantes. Etre si près du pori, si près e( ponrlanl si loin ! Vu inslani l'en si'|>are. mais il seniMe rèhMnilé !

Toi aussi le sommeil le fuit , ô Rézia ! Tu le vois eutourée d'écueils, et pour les fuir, nul sentier praticable ne s'offre a tes regards. Odieuse el terrible lapjjaraîl la pourpre solennelle dont le ciel se colore ; odieux le jour qui va l'appeler aux autels de l'hymen... Longtemps elle se roule en soupirant sur le mol édredon , jusqu'à ce qu'enfin . étourdie par le tumulte intérieur de ses pensées, sa tôle retombe sur son sein.

Elle s'assoupit . et , pour soutenir son courage , Obéron ourdit une vision nouvelle. Rézia se croit assise , aux lueurs de la lune , dans les jardins du harem , sous un bosquet où elle s'abandonne h des rêveries amoureuses. Un doux tourment , un inquiet et tendre désir soulève son sein ; sou œil nage dans les pleurs, car elle pense, hélas ! sans espoir, à son jeune chevalier.

Dans son agitation , elle se lève ; elle court à pas précipités, interrogeant du regard les parteries et les charmilles ; elle visite, hors d'haleine, tous les bosquets loules les grottes; ses yeux égarés, pleins de larmes,

CHANT CINOUIKME. 85

scml)lent redemander a cliaquo oltjol loiii' image adortV', Parfois, des furiino ombre vaeillo , qu'un peuplier murmure . elle resic imnmhile a suelter.

Ijilin , tlans un endroit où la lune perce, brillanle, a travers la nuit des massifs , elle croit... ô délices ! si quelque fausse lueur ne fascine pas ses yeux trop faciles ;i Ironiper... elle croit voir ce quelle cherche ; elle le voit, elle en est vue. Un regard de feu rencontre son regard ; elle court a lui , puis elle s'arrelc , connne hésitant , dans sa craintive extase , entre Tamour et la pudeur.

Les bras ouverts, il vole an devant d'elle ; alors elle veut fuir et ne jient se mouvoir. C'est a grand'peine qu'elle parvi(>nt encore a se cacher derrière un arbre... Puis, au milieu de son aimable transe, le rêve cesse... Oh ! c(mmie elle aimerait a pouvoir le rappeler. Elle s'irrite contre elle-même : elle maudit l'arbre fatal. En vain elle cherche le sommeil : son unique plaisir est de se reporter en pensée vers lui.

Le soleil avait parcouru le tiers de sa course, et chez Rézia il faisait nuit eucore, tant, au réveil, elle s'était plu a continuer raiinable songe. Voyant qu'elle reste si longtemps sans donner aucun signe de vie, Palmé eiilie a la lin , s'approche de la couche dorée, tire les rideaux et trcnive avec surprise la dame les yeux ouverts , dans une humeur cliarinante.

8ß OIÎÉRON.

Je l'ai revu , ô Falmé ! Félicilo-nioi , s'écrie lU'/ia , je l'ai revu. — Serail-ii vrai? reprend la nourrioe . dont les regards curieux sem])lenl chercher le hel oiseau. Sa maîtresse rit : — Ah I que ton espril est lourd ! Cela se comprend , pourlaiil. .le ne lai vu (|uen soufie , a la vérité; mais assuréuient il doit se trouver |)rès d'ici.

J'eu al le pressentiment, il n'est pas loin , et , si lu m'aimes, ne cherche pas ;i me détromper. — Alors je me lais.— Pourfiuoi? Mon espérance est-elle si téméraire? parle, quelle raison aurais-je d'y renoncer? — La nourrice soupire et liarde encore le silence. — Rien n'est audessus du pouvoir de l'amour. Le dom|>teur de lions , le î^énie qui me protéj^e, n'est-ce pas TAmour lui-même? H nu^ sauvera , Lien que je ne ])uisse dire |)ar quels moyens.

Tu le tais? tu soupires? oh ! Lonne Fatmé, jen(^ comprends que trop ce (jne me dissimule! ton silence. Ma flamme te paraît sans espoir. Hélas ! moi-même, si j'espère , c'est a défaut de consolation meilleure. L'heure approche ; j'entends le hruil de mes chaînes, et ma perte est certaine. Un miracle seul , ô Fatmé , peut me sauver, \\n miiacle , et. sMl ne se fait [)as... (jue ceci me vienne en aide.

A ces mots, le regard en feu , elle lire un poignard de son sein. — Vois-tu? ceci me donne force et couraiie : arm«''e de la sorte . j'es]t<'r(> Ion! du destin. — La nour-

CHANT ciN^i ii;mi-:. st

lifo roloiulit' siii' son sic'-uc ; elle osl iiiissi pâle (in'iiii cndavio el li('inl)l(> coiuinc iiii loscaii. — Ik'las ! si c'est la (oui, (lue iJioii nous ]»n'iHio on iiiàcc , — séciict-ollc ; puis elle füuil on lanuos el se tord les bias. La jeune lille lui tonne la houolie avec sa main. — Silence, conlicns-loi . dil-clle, on cachanl le polgnaid dans son soin. — Tn lésais, sur la surface du globe , rien ne m'est plus odieux que ce prince des Druses. IMnlol ([ue d'être a lui , je livrerais mon corps aux morsures d'un serpent venimeux. Si le bien-aimé ne vient pas lui arracher sa proie , ma seule ressource , dis, ne sera-ce pas mon poignard?

Dans l'instant même on elle prononce les derniers mots, on entend frapper a la porte dérobée qui, de la clunnbre a couelier, ouvre sur celle de Fatnié. La nourrice sort et revient, après une courte absence , presque essoufflée de hâte en même temps que de joie. — Plus de souci ! plus do crainte ! Victoire ! princesse, victoiie ! le chevalier est onlin trouvé !

Dans imo robe do nuit qui, recouvrant a ])eino son beau coi]>s , flotte autour d'elle comme une brume légère, Rézia s'élance hors de ses draps ; elle se jette avec ravissement au cou de la nourrice : — Trouvé ! on? Où est-il ? () mon rêve , tu ne mentais donc pas ! — Fatnié , hors d'ollo-inême également, conserve tout au plus ass(^z de raison p(tur habiller rapidement la folle rêveuse, encore a moitié nue.

La vieille est introduite, afin de raconter elle-incnie son histoire. La reprenant dès l'origine , la bonne mère ne se fait pas faule des moindres détails : pas un trait , pas un mot n'est omis de ce qu'elle a pu saisir dans les discours ou sur la figure de son hôte. — C'est lui , s'écrie Fatnié. Nous tenons notre homme ; cela s'accorde on ne peut mieux.

On interroge la vieille de nouveau. Force lui est de répéter trois et quatre fois tout ce qu'il a fait , tout ce qu'il a dit ou n'a pas dit ; de le dépeindre encore trait pour trait , depuis la tele jusqu'aux talons ; de redire connue sa chevelure est blonde et longue , comme ses beaux yeux sont grands et bleus ; puis on la fuit sans cesse revenir sur quelque circonstance oubliée dans la hâte de son premier récit.

La commère , qui semble rajeunie de vingt ans , continue à bavarder ainsi , pendant que la belle liancée voit se former , sous les doigis de Fatmé , l'édifice de ses l)oucles. Dans ses noiis cheveux serpentent, en si)irales élégantes, des perles plus pures que des gouttes de rosée ; elle a le cou , les oreilles , la ceinture ornés de pierreries dont les yeux peuvent a peine supporter au soleil l'éclat étincelant.

Quand (ont est terminé , lorsque ses nymphes ont mis la dernière main a sa j>arure de fêle , a sa toilette de liancée, elle apparaît, la fille du roi, radieuse comme

liistro (lu jour, aiiuaMe comme un faon s'ébaKant suides roses. En s'airôlant sur clic, tous les yeux sont éMouis , cl pourlanl ce ne sont encore (|ue des yeux de jeune fille. Rézia seule scml le ignorer qu'en sa présence les étoiles mêmes sont éclipsées.

Le feu qui rayonne de ses yeux , l'impatience , le désir inquiet qui gonfle ses lèvres , qui colore ses joues d'un pourpre inusité , excitent l'étonnement de ses femmes. — Est-ce donc la , se disent-elles tout bas , la fiancée rebelle qui , hier encore , frémissait d'horreur a l'approche de ce jour?

Cependant, parés de leurs habits de fêle, les émirs, les visirs se rassemblent déjà dans la salle magnilicjue où la noce doit être célébrée. Le royal banquet est dressé ; les li'ompolles sonnent, et, sortant par la porte d'or de son palais sacré , le calife a la barbe grise s'avance au milieu d'esclaves de toute espèce. Derrière lui marche fièrement , grâce a son titre de fiancé , le prince des Druses, la joue quelque peu pâle encore.

Vis-a-vis s'ouvrent en même temps les portes d'ivoire qui conduisent au harem, et. plus belle (pie dans le paradis les houiis de Mahomet , la ûllc du sultan paraît a son tour. Lu voile, il est vrai, semblable a un nuage argentin, tempère en partie l'éldouissant éclat de sa figure angélique; pourtant , "a son entrée, une céleste lumière semble inonder soudain la salle tout entière.

Le roitaid siiJjpendu a laut de cliaimes , IJalioKaii sent son cœur se goiiiler , s'affaisser tour îi lour. 11 cherche "a lire dans les yeux de lu princesse ce qu'il brûle d'y voir ; mais il n'y rencontre qu'un regard froid comme la glace des Alpes. La vanité, pourtant , si prompte a s'abuser, le berce de la pensée que tant de pruderie est une feinte de Rézia. Oh ! pense-t-il , toute cette neige va se fondre dans la nuit.

On saura plus tard si son espoir était fondé. Mais ii présent , sans décrire comment , après les i)rières de l'iman , on se mit a table au bruit des cimbales et des clairons. Sa Majesté d'abord, puis a sa droite la fiancée, et le futur a sa gauche, comment ensuite cent cliosos se succédèrent qui s'expliquent d'elles-mêmes, revenons,

il en est temps, a messire Huon.

Brûlé d'impatience, torturé par mille appréhensions, il n'avait guère passé dans la paille une nuit plus tranquille qu'un malheureux balancé sur la hune an milieu de la lenqiète. Mais a peine l'aurore a-t-elle ouvert au jour ses portos d'or, qu'une odorante vapeur de pavots, de lis et de sureau , s'abat connue un nuage sur les yeux du chevalier.

Il dort encore, et déjîi le soleil a parcouiu la moitié de sa course. SclK'rasmin , sur ces entrefaites, est allé reconnaître la position du palais, et prendre ses mesui'es pour un enlèvenitMil. De son côté, la vieille s'occupe , "a sou

liiiinl»lo loyor, des opinvls du iliner, on iiioi^iiiinl un peu (lo ce que sou hôlc tarde tanl a s'éveiller.

A la fin clic se glisse vers la])()rlo, loriiue do nouveau a travers les fentes, et, par un hasard tout favorable h sa curiosllé, arrive juste a l'instant où les yeux d'Iluon s'enli'ouvrent an soleil. Jeune et frais comme le Printemps, alors qu'il se mêle a la ronde légère des Grâces et des ?s\mplies. le liéros soulève a moitié son corps,

cl devinez quel olijet vient tout d'aliord à frapper son

rciiard?

Un caflan , mais tel que les ]>lus grands de l'empire en i-evêteni seuls poiu' les fèlCh de la cour. Sa riche étoffe, semée de Heurs en or et brodée tout en perles, est étendue sur le dos dune chaise. Auprès se trouve un turban qui semble tissu de neige. L'émir resterait incomplet sans une ceinture incrustée de diamants, a laquelle pend un sabre si riche, que le paladin ne saurait, sans en être ébloui , fixer les yeux sur sa garde et sur son fourreau.

Hicn ne manque au costume, depuis les élégantes l)ottines en ciiii- doré jusqu'au bouton précieux qui seit "a rattacher les plumes d'autruche au beau turban. Le bon chevalier croit rêver encore. D'oîi peut lui venir une semblable parure? La vieille est stupéliée. — C'est de la soicellerie, dit-elle; sans cela n'en aurais-je pas su quclipie chose? — A couj) sûr, sécrie Lecnyer, le nain s'en est mêlé.

:>i üJUiUON.

Le clievnlier le pense aussi. — (le cosUiine, se dil-il, nie donnera passive an milieu des païens, e( j'arriverai de la sorte jusqu'il la salle du banijuct. — Aussilôl, eaflaUp ccinlure, luiban , il endosse tout. La vieille se démène à l'ajuster convenablement. — Conmient feronsnous pour le turban? Couper ees beaux cheveux blonds?

Olli non, pour rien au monde Altcndezl 11 entre;

il semble tout exprès creusé pour sa tête.

Iluon semble maintenant un vrai sultan; jusqu'à sa joue imberbe, lisse et blanche, l'illusion est de tous points complète. Mais la bonne femme, en l'examinant, trouve encore ça et la quehiue chose a langer dans sa mise. Alors Schérasmin souflle un mot a l'oreille de son maître, et le chevalier se dispose a partir. Il tend avec bienveillance une bourse d'or a son hôtesse ; puis, — adieu , lui crie-t-il ; au revoir.

Ne rien faire a demi est le propre des génies. Un palefroi richement harnaché attend devant la porte, et deux beaux enfants, vêtus en drap d'argent, tiennent les rênes d'or. Sire fluon saule en selle. Les pages marchent en avant, et, prenant un chemin détourné, le conduisent le long du (leuve, a travers des champs lleuris, jusqu'eii face du château.

Il a traversé la première coui'; dans la seconde il descend de cheval ; puis il entre dans la troisième. On le prend pour un convié de haut parage, et partout, abusés

CHANT CINQlUlvME. 93

))iir colle apparence, les fiardcs le laissent passer. Sa démarche est libre et fîcre. Il s'avance ainsi jusqu'à la porte (l'éhène; la, douze Mores, iirands coniine des f;;éanls. veillenl, le sabre nu, pour en écarler les profanes.

Dès qu'IIuon se montre, son allure superbe, son regard tout royal , font abaisser la pointe de leurs fers, qui s'inclinent aussitôt devant lui. Les deux battants volent tout grands ouverts, cl, quand ils se refeiment en criant derrière le héros, son noble cœur bat avec force. De la, une colonnade, où viennent aboutir des jardins, le conduit devant une anire porh; en bronze doré.

C'est une vaste anliclianii)re oîi , réunissant toutes les races et toutes les couleurs, se pressent en foule les successeurs de Konibabus, tristes esclaves, condamnés a languir dans la privation aux sources mêmes du plaisir. Dès qu'un homme, dans tout l'éclat de la dignité d'émir, se présente devant leurs yeux éteints, ils restent immobiles, les bras croisés sur la poitrine, osant îi peine lever sur ou même derrière lui des regards avilie par la servitude.

On entend (h'ja résonner dans la salle du festin les voix et les instruments, les land)ours , les titres, les cimbales... Le sultan laisse vaciller sa tele allourdie par les fumées du vin : la joie commenie a s'épancher plus libremenl. La princesse, pourtant, est loin de partager l'ardeur (pii brûle dans les legards de son futur époux, et, îandis (ju'ellea les siens fixés sur son assiette, sire Uuon entre; dans la salle avec une noble aisance.

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Il s';ii»])r()(li(' (le !ii (aide : Ions les )cn\ se lèveiU ;ivec élonneinciil sur l "élrniiiier ; Rézia pense ;i ses lèves et ne cesse pas de regarder devant elle ; occupé dans rinstant. lUL'ine a vider une coupe , le calife consnnune le sacri- (ice sans se déianijer non plus; mais le prince IJalx'kan , (pi'aucuu bon j^fénie n'aveitit do sa chute prochaine, tourne son long cou vers le chevalier.

Huon reconnaît aussitôt son homme de la veille, le misérahle qui se permit de hlasphéiuer le dieu des chrétiens. 11 le voit assis a la gauche dn calife et tendant hiiuume son col au châtiment. Piompl comme le feu <lu ciel , le riche cimeterre hrille , la tète du païen vole , et son sang jaillit en houillonnant sur la table cl sur celui qui se trouve a ses côtés.

Jadis, la tète de (iorgone au poing, Persée ôta soudain, par son aspect, la vie a des hoides rebelles : le palais des rois fume encore, le tumulte redouble ; dans tous les cœurs , gronde la fureur du meurtre ; mais il a secoué la tète hérissée de serpents , el cIukjuc poignard se roidit dans une main sanglante, cluKiue assassin n'est plus qu'une pierre immobile.

De même ici les convives, a la vue d'un attentat aussi hardi , sentent dans leurs veines le sang s'arièter cou r avec la joie. Ils se lèvent tous enscmltle, connue si (juel(jU(^ fantôme leur était a|)paru ; ils saisissent leur'S

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Siihros ; mais. |);ir;il\s(' par lu 1(MI(M1i', le liras laiMil en clicrclianl îi saliner , et |)as une lame ne soil du l'onrreaii. Une ((»li're impuissante se j)eiul dans \o morue reiiani du calife; il lelomhe en aiiièi(^ el sans voix siu' son siéiie.

La salle entière est en lumulle ; le Itruil arraelie la piincesseii ses rêves : consleiiu'e , elle re^iaide à la ronde ))oUf en découNiir la cause , el . (piaud elle se relonrne (In côlé d'Huon . que de.*'ienl-il eu l'apercevanl. — C'esl elle! c'est elle ! s"écrie-l-il : — el dans son ravissement, le clievalier laisse londter sahre el turban. Asi's hoiieles. <|ui se déroulent eu liherlé , Hézia le reeoimaîl é^alenieul.

— C'est lui connnence-l-elle a st-crier ; mais la

])udeur ('huitTe les paroles dans sa houclie de l'ose ; connne ensuite le cœur lui Itallil , ([uaiid , a la lace de tous, le héros accourut, el , plein d'amonieuse audace, la prit dans ses Itras , la haisa sur les lèvres, pendant qu'elle-même llollail, hrùlaule ou pâle tour "a loiii', entre son penchanl et l'effroi virginal.

Déjà le chevalier a pris un deuxième baiser ; mais oii trouver laiineau nuptial? Le bonheur veut (pi'il ailla bajiue enlevée au ijéant. Dans l'ijunorauce oîi il est encore de toute sa vertu , elle lui semble valoir a peine le dernier des bijoux ; faute de mieux , pourtant, il lu pas-e au doijit de la jeune fille, en lui disant : — Tiens, et sois mon épouse bien-aimée.

Pour la troisi(']iie fois il embrasse a ces mots la belle qui faiblemcnl résiste. — Ah ! s'écrie le calife eu griuçanl des dents , en frappant la terre ; vous souffrez que ce Franc, que ce chien se raille ainsi de moi? Saisissez-le : quiconque hésite est un Iraîire ; lioulte a goulte versé, que son sauji impur expie rabominabie crime.

Soudain cent lames brillent au\ yeux du paladin : h peine peut-il , avant qu'elles le yresscnt de toutes paris, ressaisir le cimeterre échappé de sa main ; il le brandit avec menace ; mais, inspirée par l'amour et la crainle, la belle Kézia enlace un de ses bras autour du corps d'IIuon, fait de son sein un bouclier au sien , et retient le ;j;l;uve avec son aulre bras. — Arrière ! audacieux, s'écrie-f-elle avec exallalion.

Arrière ! vous n'arriverez a sa poilrine qu'à travers la mienne. — Douce, a l'inslant encore. cKinme la jL'racicuse liancée de l'Amour , elle a dans son désespoir les yeux de Méduse. — Arrêtez, reilil-elle d'une voix forte aux émirs... Älon père, é|)ar!ine-le !... Kt toi, que le destin m'a donné pour époux , tous deux , ô ménagez mon sang dans la vie l'un de l'autre !

Vaines prières! La rage <lu sultan, ses menaces redoublent. Les païens marchent sur le chevalier, dont le sabre étincelle en vain, car Rézia contient toujours son ])ras ; il l'entend pousser des cris d'aniioisse f|ui lui perceni le cœur. Que faire ])our la d ('fend te y Siics-

sourcc unique, c'est le cor d'ivoire ; il le porte à sa houclie. et de ses flancs recourbes tire des sons enchantenis.

Le fer tombe de chaque main. Pris d'un soudain vertige, les émirs entrelacent leurs liras en anneaux dansoyants ; de bruyants hourras retentissent par la salle : force est a tous , jeunes et vieux , force est li quiconque a des pieds de sauter ; le cor ne leur laisse pas de choix. Soûle Rézia, interdite à la vue de ce prodige, interdite et heureuse en même temps, reste a coté d'Huon.

Le divan tournoie follement en rond ; les vieux bâchas lui battent la mesure. On voit l'iman lui-même , trébuchant cimune sur la glace , valser avec un jeune eunuque. M le rang ni l'âge ne sont épargnés. Il nest pas jusqu'au sullan qui ne puisse maîtriser son envie ; il saisit par la barbe son graïul visir et prétend encore lui enseigner des cabrioles.

De toutes les antichambres ce vacarme inouï allire bientôl la troupe des eunuques, puis la gent féminine, même les gardes a la fin. Tous ils sont pris du joyeux délire. Dans ce tumulte magique, le harem reirouve sa liberté. Les jardiniers eux-mêmes, avec leurs jaquettes bigarrées, viennent, de jeunes nymphes aux J>ras, se mêler à la ronde.

Resj)irant a peine , Rézia n'ose en croire ses yeux. — Quel miracle ! dit-elle; puis il arriv(> a point nommé, «juand rien sans cela ne pouvait noiK sauver t(tus les

doux. — Reine , un bon fiénie est avec nous , lui ivjxtnd le iiéros. — Au uiônie instant sou fulMe Scliérasniiu accourt (oui ii (ravcrs les irroupes de danseurs; Falmé le suit.

Venez , cher maître , dit-il en lialetani , nous n'avons pas le temps de regarder à la danse. Les elievaux sont prêts , tout le palais est fou , les portes sont ouvertes , plus de siirdes : que tardons-nous? Ctiemiu faisant, j'ai lencontré dameFatmé, cliargée pour la fuite conuue une béte de sonuiie. — Sois tranquille , réplique le héios , le moment n'est pas venu de partir: le plus difficile me reste a faire auparavant.

La belle llczia pâlit a ces paroles ; sou œil imjuiel semble interroger, supplier. — Pour([Uoi ce délai';' Pourquoi, sur le bord escarpé de l'abîme, tarder encore'!* Fuyons, fuyons vite, avant que le vertige qui encbaîne les sens de nos ennemis se soit dissipé. — Riais lluon, sans être ému, se contente de presser, avec des regards pleins d'amour, la main de la jeune fdie sur. sou cœur.

Peu a peu, toutefois, la vertu du cor s'affaiblit : la tête tourne aux danseurs ; leurs jambes flécliissent ; pas un (il sur eux n'est resté sec; le sang amassé, épaissi dans leurs poitrines, les suffoque. Ce plaisir, tout involontaire, <levient un sujiplice... Baigné de sueur, connue s'il sortait d'une étuve , le calife cliiincèle et tontbe sur son ollomane.

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A (Ikkhio iiislaiil les (hinsfiiis viennent I un après l'autre s'aliallre sans eoiinaissanco le lonji îles coussins reltoiidis (jui iiai Missent les iiarois ; émii's eoninie esclaves sont, au liié du hasard , renversés tout pantelants auprès des déesses du sérail : on dirait iprun tourbillon les a secoués et dispeisés, de telle sorl(> (pie, sur le même soplia , le paletVeniei' souille cùle a côte avec la favorile.

.Mellant ;i prolil le calme qui rèiiue dans la salle, sire iluoii laisse près de la porte sa i>rincesse, (pi'il confie au lidèle Scliéiasmiu. Il comiuandca Técuver d'être sui ses gardes j et lui donne li tout événement le cor d'ivoire. Alois il s'a|)proche de l'endroit où le calife, faible encore et tout épuisé par le bal , s'est jeté de son lonj; sur un liône de coussins.

.\u milieu d'un morne silence, l'Attente semble, retenant son haleine et les ailes tendues , planer tout ;i l'entour sur l'assemblée. Les danseurs, allourdis par le vertige et par le sinmueil , s'efforcent à déverrouiller leurs yeux pour regarder l'étranger qui, aj)rès tout ce (pi' il a fait, s'avance le bras désarmé, le regard sup|>liaiit, vers le calife ébahi. Comment , pensc-t-on , tout cela va-l-il finir 't

II se laisse aller îi genoux devant le monarque, et, d'une voix douce , il commence ainsi , avec tout le sangfroid d'un héros : — L'empereur Charles , dont je suis serviteur , envoie ses compliments au souverain des

Orientaux . et le prie... Pardonne ! La chose me semble difficile îi dire ; mais le devoir veut que je prête a mon maître la houclic aussi bien que le bras.. . Il le fait donc demander (jualre de les dents molaires et une poignée des poils de la barbe argentée.

H a dit , se tait et , d'un air tranquille et dégagé, adond la réponse du sultan. Mais où trouverais-je assez d'baleine pour vous décrire par des paroles la fureur du vieux potentat; pour vous dire comme ses narines se gonflent et ses traits se contractent; avec quelle impétuosité il saute a bas de son (lone; comme enfin ses yeu\ étincellcntcl ses veines bouillonnent d'impatience?

Il regaide fixement autour de lui ; il veut jurer, mais la colère brise en écume chaque mol sur ses lèvres bleuies. — Allons, esclaves, qu'on lui airache le cœur de la poitiine ! Déchirez son corps membre a membre ! Epuisez ce sang maudit a force de piqûres ! Qu'on l'abandonne aux (lanunes et que sa cendre soit jelée à tous les venis! Dieu veuille damner sf)n empereur Charles! Quoi! un i)areil message ? a moi ? dans ma propre demeure ?

Quel est ce (Charles qui se raille de moi? Et pour(|uoi ne vient-il |)as lui-même s'il a (ant envie de ma liarlie et deines dents? Pourquoi ne pas essayer de les arracher avec sa propre main ? — Cet honune n'a pas la lèle bien timbrée , remarque un vieux khan. Dans tous les cas, c'est là chose qu'on vient (juérir "a la tête de trois fois cent mille hommes.

CHANT ClNyLIlùMli. lui

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