J3ÉR0N
. Néanmoins, écoutez la condition que rien ne saurait plus me faire révoquer. — Alors il abaissa le sceptie vers moi > sur les marches du trône. -«^ Je te &iis grâce ; mais h rheure même tu partiras pour sortir du royaume, et, tant que tu n'auras pas rempli point ]K>ur point mon ordre impérial , ton retour dans nos états y sera pour toi le signal de la mort.
Vas a Bubylone : a Theure solennelle où , dans toute sa pompe, le calife, entouré des émirs, se livre aux plaisirs du festin , entre, abats la lote de riiomme qui se trouve a sa gauche, et que le sang en rejaillisse sur la belle table ronde. Quand cela sera fait, approche-toi chastement de l'héritière du trône , assise près de son père , et devant tous embrasse-la ti ois fois connue ta ûancée.
Puis, tandis que le calife, surpris d'une scène iualrtendue, reste immobile et muet de ta hardiesse, jette-toi, d'après l'usa^ oriental , sur le bras d'or de «on fauteuil , et prie-le de le donner pour moi, comme un présent qui resserre notre amitié, quatre de ses dents molaires et une poignée de sa barbe grise.
Pars, et, si tu ne veux encourir une mort immédiate, ne reviens pas avant d'avoir exécuté mot pour mot ce que je t'ai prescrit. Compte, du reste, sur ma favei^r. — ^L'empereur se tut. Inutile de décrire l'impression produite par ses paroles : chacun sentit qu'une faveur semblable ne valait pas mieux qu'un arrêt de mort,
GHAm* PREMIER. 35
Un sourd murmure commence 'a gronder dans la salle. — Par saint Georges 1 dit un preux qui , sur les traces de Tristan et de Lancelot, avait mené mainte aventure à fin, je n'ai guère coutume de trembler devant rien : qu'un autre expose sa tête j'expose aussi la mienne ; mais ce que l'empereur ordonne k sire Huon, Gauvin lui-même, tout brave qu'il était, ne l'aurait pas tenté.
Que te dirai-je enfin? Il était trop évident que
Charles en voulait k ma vie. Toutefois, que ce fût desespoir, pressentiment, bravade, qui me rendit si follement téméraire , peu importe , je m'avançai devant lui , et , plein de confiance : — Seigneur, dis-je , la rigueur de tes ordres ne saurait faire fléchir mon courage ; je suis un Franc : impossible ou non , j'accepte Tentreprise. Soyezen tous témoins.
Par suite de ce serment , tu me vois ici , mon bon Schérasmin , résolu d'aller a Babylone. Si tu veui^ m'indiquer le chemin le plus court , je t'en saurai gré ; sinon , eh bien I je m'en tirerai comme je pourrai. — Mon bien cher maître, réplique l'homme des bois , pendant que des larmes ruissèlent le long de sa barbe , vous me rappelez , comme du fond du tombeau, à une vie nouvelle.
Je vous le jure ici , et voila pour gage de ma parole cette main , vieille il est vrai , mais non pas sans vigueur. . . Avec vous, le fils chéri, l'héritier de mon excellent maître, je veux vivre et mourir. La tâche que l'empereur vous
f« OUCROff.
imposa ne laisse pas d'être dîfOcile , mais elle offre aussi (le la gloire a gagner. Soit, je vous conduirai ; et, jusqu'à la dernière goutte de mon sang, comptet sur moi.
Le jeune prince , touché d'une fidélité si rare , se jette avec reconnaissance au cou du vieillard. Là-dessus ils s'étendent tous les deux sur l'herlje sèche , et Huon dort comme si c'était de l'édredon. Puis, quand le jour s'éveilte, s'éveille aussi le chevalier. Le regard plein d'ardeur, il ixMicle son armure. Quant à Scliérasmin, il prend le bissac sur son dos, un gourdin à la main , et marche brav«meiil -en tête.
Depuis trois jours déjà le noble couple , toujoufô couteni, dispos et résolu^ descend des sommets du Libau. Ils cliemineut sans relâche^ tantôt a la lueur des étoiles , tantôt aux clartés du soleil ; mais, quand midi pique leur& têtes de ses ardents rayons, ils se reposent, au sein cJe l'herbe haute, sous l'ombre des vieux cèdres. Autour d'eux le peuple des airs, au vol léger, au bariolé plumage, accorde mille voix argentines et prend sans crainte sa part de leurs repas.
Le quatrième jour, au matin, une troupe a cheval paraît a peu de distance sur les hauteurs. — Ce sont des Arabes , dit le plus vieux a son maître. Si c'est possible , évitons-les; nous n'avons rien de mieux a faire, car je ne connais pas d'hôtes plus incommodes. — Y penses-tu? réplique le fils de Sévin ; où donc entendis-tu que dos Francs prissent jamais la fuite ?
Le casque d'Huou, qui, rayonnant au soleil, semble tout d'escarboucle et de rubis , attire , comme un aimant, les fils du désert. La flèche et l'arc prêts , le sabre tiré , ils chargent d'un vol impéi^ux sur nos deux voyageurs. Un
hoDime a pied , un homme a cheval leur paraissent des ennemis dignes a peine d'être attaques. Mais ils apprirent qu'ils s'étaient trompés.
Couvert de son bouclier, le jeune héros bondit au milieu d'eux , et d'un coup de lance renverse à bas de sa jument celui qui semble être le chef. Le sang du malheureux jaillit par torrents de sa bouche et de ses narines. Tous alors , pour venger la mort du capitaine , se précipitent sur le vainqueur, s'eserimant contre lui et d*6stoc et de taille ; mais , du premier geste , Schérasmin , qui couvre ses derrières , étend un des bandits sur le carreau.
Pour sa part le chevalier travaille si rudement le reste de la troupe que bientôt un second, puis un troisième ont vidé les arçons. A chaque revers de son épée vole tantôt une tele , tantôt un bras , le sabre encore au poing. La lourde massue de l'écuyer ne frappe guère avec moins de vigueur. Les mécréants invoquent, en jurant, leur impuissant Mahom, et ceux qui peuvent fuir ne tardent pas a prendre leur élan.
Le champ de bataille est couvert de cadavres ; des débris d'hommes et de chevaux y sont amoncelés dans un hideux pêle-môlc. Dès que le nouveau compagnon d'Huon s'est choisi dans le butin un glaive de bonne trempe , dès qu'il a pris un cheval , le meilleur de ceux qui sont restés sans maîtres , le héros éperonne son fougueux étalon et vole, rapide comme un oiseau , vers les vallées où devant
ses regards s'étendent au pied de la monlagnc d'infinies perspectives.
Le pays parait bien cultivé : partout il est coupé par des ruisseaux ; les pâturages sont couverts de moutons ; les champs, de leur parure fleurie. On aperçoit éparses, près des palmiers , de paisibles cabanes. Toujours satisfaits , leurs bruns habitants accomplissent gaîraent leur travail quotidien, se croient riches au sein de la pauvreté, et, loi-sqne la fatigue et la faim les appellent au repos sous des ombrages frais , ils invitent amicalement le pèlerin qui passe a partager leurs agrestes et grossiers aliments.
Quand le soleil commence a l'accabler, le chevalier s'y arrête auprès d'une bergère ; elle émiette pour lui son pain dans un lait gras et blanc. A demi effrayés, ces bonnes gens contemplent à la dérobée l'homme de fer étendu sur l'herbe ; mais son regard et son accent lui gagnent vite les cœurs : aussi les enfanls se hasardent à l'approcher et jouent bientôt avec ses boucles blondes. Leur gaieté confiante réjouit le vaillant paladin : avec eux il redevient enfant ; il prend part a leurs gracieux ébats.
Qu'on serait heureux, pense-t-il, d'habiter ces chaumières ! Vain souhait ! Son destin l'appelle vers d'autres lieux... Le soir arrive ; au moment de la séparation son cœur se §ft&fle, et, pour prix du cordial repas, il jette une poignée d'or dans le sein de l'hôtesse. Mais les heureuses gens ne savaient ce que c'élait ; ils exerçaient l'iios-
ao OBËRON.
pitalilé sans penser au salaire , et le pieux fui oUigé de reprendre son or.
iO.
Ils ebevauchèrent ensuite jusqu'au moment où , vers le jour baissant; une foret s'étendit devant eux. — Ami , dit le paladin au vétéran j tant que je n'ai pas accompli ma parole, c'est conmie un feu qui me brûle. Ne devaistu pas me conduire a Bagdad par le chemin le plus court? et pourtant il me semble être en selle depuis quatre ans déjà. — La route la plus courte, répond son guide, traverse cette foret ; mais gardez-vous de vous y engager.
On n'en dit rien de bon ; aucun , du moins , ne s'y est aventuré qui soit revenu jamais. Croyez-moi, seigneur, un ]>elit lutin, a l'humeur malfaisante, tieftt domicile dans ces bois ; ils sont pleins de cerfs , de chevreuils , de renards, autrefois hommes tout conmie nous, et le ciel sait quelles fourruies sauvages nous aurons revôtues avant qite le matin vienne.
Pourvu, réplique le lils deSévin, qu'en passant par ces bois, la route conduise a Babylone, je ne crains rien du reste, — Seigneur, laissez-moi vous conjurer » genoux ; c'est, par Dieu î plus pour vous que pour moi , car, soyez-en certain, ni la résistance ni la fuite ne sont de lien contre ce malin esprit. Que risquez-vous? cinq , six jours de retard, voila toute l'affaire, et vous ne serez encore que tropV)t h Bagdad.
Situ as peur, prononci^ le chevalier, eh bien, reste;
(|uaïkt a moi , je vais en avaïit , mon parti esl ï>ris. — Pour cela uon , crie Schérasmin : la mort semble toujours amère; mais^ abandcHiiBer sou maître ! c'est l« £ait d'un lâche. Si vous êtes décidé , sans hésiter je vous suis, et que Dieu, que INotre - Dame - d'Acqs , nous soient en aide. — En marche, dit Huon, viens. — Et, pâle comme la cire, il entre dans la forêt ; le vieillard le suit en frissonnant, u.
A ])ein!e ont-ils trotté deux cents pas à la clarté du crépuscule, qu'a droite, a gauche, s'attroupe au-devant d'eux un essaim de chevreuils et de cerfs lancés en pleine course. Malgré le peu de lumière qui reste encore , Schérasmin prétend voir des larmes dans leurs yeux ; ils semblent , a son dire , engager les voyageurs a se retirer, comme s'ils criaient d'un ton compatissant : Ftiyez , pauvres hères , fuyez vite.
Eh bien ! dit-H tout bas au paladin , vous voyez ce qu'il en est ; me crojrez-vous une autre fois ? N'avaîs-je pas tout prédit , mot pour mot? Ces botes, que ta pitié fait s'agiter si fort au-devant de nous, ces bêtes, vous dis-je, sont des hommes ; et, si vous aîlez plus loin , croyez-mot, nous aurons sur nos talons le lutin lui-môme. Que l'entêtement ne vous fasse pas mépriser les conseils d'un ami, (}u'il ne vous précipite pas dans le malheur !
Quoi ! mon brave , réplique Huon , je vais de ce pas a Bagdad pour demander au calife une poignée des poils de sa bai'be et quatre de ses dents , et tu voudrais que je me laissasse intimider par uu dangier , pour le moins
douteux? Qu'as-tu fait de ton bon sens? Qui sait, ce lutin est peut-être mon ami ? Quant a ceux-ci , du reste , le péril n'est pas grand. Vois comme en un clin-d*œil ils se dispersent tous.
Pendant qu1l parle il s'élance vers eux , et tout cède comme l'air devant lui, tout s'évanouit en une seconde... Huon et son guide continuèrent quelque temps leur route sans rien entendre et sans rien dire. Le jour était alors tombé , et la sombre nuit épanchait ses pavots : tout a la ronde était plongé dans un profond sonmieil , et sur la forêt entière planait le silence des tombeaux.
A la (in récuyer ne peut plus se contenir. — Seigneur^ dit-il , si je vous dérange au milieu de vos rêves , ne m'en veuillez pas ; c'est une de mes faiblesses , je ne puis le nier, force m'est de parler quand il fait noir : dès mon enfance j'en ai pris l'habitude. Au silence qui règne ici, on dirait que le grand Pan est mort. Si le fer de nos chevaux ne retentissait sur le terrain, à coup sûr on entendrait gratter les taupes.
Vous pensez que j'ai peur: pourtant, sans vanlerie, car, après tout, les qualités de l'homme ne sont que des dons, et, d'ailleurs, beaucoup existent encore qui me virent a l'épreuve ; sans vanlerie , quand les glaives se choquent sur les champs de bataille ou dans les tournois, homme contre homme, de taille comme d'estoc, alors j'en suis ; même s'il le faut, seul contre deux ou trois,
cinq ou six, eh bien, j'en suis toujours; Ta, du moins, on peut se fier a ses bras.
Que l'ennemi , eu un mot , soit de chair et d'os, je lui tiens tête. Mais je dois franchement l'avouer, s'il s'agit de passer a minuit près d'un- cimetière , oh ! alors mon chapeau ne laisse pas de se soulever un peu ; si quelque esprit encore vient me barrer le chemin , je ne sais quelle mine faire. A quoi , ventre-saint-gris ! peuvent me servir bras et épée , quand une main invisible fait pleuvoir sur mon dos une grêle de coups ?
Supposons , comme on en a des exemples , que je sépare tout net le crâne du corps ; bah!... pendant quil roule toujours , voilîi deux nouvelles têtes qui déjà ont pris sa place sur les épaules. Souvent même le tronc court a pleines jambes i\[)vcs la tête et la remet en position , ainsi qu'un chapeau enlevé par le vent. Comment, je vous prie , s'y prendre avec des gens pareils ?
A la vérilé , comme vous lé savez bien , dès que le coq a chanté, c'en est fait de cette clique , farfadets, esprits, fantômes, qui de onze a minuit se glisse dans les ténèbres ; on dirait que le vent les a tous emportés. Mais le lutin qui fait ici des siennes est d'un acabit tout particulier : il tient cour ouverte ; il mange, il boit, il vit, il a un corps lYi plus ni moins qu'un d'entre nous ; enfin il se montre en plein jour.
Tu as fait de ton mieux pour réchauffer ma curiosité ,
(lit a sou tour le iils de Séviu. On paiie si sou veut (ie& esprits, on débile tant de mensonges sur leur compte^ que des profanes comme nous ne savent trop qu'eu croire, (lue fois il vint a notre cour un homme profondément savant. 11 nous jurait bien haut qu'il n'existait rien de semblable , et se moquait sans pitié de tous les visionnaires : aussi le chapelain le traitait-il sans cesse de manichéen.
su.
Ils disputaient souvent auprès d'une Ixxuteille, ek, quand ' le vin des derniers verres leur montait a la lôte, ils mêlaient tant de latin dans leurs discours que pas un de nous n'y pouvait plus comi prendre un nwt. Alors je me disais : vous avez beau bavarder savamment , on ne sait bien que ce qu'on a par soi-même éprouvé. Aussi voudrais-je , a présent y qu'un esprit en peisonne me dise le vrai de la chose.
En ce moment nos voyageurs se trouvèrent , sans s'en être aperçus, engagés dans un parc oii serpentaient dans tous les sens tant de chemins qu'il était presque impossible de ne pas s'y fourvoyer. La lune venait aussi de se lever dans son plein , comme pour égarer , aux fausses lueurs du clair -obscur , l'œil attaché a chercher une issue.
Seigneur, disait Schérasmin , on piétend ici nous entortiller dans un labyrinthe. Le seul moyen d'en sortii' est... ma foi ! de prendre , au petit bonheur , son nez pour guide. — Plus sage que ne le pensent bien des douneurs
CHANT nCTXtÈME. 55
(l'avis, co conseil, aussitôt suivi, mène les voyageurs au rond-point , où , dans le centre d'une immense étoile , viennent aboutir tous les sentiers de la foret.
De la ils aperçoivent , dans le milieu des taillis , un cliâleau qui, conmic tissu de la pourpre du soir, s'élève rayonnant dans les airs. Avec des yeux où l'enchantement se mêle a la terreur, lluon regarde sans parler, sans bouger, ne sachant plus s'il veille ou s'il rêve. Soudain les portes d'or s'ouvrent h grands battants , et vers lui roule un char que traînent des léopards.
Un enfant, beau comme le dieu d'Amour ^u sein de CyXhérée, était assis dans ce char d'argent, les rênes h la main. — Il vient sur nous, mon bon maître, crie dans son effroi Schérasmin , en prenant par la Inride le cheval d'Huon : nous sommes perdus ! Fuyez ! oh , fuyez ! voilà le nain qui vient. — Comme il est beau ! réplique le chevalier. — Il n'en est que pire. Fuyons , fût-il dix fois plus beau.
Fuyez , vous dis-je , sinon c'en est fait de nous. — lluon se débat , a la vérité , mais rien ne sert de résister, l/écuyer galope en avant, du train le plus accéléré, et tire après lui le cheval de son maître, ne cessant d'aller, de bondir sur les pierres et les ronces, a travers les futaies et les broussailles , par dessus les fossés et les haies , jusqu'à ce que , sortis de la forêt , ils se croient en sûreté dans Ift rase campagne.
Derrière les fuyards gronde un ouragan qui met le vent, la pluie , la foudre a leurs trousses. La lune est engloutie par les ténèbres. Il tonne , il siffle , il craque , comme si la forêt se brisait en éclats. Tous les éléments déchaiiiés se font la guerre avec une horrible fureur ; mais du milieu de la tempête résonne parfois , en accents caressants , la douce voix du génie.
Pourquoi me fuir ? Tu fuis ton bonheur : aie confiance en moi ; reviens , Huon , reviens sur tes pas. — Seigneur, si vous le faites , vous êtes perdu , crie Schérasmin. Allez toujours ; mettez les doigts dans vos oreilles , et pas un mot ; il n'a que de mauvais desseins. — Alors recommence la course éperdue a travers l'espace et les obstacles, la pluie les inondant; l'ouragan mugissant autour d'eux , jusqu'à ce que les murs d'un couvent arrêtent les chevaux emportés.
Nouvelle aventure ! Le jour oîi cela se passait était précisément la fête de sainte Agathe, patronne des filles que recelait ce cloître. Dans un monastère, éloigné d'une portée d'arquebuse, tout au plus, vivaient, grassement nourris, certains disciples du saint abbé Antoine. Or, ce soir même, ils s'étaient réunis les uns et les autres pour faire amicalement une procession commune.
Ils revenaient, marchant couple par couple dans le plus bel oidre, lorsque, près du couvent, l'orage les sur-
CHANT raUXIEME. 3Y
prit : croix , bannières , capuces deviennent le jouet des vents ; la pluie pénètre a flots dans le repli des guimpes. C'est en vain qu'on cherche a ménager la décence ; la dévotion a perdu ses droits, et tous, bizarement accoutrés, se mettent a courir ça et là dans une confusion passablement comique.
Ici , troussée jusqu'au genou , telle nonnain barbotte dans la vase. Là , c'est un moine dont les pieds* glissent en courant : sa chute met en fuite un troupeau de sœurettes, et, dans son effroi , le frocard accroche la prieure par la jambe. À la Gn , quand la tempête a bien fait rage, tous les gens de la procession , trempés , crottés , étrillés , hors d'haleine, arrivent dans le préau du monastère.
Le tumulte était loin de s'apaiser, lorsque , par la porte restée toute grande ouverte, notre ami Schérasmin tombe au milieu de la cohue monastique , croyant trouver dans cette bénite enceinte un asile non moins sûr qu'au ciel même. Huon le suit, et quand, pour s'excuser de la liberté qu'ils prennent , il veut ouvrir la bouche , voilà , comme un éclair, que le nain est devant eux .
Le ciel , soudain , n'a plus de nuages. Tout est serein , calme et sec de même qu'auparavant. Beau conmie un ange nouveau-né dans les nimbes de l'aurore , le génie s'appuie à la tige d'un lis , et sur ses épaules pend un cor en ivoire ; mais, quelque charmant qu'il soit, un frisson inconnu les saisit tous, car la colère se devine, sombre et silencieuse , au froncement de son sourcil.
Portant le cor à ses lèvres, il souffle, et Ton entend l'air le pins séduisant. Un esprit de vertige saisit tout h coup Iç vieil écuyer. Il veut danser ; et , sans pouvoir se contenir, il empoigne une béguine édentée qui meurt d'envie de faire un tour de valse ; il gambade , il bondit comme un jeune cbevreau , et tourne avec la nonne si rapidement que robe et guimpe s'agitent dans l'air aux éclats de rire de l'assemblée.
La même fureur a bientôt gagné toute la gent cloîtrée. Chaque frocard prend sa nonnette par la main, et le ballet commence tel que de sitôt on n'en reverra pas un. Les sœurs et les frères ne connaissent plus ni règle, ni discipline : moins effrénée est la danse des Faunes. Seul Buon est resté ferme sur ses pieds ; en les voyant sauter, il rit à gorge déployée.
Alors le beau nain s'approche , et , la figure sérieuse , parle ainsi dans la langue du paladin : — Pourquoi fuir devant moi, Huon de Guyenne?... Tu gardes le silence... De par le dieu du ciel, que je connais aussi, réponds4poi. — La confiance renaît dans le cœur d'Huon. — Que veuxtu de moi? dit-il. — Ne crains rien , pronouce le génie : celui qui n'a pas a redouter la clarté du jour est un frère pour moi.
Je t'aimai dès ton enfance, et les biens que je (e réserve , jamais fils d'Adam ne les obtint de moi. Ton ccour est pur, ta conduite sans anabag^. Quand le devoir.
CHANT DEUXlËME. S9
quand l'honneur a parlé , tu ne songes pas à demander si le sang et la clialr sont en jeu. Tu crois eu loi , et le courage ne te fait pas défaut au moment de l'épreuve : aussi mon appui ne peut te manquer, car je n'ai de-éhâtiments que pour les criminels.
Si ces drôles enfroqués n'étaient pas une hypocrile engeance ; si leur chaste regard , si leur parole onctuèttie ne servaient de masque à une conscience coupable , ils seraient, en dépit du cor^ conmie toi, sur leurs pieds. Quant a Schérasmin, dont la Ggure honnête suffit k plaider la cause, il n'expie que les torts de sa langue. S'ils dansent tous , ce n'est pas qu'une simple envie les ait piqués ; ils dansent , les malheureux , parce qu'ils ne sont pas maîtres d'en agir autrement.
Cependant une frénésie nouvelle, s'emparant des danseurs, accélère encore la ronde échevelée. Si Vite ils tournent, si haut ils sautent, que le cœur, dans chaque poitrine , est ballotté jusqu'au gosier ; ils fondent h lettr propre chaleur comme la neige au dégel. L'hunianité du paladin ne résiste plus a un pareil spectacle. S'il devait en coûter la vie a toute cette jeunesse , quel dommage , pense-t-il , en suppliant pour obtenir leur grâce.
Le beau nain secoue la tige de son lis. Aussitôt le magique vertige se dissipe : les gras pupilles de saint Antoine restent pétriflés ; pâle, comme si de la tombe elle sortait, chaque nonnain s'empresse de rajuster sa robe, sou voile, tout ce que la danse , enûn , a pu déranger. Quant a
Scbérasmin, trop vieux pour ce jeu-la, il tombe sans force a la renverse et croit que son cœur va éclater.
Eh bien 1 balbutie-t-il , que vous disais-je , mon noble maître? — Rien de plus, ami Scbérasmin, dit le génie en lui coupant la parole. Je te connais pour un vaillant champion ; mais chez toi la tête se laisse trop facilement emporter par le cœur. Pour<juoi , sur la foi d*autrui , être si prompt à me calomnier ? Fi donc ! la barbe déjà grise et si jeune de jugement ! . . . Voyons , prends en patience cette légère punition... Quant a vous, allez, et faites pénit^ice pour vous et pour vos sœurs.
Nonnes et moines s'esquivent tout honteux. Puis le gracieux nain s'adresse a l'écuyer d'une voix amicale : — Quoi, vieillard, le soupçon ride encore ton front?... mais , en faveur de ta loyauté , Obéron te pardonne. Approche davantage , vieux buveur; viens, ne crains aucune tromperie ; te voila tout haletant : prends cette coupe et videra d'un trait.
À ces mots le roi des génies lui tend un vase fait de Tor le plus fin, Scbérasmin , qui peut a peine se tenir sur ses jambes, trébuche da surprise en voyant qu'il est vide. — Ah ! dit le nain , encore de la défiance? Vite, la coupe a la bouche, bois et ne doute plus. — Le brave homme , dont la résolution vacille encore , obéit néanmoins et voit l'or se remplir d'excellent vin de Langon.
Il boit d'un trait la coupe entière : une vie nouvelle
CHANT DfiUXIEiME. H
soudain l'électrise et pénètre ses veines d'une chaleur voluptueuse ; il se sent aussi fort , aussi dispos qu'au jour oïl , dans ses belles années , il prit avec son premier maître la route des lieux sai&is. Plein de respect et de confiance , il tombe aux pieds du génie : -— Maintenant, s'écrie-t-il , ma foi est solide comme une montagne.
Lardessus Obéron se tourne vers le chevalier.— Je sais, lui dit-il d'un ton grave, pour quelle mission Charles t'envoie a Babylone. Tu vois les dangers qu'il a pris plaisir à te préparer ; sa oolère en veut à ta vie ; mais je t'aiderai a l'accomplir, cette entreprise commencée par toi avec confiance et avec courage. Tiens, preux Huon, prends ce cor.
Souffle doucement dans son embouchure, et quand dit mille hommes te menac^^ent de la lance et du glaive, aux sons mélodieux qui sortiront de la trompe recourbée, tous commenceront à danser, ainsi que tu le vis ici, a tounioyer sans répit, jusqu'à ce qu'ils tombent à terre... Si , au contraire , tu en sonnes avec force , ce sera un s^ppel et je paraîtrai,
Fussé-je à des milliers de lieues , tu me verras accourir a ton aide. Seulement garde cet appel pour l'heure oii tu seras a la dernière extrémité* Cette coupe aussi , elle est à toi. Dès qu'un Iiomme loyal k porte h ses lèvres , elle se remplit de vin ; la source d'où filtre son nectar ne tarit jamais : si toutefois un fripon l'approche de sa bouche, elle se vide et lui brûle la main.
Huon reçoit avec reconnaissance les gages merveilleux qui lui attestent la protection de son nouvel ami. Puis, comme il voit Thorizon se* teindre a Forient de pourpre et d'or , l'impatient chevalier s*informe du chemin îi prendre pour arriver promptemcnt h Babylone. — Va , dit Obéron après l'avoir indiqué, et puissé-je ne jamais toir le jour oîi le cœur d'Huon pourrait se déshonorer par une faiblesse.
Ce n'est pas que je me méfie de ton courage ; mais hélas I tu es un fils d'Adam, pétri de molle argile , aveugle pour l'avenir. Trop souvent un plaisir passager devient la source de longues douleurs... N'oublie jamais l'avis que te donne Obéron. — Il le touche de sa tige de lis, et dans l'instant Huon voit deux perles limpides rouler sur l'azur de ses yeux pleins d'amour.
Mais , quand il veut lui jurer soumission et fidélité , le nain a disparu ; une senteur de lis indique seule la place où il se trouvait. Confondu , sans voix , le jeune preux reste immobile , se frottant les yeux et le front ; de môme qu'au réveil d'un beau songe on cherche a s'assurer si l'objet dont on subissait le charme existe réellement , ou n'était qu'un fantôme de la nuit.
Ses doutes , s'il en avait eu , se seraient aussitôt dissipés. Le cor et la coupe, en effet, pendent sur son épaule au moyen d'une chaîne d'or. Pour l'écuyer, la coupe est la pièce la plus précieuse de ce magique trésor.
CHANT DEUXIEME. i3
— Seigneur , dil-il au moment de tenir l'étricr à son maître, un coup encore en l'honneur du bon nain. Sur ma fidélité , son vin est le vrai breuvage des Dieux.
Quand ils ont pris des forces pour le voyage, ils s'en vont derechef et par monts et par vaux, d'après l'antique usage de la chevalerie, marchant tout le long du jour et ne prenant, pour le repos sous les arbres, qu'une partie de la nuit. Quatre journées se succèdent de la sorte sans amener d'aventures, le paladin rêvant déjà qu'il est a Bagdad , et le fidèle écuyer heureux de se dire : C'est le fils de Sévin auprès de qui je chevauche.
Le cinquième jour, leur cliemin les avait conduits au milieu des montagnes , lorsqu'ils aperçurent tout a coup plusieurs tentes de riche apparence dressées dans un éîroit vallon. Des clievaliers, au nombre de vingt et plus, étaient couchés par groupes a Tombre des palmiers ; ils paraissaient faire la sieste après leur repas. Les casques et les armes étaient suspendus aux branches les plus basses , et les chevaux broutaient l'herbe b l'entour.
A peine a- t-on pu remarquer les deux cavaliers sur la hauteur , que toute la troupe se lève , comme si le bouteselle avait sonné pour le combat. En un clin d'œil la vallée entière est en mouvement ; on s agite ça et là ; on court aux annes : les chevaliers se couvrent de fer, et les écuyers brident leurs palefrois.
Vois donc ces gens la-bas , dit le héros à Schérasmin , comme ils sont affairés ; qui peut troubler ainsi leur digestion tout à l'heure si paisible ? — Nous-mêmes , ce me semble , répond l'écuyer. Soyez sur vos gardes ; les voici qui se rangent en demi-cercle et qui marchent h
CHANT TROISIÉMâi. 45
uous.-i-Sire Huon lire avec sang-froid son épée. — Ami, dit- il , ceci m'est bon pour tous les mauvais cas.
Sp^^es entrefaites/ un homme assez bien tourné, et ^fevSfe d'une armure , sort des rangs. Après les avoir poliment salués , il prie les voyageurs de vouloir bien l'entendre. — Excusez , seigneur paladin , dit-il. Depuis une demi-année nous arrêtons en ce lieu quiconque parait dans la vallée , quiconque , du moins , appartient comme nous à Tordre de chevalerie. Choisissez , maintenant , ou de rompre ici quelques lances , ou d'exécuter inunédiatement ce qui fait l'objet de ma démarche.
Qu'est-ce donc? demande modestement Huon. — Non loin d'ici,reprendrétrauger,segobergcdans un château-fort le géant Angoulaffre , ennen^i juré des chrétiens , monstre féroce, non moins passionné pour les belles qu'un nègre libertin. Le pis de l'affaire , c'est qu'il est à l'épreuve des traits et des coups , grâce a la vertu d'une bague soustraite par lui au nain dont vous venez, Messieurs , de traverser le parc. ^
Je suis un prince du Mont-Liban , seigneur. Épris de la plus belle des belles, je me vouai a son service , et j*y restai trois longues années avant qu'elle consentît a couronner tant de fidélité. J'étais enfin son époux ; mais a l'instant même où j'allais dénouer sa ceinture , voila ce loup-garou qui survient, la prend par le bras et décampe sous mes yeux avec mon tendre agneau.
Sept luuos se sont écoulées depuis ce jour fatal. J'ai tout mis en œuvre pour la délivrer ; mais la tour de fer où le géant l'a renfermée, est faite^de façon a m'eu KMdre Taccès impossible, comme la fuite l'est pour elle. #rivé| pendant ce long intervalle , des doux fruits de l'amour , je n'en ai goûté que le triste plaisir de contempler de loin y aux aguets sur un arbre , ces odieuses murailles.
Quelquefois môme il m'a semblé la voir auprès d'une fenêtre , les cheveux épars et flottants , les bras tendus vers le ciel, comme pour implorer sa miséricorde. Cette vue brisait mon cœur. Alors le désespoir m'a poussé a prendre la résolution extrême dont je vous ai fait part , ainsi qu'à tous ces braves. Bref, seigneur, à moins de se battre , aucun chevalier ne saurait passer outre.
Personne encore n'a pu m'enlever de ma selle. Si vous y parvenez, libre à vous de continuer votre voyage ; sinon vous devrez vous résigner, comme ces messieurs , a recevoir mes ordres , a ne plus quitter ces lieux d'un pas , tant que nous n'aurons pas mené l'aveiiture a bonne fin , et délivré ma fiancée des chaînes d'Angoulaffre.
Si pourtant vous le préférez , jurez d'aller droit a la tour, et d'en ramener mon Angela ; oii vous laisse l'alternative , et vous aurez , en plus , des droits a ma reconnaissance. — Prince , dit le paladin , qu'est-il question de me laisser le choix ? Vous me faites l'honneur de m' offrir le combat : puis-je hésiter ? Venez , que je courre
CHANT TROISiÉME. 47
une lance avec vous , puis avec votre monde : nous verrons le reste ensuite.
Le beau- chevalier paraît surpris, mais il accepte. Les cbainpions galopent, les trompettes sonnent : bref, sire Huon jette assez rudement le prince du Liban sur le sein He bonne et vieille nature. Les autres poursuivants alors se présentent, chacun a son tour 3 puis, quand il les a tous traités a l'égal de leur chef, Huon les relève avec des façons courtoises.
«st.
— -Par Dieu, seigneur chevalier, dit, en boitant vers lui , le prince des cèdres, vous êtes un rude jouteur ! xnai&, baste I votre main. Venez , maintenant que le soir nous sourit, prendre, en frère, part à notre banquet, et nous réconcilier le verre en main. — *- Sire Huon acquiesce ^vec gratitude a son invitation. Trois heures se passent a boire et à rire. En le voyant si poli et si beau, les chevaliers lui pardonnent de bonne grâce leurs reins cassés.
— Chers seigneurs et amis, leur dit-il a la fin, puisque j*aî loyale^^ent reconquis sur vous ce qui , du reste , fut toujours mon droit , puisque je suis libre , eh bien ! sachez-le, je vais de ce pas attaquer le géant; c'était mon premier dessein , et je l'exécute maintenant avec d'autant plus de plaisir qu'il s'agit de rendre service a un galant homme. -^ La-dessus il les remercie de toutes les attentions qu'ils ont eues pour lui ^ et les presse a la file dans ses bras.
Pour se rendre au château du brutal Ângoulaffire , la route 1^ plus courte va par une forêt de pins. Quand les chevaliers la lui ont indiquée, il prend congé d'eux, en promettant de leur donner bientôt des nouvelles de la dame. — Adieu , seigneurs. — Bonheur et succès. — Et le paladin de traverser les bois au •plus rapide galop. Le soleil naissant rougissait a peine la cime des sapins , 1<m*squ'Huon voit, en rase campagne , une tour énorme devant lui.
La masse entière semblait coulée solidement en fer, et tout autour elle était si bien close , qu'une petite porte , large de deux pieds au plus , s'y trouvait seule ouverte. Deux colosses de métal, aux dimensions gigantesques, se tiennent devant l'étroite entrée. Animés par un effet de magie , ils brandissent des fléaux dans leurs mains , frappant sans relâche et si dru , qu'entre un coup et le coup qui le suit , aucun rayon de lumière ne saurait pénétrer sans en être broyé.
Le paladin s'arrête un moment , et tandis qu'il réfléchit à la manière dont il va commencer l'entreprise, une jeune fllle se laisse voir a une fenêtre et lui fait signe bien chastement de s'approcher. — Oui-da , crie Schérasmin , la demoiselle gesticule a son aise ; mais vous ne ferez pas la folie d'y aller. Ne voyez-vous pas les suisses , a droite et a gauche de la porte ? Pas un de vos os n'y entrerait intact.
CHANT TROISIÈME. ift
Mais Huon , fidèle aux règles de son ordre , n'aurait pas tourné le dos a Satan en personne. — Que faire id , se dit-il , sinon se jeter tout droit sur la porte a travers les fléaux? — L'épée haute, les yeux fennés, il prend sa course , il entre. Honneur a lui 1 sa couûancè ne Ta point trompé : aussitôt qu'il les touche , les colosses d'airain restent sans mouvement.
Le chevalier laisse Schérasmin dans la cour b garder les chevaux... Déjà la prisonnière est accourue pour le recevoir. Avec ses noirs cheveux épandus sur son dos , sa robe dont le blanc satin retombe jusqu'à terre , sa gorge a demi voilée , où des rubans d'or fixent la riche étoffe , elle servirait de modèle pour la plus ravissante des Grâces ou des Muses.
Un tendre incarnat rougit ses joues. — Qupl ange , dit-elle , osant a peine toucher la main du héros , quel ange vous conduit ici ? J'étais a la croisée, priant la sainte Vierge , quand vous m'êtes apparu. C'est elle , sans aucun doute, qui fit cela pour moi ; envoyé par la Vierge, par celle qui déjà vint a mon aide si souvent , Angela vous accepte : soyez mille fois le bienvenu.
Mais partons sans délai : chaque instant m'est odieux que je passe dans ce cachot. — Je ne viens pas , dit Huon , pmir.m'en aller si vite. Où est le géant ? — Oh I celui-là ] tépond-elle , est par bonheur plongé dans un profond sommeil. Bien vous prend de le trouver ainsi,
50 QBÉaON.,
car, s'il se réveillait, tout espoir de le vaincre serait perdu pour vous , aussi longtemps, du moins, qu'il aurait ii son doigt la bague enchantée.
. Du reste , nous avons le temps de la lui prendre en toute sécurité. -^ Gomment cela ? — Le sommeil qui , chaque jour, k quatre ou cinq reprises, le paralyse el l'engourdit, n'est pas un sommeil ordinaire... Maïs, d'Id au moment de son réveil , deux heures au moins vont s'écouler, et je puis brièvement vous conter la chose... Mon père, nommé Balaain dePhrygie, est seigneur de Jéricho, dans le pays de Palestine.
Voift quatre ans h peu près qu'Alexis , le plus beau prince du Liban , vint h m'aimer. Je fus très-réservéé pour hii. Toutefois, si ma pruderie put l'aftliger, mon cœur, croyez-le bien, n'en était pas coupable": cela me coûtait assez , mais, dès les premières semaines, j'avais fait vœu b sainte Alexia de n^ôtre a lui que dans !• cas où, durant trois années, il resterait h mon service, pur toujours et chaste , pas autrement.
Chaque jour , en secret , il me devint plus cher. Long fut le temps d'épreuve ; mais il finit : nous fumes mariés... Bref, déjà nous étions seuls dans la chambre nuptiale, lorsque tout à coup la porte craque et vole bruyam-p ment en éclats. Le géant vient a l'improvista, me saisit, fuit , et sept mois se sont écoulés depuis qu'en sa tour il me lient prisonnière.
CHANt TROISIÈME. 51
Pour comprendre 8*il m'était facile de toujours repousser les attaques sans nombre du géant, il faudrait le connaître , le voir vous-même. Que vous dirai-je , seigneur ? Être assailli sans cesse et remporter sanis cesse la victoire, est tâche difficile. Une nuit, j'en frémis encore ! une nuit qu'a la clarté de la lune il m*avait poussée a bout^ je tombai sur mes genoux, et. me tordant les mains, j'appelai la mère de Dieu k mon secours.
Elle m'entendit, la douce rcfine des cieux, la Vierge pleine de grâces. Frappé comme par la foudre , le tentateur soudain tomba, et durant six heures entières il perdit, avec la connaissance, le pouvoir de me nuire. Toutes les fois que , depuis , il recommence l'odieux combat , le miracle se renouvelle également : sa bague enchantée n'y peut rien.
Aujourd'hui , comme d'ordinaire , il a succombé. Après un intervalle de six heures , quatre sont écoulées déjà , il renaît a l'existence, aussi fort, aussi dispos que si de rien n'était. Quant a la bague, tant qu'elle le protège, il ne court pour sa vie aucun danger. Oh ! vous ne sauriez croire combien cet anneau a de vertus... Mais rien ne vous empêche de tout voir par vous-même.
Ce qui vous arrive advint alors au chevalier. Sur ce nom d'Angoulaffre, il s'était figuré quelque colosse de la rude souche de Titan, un monstre semblable a ces (ils de la Terre qui , voulant escalader le séjour des Dieiix, arra-
chèrent jadis le haut Pélion jusqu'aux racines i>our Tentasser tout entier sur l'Ossa. Que trouve-t-il? un homme de sept pieds.
Connaissez-vous Tœuvre divine de Glykon ? Âvez-vous jamais vu, dans le marbre original ou sa copie en plâtre, le demi-dieu fils de la longue nuit? Songez-y : vous aurez devant vous l'homme qui, le soir où rayonnait la lune, mit aux abois cette pauvre Angela. Couché conune il l'était, le plus sagacc; parmi nos anciens d'aujourd'hui , l'aurait pris pour une statue d'Hercule.
Pour une statue d'Hercule reposant après avoir, chez Âugias, nettoyé les étables de marbre. Angoulaffre semble aussi large des épaules, aussi haut de la poitrine : puk, c'est le môme costume. M non resta surpris, car les antiques n'étaient pas précisément son fort, et cette manière de s'exposer au chaste regard du jour, dans la simple toilette des siècles héroïques, lui parut œuvre toute païenne, so.
Eh bieni chuchotte la jeune fille, qu'hésitez- vous, noble chevalier? 11 dort. Prenez la bague, frappez, et c'en est fait. — Ma gloire m'est trop chère pour en agir ainsi. Un ennemi plongé dans le sommeil et nu comme un ver dort en sûreté auprès de moi. Je prétends avant tout l'éveiller. — Au moins, dit-elle, emparez-vous de l'anneau. — Le chevalier s'approche donc pour l'ôter au géant, et, sans le savoir, devient à son tour le maître des esprits.
SI
Indépendamment de maintes vertus qu'Huon ne con-
naît pas encore, cette bague a la faculté de s'adapter incoutinent a toute espèce de doigt. Qu'il soit grand ou petit, elle s'étend ou se resserre, selon la circonstance. Le paladin contemple le merveilleux anneau avec un plaisir qui n'est pas sans terreur. Puis il saisit le bras du géant et le secoue si rudement , si longtemps, que l'autre à la fln se réveille.
Angoulaffre commence à remuer. Aussitôt la ûlle de Balazin s'enfuit leu poussant un grand cri. Toujours Adèle à ses vaillants instincts, toujours soumis aux principes de la chevalerie, sire Huon reste sans s'émouvoir a la même place. Eu l'apercevant , le -mécréant l'apostrophe ainsi dans sa mauvaise humeur : — Qui donc es-tu, petit drôle, pour interrompre mon sommeil du matin ? Ta pauvre tête doit bien fort te démanger pour que tu viennas de propos délibéré la mettre k mes pieds.
Lèv^toi d'abord et prends tes armes, fanforon, réplique le paladin ; mou glaive ensuite te répondra. Le Ciel m'envoie pour l'infliger un châtiment ti*op mérité. Tu touches au terme de ta yie ainsi que de tes péchés. — En l'entendant, le géant, qui voit sa bague au doigt d'Huon, commence a s'effrayer. — : Voyous, dit-il, avant que le sang ne me bouille, rends-moi cet anneau et vas en paix.
Je t'ai repris ce que tu avais volé, fait observer Huon , pas autre chose. Quant au maître légitime de ce bijou, je saurai le trouver et lui rendre sou bien. A ce prix la
5i OBÉRON.
vie me semble méprisable. Allons, debout, prends tes armes et descends avec moi. — - Tu aurais pu me tuer pendant mon sommeil , reprend le païen , dont l'humeur s'adoucit de plus en plus; je te crois un galant homme, et, d'ailleurs, j ai compassion de ta jeunesse. Donne-moi la bague, et je te laisse ta tôte.
ss.
Lâche! s'écrie le jeune héros, n'as-tu pas honte! Tu mendies en vain. Meurs, ou, si tu mérites la yie, gagne-la du moins en chevalier. — Alors le réprouvé saute h teri*e si furieusement que les mur» en retentissent. Son œil flamboie conuue la gueule de l'enfer ; un souffle bruyant s'échappe de ses narines, et sa bouche exhale une vapeur épaisse. Il s'empresse d'aller mettre une cuirasse impénétrable môme pour une lame enchantée.
Le chevalier descend ; son ennemi fKiraît aussitôt. Bardé tout entier d'un acier magique, le mécréant se croit assuré de la victoire, car il oublie qu'aucun sortilège ne saurait le protéger centre les foudres de la bague. La bonne é|)ée d'Huon brise toutefois du premier coup l'armure d'Angoulaffre et le blesse mortellement. Le sang afflue par torrents dans la vaste gorge du géant , et lui feime les voies de la respiration.
H tombe, comme au front du Taurus un pin fracassé par la foudre. La tour et la plaine retentissent de sa chute. Il perd tout sentiment de l'existence. Son œil hagard se ferme ^ la lumière, et déjh les diables traînent son àme maudite, son âme sur laquelle pèsent tant de forfaits,
CHANT TR0ISIE.\IË. ii
devant un (rihunal ienible. Le vainqueur essuie le noir p(}is(>n qui souille son fer ensanglanté; puis il vaffitrouver la jeune fille.
su.
Honneur à vous , mon noWe seigneur ! Vous m'avez bien vengée , s'écrie Angela en se jetant toute ravie a ses pieds. Et toi qui l'envoyas pour me sauver, ô reine du ciel ! je fais vœu de te consacrer, en or pur et massif, un poids égal , quel qu'il soit , au poids du premier fils que je dois mettre au jour.
Sire Uuon la relève. Ses manières sont pleines de respect. Kn répondant a ses remerciements, il déploie toule la politesse du bon vieux temps : politesse, il est vrai, moins raffinée que la nôtre, mais d'autant plus solide. Proléger les dames , n'est-ce pas le vrai devoir d*un chevalier? et no doÉ-il pas, lors même que son cœur ne s'y trouve pas intéressé, verser pour chacune son sang dès le premier appel?
Jusqu'à ce moment' Angela n'avait eu ni assez de calme ni assez de loisir pour ol)server de près son défenseur. Mais, quand , a sa prière, il eut ôlé ses armes , elle aurait volontiei-s, tant le paladin lui parut beau, souhaité plus d'yeux encore que l'oiseau de Junon n'en portail dans sa queue. Depuis les pieds jusqu'à la tête, lluon lui semble le premier des hommes : le premier pour la ligure et le maintien , pour la grandeur et pour la grâce.
Ce n'est pas qu'elle le compare a personne qui se trouve
entre son cœur et lui. Sans penser a mal, elle laisse aller ses yeux : voir, après tout , n'est pas pécher. Aucun scrupule ne trouble ce plaisir, car elle subit encore le charme de sa naïve et première illusion. Sa sécurité vient précisément de ce qu'Alexis n'occupe en rien son âme.
Par bonheur, innocente Angela, tes yeux ne trouvent dans le cœur d'Huon nul élément qui s'embrase a leur feu. Si mainte fois un regard du jeune homme rencontre a moitié route la prunelle de la dame, il n'exprime rien de plus que l'œil d'une. statue; il ne serait pas plus froîd s'il tombait par hasard sur les figures d'un tapis ou les fleurs d'une corbeille.
Une puissance inconnue qui , semblable h. l'aimant , attire le héros à Bagdad , émousse l'écl^ perçant de ce regard , laisse passer en pure perte mille attraits devant lui. Ni la taille d'Ângela , qui se dessine conune un beau vase tourné par l'Amour même , ni le contour gracieux du nez, qui se rattache au front a^ec une douce majesté, rien ne le touche.
Semblable a la double colline dont la neige est voilée dans la brume , vainement le sein de la jeune fille soulève en palpitant une gaze légère et blanche ; vainement sa peau est aussi lisse , aussi pure que l'onde où l'aurore aime à mirer ses roses; vainement, enfin, la beauté déposa sur chaque trait une si visible empreinte que nulle parure ne saurait ni la rehausser, ni la dissimuler :
Avec tous ses appas, Angela n'est pour lui ni jeune , ni belle. Loin de convoiter plus longtemps son aimable présence , il souhaite de grand cœur qu'elle soit rendue, sans différer, aux embrassements de son époux, et, comme elle n'en dit mot , il ne peut enfln s'empêcher d'en parler le premier.
A peine a-^tril promis de la conduire et de la protéger, k peine a-t-elle entr'ouvert ses lèvres pour exprimer sa gratitude , qu'un bruit d'armes et de chevaux , montant de la cour, les interrompt soudain. On entend déjà piétiner sur l'escalier tournant. Angela s'effraye : — Qui peut venir? — Mais bientôt sa crainte se change en plaisir ; car, voyez , Alexis entre dans la salle.
La réflexion lui était venue, un peu tard a la vérité, que les choses ne se passaient pas d'une manière trop glorieuse pour lui. Quoi I tandis qu'Huon la disputait seul au géant, lui, l'époux d! Angela , entouré de cavaliers, se reposait a l'ombre, loin des horions, et buvait, pour réconforter ses membres délicats, le doux vin des palmiers ! Qui lui garantissait , d'ailleurs , que le paladin ne détalerait pas avec la bien-aimée ?
Celte pensée avait a peine bourdonné dans son oreille que , suivi de tous ses gens , il s'était jeté en selle pour venir, au grand trot , dans lé cas où , grâce au courage d'Huon , tout péril serait passé , recevoir Angela , souhaiter à l'étranger les récompenses célestes, et..... s'humilier
58 OBËUON.
peiil-elre un peu. Après tout , direz-vous , ce n'était qu'un prince du Liban.
Dispensé , par cet incident inattendu , de reconduire la belle a la vallée des Palmes , le paladin se laisse complimenter a l'envi par tous ces brillants cavaliers. Leurs éloges l'embarrassent autant que feraient des injures. Toutefois le bienfait ne doit pas rester incomplet , et , par là vertu de Tanneau magique , des mains invisibles dressent une table où s'étale avec abondance tout ce qui peut flatter le palais.
so.
— Ah ! s'écrie la belle fiancée, j'élais prête a l'oublier. Sire chevalier , avant que nous prenions place au festin , courez ouvrir vous-même le harem d'Angoulaffre. Sans me compter, la tour contenait encore cinquante demoiselles , la fleur des jolies filles , une vraie plate-bande de tulipes. Il les avait conservées pour en faire , je pense , un sacriflce a son prophète.
Le harem est ouvert et laisse voir d'aimables bouris , image vivante , dans leur riche parure , dans leur folle gaieté , du païadis joyeux de Mahomet. Sire Huon abandonne ces dames a la protection des beaux cavaliers , et déjà il est bien loin que derrière lui des cris bruyants l'appellent encore pour le prier d'honorer au moins le banquet de sa présence.
Le pourpre du soir s'était fondu dans les teintes grises de la nuit. Déjà la lune se glissait à Thorizon , lorsque le
CHANT TBOISIEME. 5»
paladin , dont la monture ne peut plus aller, arrive dans un délicieux endroit oii il se résout a prendre du repos. 11 s'occupe a chercher une couche sur la verte pelouse , et, de son côté, Schérasmin donne des soins aux destriers : tout a coup une t^nte magnifique apparaît toute dressée près d'Uuon.
Un riche tapis couvre le sol dans toute sou étendue ; elle est à l'enlour garnie de moelleux coussins qui , sous chaque pression , rebondissent comme animés d'une vie intérieure , et, dans le milieu, un trépied d'or supporte une table de jaspe, la table des Dieux pour un ventre affamé , car le repas est servi.
Glacé de stirprîse , îe ehevalîcr Mt signe a Schérasmhi d*approcher: Vois, lui dit-il : qu'en penses-tu? — Oh ! dit le brave écuyer, la chose est facile a deviner, l'ami Obéron est dans le voisinage. Sans lui , au lieu de nous dorloter dans l'édredon , nous aurions passé la nuit moins agréablement sur le sein de la terre. Voila ce que j'appelle songer a ses amis.
Venez , cher maître ; après cette longue trotte , le repos nous semblera doux. Vite, quittez vos armes. Vous le voyez, l'aimable nain, s'il fait l'hospitalité au vol, n'a rien épargné du moins pour nous traiter avec magnilicence. — H non cède a son conseil ; il s'asseyent à moitié couchés autour de la table, et ripaillent en vrais chcviiliers. La coupe eircnle aussi, et, bien qu'elle soit f ré-
6Q CMBÉRON.
4i^^i)MUcui \idé^ aui gais refrains de la Gascogue , elle s>iMpUi UHijours de nouveau.
Hientdt la douce main du sommeil détend insensiblement leurs muscles fatigués. Une musique ravissante, qu'on dirait émanée du ciel , remplit le silencieux espace des airs. Chaque feuille, sur les arbres d'alentour, semble douée d'un agile gosier , et dans toutes ces voix résonne, mille fois reproduit, l'angélique organe de Mara, l'accent divin qui charme tous les cœurs.
Toujours également complète , la douce harmonie continue , mais en faiblissant degré par degré , jusqu'au murmure le plus léger de Fair, alors que les feuilles en été sont a peine agitées çà et la , et que , dans un calme ruisseau, l'onde se joue en réseaux d'argent sur le genou des nymphes. Sans veiller ni dormir, le chevalier se laisse bercer au souffle mélodieux qui , mourant peu à peu , Onit par assoupir ses sens.
Il dort d'un sommeil non interrompu jusqu'à l'heure où le coq matinal flaire au loin les coursiers de l'aurore. Un songe merveilleux vient alors l'agiter : il croit suivre . une route inconnue , sur la rive d'un fleuve , a travers des campagnes ombreuses. Tout à coup une femme, qui semble une déesse, se trouve devant lui ; une céleste douceur brille dans ses grands yeux, et sur toute sa personne l'Amour a répandu son charme.
Pour la promif»re fois Iluon ressent le pouvoir de ce
CHANT TROISIÈME. 6t
dieu ; ce qu'il éproure, des mots ue sauraient le décrire. La respiration lui manque : tout éperdu de ravissement , il semble enraciné au sol ; sa vie est concentrée dans son regard. L'apparition s'est évanouie qu'il croit la contempler encore , et , quand sa douce erreur se dissipe a la fin , il ferme des yeux qui n'ont plus rien à voir.
Gisant engourdi sur la rive, déjà, dans son rêve, il se sent mort, lorsqu'une main douce et chaude vient à palper son cœuit^ s'éveille, et , comme s'il sortait du tombeau , il se levé et voit de nouveau près de lui la femme qu'aucune sur la terre n'égale à ses yeux ; elle lui semble trois fois plus belle , trois fois plus ravissante qu'a la première rencontre.
Silencieux, ils s'envisagent l'im l'autre, échangeant des regards qui se disent avec une ardente éloquence ce que n'osent encore exprimer leurs lèvres. Dans les yeux de la jeune beauté s'ouvre pour le paladin un ciel oîi son âme se plonge comme dans un océan d'amoureuses délices. Bientôt l'excès du plaisir se change en douleur. Poussé par un penchant irrésistible , Huon tombe aux bras de la nymphe qu'il étreint sur son cœur.
Heureux amant ! il sent l'autre cœur palpiter sur le sien. Comme il bat! comme il brulQ !... Soudain le jour cesse ; le tonnerre roule son char de feu sur de sombres nuages ; les autans farouches se déchaînent avec d'affreux mugissements. Une force invisible arrache la nymphe des
ê% OBË|U)N.
bras du chevalier , l'emporte et la précipite dans le toï^ rent voisin.
Il entend sou cri d'angoisse et veut la suivre ; mais, ô tourment d'enfer I il ne le peut ; il reste attéré , aussi roide qu'une statue sur un tombeau. Tout haletant de ses efforts, il lutte inutilement contre ses membres : ni bras ni jambes ne se meuvent. Il croit être enfoncé jusqu'au cou dans la glace ; il voit l'inconnue tendre au-dessus des vagues ses mains suppliantes ; mais c'est en vain qu'il cherche a crier , en vain qu'aiguillonné par son amour désespéré, il essaie de se jeter après elle dans les Ilote.
— Seigneur, lui dit Schérasmin, en remarquant sa respiration pénible , debout , réveillez-vous , un mauvais rêve vous tient à la gorge. — Place , fantômes , faites-moi place , crie Huon ; voulez-vous donc me ravir jusqu'à son ombre ? — Et , dans sa rage , il s'éveille en sursaut ; son cœur, encore ému d'une transe mortelle , bat avec vio- 'Icnce ; son œil reste fixe devant la clarté du soleil, et sur 90è joues pâlies coule une froide sueur.
es.
— Le rôve était rude , remarque l'écuyer ; vous serei , selon toute apparence , resté trop longtemps sur le dos.
— Un rêve ! soupire le fils de Sévin , dont le regard n'a plus son expression farouche. Oui , c'en était un ; mais un rêve qui m'enlève a toujours le repos du cœur. — Puisse Dieu ne pas le permettre , mon excellent maître.
— Parle -moi sérieusement, dit Huon avec gravilé :
ne crois-tu pas que les rôves nous enseignent quelquefols l'avenir ?
On en a des exemples , seigneur. .. et , vraiment , depuis que je vous accompagne , je n'ose plus rien nier ; mais , pour vous dire tout de suite la pure vérité, je vous avouerai franchement que je ne fais pas grand cas des songes. La chair et le sang , chez moi du moins , sont en jeu toutes fois que je rêve. Nos anciens savaient a quoi s'en tenir, et le dicton bien connu nous l'apprend *.
Si pourtant vous vouliez me conOer le sujet du rêve , peut-Ctre trouverais -je a vous dire quelque chose de mieux. — Je veux le faire , dit Huon , et sans retard. A peine l'aube rougit-elle la cime de cet arbre : nous avons le temps ; mais , avant tout , donne-moi ,1a coupe , que je remette mes esprits. Je. sens toujours comme un poids de mille quintaux peser sur ma poitrine.
Pendant que le chevalier puise a la coupe enchantéa une force nouvelle, le vieil écuyer le considère en silei^, comme s'il voyait avec peine le fils de Sévin monlrei*T^u!fâ de faiblesse qu'il ne sied a un honune. — Quoi I se di(-il a lui-môme , en secouant la tcte , prendre au réveil tant de souci d'un rêve ! Toutefois , puisqu'il en est ainsi , laissons - le dire : cela peut encore passer pendant le déjeuner.