Songes, mensonges
Le paladin commeuce ainsi l'histoire de son rôve : — Quoi que tu puisses penser de ce que je vais te dire, mon cher Schérasmin , ce n'est pas un conte néanmoins. Oui , tel que tu me vois, je suis encore, Dieu merci , pur de corps et d'esprit. Jamais, avant ce jour, mon cœur innocent n'avait donné prise a l'amour.
Nombre de beautés se trouvaient, il est vrai, a la cour de ma mère, où les jeunes hommes ne manquaient pas d'occasions, surtout aux gages touchés, d'être induits facilement a la galanterie. Il y avait maintes fois quelque jarretière a détacher ; mais les plus jolis pieds IIP troublaient en rien mon imagination toujours tranquille, toujours superbe ; dans le pied même de Genèvre, je n'aurais vu qu'un pied : ma pensée n'allait pas au-delà.
Peut-être la cause en fut-elle aussi que, dès mon enfance, je ne vis qu'épaules et gorges nues. L'habitude en cela ressemble a Méduse : elle nous fait de pierre même pour la beauté. Pourtant, a quoi me servit-il de rester libre durant deux fois dix années? Mon heure n'en est pas
moius venue. Hélas! ami, mon destin élait d'aimer eu songe pour la première fois.
Oui, Schcrasmin, je l'ai vue maintenant, celle que les étoiles me donnent pour souveraine. Je l'ai vue, et, sans résistance, mon cœur, au premier coup d'œil , s'est livré à elle. C'était un songe, me dis-tu. Non , ami , non , les simples visions ne laissent pas de traces aussi profondes ; et dusses-tu mille fois m'appeler un fou , elle vit , elle fut h moi et je dois la ravoir.
Oh 1 si comme moi tu l'avais vue , cet ange ;de grâce et de beauté! Si du moius il m'était donné de pdndre, je te la montrerais brûlante, ainsi qu'elle flotte encore devant mon front, et , j'en suis certain, elle embraserait ton cœur, tout vieux qu'il soit, jusqu'à le réduire en cendres. Que ne m'est-il resté quelque chose dont la vie émanât de la sienne ! Son bouquet , seulement. Oh 1 que ne donnerais-]e pour l'avoir.
Ima^ne une feimne dans le plus pur éclat de la jeunesse, pétrie, sur un modèle d'en haut, de la neige des lis et de la flamme des roses ; proie a sa taille les proportions les plus gracieuses ; qu'un paisible sourire plane sur son visage ; que chaque appas, empreint d'une noble majesté, réveille et contienne à la fois les désirs : imagine tout cela, et tu n'auras d'elle qu'une ombre a peine.
Puis, doucement attiré par ses tendres regards, j'ai pu la presser sur mon sein, l'enchanteresse qui semblait
n'ôtre que la forme aérienne d'un ange ; j'ai pu sentir son cœur déborder dans le mien Oh! dis, estnl possible que pour tant d'extase la vie ne m'ait pas manqué?... Viens froidement me répondre encore : ce n'était qu'un rêve ! Comme, auprès de ce rêve, mon existence passée est pâle, et vide, et morte I
Encore une fois, Schérasmin , non , ce n'était pas une vaine chimère éclosc, aux fumées du vin, dans le domaine de la fantaisie. Un sentiment qui ne peut m' égarer me dit qu'elle existe, cette fenune, et qu'elle est née pour moi. Peut-êtrflibéron lui -môme la fit -il apparaître. Si c'est une illusion, ô laissc-la moi : l'erreur est si douce!.... Mais que parlé -je d'illusion ; un pareil rôve ne saurait tromper. Sinon, rien de réel ; sinon, la vérité môme n'est que mensonge.
Le vieil écuyer balance sa tête, fertile eu doutes, de l'air d'un homme qui manque de bonnes raisons pour contester des récits merveilleux auxquels il ue croit pas. — Que penses-tu? demande le chevalier. — Voila, réplique l'indifférent , ce qui fait mon embarras. J'aurais, a la vérité, bonne envie de soulever plus d'une objection , mais a quoi bon , au bout du compte, si ce n'est a vous affliger?
Quant a présent , puisque enfin votre parole de prince vous engage a l'égard de Charles, nous allons, pensé-je, poursuivre la route de Bagdad. Peut-être d'ici la le charme fif^. riissip^»'»' «-il • p^*^* ^'*^^ «us«i ^*«»'">n s'en mêlant , la
princesse du songe se retrouvera-t-elle à l'improviste. En attendant, cher maître, si Tespérance vous va, espérez: on gagne du moins a cela de ne pas faire de mauvais sang. '
Pendant que Schérasmiu discourt de la sorte, le chevalier se tient auprès de lui la tête baissée. Dans son cerveau , tout malade d*amour, les choses en effet ont subitement changé de face. — Jlélas ! dit-il , ne m*abuse pas non plus avec de fausses consolations. Des astres hostiles me menacent; que puis-je espérer? Dis. La tempête qui Tarracha de mes bras ne me laisse que trop'*^i^oir ma destinée.
Elle me fut ravie !.... Du sein des flots ses bras encore se tendent vers moi.... Je sens encore mon sang qui se fige dans mes veines.... Hélas ! rivé au sol comme par des chaînes, j'étais la, mais impuissant a la sauver I — Tout cela se passait en rêve, dit Schérasmin. Pourquoi , sans nécessité, vous chagriner avec ces noires appréhensions ? Les songes n'en font jamais d'autres. Le plus sage, croyezmoi , c'est de n'en prendre que ce qui peut nous réjouir.
Qu'un bon génie vous ait montré la reine future dé votre cœur, rien de mieux : on peut en croire quelque chose ; bref , je le veux bien, c*est la pure vérité. Mais, le torrent , le tourbillon , les écrous aux mains et aux pieds, ce sont Ta des inventions qui n'appartiennent qu^au rêve. Moi-môme dans mes jeunes années, quand le cauchemar me tenait, j'en ai vu plus d'une fois tout autant.
Ainsi , par exemple, je suis à me promener, lorsqu'un vilain ours, noir et velu , le Ciel sait d'où il vient ! se rencontre au travers de mon chemin. Dans mon effroi , je porte la main a l'épée et je tire, tire.... en vain I Une soudaine impuissance détend les muscles dans tous mes membres. A vue d'œil l'ours grandit ; il devient sept fois plus gros encore ; il ouvre une gueule horrible comme l'enfer. Alors je veux fuir ; mais je me sens transi et je ne puis bouger.
Une auh'e fois, toujours eu rêve, vous passez, en revenant d'un souper joyeux, devant une vieille niasure* Le volet craque et voilà, tout à coup, un nez longconmie le bras qui se met à la croisée. La peur vous prend. Vous cherchez a lui échapper, mais devant, derrière vous, des fantômes se présentent, et, tirant de leurs cous, en les allongeant toujours, d'énormes langues de feu, ils vous regardent dans la face.
Vous passez a l'autre côté de la rue et vous cherchez, dans votre angoisse mortelle, un appui contre la muraille. Alors une main sèche sort d'un trou, se met a courir, froide comme glace, le long de votre dos, et tâtonne sans façon, de ci, de là, pour vous jâncer. Chaque cheveu se dresse sur votre tête. La fuite est impossible et la rue se rétrécit de seconde en seconde, la main devient toujours plus froide, le nez toujours plus long.
Ces visions-là ne laissent pas, comme je Tai dit , de se
rencoutrer fréquemment. Ce sont de mauvais tours que se jouent dans notre cerveau les farfadets de la nuit , pas autre chose. Au réveil , le nez s'évanouit et la terreur aussi.... A voire place, je ne penserais plus a cette affaire et je m'en tiendrais aux promesses du nain. En route ! Certain pressentbnent me dit qu'à Bagdad nous reverrons la belle.
Le chevalier est debout a ces mots. Une ardeur nouvelle l'anime, comme s'il n'avait pas eu de rêve. Hennissant a la brise du matin , son palefroi est prêt déjà , tout harnaché, tout bridé. Huon saute en selle et, quand il se retourne vers la plaine, la tente a disparu. Un clin d'œil a sufû pour la dresser sur le gazon ; un soufile , pour la faire évanouir.
Protégés contre les rayons du soleil par les futaies et les palmiers, ils traversent, en suivant le cours de l'Euphrate, le plus beau pays de la terre. Ni l'un, ni l'autre ne dit mot , bien que les sujets ne manquent pas a la conversation ; mais ils sont absorbés , chacun de son côté , dans d'autres réflexions. L'air pur, la délicieuse matinée, le chant joyeux- des oiseaux, le tranquille courant du fleuve , réveillent chez tous deux l'imagination légèrement assoupie.
Dans son miroir magique , Huon ne cherche que l'image adorée. 11 la voit peinte sur l'acier de son écu ; il gravit, sur ses traces, les cimes les plus ardues du Taurus , pénètre, en la demandant, jusqu'au redoutable
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tombeau de Merlin , corabal les dragons et les géants qui veillent autour du château où elle languit : il est prêt à la disputer a Tenfer tout entier.
Pendant qu'il serre sur son cœur, dans une félicité imaginaire, la flaneée conquise au prix de tant d'efforts, Schérasmin se voit peu a peu transporté des rives de l'Euphrate aux rives de la Garonne, où , enfant, il cueillit son premier bouquet. Non , pcnse-t-il , nulle part le soleil du Seigneur, notre Dieu, n'est aussi doux que la où sa lumière brilla pour mes jeunes années ; nulle campagne n'est aussi riante; nulle verdure, aussi fraîche.
Humble lieu où j'ai reçu le jour, où j'éprouvai mon premier plaisir et mon premier chagrin, inaperçu, ignoré, comme tu l'es, mon cœur a jamais te préfère entre tous. Partout, il se sent attiré secrètement vers toi, et, dans le paradis môme, ilauraità souffrir les peines del'exil. Puissé- Je, au moins, ne pas me tromper en espérant qu'un jour je reposerai dans ton sein, auprès de mes pères.
A la faveur de ces rêveries , la distance qui les sépare de Bagdad s'abrège insensiblement. Mais, vers le milieu du jour^ la chaleur les contraint a chercher un abri dans la forêt. Couchés encore, près d'un vieil arbre, sur la mousse épaisse et tendre, ils rafraîchissaient leurs gosiers desséchés a la coupe d'Obéron , lorsqu'au moment, où elle s'emplissait pour la troisième fois, un cri affreux rugit a leurs oreilles.
Ils se lèvent. Le chevalier saisit son glaive; il vole k l'endroit d'où les cris retentissent , et que voit-il? Un Sar-^ razin a cheval se défend contre un lion. Sa force et son courage sont épuisés, et, s'il combat encore, sou bras affaibli n'est armé que par le désespoir. Le cheval , à moitié déchiré, a, dans son angoisse, mordu son frein de part en part; il chancelé et, bientôt, il se roule avec son cavalier dans un torrent de sang.
Le lion, écumant de rage, se précipite sur son adversaire. La flamme jaillit de ses regards. Mais, déjà, le fer d'Huon pénètre dans ses flancs. Irrité d'un pareil compliment, le roi des animaux y répond par une longue éraflure d'oîi le sang du paladin s'écoule en mille ruisseaux. Sans l'auneau d'Angoulaffre, son corps était fendu en deux.
Huon voit sa mort étinceler dans les yeux de la bôteu Alors, rassemblant toutes ses forces, il lui plonge sa courte épée au travers de la nuque. Le lion brandit une dernière fois sa queue; si d'un bond le chevalier ne sautait en arrière, il serait a moitié écrasé. C'est en vain aussi que le monstre agile ses griffes redoutables : un coup de Schérasmin Télend mort sur la place.
Le Sarrazin , qu'a son turban garni de pierreries on reconnaît pour homme d'importance, est tout suant encore de terreur et d'angoisse. Les étrangers le prennent par le bras. Us le conduisent avec ménagement sous
l'arbre oîi ils ont reposé. Afln qu'il se remette, on lui tend la coupe d'or et l'écuyer lui dit en arabe : — Vrai, Seigneur, vous devez une action de grâces au Dieu des chrétiens.
Le païen jette sur eux un regard sournois et prend des mains d'Huon la coupe toute pleine. Mais, quand il rapproche de ses lèvres , le vin se tarit , l'or lui brûle les doigts, en punition de sa vilenie cachée. Il jette en beuglant le vase au loin; il trépigne, il tempête, il blasphème d'une manière effroyable. Sir Huon , qui ne saurait sans dégoût l'entendre plus longtemps, tire son épée bénite afln de convertir le mécréant.
La partie paraît trop forte au drôle pour qu'il ait envie de prendre la défensive. Semblable a l'autruche que relancent des chasseurs, il court vers la prairie où paissent les deux chevaux, saute lestement sur le genêt d'Huon, Fempoigne par la crinière et , brides abattues , détale en tel effroi, en telle hâte, qu'on le dirait emporté sur l'aile de la tempête.
so.
L'aventure n'était pas agréable. Qu'aurait-il servi , pourtant , de se mettre a la poursuite du larron ? Par bonheur, avec un peu d'argent , on trouva, dans le prochain village , une espèce de mulet. La pauvre betc, diaphane conrnie un verre , semble avoir a peine assez de vie pour atteindre Bagdad. Mais Schérasmin aime encore mieux lâter de son échine que se traîner a pied sur les pas de son maître.
SI
Ils continuent ainsi leur course chevaleresque, rien ne
leur coûtant pour arriver enfin au but si désiré Déjà
le char du soleil atteint les limites du ciel , lorsque, tout d'un coup , ils voient , dans la vallée spacieuse, resplendir au loin, sous les feux du soir, la reine des cités, avec sa couronne de tours sans nombre , et le Tigre par delà , au rapide et large courant, s'enfuir, en traversant un frais paradis de verdure éternelle.
Un singulier mélange de terreur et de ravissement , de secrets pressentiments et de craintes inconnues, oppresse le cœur du chevalier. Devant lui s'ouvre le théâfre où sa propre parole, sa bravoure héréditaire l'amènent, bien plus encore que les ordres de Charles , pour accomplir une entreprise dont la mort, une prompte mort, semble être a peu près la seule issue possible. Certes, le danger avait toujours existé, mais jamais il n'avait paru si grand avant d'être si proche.
La résidence des émirs, avec ses coui>oles d'or, lui apparaît, dans sa pompe superbe et redoutable, comme une citadelle des Dieux, Il la contemple ; il voit ce trône qui fait trembler l'Asie et se dit en lui-même : — Et, toi, que viens-tu donc tenter ici?... Il tressaille. Bientôt, pourtant, la foi qui l'a conduit si loin raffermit son courage et tout bas une voix semble lui murmurer que, dans ces murs, il reverra celle qu'il aime.
En marche , Schérasmin , s'écrie-t-il, ^Toutes voiles
74 OBÉKON.
dehors ! lu vois le leiine de mes longs voyages. Il faut cire à Bagdad avant qu'il fasse nuit. — Leur Irot s'aceélère au point que cavaliers et montures en sont tout haletants. Le compatissant écuyer verse de la coupe d'Obéron quelques gorgées de vin sur la langue de sa bête. — Tiens , dit-il , bois , mon ûdèle et brave compagnon. Ce breuvage ne tarira jamais pour tes pareils.
Il avait raison. A peine la langue du mulet, altérée comme une pierre ardente, a-t-elle sucé au contact de l'or une douce rosée , qu'un torrent de feu , se répandant par les veines et les membres , leur Imprime un vivlliant élan. Rafraîchie, animée par une force nouvelle, la bête vole ainsi q«'un lévrier, et son maître est avec elle emporté dans sa course. Avant la fin du jour, ils sont dans Babylone.
A la brune, ils erraient encore dans les rues , comme des étrangers dont le hasard est le seul guide , lorsque , d'aventure, une petite vieille, le bâton a la main, les cheveux gris et les joues ridées, vint à se trouver sur leur passage. —Hé! la mère, l'apostropha Schérasmin, veuillez nous indiquer un caravansérail.
La vieille, s'inclinant sur ses béquilles, soulève sa tête vacillante pour regarder les voyageurs. — Seigneur étranger, dit-elle ensuite, il y a loin d'ici au caravansérail le plus voisin. Mais, si vous êtes fatigués et si peu vous suffit, venez dans ma cabane. Vous y trouverez, W«n h votre service, du lait et du pain, de hk paille
ClIANf QUArUIÈMt:. 7a
fraîche pour vous coucher et de bonue herbe pour vos chevaux. Vous vous reposerez et vous pourrez deniaiu aller plus loiu.
En la remerciant d'offres aussi hospitalières, Huon la suif. Aucun gîte ne lui semble mauvais la où veillent , les portes ouvertes, la bienveillance et la sincérité. La nouvelle Baucis s'empresse d'arranger la paille; elle jette par-dessus du serpolet et des fleurs d'oranger, produits de son petit jardin; elle apporte du lait écumeux et gras, y joint des pèches savoureuses , des figues qu'ellemême vient de cueillir a l'arbre , et se lamente de ce que les amandes lui aient manqué cette année.
11 seml>le au prince que de sa vie il n'a soupe avec autant de plaisir. La vieille supplée a ce qui manque au repas par son babil tout familier. — Ces messieurs , ditelle, arrivent précisément pour une grande fête. — Comment cela? — Vous l'ignorez? C'est pourtant la seule chose dont a cette heure il soil^ question dans tout Bagdad : on marie demain la fille de notre mai Ire.
La fille du sultan? Et a qui? — Le futur est un des neveux du calife , le prince des Druses , beau , riche et n'ayant pas, dit-on, son égal aux échecs, un seigneur, en un mot, que tout le monde trouve parfaitement digne de la belle Rézia Et , pourtant, disons-le en toute confidence, il n'est pas de monstre , de dragon , qu'elle ne lui pr^crât.
Cela uie semble merveilleux , remarque le paladin; Vous ne réussirez pas a nous le faire accroire. — Faut-il le répéter? Oui , la princesse , plutôt. que de s'unir à lui ,
se donnerait a un dragon. Vous entendez Je sais de
longue main le conunent et le quand de Taffaire ; mais j'ai promis aussi de tenir bouche close..... Voyons , cependant ; donnez-moi votre main et vous saurez tout.
Peut-être vous étonnerez-vous qu'une femme de ma sorte parvienne a connaître des choses qui restent ignorées de tout le monde et même des princes du sang de la famille? Eh! bien, sachez-le, ma fille est la nourrice de la belle Kézia. Kilo a tout crédit auprès de la [)rincesse, bien que , depuis le temps où Fatmé lui donnait son lait , seize années se soient écoulées déjà. Vous savez a présent où j'apprends parfois mainte et mainte nouvelle.
Depuis quelques années, on le sait, le calife, tout fier de sa fille, la fait assez souvent, dans les fêtes qu'il donne, prendre place îi sa table, où nombre de beaux hommes s'offrent aux yeux de la pfîncesse. C'est chose également connue, en province comme à la ville, que, parmi tant de seigneurs , aucun n'a jusqu'ici trouvé grâce devant elle. Toujours elle a paru les regarder avec plus de mépris encore que de crainte virginale.
On croyait pourtant qu'elle endurait, de préférence à tous les autres, la vue de Babekan, celui que le sultan s'est choisi pour gendre. Ce n'est pas que son cœur battît plus
fort quand il arrivait ou quand il partait. Non. Iille ne mettait aucune affectation a Téviter : telle était, à vrai dire, la seule faveur qu'il eût obtenue d'elle. Mais Rézia n'était éprise de personne, et Famour, disait-on, viendrait après la noce.
Depuis quelques semaines, Taffaire a néanmoins changé de face. La fille du calife peut a peine souffrir le pauvre prince en sa présence. Tout son cœur se révolte quand on lui parle de mariage. Eh 1 bien, chose incroyable, un rêve, un simple rêve en est la cause unique. — Un rôve! s'écrie Huon avec feu. — Un rôvel dit Scbérasmin. Quelle bizarre aventure I
Dans son rôve, continue la vieille, elle se trouvait, sous ta forme d'une biche, dans quelque lieu sauvage où Babekan la pourchassait. Harcelée par vingt chiens a la fois, elle courait en transe mortelle sur le penchant d'une montagne, et déjà n'espérait plus lui échapper. Alors un nain , merveilleusement beau , vient en toute vitesse audevant d'elle sur un phaéton traîné par des lionceaux.
L^liain a dans sa petite main une tige de lis en fleur, et près de lui se tient assis, beau comme les anges, un jeune étranger en costume de chevalier. Son œil bleu, ses longs cheveux blonds disent assez que l'Asie n'est pas son pays natal. Mais, quelle que soit son origine, n'importe, dès le premier regard le pauvre cœur de la princesse se trouve pris.
Le cbar s'arrête; le nain la touche de son lis, et, crae, voila la peau de biche qui tombe. Sur la prière de son sauveur, la belle Rczia monte dans le phaéton y et , bien que la pudeur et l'amour se combattent dans son sein, elle prend en rougissant sa place entre le nain et l'homme auquel son cœur s'est donné déjà. Le char gravit rapidement la montagne; mais il vient à heurter une pierre..... et la princesse se réveilla.
Le rcve s'en était allé , mais il n'emporta pas avec lui l'image du jeune homme aux longs cheveux blonds. La nuit, le jour, sans cesse elle planait, source des plus doux tourments, devant notre belle maîtresse, et, depuis ce moment, le prince des Druses lui devint insupportable: elle ne pouvait sans colère ni le voir ni Tentendre. On s'est donne tout le mal possible pour découvrir la cause de cette étrange conduite. Peine inutile ! Toujours discrète, inébranlable, elle n'a rien dit.
Sa nourrice seule, ma Clle, par conséquent, a su trouver, à la fin, les moyens d'arracher a son cœur le secret bizarre qui la ronge. Vous savez si de bonnes raisons peuvent guérir un mal dans lequel on se complaît au fond ; en effet, la pauvre jeune fille, tout en s'irritant contre ellemême, voulait que sans cesse Fatmé flattât son caprice.
Le jour si redouté s'approchait cependant. Babekan ne négligeait rien pour se relever dans l'estime de sa dédai < gneuse fiancée, mais sans y réussir. Rézia, on le sait, a
quelque penchant pour les braves, et jusqu'alors le prince ne s'était signalé par aucun exploit. — Voyons, se dit-il a lui-même, si nous forcions la belle a ra*admirer.
Depuis quelque temps, une bete énorme répand la terreur par toute la contrée. Elle se jette en plein jour dans les bourgades et les villages , égorgeant hoimnes et bestiaux avec impunité. On dit qu'elle a les ailes d'un dragon, les serres d'un griffon, les défenses d'un hérisson, la taille d'un éléphant, et qu'a son souffle une tempête se déchaîne au loin sur la campagne.
De mémoire d'homme on n'a vu un monstre pareil. Aussi a-t-ou mis sa tête a haut prix. Mais, comme chacun estime la sienne plus cher encore, personne jusqu'ici n'avait eu la fantaisie de gagner cette prime. Babekan seul crut que l'entreprise en vaudrait la peine s'il[)arvenait, par une action d'éclat, à vaincre l'orgueil de la princesse. En conséquence, il se rendit eagrande pompe auprès du sultan, pour lui demander la permission de combattre le lion.
Le calife ne l'accorda qu'a regret. Alors, ce malin même , avant le jour, le prince , monté sur son meilleur coursier, est sorti de la ville. On ne sait rien de ce qui s'est passé depuis, sinon que Babekan est heureusement revenu sur un cheval étranger, sans faire, du reste, ni bruit ni montre et sans rapporter la moindre griffe de la bête. Arrivé chez lui, il s'est, dit-on, aussitôt couché, puis il a pris du bézoard.
Les préparatifs de la noce se font, d'ailleurs, avec une magniGcence inouie. Elle aura lieu demain sans faute et, la nuit prochaine, Rézia se verra dans les bras détestés du prince Babekan. — Avant qu'il en puisse être ainsi, interrompit vivement Huon, la grande roue de la création devra s'arrêter. Le nain et le chevalier, croyez-moi, seront aussi de la fête.
La vieille paraît surprise. Elle considère de plus près ce qu'elle n'a pas d'abord observé avec grande attention, l'œil bleu de l'étranger, sa blonde et longue chevelure , son armure de chevalier ; elle remarque encore qu'il ne parle pas arabe couramment ; puis, jamais un honmie aussi beau n'a frappé ses regards. Tant de coïncidences , rapprochées des paroles qui viennent d'échapper à Huon, lui donnent matière a réflexion.
D'où vient-il? Et dans quelle intention? Quel est-il? — Vingt questions qui vont à ce môme but étaient déjà sur le bout de sa langue , mais l'air sérieux du paladin les étouffe au passage. Il fait comme s'il avait besoin de repos et s'étend tout du long sur la paille. La commère lui souhaite de doux rêves , s'en va clopinant et ferme la porte derrière elle. Mais cetlo porte, a moitié veimoulue, avait des fentes, et la curiosité démangeait la bonne femme.
Elle revient en tapinois sur ses pas, applique du mieux qu'elle peut son oreille aux aguets près d'une fente, et, la bouche ouverte, écoute eu retenant son haleine. Les étran-
gers parlaient tout haut et , comme on pouvait en juger, avec chaleur. Elle entendait chaque mot : malheureusement ces mots n*avaient pas de sens pour une vieille fi^nme de Babylone. Dans son supplice , néanmoins , elle eut parfois la consolation de distinguer très-clairement le nom de Rézia.
Comme la trame de mon sort se dévide merveilleusement! s'écrie Huon. Qu'Obéron disait vrai! Le peuple de la terre est faible ; il ignore l'avenir. Charles se croit certain de m'avoir fait casser le cou. En me donnant ses ordres, quel était son but? Ma perte, évidemment; et, malgré tout, il n'a fait qu'exécuter en aveugle les volontés du destin. L'aimable nain est venu; il a secoué son lis et m'a conduit en rêve a la source même de mon bonheur.
Oui, reprend l'écuyer, et votre cœur se donne précisément a la fille du sultan , a l'infante choisie par Charlemagne pour vous être fiancée. Comme tout s'arrange bien I Puis, tandis que vous prenez feu pour elle, la jeune fille s'amourache de vous, et, cela, toujours en songe ! On en croirait à peine ses yeux. — Pourtant, dit Huon, la vieille ne l'a pas inventé. Le destin seul a formé ce nœud,
Il s'agit maintenant de le débrouiller. La se trouve la difficulté. — Je ne m'en tourmenterais guère, réplique Schérasmin. Puis-jCj seigneur, exprimer hardiment mon humble avis? J'irais vite en besogne et, ma foi! je trancherais le nœud en deux : je laisserais au damoiseau
Si OBËRON.
du coté gauche le sifflet libre, au calife ses (ieiit% et je m'en tiendrais a ma Dulcimène.
Songez-y bien vous-même. Commencer en sa présence la cérémonie par une tête coupée, exiger ensuite du yieux sire quatre dents molaires, une poignée de sa barbe, el, de plus, embrasser au nez du calife son unique enfant, par Dieu ! ce n'est pas la savoir son monde 1 Le destin, a coup sûr, ne peut vouloir que nous manquions aussi grossièrement le but.
Par bonheur, Obéron a pourvu au plijs important. Que voulons-nous, en définitive? Souffler la demoiselle a son lièvre de fiancé. Eh ! bien, dès que la vieille l'aura instruite de l'arrivée des cheveux blonds, la belle Rézia elle-même nous y aidera, c'est chose très-certaine. En attendant, mon affaire, a moi, est de tenir, non loin des jardins du sérail, deux chevaux frais pour assurer la fuite.
Maître Schérasrain, répond le chevalier, vous oubliez, me semble, que parole est donnée a Charles d'exécuter mot a mot ce qu'il a prescrit. Pas un iota ne doit y manquer, mon ami. Il en arrivera ce qu'il pourra. Me siedil donc de rien prévoir ainsi d'avance? — En cas de besoin , réplique Schérasmin , il faudra bien au bout du compte que le nain nous tire de l'eau.
Au milieu de ces entretiens,. le fk* écuyer s'assoupit insensiblement. Mais le doux scanmeil est banni toute la nuit des yeux d'iluon. Semblable a l'esquif abandonné sur
les flots , son cœur est ballotté , clans une inquiète agitation, a travers mille vagues pressentiments, mille pensées vacillantes. Être si près du port, si près et pourtant si loin ! Un instant l'en sépare, mais il semble l'éternité !
Toi aussi le sommeil te fuit , ô Rézia ! Tu te vois entourée d'écueils , et pour les fuir , nul sentier praticable ne s'offre a tes regards. Odieuse et terrible t'apparaît la pourpre solennelle dont le ciel se colore ; odieux le jour qui va t'appeler aux autels de l'hymen... Longteàips elle se roule en soupirant sur le mol édredon , jusqu'à ce qu'enfin . étourdie par le tumulte intérieur de ses pensées , sa tête retombe sur son sein.
Elle s'assoupit , et , pour soutenir son courage , Obéron ourdit une vision nouvelle. Rézia se croit assise, aux lueurs de la lune , dans les jardins du harem , sous un bosquet où elle s'abandonne a des rêveries amoureuses. Un doux tourment , un inquiet et tendre désir soulève son sein ; son œil nage dans les pleurs, car elle pense, hélas ! sans espoir, a son jeune chevalier.
Dans son agitation , elle se lève ; elle court à pas précipités , interrogeant du regard les parterres et les charmilles ; elle visite, hors d'haleine, tous les bosquets toutes les grottes ; ses yeux égarés , pleins de larmes ,
CHANT CINOUIÈME. «5
semblent redemander a chaque objet leur image adorée. Parfois , dès qu'une ombre vacille , qu'un peuplier murmure , elle reste immobile a guetter.
Enfin , dans un endroit où la lune perce , brillante , à travers la nuit des massifs , elle croit... ô délices ! si quelque fausse lueur ne fascine pas ses yeux trop faciles à tromper... elle croit voir ce qu'elle cherche ; elle le voit , elle en est vue. Un regard de feu rencontre son regard ; elle court à lui , puis elle s'arrête , comme hésitant , dans sa craintive extase , entre l'amour et la pudeur.
Les bras, ouverts, il vole au devant d'elle ; alor^elle veut fuir et ne peut se mouvoir. C'est à grand'peine qu'elle parvient encore a se cacher derrière un arbre... Puis, au milieu de son aimable transe, le rêve cesse... Oh ! comme elle aimerait h pouvoir le rappeler. Elle s'irrite contre elle-même ; elle maudit l'arbre fafal. En vain elle cherche le sommeil : son unique plaisir est de se reporter en pensée vers lui.
Le soleil avait parcouru le tiers de sa course , et chez Rczia il faisait nuit encore, tant, au réveil, elle s'était plu h continuer l'aimable songe. Voyant qu'elle reste si longtemps sans donner aucun signe de vie , Fatmé en Ire à la fin , s'approche de la couche dorée , tire les rideaux et trouve avec surprise la dame les yeux ouverts , dans une humeur charmante.
m OBÉaoN.
le l'ai revu , ô Fatmé ! Félicit«Hiioi , s'écrie Réxia , je l'ai revu. — Serait-il vrai? reprend la nourrice , dont les regards curieux semblent chercher le bel oiseau. Sa maîtresse rit : — Ah î que ton esprit est lourd ! Cela se comprend , pourtant. Je ne l'ai vu qu'en songe , a la vérité ; mais assurément il doit se trouver près d'ici.
J'en ai le pressentiment, il n'est pas loin , et, si tu m'aimes, ne cherche pas a me détromper. — Alors je me tais. — Pourquoi? Mon espérance est-elle si téméraire? parle , quelle raison aurais-je d'y renoncer ? — La nourrice soupire et garde encore le silence. — Rien n'est audessus du pouvoir de l'amour. Le dompteur de lions , le génie qui me protège , n'est-ce pas l'Amour lui-même ? H me sauvera, bien que je ne puisse dire par quels moyens.
Tu te tais? lu soupires? oh I bonne Fatmé, je ne comprends que trop ce que me dissimule ton silenc/e. Ma flamme te paraît sans espoir. Hélas ! moi-même , si j'espère, c'est a défaut de consolation meilleure. L'heure approche ; j'entends le bruit de mes chaînes, et ma perte est certaine. Un miracle seul , ô Fatmé , peut me sauver, un miracle , et , s'il ne se fait pas... que ceci me vienne en aide.
A ces mots , le regard en feu , elle tire un poignard de son sein. — Voi«-tu ? ceci me donne force et courage : armée de la sorte, j'espère tout du destin. — La nour-
rice retombe sur son siège ; elle est aussi pâle qu*un cadavre et tremble comme un roseau. — Hélas ! si c'est là tout, que Dieu nous prenne en grâce, — s'écriet-elle ; puis elle fond en larmes et se tord les bras.
La jeune lille lui ferme la bouche avec sa main. -*• Silence , contiens-toi , dit-elle , en cachant le poignard dans son sein. — ïu le sais, sur la surface du globe, rien ne m'est plus odieux que ce prince des Druses. Plutôt que d'elre à lui , je livrerais mon corps aui morsures d'un serpent venimeux. Si le bien-aimé ne vient pas lut arracher sa proie , ma seule ressource ^ dis , ne sera-ce pas mon poignard ?
Dans l'instant même où elle prononce les derniers mots, on entend frapper a la porte dérobée qui, (le k chambre a coucher, ouvre sur celle de Fatmé. La lïourrice sort et revient , après une courte absence , presque essoufflée de hâte en même temps que de joie. — Plus de souci ! plus de crainte ! Victoire ! prineesse , victoire i le chevalier est enfin trouvé !
fS.
Dans une robe de nuit qui , recouvrant à peine son beau corps , flotte autour d'elle comme une brume légère , Rézia s'élance hors de ses draps ; elle se jette aveé ravissement au cou de la nourrice : — Trouvé ! oii? Où est-il ? mon rêve , tu ne mentais donc pas ! — Fatmé , hors d'elle-même également , conserve tout au plus assez de raison pour habiller rapidement la folle rêveuse , encore a moitié nue.
88 OBËaON.
La vieille est introduite, afin de raconter elle-même son histoire. La reprenant dès Forigine , la bonne mère ne se fait pas faute des moindres détails : pas un trait , pas un mot n'est omis de ce qu'elle a pu saisir dans les discours ou sur la figure de son hôte. — C'est lui, s'écrie Fatmé. Nous tenons notre homme ; cela s'accorde on ne peut mieux.
On interroge la vieille de nouveau. Force lui est de répéter trois et quatre fois tout ce qu'il a fait , tout ce qu'il a dit ou n'a pas dit ; de le dépeindre encore trait pour trait , depuis la tôte jusqu'aux talons ; de redire conune sa chevelure est blonde et longue, comme ses beaux yeux sont grands et bleus ; puis on la fait sans cesse revenir sur quelque circonstance oubliée dans la hâte de son premier récit.
La commère , qui semble rajeunie de vingt ans , continue a bavarder ainsi , pendant que la belle fiancée voit se former, sous les doigts de Fatmé , l'édifice de ses boucles. Dans ses noirs cheveux serpentent , en spirales élégantes, des perles plus pures que des gouttes de rosée ; elle a le cou , les oreiHes , la ceinture ornés de pierreries dont les yeux peuvent a peine supporter au soleil l'éclat étincelant.
Quand tout est terminé , lorsque ses nymphes ont mis la dernière main a sa parure de fête , à sa toilette de fiancée , elle apparaît , la fille du roi , radieuse comme
l'astre du jour, aimable comme un faon s'ébattant sur des roses. En s'arrêtant sur elle, tous les yeux sont éblouis , et pourtant ce ne sont encore que des yeux de jeune fille. Rézia seule scmlle ignorer qu'en sa présence les étoiles mêmes sont éclipsées.
Le feu qui rayonne de ses yeux , Timpatience , le désir inquiet qui gonfle ses lèvres , qui colore ses joues d'un pourpre inusité , excitent l'étonnement de ses fenunes. — Est-ce donc Ta , se disent-elles tout bas , la fiancée rebelle qui , hier encore , frémissait d'horreur a l'approche de ce jour ?
Cependant , parés de leurs habits de fête , les émirs , les visirs se rassemblent déjà dans la salle magnifique où la noce doit être célébrée. Le royal banquet est dressé ; les trompettes sonnent , et , sortant par la porte d'or de son palais sacré , le calife à la barbe grise s'avance au milieu d'esclaves de toute espèce. Derrière lui marche fièrement, grâce a son titre de fiancé, le prince dès Druses , la joue quelque peu pâle encore.
Vis-a-vis s'ouvrent en même temps les portes d'ivoire qui conduisent au liaiem , et , plus belle que dans le paradis les houris de Mahomet , la fille du sultan paraît a son tour. Un voile , il est vrai , semblable a un nuage argentin, tempère en partie l'éblouissant éclat de sa figure angélique; pourtant , a son entrée, une céleste liunière semble inonder soudain la salle tout entière.
Le regard suspendu à tant de charmes , Bahekan sent son cœur se gonfler , s'affaisser tour a tour. 11 clicrche a lire dans les yeux de la princesse ce qu'il brûle d'y voir ; mais il n'y rencontre qu'un regard froid connne la glace des Alpes. La vanité , pourtant , si prompte a s'abuser, le berce de la pensée que tant de pruderie est une feinte de Rézia. Oh ! pense-t-il , toute cette neige va se fondre dans la nuit.
On saura plus tard si son espoir était fondé. Mais h présent , sans décrire conunent , après les prières de l'iman , on se mit a table au bruit des cimbaics et des clairons , Sa Majesté d'abord , puis a sa droite la fiancée, et le futur a sa gauche , comment ensuite cent choses se succédèrent qui s'expliquent d'elles-mêmes, revenons, if en est temps , k messire Huon.
Brûlé d'impatience, torturé par mille appréhensions, il n'avait guère passé dans la paille une nuit plus tranquille qu'un malheureux balancé sur la hune au milieu de la tempête. Mais a peine l'aurore a-t-elle ouvert au jour ses portes d'or, qu'une odorante vapeur de pavots, de lis et de sureau , s'abat conmie un nuage sur les yeux du chevalier.
11 dort encore, et déjà le soleil a parcouru la moitié de sa course. Schérasmin , sur ces entrefaites, est allé reconnaître la position du palais, et prendre ses mesures pour un enlèvement. De son côté, la vieille s'occupe, à son
CHANT aNQUlEME. 9i
humble foyer, des apprêts du diner, en grognant un peu de ce que son hôte tarde tant a s'éveiller.
A la fin elle se glisse vers la porte , lorgne de nouveau a travers les fentes, et , par un hasard tout favorable a sa curiosité, arrive juste a Finstant où les yeux d*Huon s'cntr'ouvrent au soleil. Jeune et frais comme le Printemps, alors qu'il se môle a la ronde légère des Grâces et des Nymphes, le licros soulève a moitié son corps, et.... devinez quel objet vient tout d'abord à frapper son regard?
Un caftan , mais tel que les plus grands de l'empire en revêtent seuls pour les fêtes de la cour. Sa riche étoffe, semée de fleurs en or et brodée tout en perles, est étendue sur le dos d'une chaise. Auprès se trouve un turban qui semble tissu de neige. L'émir resterait incomplet sans une ceinture incrustée de diamants, à laquelle pend un sabre si richC; que le paladin ne saurait , sans en être ébloui , fixer les yeux sur sa garde et sur son fourreau.
Rien ne manque au costume, depuis les élégantes bottines en cuir doré jusqu'au bouton précieux qui sert a rattacher les plumes d'autruche au beau turban. Le bon chevalier croit rêver encore. D'où peut lui venir une semblable parure? La vieille est stupéfiée. — C'est de la sorcellerie, dit-elle ; sans cela n'en aurais-je pas su quelque chose? — A coup sûr, s'écrie l'éçuyer, le nain s'en est mêlé.
9i OBÉRON.
Le chevalier le pense aussi. — Ce costume, se dit-il , me donnera passage au milieu des païens , et j'arriverai de la sorte jusqu'à la salle du banquet. — Aussitôt, caftan , ceinture, turban , il endosse tout. La vieille se démène à l'ajuster convenablement. — Gomment feronsnous pour le turban? Couper ces beaux cheveux blonds? Ohl non, pour rien au monde.... Attendez 1 II entre; il semble tout exprès creusé pour sa tête.
Huon semble maintenant un vrai sultan ; jusqu'à sa joue imberbe, lisse et blanche, l'illusion est de tous points complète. Mais la bonne femme, en l'examinant , trouve encore ça et la quelque, chose a ranger dans sa mise. Alors Schérasmin souffle un mot a l'oreille de son maître, et le chevalier se dispose a partir. 11 tend avec bienveillance une bourse d'or à son hôtesse ; puis, — adieu , lui crie-t-il ; au revoir.
Ne rien faire a demi est le propre des génies. Un palefroi richement harnaché attend devant la porte, et deux beaux enfants, vêtus en drap d'argent , tiennent les rênes d'or. Sire Huon saute en selle. Les pages marchent en avant, et, prenant un chemin détourné, le conduisent le long du fleuve, a travers des champs fleuris, jusqu'en face du château.
Il a traversé la première cour; dans la seconde il descend de cheval ; puis , il entre dans la troisième. On le prend pour un convié de haut parage, et partout, abusés
par celte apparence, les gardes le laissent passer. Sa démarche est libre et fière. Il s'avance ainsi jusqu'à la porte d'cbène ; Ta, douze Mores, grands comme des géantS; veillent , le sabre nu , pour en écarter les profanes.
Dès qu'Huon se montre, son allure superbe, son regard tout royal , font abaisser la pointe de leurs fers, qui s'in-' clinent aussitôt devant lui. Les deux battants volent tout grands ouverts, et, quand ils se referment en criant derrière le héros, son noble cœur bat avec force. De la, une colonnade, où viennent aboutir des jardin», le conduit devant une autre porte en bronze doré.
C'est une vaste antichambre où , réunissant toutes les races et toutes les couleurs, se J)ressent en foule les successeurs de Kombabus, tristes esclaves, condamnés a languir dans la privation aux sources mômes du plaisir. Dès qu'un homme, dans tout l'éclat de la dignité d'émir, se présente devant leurs yeux éteints, ils restent immobiles, les bras croisés sur la poitrine , osant à peine lever sur ou même derrière lui des regards avilis par la servitude.
On entend déjà résonner dans la salle du festin les voix et les instruments , les tambours , les fifres , les cimbales... Le sultan laisse vaciller sa tête allourdie par les fumées du vin ; la joie commence a s'épancher plus librement. La princesse, pourtant, est loin de partager l'ardeur qui brûle dans les regards de son futur époux, et , tandis qu'elle a les siens fixés sur son assiette, sire Uuon entre dans la salle avec une noble aisance.
H s'approche de la tabte : tmis les yeux se lèvent avec étonnement sur Tétranger ; Rézia pense a ses rêves et ne cesse pas de regarder devant elle ; occupé dans Tinstant même a vider une coupe , le calife consomme le sacrifice sans se déranger non plus ; mais le prince Habekan , qu'aucun bon génie n'avertit de sa chute prochaine, tourne son long cou yers le chevalier.
Hnon reconnaît aussitôt son homme de la veille, lé miséraWe qui se permît de blasphémer le dieu des chrétiens. 11 le voit assis a la gauche du calife et tendant luimvme son col au châtiment. Prompt comme le feu du ciel , le riche cimeterre brille , la tête du païen vole , et son sang jaillit en bouillonnant sur la table et sur celui qui se trouve à ses côtés.
Jadis, la tôte de Gorgone au poing, Persée ôta soudain, par son aspect , la vie a des hordes rebelles : le palais des rois fume encore, le tumulte redouble ; dans tous les Cœurs , gronde la fureur du meurtre ; mais il a secoué la télé hérissée de serpents , et chaque poignard se roidit dans une main sanglante, chaque assassin n'est plus qu'une pierre immobile.
De môme ici les convives , a la vue d'un attentat aussi hardi , sentent dans leurs veines le sang s'arrêter cou r avec la joie. Us se lèvent tous ensemble, comme si quelque fantôme leur était apparu ; ils saisissent leurs
CHANT «I^ÎUtEME. 95
sabres ; mais , paralysé par la terreur, le bras faiblit en clierehant à s'armer , €t pas une lame ne «ort é\\ fourreau, (lue colère impuissaDte se penii dans le morne regard du calife ; H retombe en wrière et sans voix sur son siège.
La salle entière est en tumulte ; le bmit arrache la princesse a ses rôves : consternée , elle regarde à la ronde pour en découvrir la cause , et , quand elle se retourne du côté d'Huon , que devient-il en Tapercevant. — C'est elle 1 c'est elle l s'écrie-t-il ; — et dans son ravissement, le chevalier laisse tomber sabre et turban. A ses boudes, qui se déroulent en liberté , Rézia le reconnaît également.
— C'est lui.... commence-t-elle a s*éerier ; mais la pudeur étouffe les paroles dans sa bouche de rose ; comme ensuite le cœur lui battit , quand , a la face de tous , le héros accourut , et , plein d'amoureuse audace ^ la prit dans ses bras, la baisa sur les lèvres, pendant qu'elle-même flottait, brûlante ou pâle tour a tour, entre son penchant et l'effroi virginal.
Déjà le chevalier a pris un deuxième baiser ; mais m trouver l'anneau nuptial? Le bonheur veut qu'il ait la bague enlevée ay géant. Dans l'igMorance m il est encore de toute sa vertu , elle hii semble valoir a peine le dernier des bijoux ; faute de mieuic , pourtant , H la pas*:e au doigt de la jeune ûHe , en Itii disant : — Tiens , et sois mon épouse bien-aimée.
Pour la troisième fois il embrasse a ces mots la belle qui faiblement résiste. — Ah ! s'écrie le calife en grinçant des dents , en frappant la terre ; vous souffrez que ce Franc , que ce chien se raille ainsi de moi ? Saisissez-le : quiconque hésite est un traître ; goutte a goutte versé , que son sang impur expie Tabominable crime.
Soudain cent lames brillent aux yeux du paladin : k peine peut-il , avant qu'elles le pressent de toutes parts, ressaisir le cimeterre échappé de sa main ; it le brandit avec menace ; mais, inspirée par l'amour et la crainte, la belle Rézia enlace un de ses bras autour du corps d'Huon, fait de son sein un bouclier au sien , et retient le glaive avec son autre bras. — Arrière ! audacieux , s'écrie-t-elle avec exaltation.
Arrière ! vous n'arriverez a sa poitrine qu'a travers la mienne. — Douce, a l'instant encore, comme la gracieuse fiancée de l'Amour , elle a dans son désespoir les yeux de Méduse. — Arrêtez, redit-elle d'une voix forte aux émirs... Mon père, épargne-le !... Et toi, que le destin m'a donné pour époux , tous deux , ô ménagez mon sang dans la vie l'un de l'autre I
Vaines prières ! La rage du sultan , ses menaces redoublent. Les païens marchent sur le chevalier, dont le sabre étincelle en vain , car Uézia contient toujours son bras ; il l'entend pousser des cris d'angoisse qui lui percent le cœur. Que faire pour la défendre? Sa res-
CHANT aNQUIÈME. 97
source unique, c'est le cor d'ivoire ; il le porte h sa bouche, et de ses flancs recourbés tire des sons enchanteurs.
Le fer tombe de chaque main. Pris d'un soudain vertige , les émirs entrelacent leurs bras en anneaux dansoyants ; de bruyants hourras retentissent par la salle : force est a tous , jeunes et vieux , force est a quiconque a des pieds de sauter ; le cor ne leur laisse pas de choix. Seule Rézia, interdite a la vue de ce prodige, interdite et heureuse en même temps, reste à côté d'Huon.
Le divan tournpie follement en rond ; les vieux baclias lui battent la mesure. On voit l'iman lui-même , trébuchant comme sur la glace , valser avec un jeune eunuque. Ni le rang ni l'âge ne sont épargnés. H n'est pas jusqu'au sultan qui ne puisse maîtriser son envie ; il saisit par la barbe son grand visir et prétend encore lui enseigner des cabrioles.
De toutes les antichambres ce vacarme inouï attire bientôt la troupe des eunuques , puis la g6nt féminine , même les gardes a la fin. Tous ils sont pris du joyeux délire. Dans ce tumulte magique , le harem retrouve sa liberté. Les jardiniers eux-mêmes, avec leurs jaquettes bigarrées, viennent, de jeunes nymphes aux bras, se mêler à la ronde.
Respirant a peine , Rézia n'ose en croire ses yeux. — Quel miracle ! dit-elle ; puis il arrive a point nommé , quand rien sans cela ne pouvait nous sauver tous les
98 OBÉBOn.
deux. — Reine , un bon géuie est avec nous , lui répond le héros. — Au même instant son fidèle Schérasmin accourt tout a travers les groupes de danseurs; Fatmé le suit.
Vcner , cher maître , dit-îl en haletant , nous n'avons pas le temps de regarder a la danse. Les chevaux sont prêts , tout le palais est fou , les portes sont ouvertes , plus de gardes : que tardons-nous? Chemin faisant , j'ai rencontré dame Fatmé, chargée pour la fuite comme une bête de somme. — Sois tranquille , réplique le héros , le moment n'est pas venu de partir : le plus difficile me reste a faire auparavant.
La belle Rézia pâlit a ces paroles ; son 4Bil inquiet semble interroger, supplier. —Pourquoi ce délai? Pourquoi , sur le bord escarpé de l'abîme, tarder encore ? Fuyons , fuyons vite , avant que le vertige qui enchaîne les sens de nos eunemis se^oit dissipé. — Mais Jlluoin, sans être ému , se contente de presser , avec des regard^ pleins d'amour, la main de la jeune Glle sur son^xeur.
Peu k peu, toutefois, la vertu du cor s'affaiblit : la tête tourna aux danseurs ; leurs jambes fléchissent ; pas un fil sur eux n'est resté sec ; le sang amassé , épaissi dans leurs poitrines, les suffoque. Ce plaisir, tout involontaire, devient un supplice... Baigné àt s«eur, comme s'il sorttiit d'une étuve, le calife chancelé et tomlw sur son ollomsaie.
CHANT CUIQIMÈME. 9#
A chaque instant les danseurs viennent l'un après l'autre s'abattre sans connaissance le long des eoossius rebondis qui garnissent les parois ; émirs conune esclaves sont j au gré du hasard , renversés tout pantelants auprès des déesses du sérail : on dirait qu*uu tourbillon les a secoués et dispersés, de telle sorte que, sur le même sopha , le palefrenier souffle côte à côte avec la favorite,
Mettant a proût le calme qui règne dans la salle, sire Huon laisse près de la porte sa princesse, qu'il confie au fidèle Schérasmin. Il commande a l'écuyer d'être sur ses gardes , et lui donne a tout événement le cor d'ivoire. Alors il s'approche de l'endroit oîi le calife, faible encore et tout épuisé par le bal , s'est jeté de son long sur un trône de coussins.
Au milieu d'un morne silence , l'Attente semble , retenant son haleine et les ailes tendues , planer tout a l'entour sur l'assemblée. Les danseurs , allourdis par le vertige et par le sommeil , s'efforcent h déverrouiller leurs yeux pour regarder l'étranger qui , après tout ce qu'il a fait, s'avance le bras désarmé, le regard suppliant, vers le calife ébahi. Comment, pense-t-on, tout cela va-t-il finir?
Il se laisse aller à genoux devant le monarque , et , d'une voix douce , il commence ainsi , avec tout le sangfroid d'un héros : — L'empereur Charles , dont Je suis serviteur , envoie ses compliments au souverain des
Orienlaiix . et te prie... Pardonne ! La chose me semble difficile a dire ; mais le devoir veut que je prête a mon maître la bouche aussi bien que le bras.. . Il te fait donc demander quatre de tes dents molaires et une poignée des poils de ta barbe argentée.
Il a dit , se tait et , d'un air tranquille et dégagé, attend la réponse du sultan. Mais où trouverais-je assez d'haleine pour vous décrire par des paroles la fureur du vieux potentat; pour vous dire comme ses narines se gonflent et ses traits se contractent; avec quelle impétuosité il saute à bas de son trône; comme enfin ses yeux étincellentct ses veines bouillonnent d'impatience?
11 regarde fixement autour de lui ; il veut jurer, mais la colère brise en écume chaque mot sur ses lèvres bleuies. — Allons, esclaves, qu'on lui arrache le cœur de la poitrine ! Déchirez son corps membre a membre ! Épuisez ce sang maudit a force de piqûres ! Qu'on l'abandonne aux flammes et que sa cendre soit jetée a tous les vents! Dieu veuille damner son empereur Charles ! Quoi ! un pareil message ? à moi ? dans ma propre demeure ?
Quel est ce Charles qui se raille de moi? Et pourquoi ne vient-il pas lui-même s'il a tant envie de ma barbe et de mes dents? Pourquoi ne pas essayer de les arracher avec sa propre main.? — Cet homme n'a pas la tôte bien timbrée , remarque un vieux khan. Dans tous les cas, c'est la chose qu'on vient quérir a la tête de trois fois cent mille hommes.
Calife de Bagdad, dit le chevalier avec une noble fierté,
fais laiie tout ce monde; puis, écoute-moi Voila
longtemps que me pèsent le message de Charles et ma propre parole. Les exigences du destin sont cruelles. Mais, ici-bas, qui donc est puissant assez pour ne pas obéir a sa loi? Ce qu'il ordonne de faire, ce qu'il ordonne de souffrir, il faut le faire et le souffrir.
ïu le vois, seigneur, simple mortel comme toi , je suis seul ici pour dégager^ en face de tes gardes, ma parole au risque de ma vie. Avant tout, néanmoins, Thonneur me permet de te soumettre une proposition. Abandonne Mahomet, élève sur Babylone la croix sainte, le noble symbole des chrétiens, embrassera vraie foi, et tu auras fait plus que Charles ne demande.
Alors je prendrai sur moi de t'exempter complètement du reste, et quiconque exigera davantage aura d'abord à me rompre les os. Tout isolé, tout jeune que je t'apparaisse ici , ce que tu as [vu déjà dénote assez clairement qu'avec moi marche un être plus puissant encore que toutes les cohortes. Si tu es sage , tu choisiras dès a présent le bon parti.
Tandis que , semblable en force et en beauté a un messager du ciel , le héros , sans s'occuper des lances dont il est menacé , parle si virilement , montre tant de courage, Rézia de loin , la joue brûlante de rougeur, penche amoureusement sou beau cou vers lui. Elle frémit, toutefois,
en pensant au monient on le nœud , formé par tant de prodiges, va se dénouer enliii.
Sire Huon avait à peine prononcé son dernier mot que le vieux scliab se met a crier , a frapper, a trépigner comme un possédé. Sa raison l'a tout a fait abandonné. Les inûdèles s'élancent de leurs sièges avec une ardeur frénétique ; ils crient , ils menacent et tournent de toutes parts, sabres, poignards et lances contre l'ennemi de leur Mahom.
Mais, avant qu'ils l'aient atteint, Iluon arrache vivement la gaule a l'un d'entre eux , en frappe autour de lui conmie d'une massue, 0t, toujours combattant , se retire pas a pas jusques a% muraille. Un large bassin d'or, qu'il a pris sur le buffet, lui sert a la fois d'arme et de bouclier. Beaucoup déjà se débattent sur le plancher pour avoir de trop près affronté sa colère.
Resté près de la porte , afin de protéger la princesse , le bon Schérasmin croit voir son premier maître se ruer dans la bataille, et, pendant un instant, il s'abandonne xiu plaisir de repaître ses yeux d'un spectacle aussi plein d'intérêt. Mais, bientôt, un cri d'angoisse, jeté par Rézia, dissipe son illusion. 11 voit la furie des païens, il voit le danger d'Huon , et, sans tarder, il saisit le cor et sonne conmie s'il voulait réveiller les morts.
Le palais en retentit; ses murs craquent. Soudain , la nuit, une nuit affreuse, engloutit le jour. Des fantôjncs
s'agitent, scintillants, rapides comme des éclairs. L'édilice s'ébranle, aux roulements continus du tonnerre, jusque' dans ses fondemenls de rochers. Le cœur manque aux mécréants. Ils chancèlent comme dans Tivresse ; ils perdent l'ouïe et la vue ; leurs mains débiles laissent échapper sabres et lances. Ce ne sont plus, tout autour de la salle , que groupes mornes et roidis.
Tout étourdi par tant de prodiges, le calife semble lutter contre la mort. Son bras est sans force, sa respiration embarrassée ; son pouls ne bat plus et bientôt même cesse
de battre Tout d'un coup la tempête se tait. Dans la
çalle murmiure une douce baleine qui la remplit d'un suave et frais parfum de lis ; pj^&'Qbéron , semblable a quelque figure d'ange au-dessus des Ipmbeaux , se montre planant sur un léger nuage.
Un cri, où la crainte se mêle a la joie, échappe a la Persanne. Sa timide conûance est combattue par une frayeur involontaire. Les joues en feu, les bras croisés sur sa poitrine , elle reste auprès du jeune homme a qui s'est donné son cœur; a peine, dans la conscience virginale de sa faute ; ose-t-elle lever les yeux sur son sauveur.
Bien , Huon , dit le génie; tu as dégagé ta parole, je suis content de toi. Cette femme, jeune et belle , sera ta récompense. Mais, avant de quitter ces lieux , que Rézia songe à sa résolution ; qu'elle craigne d'expier le choix trop prompt de ses regards séduits par un inutile et tardif repentir 1 Le destin la laisse libre de rester ou de partir.
loi OBÉRON.
Rcnoiicor a tant de magnidcencC; abandonner la cour et le Irône que sa naissance lui destinait , tenter avec un homme quelque incertain voyage sur le vaste océan da monde , vivre uniquement pour lui, subir avec lui les variations de la fortune, les coups du sort et ces
coups, hélas ! partent souvent de la main la plus chère
c'en est assez pour qu'avant de s'exposer k tant de risques, on doive consulter mûrement son cœur.
Il en est temps, Rézia ; si l'alternative t'effraie , tu peux encore tromper les vœux de l'amour. Us ne font que sommeiller, ces hommes qui semblent ici couchés dans leurs tombeaux; un coup de ma baguette, en les réveillant, va les rendre a la vie. Malgré les pertes que l'aventure peut lui causer, le sultan la pardonnera facilement et Rézia, comme auparavant, serait l'idole de l'univers.
Le nain se tait. Iluon, plus pâle que la mort, attend l'arrôt dont Obcron, le cruel Obéron, le menace. Le feu s'est éteint sur ses joues. Trop flcr ou trop généreux pour stimuler par des paroles d'amour un cœur qui peut-ôtre hésite , il s'efforce a cacher sa douleur, tient ses yeux lixés sur la terre et ne laisse pas un regard parler en sa faveur.
Rézia , toute brûlante encore d'un premier baiser, n'a pas besoin, du reste , qu'un nouvel aliment vienne attiser sa flamme. Combien les grandeurs qu'elle doit quitter lui semblent peu de chose I Tout ce qu'elle aime, elle le
CHANT CINQUIÈME. tO^^
possédera en possédant Huon. Rougissant jusqu'à la pointe des doigts et d'amour et de pudeur, elle cache son visage, elle cache ses pleurs dans les bras du jeune homme, et son cœur, violemment agité , bat avec force au devant du sien.
Obérou incline doucement vers eux sa tige de lis, comme s'il voulait bénir l'union de leurs âmes. Une larme tombe de son œil sur leurs deux fronts. — Pars, dit-il , aimable couple ; vole sur les ailes de l'amour. Mon char est prêt : avant que le jour prochain ait dispersé les noires ténèbres, il vous aura transportés en sûreté aux plages d'Ascalon.
11 dit, et le dernier mot résonne encore quand il s'évanouit a leurs yeux. Indécise comme au réveil d'un songe, la belle fiancée d'iluon respire avidement le doux parfum dont l'air est imprégné ; puis elle reporte vers son père un timide regard. Le sultan semble endormi du sommeil de la mort. Rézia soupire, et de mélajicoliques pensées mêlent leur amertume aux joies de son cœur.
Elle se voile. Sire Iluon, dont l'amour aiguise les sens, n'a pas plutôt remarqué l'oppression de son sein, le trouble de ses beaux yeux, que, l'enlaçant du bras droit, il l'entraîne avec une douce violence hors de la salle. — \iens, dit-il , avant que la nuit nous surprenne , avant que leurs bras enchaînés par un sommeil magique soient rendus à la vie.
loi OBÉRON.
Renoncer a tant de magnilicence, abandonner la cour et le trône que sa naissance lui destinait , tenter avec un homme quelque incertain voyage sur le vaste océan du monde , vivre uniquement pour lui, subir avec lui les variations de la fortune, les coups du sort et ces
coups, hélas ! partent souvent de la main la plus chère
c'en est assez pour qu'avant de s'exposer a tant de risques, on doive consulter mûrement son cœur.
Il en est temps, Rézia ; si l'alternative t'effraie , tu peux encore tromper les vœux de l'amour. Ils ne font que sommeiller, ces hommes qui semblent ici couchés dans leurs tombeaux; un coup de ma baguette, en les réveillant, va les rendre à la vie. Malgré les pertes que l'aventure peut lui causer, le sultan la pardonnera facilement et Rézia, comme auparavant, serait l'idole de l'univers.
Le nain se tait, lluon, plus pâle que la mort, attend l'arrêt dont Obéron , le cruel Obéron , le menace. Le feu s'est éteint sur ses joues. Trop flcr ou trop généreux pour stimuler par des paroles d'amour un cœur qui peut-être hésite , il s'efforce à cacher sa douleur, tient ses yeux fixés sur la teire et ne laisse pas un regard parler en sa faveur.
Rézia , toute brûlante encore d'un premier baiser, n'a pas besoin, du reste , qu'un nouvel aliment vienne attiser sa flamme. Combien les grandeurs qu'elle doit quitter lui semblent peu de chose I Tout ce qu'elle aime, elle le
possédera en possédant Huon. Rougissant jusqu'il la pointe des doigts et d'amour et de pudeur, elle cache son visage, elle cache ses pleurs dans les bras du jeune homme, et son cœur, violemment agité , bat avec force au devant du sien.
Obéron incline doucement vers eux sa tige de lis, comme s'il voulait bénir l'union de leurs âmes. Une larme tombe de son œil sur leurs deux fronts. — Pars, dit-il , aimable couple ; vole sur les ailes de l'amour. Mon char est prêt : avant que le jour prochain ait dispersé les lioiies ténèbres, il vous aura transportés en sûreté aux plages d'Ascalon.
H dit, et le dernier mot résonne encore quand il s'évanouit h leurs yeux. Indécise comme au réveil d'un songe, la belle fiancée d'IIuon respire avidement le doux parfum dont l'air est imprégné ; puis elle reporte vers son père un timide regard. Le sultan semble endormi du soimneil de la mort. Rézia soupire, et de mélancoliques pensées mêlent leur amertume aux joies de son cœur.
Elle se voile. Sire Iluon, dont l'amour aiguise les sens, n'a pas plutôt remarqué l'oppression de son sein, le trouble de ses beaux yeux, que, l'enlaçant du bras droit, il l'entraîne avec une douce violence hors de la salle. — Viens, dit-il , avant que la nuit nous surprenne , avant (|ue leurs bras enchaînés par un sommeil magique soient rendus à la vie.
Viens , laisse-iunis fuir avant qu'un uouvel enuemi peut-être clierclve a nous fermer la retraite. Sois-en certaine, une fois que nous serons en sûreté, notre proteeteur aura soin é{j;alement de ceux qui dorment ici. Tout en parlant, il l'enlève avec une vigueur juvénile, descend les escaliers de marbre et la porte jusqu'au char qu'Obéron a tenu pict pour eux. Quel honuue fut jamais chargé d'un plus doux fardeau !
Le palais est désert ; il y règne le silence des tombeaux ; comme autant de cadavres, les gardes gisent çb et là, ensevelis dans un sommeil profond : rien ne met obstacle a la fuite de l'amour. On monte dans le cliar, et, comme la princesse ne veut pas se conûer seule au chevalier, sa nourrice, ainsi que Schérasmin, prennent à la hâte leurs places a côté d'eux . Fatraé, qui jamais n'a vu tant de merveilles , ne s'explique pas ce qu'il lui arrive.
Jugez de son effroi lorsqu'au lieu de chevaux, elle voit, en se retournant, quatre cygnes conduits par un enfant; lorsqu'ensuite elle se sent enlevée, transportée rapidement dans les airs ! A peine la pauvre femme, treniblant de tous ses membres , ose-t-elle respirer. Elle ne saurait comprendre qu'un char si pesanunent chargé puisse flotter sur les nues comme un esquif au sein des eaux.
Quand la nuit a la fin les surprit, la peur, doit-on s'en étonner, triompha de la honte. Se serrant contre Schérasmin, la nourrice l'étreignit aussi étroitemeni que, pour
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dormir, son moeîleiix oreiller. L'écuyer sans doute s'y prêta de l>onne grâce : en pareit cas, le cœur est prompt h se mettre de la partie. Disons-le, toutefois, pour Tlionneur du vieillard, il resta pur comme l'or a l'épreuve de ce feu.
D'autres émotions agitaient le jeune couple que TAmour, en ce moment , semblait conduire avec tes cygnes de sa
mère Que leur magique équipage suive ou non les
diemins frayés, qu'il franchisse les airs, qu'il roule ou qu'il vogue, qu'il soit atielé de cygnes ou de chevaux, que sa course soit lente ou rapide , facile ou rude , dangereuse ou non , ils n'en voient, ils n'en savent rien.
Leur situation , ah ! c'est, pour eux, un nouveau songe auK délices ineffables , une Inenhenreuse extase dans le paradis. Ils ne peitvent que «e regarder en silence avec des yeux dont le désir n'est jamais assouvi, que presser chacun, dans une douce ivresse, des mains brûlantes sur un cœur qui déborde. Puis, quand la terre, le ciel, tout s'est évanoui, quand ils restent seuls l'un pour l'autre : — Kst-ce une réalité? se demandent-ils ; ou rêvons-nous encore? Sommes-nous, en effet, sur un char?
Ainsi mon rêve ne m'a point abusé ! — s'écrient-ils
lour îi tour. — C'était Rézia I C'était Huon I Un Dieu
nous a menés l'un vers l'autre. Tu es a moi! Je t'appartiens ! Qui donc eût osé l'espérer? Réunis si miraculeusement! et pour ne jamais, jamais, nous séparer! Le ccpur peul-il suffire à tant de félicité? — Tous deux ,
alors, de se ref][ardcr avec une joie toujoui*s nouvelle , de presser encore, sur chaque sein, sur chaque bouche, leurs mains entrelacées.
En vain la nuit étend sur l'atmosphère ses ailes chargées de vapeur. L'amour voit en dépit de cet olistacle : éclairées par une lumière surnaturelle , les âmes peuvent se mirer elles-mêmes l'une dans l'autre. La nuit, pour ces amants, n'est plus la nuit: l'élysée resplendit autour d'eux. Un soleil intérieur les inonde de ses ardeats rayons et chaque instant leur crée des sens nouveaux.- M.
Au sein de leur ivresse, un sommeil enchanté les gagoe peu a peu. Les yeux se ferment , les sens se taisent , l'âme semble affranchie du corps Concentrée dans. un sentiment qui l'envahit, la pénètre, l'absorbe tout entière,
elle n'existe qu'en lui Mais, ce sentiment seul, ô!
qu'il est infini.
A peine l'aurore commence-t-elle h refouler les tén^brés , h peine sa main de rose entr'ouvre-l-elle les portes du jour que les cygnes s'arrêtent, sous un abri de hauts palmiers, non loin du rivage où les flots baignent les murs d'Ascalon. Une légère secousse réveille les deux couples, arrachant l'un aux douceurs du sommeil, Taulre aux rêveries de l'amour.
En découvrant pour la première fois la mer sans bornes, toute rayonnante alors des feux du matin , la fille du sultan tressaille de ravissement comme de terreur. Émerveillé, son regard plonge, sans rencontrer d'obstacle , le long de ces montagnes d'eau : l'infini semble ttre ouvert devant elle. Mais , au milieu du plaisir qu'elle éprouve , un frisson la prend de se voir si petite dans l'immensité.
Ses yeux se voilent d'un léger brouillard. — Où suis-je? demande-t-elle ; mais Huon, qui, les bras ouverts, se tient auprès du char, a fait bientôt revenir ses esprits égares. Appuyant ses lèvres, brûlantes de désir et d'amour, sur un sein que soulèvent de silencieux soupirs : —- Sois sans crainte, ô ma vie, lui dit-il ; tu reposes dans mes bras.
iO
C'est avec délices qu'elle se sent toute entourée de ce qu'elle aime, toute absorbée dausTembrassement d'IIuon, et le jeune lierre n'étreint pas le chêne plus fortement que son bras arrondi, le corps du chevalier. Il court vers les palmiers avec sa douce charge , la dépose a Tombre , sur de la mousse, et s'assied auprès d'elle. Sa place, il ne la donnerait pas pour le trô»e d'un roi.
Bientôt aussi, Fatmé , l'écuyer se trouvent dans le même endroit, résolus tous deux a servir l'aimable couple jus* qu'au dernier soupir. Â peine avaient-ils l'un et l'autre pris une place sur l'herbe , Schérasmiu près de son maitre, Fatmé aux pieds de la jeune dame , que, soudain , <^mme un éclair de la pensée , le nain leur apparut nageant dans l'air.
Dans ses yeux obscurci^ légëremait par le chagrin peiv çait , néanmoins, le doux sourire de l'amitié. Lm^u'îI se fut rapproché davantage, ils w^nt une cassette, toute garnie de pierreries, briller comme un soleil sur son bras gauche. — Ami Huon , dit le génie , prends ceci de ma main. Bien que Charles ne t'en ait pas fait une condition expresse , ce sera, quand lu le reverras, une preuve pour lui que tu as mot pour mot accompli son arrêt.
On saura , mais il n'était pas séant de l'expliquer tout haut en présence de Rézia, on saura que celte cassette contenait, empaquetés dans du colon, la barbe et les deuls du calife. Pendant que la léthargie du sultan le re-
CHANT SIXIEME. lit
tenait dans son fauteuil , un des satellites invisibles qui suivaient Obéron s'était mis promptement à l'oeuvre et l'avait menée a fin sans ciseaux ni pélican.
Hâtez-vous, continua le nain , avant que le calife ait le temps de vous poursuivre. Un navire se trouve sur la rade , lequel , en six a sept jours , vous portera sans avarie jusqu'à Lépanthe. Aussitôt arrivés dans cette ville, vous en rencontrerez un autre uolisé pour Salerne. De la, avec toute la vitesse que l'amour pourra vous prêter, volez k Rome.
Mais que ceci, Huon , reste profondément gravé dans ton esprit : jusqu!a œ que le isaint pape Sylvestre ait appelé les bénédictions célestes sur l'alliance de vos âmes, considérez-vous comme frère et sœur. Que le doux fruit défendu ne vous tente pas avant le temps, car, sachez-le, si vous^y touchiez^ Obéron, au même instant, vous aban-> donnerait pour toute l'éternité.
Il dit et soupire. La ddal^ur gonfle ses 'yeux. 11 les feit approcher et les baise sur le front. Lorsqu'ils veulent ensuite regarder vers lui , l'apparition se dissout comme une nuageuse image. Le jour voile sa face d'or; les palmier» tristement gémissent ; un morne silence, un calme effrayant planent sur la mer et sur le rivage dont les contours s^nblent se fondre dans une sombre vapeur.
Un singulier malaise, une vague anxiété oppresse l'aimable couple. Ils se regardent Tun l'autre, les joues
ta OBÉROX.
pâlies; la parole expire sur leurs lèvres entr'ou vertes; leurs bras, au moment de s'élreindre, sont retenus par un secret effroi. Mais, dans un battement du pouls, le brouil* lard s'abat : tout rit, encore une fois, aux rayons dorés du soleil, et les amants sentent le courage et la joie renaître dans leurs cœurs.
Ils se bâtent de gagner le vaisseau. Grâce au soin bien* veillant de leur protecteur, ils le trouvent, à leur grand plaisir, pourvu des choses nécessaires au voyage et fort élégamment enmaénagé. Une fraîche brise souffle de terre; Fancre est levée; les matelots poussent des cris joyeux. Déjà la barque, déployant ses ailes , fend les flots Meus avec toute la vitesse d'un oiseau* L'air est pur et serein; la mer, unie à s'y mirer.
Ainsi qu'un cygne orgueilleux, le vaisseau j doucement balancé, nage, au grand étonnement des fils de l'Océan, sans laisser a peine un sillon sur sa route. Jamais, s'écrie
chacun, homme n'a vu paréiUe traversée La belle et
le chevalier restent, les brttsMMÎtl^lacés , des heures entières sur le pont. Ils regaârdéal autour d'eux, et chaque scène nouvelle sert, comme tin opium, b eahner leurs amoureux transports.
Puis , quand leurs regards poursuivent h perte de vue ces espaces où l'azur des vagues se fond au loin dans l'air, Huon commence a parler de son pays , à dire comme il est beau, comme les habitants y sont heureux et gais, comme, de l'est au couchant, le soleil ne peut éclairer de
CHANT SiXiËMË. 113
campagne plus riante que sur les bords de la Garonne. Et, tout cela, son vieux vassal l'atteste avec serment,
Brave Scbérasmin ! Le cœur lui bat de joie toutes les lois qu'il peut cbanter les louanges de sa chère Gascogne. Quant à Rézia , si nombre de mots lui restent incompris , elle n'eu écoute pas moins, sans jamais se détourner; car, tout nouveau qu'il soit encore pour elle, le langage dont le sens est facilement saisi par son cœur enchanté, c'est. .... ce que lui disent les yeux d'Huon.
La douce pression d'une main brûlante, uu soupir échappé du cœur, le baiser ravi sur une joue de rose, ô, surtout, un regard baigné d'humide volupté, si ce n'est ce langage, quel autre saurait toucher, séduire et persuader? Il passe, plus prompt que la flèche , d'un cœur a l'autre. Rien ne va mieux au but; rien ne cause moins d'ennui.
Entre ces deux amants, c'était ce dialogue intime de l'âme avec l'âme qui piieii0!)liMins cesse la place des pa» rôles. Souvent, pour ^tur^Kaéf témoins, ils se glissaient dans leur réduit. La, to4i9i^ftiK enlacés, ils reposaient sur le môme sopha ou se tenaient devant la fenêtre ouverte. Jamais, toutefois, ils ne restaient seuls entièrement. Huon l'avait ainsi voulu, et la nourrice, au moins, devait toujours être présente.
Sans cesse retentissent a l'oreille du paladin ces mots
terribles : — Ne vous laissez pas tenter ! Sinon, ajouta
le génie , sacbez-lC; nous serons séparés pour l'éternité.
lU OBÉRON
— Qii'a-t-il eutcudn par-là? Pendant qu'il paiiait, un sens profond se lisait dans ses regards; leur expression devenait de plus en plus sévère et sombre ; des larmes, hélas! nageaient dans ses yeux et sa ûgure avait perdu son éclat habituel.
A ce souvenir, de vagues appréhensions gonflent h cœur d'iluon. Le bon chevalier se défie de lui-même; îl s'effraie des moindres jeux de l'amour; il craint, en s'y livrant, d'être maudit par Obéron. Chaque Jour, cepeiio dant, la flamme qui le dévore pénètre plus avant. L'air où il vit est un air enchanté , puisque Rézia le partage ; cet air^ elle le pénètre de son haleine, et sur chaque objet où son amant repose les yeux plane sa gracieuse image»
C'est elle, toujours elle, qui brille pour lui dans l«6 feux de l'aurore^ dans le pourpre du soir, dans le dou^ clair-obscur projeté par la lune. Est-il une attitude, une position dans laqueHe sa taille de nymphe ne sache le ravir? Puis, dans leur cb^unbre étroite , le tissu môme qm la voilé soigneusement à tout ^il étranger tombe et laissa le regard , craintif encore dans sa hardiesse , mordro comme une abeille sur le sein et le cou.
lluon sent à quel doux péril il se trouve exposé. — 1 s'écrie-t-il souvent , pour qu'il me soit possible de souffrir jusqu'à Rome, enveloppe-toi, toute belle, de sept voiles épais I Cache sous mille replis chacun de tes appas ! Laisse retomber jusqu'à la pointe des doigts une large manche $ur le vivant ivoire de ces bras ! Mais, avant tout,
Obéron^ mon ami, jusque la change mon cœur en un marbre glacé '
Bien que souvent la force vînt presque a lui manquer, le clievalier voulait fermement sortir vainqueur de cette lutte. 11 lui paraissait grand et beau de subir Tépreuve la plus difficile qui soit imposée à la vertu , grand et beau 4éja de la tenter seulement, dix fois plus grand et plus beau de la mener glorieusement à fin 1 Comment , toutefois , venir a bout d'un ennemi dont les forces ne font que croître a mesure que le combat s'allonge ?
S'abandonner en silence , près de la femme aimée, au sentiment qu'elle a fait naître, c'est déjà laisser a cet ennemi une victoire prochaine. Par bonheur, sire Huon se iappelle que son devoir, d'après les us de la chevalerie , est d'instruire la fille du sultan. La pauvre enfant, hélas! appartient encore au paganisme et croit a Mahomet, mais, a la vérité, sa&s trop savoir pourquoi.
Pour, la guérir de cette lèpre , le chevalier se presse tant
qu'il peut l'amour lui dit de se hâter de faire
part a la belle du peu qu'il sait de christianisme. U ne le cédait en zèle a pas un des martyrs. Mais , s'il était fort par la foi, il était faible par la science : la théologie n'était nullement son fait; son Pater et son Credo , sans gloses, voilà tout ce qu'il savait.
L'ardeur du maître supplée , du reste , aux lumières ,•< aux priiicipes qui manquent peut-être à ^3 leçons*
ll<*' OBÉRON.
Eiiueiui par état des disputes de mots , sire Huon mène la chose comme une aventure. Ce qu'il croit, il le jure baut et fort, prôt avec sa bonne lance a en rendre, sur terre et sur mer, la démonstration palpable a tout le monde païen.
Que la vérité a de force dans la bouebe d'un amant! Le cœur qui «'est donné a lui Técoule avec joie ; il lu! prête en silence une curieuse attention. L'amour est si facile a persuader I Pour lui, un regard , un baiser, sont arlicles de foi. Rézia, sans faire de subtiles questions, croit ce que croit Huon, et bientôt elle exécute avec beaucoup d'aisance le signe de la croix sur sa poitrine et sur son front.
Il ne lui reste plus qu'a recevoir la sainte aspersion des chrétiens : notre héros , du moins , le croit ainsi dans sa simplicité. Il soupire après la cérémonie; il maudit chaque instant de retard. C'en est assez pour qu'elle aussi, la belle convertie , brûle du même désir Un novice de Saint- Basile, grand ennemi des païens, se trouvait sur le navire et consentit, moyennant honoraire, à leur prêter sob assistance.
En se faisant baptiser, Rézia , qui , depuis son entrée dans la communion chrétieune, portait le nom d'Amanda, ne gagna pas seulement le paradis : elle parut aussi devenir une fois plus belle encore. Quant au paladin, d'heure en beure son bon génie s'éloigna de lui visiblement. Les enivrants regards, les pressements de main,
CHANT SIXIEME. ff7
les téudres einbrassements se succédaient sans jamais prendre fln. L'écuyer a beau faire signe,
Falmé aussi a beau se montrer : le bon chevalier, dominé par sa fièvre , oublie tout , le nain , son avis et lé danger. 11 laisserait Schérasmin se tuer a la peine; car, dans les délices oîi il est plongé tout entier, pressant sur son cœur, appelant du nom d^Âmanda , celle dont maintenant les anges eux-mêmes lui permettent le baiser, Huon^ les yeux couverts d'un nuage, ne voit plus rien : son ivresse est complète.
Rézia même, depuis le jour où elle a quitté ce nom, secroit dégagée des liens de la contrainte. N'étant plus Rézia , elle oublie facilement dignité royale , cour, patrie , tout "enfin ce qui n'est pas Amanda. ISaguères le souvenir du passé lui pesait encore : il s'est perdu dans l'échange qu'elle a fait.
SI
Elle renaît, toute entière, toute nouvelle, pour Iluon. Ce qu'elle était , elle Ta sacrifié. L'amour lui coûte un trône; mais, dans les bras d'Huon, elle sent qu'elle n'a rien perdu. Sa personne s'est donnée, et, maintenant^ elle est Amanda , Amanda qui ne peut vivre que pour l'amour, que par l'amour. Dans le monde, elle n'a plus d'autre affaire; elle n'a rien au-delà ni à recevoir, ni 3i donner.
Schérasmin , en les voyant si bien épris , s'effraye de leurs regards. Il y remarque je ne sais quelle envie de
Ilf OBÉaON
cueillir le finil défendu. Un témoin les gênait : c'était ^ pour lui, chose évidente; car, dès qu'il a:vait le àmk moitié tourné, leurs lèvres se cherchaient, avides de baisers; puis, quand ses yeux venaient à les rencontrer, tous deux ils rougissaient.
Il se rappelle sa propre jeunesse , et dans le miroir 0k elle se réfléchit , il ne voit que trop bien ce qu'ils m jQifini plus eux-momes. C'est la vertu encore inexpérî-» mentée qui , semblable au papillon , s'approche sang méfiance de la flamme. Sa riante clarté , sa douce cha<; leur attirent l'imprudente. Trompée par son innocence même, elle voltige, elle tourne autour de la lumière en cercles de plus en plus étroits , et soudain , hélas 1 elle y brûle ses ailes.
Secrètement d'accord avec Fatmé , le iidèW servitese ne laisse échapper aucun moyen qui puisse, jusqu'à Rome du moins , venir en aide a la sagesse du chevalier. Tantôt ceci , tantôt cela , il imagine vingt expédients a l'effet d'occuper , de distraire le couple amoureux , et qiiaiiA enfin tout lui fait faute , il propose , comme pour abréget la soirée , de réciter un conte.
11 dit un conte , bien qu'à la vérité son histoû^ soit mieux et plus qu'un conte ; elle lui vient d'un caleudev dont il fît rencontre à Bassorah , lorsqu'après la mort de son maître il errait en Orient , longtemps avant d'avoir cherché dans la caverne du Liban un abri contre les flots du monde. La circonstance ou il se trouve la retrace à sa
cHAirr si^ME. jFié
mémoire si vivement , qu*il juge à pPôpos d'en touchef quelques mots.
Il commence ainsi : — Sur les bords du Tessin vivait , il y a cent ans , un gentilhomme assez jeune en sagesse , quoiqu'il eût dès longtemps la barbe et les cheveux gris. Visité presque journellement par la seiatique et par la goutte, fruits amers et tardifs de plaisirs trop souvent^ répétés , il était d'ailleurs homme dé cour aimable , inm truit , et surtout fort eipert en tactique galante.
Après avoir , durant maintes années , pris un plaisir coupable a chasser , en fftmc célibataire , sur .les terres libres de l'Amour, à se glisser, dès qu'il y trouvait accès, près dç la femme d'autrui , il eut la fantaisie de courber, au terme de la vie , son front endurci sous le saint joug de riiyménée.
De sens rassis il se choisit, avec beaucoup de goût, une enfant telle qu'il la lui fallait pour la table et le lit , pour le sérieux et le plaisir , pour sa sécurité surtout : une bonne et pieuse fille , innocente , sage , novice'', cliaste comme la lune et pure de frivoles désirs , jeune par dessus tout , avec l'œil et les cheveux aussi noirs que le jais , le teint rosé , les bras et le sein ronds.
Des trente-trois perfections dont une belle, dit-on, doit ôtre pourvue, à peine eût-il permis qu'une seute manquât a sa compagne, moins encore l'œil dont im nuage humide baigne les regards de feu , la main peti^^is
et potelée , tes lèvres qui se gonlleut au*devant du baiser, le geuou gracieusement arrondi , la moelleuse ondulation des hanches et la douce résistance qu'éprouve le toucherw
Le bon vieux seigneur n'oublie y en achetant si belle marchandise, qu'une chose... les soixante et cinq ans qol de neige ont semé déjà sa tête. Un secret pressentiment le pousse , il est rrai , h mettre pour condition expresse au mariage que Tépousée sera pleine d'attraits , aimante et ce qui s'en suit , pour lui seulement , et que , pour tout autre , elle restera froide comme glace ; mais , cette clause , qui donc la souscrira ?
Rosette le fit ; Rosette était jeune , éclose , ainsi que la violette, à l'ombre et dans les champs. D'humeur légère et gaie , elle ne voyait dans son mari , dans son maître futur , que l'homme qui la faisait grande dame , qui lui donnait de riches habits , avec mille jolies choses dont les enfants comme elle s'amusent durant le jour : d'autres pensées n'avaient jamais encore préoccupé son cœur.
Les noces furent célébrées avec une grande pompe. Le noble époux , un peu roide , un peu lourd , il est vrai , se pavane au bras de Rosette d'un air fort respectable , et , suivant lui, son baptistaire en a menti de vingt années au moins. La foule accourt pour les voir au sortir de l'église, — Un beau couple ! — entend-on chuchoter de toutes parts. — Ils se ressemblent... comme janvier et mai.
CHANT SIXIEME. tîl
L'innocence de Rosette faisait , suivant l'usage en pareil cas , l'orgueil du vieux Gangolfe. Le second jour , il semblait tout gonflé d'une joie vaniteuse ; il marchait devant lui plus lier, plus droit qu'un cierge : c'était le dernier jet d'un arbre desséché. Les maux qui d'ordinaire escortent l'amour en cheveux gris , ne tardèrent pas k s'installer chez le nouveau marié. Plus Rosette montrait d'ardeur, plus le vieillard se consumait.
Il redoublait cependant , d'une autre façon , les témoignages de sa tendresse^ Chaque jour il comblait sa jeune femme de dentelles , de belles robes , de joyaux : bref, de tous les cadeaux dont il lisait le désir dans ses yeux. Les plaisirs de Rosette sont , coûte que coûte , des jouissances pour lui. En échange , que demande-t-il ? uu baiser, rien de plus. Pour tout dire , en un mot , il joue le rôle de... vieux mari.
. **• Satisfaite , dans son ingénuité , du sort qui lui est fait , Rosette, en revanche, n'épargne rien pour contenter le bonhonune a sa manière. Elle s'assied sur lui dès qu'il en montre le désir ; elle se laisse bercer sur ses genoux , ne Pempeche jamais de badiner comme il l'entend , ménage avec des soins pleins d'amour son impuissante faiblesse , et quand le sommeil le gagne, ce qui souvent arrive, elle lui permet complaisamment d'appuyer sur son sein une tôte allourdie.
Us vécurent ainsi plusieurs années dans la meilleure
tii OBÉaoïv.
intelligence, cliasles et fidèles^ comme de tendres colombes, elle si dévouée , lui si confiant que chacun en éfait édiûé. En la voyant folâtrer devant lui , le brave homme oubliait sa goutte et sa gravelle, et quant k la jeune femme , si parfois elle songeait a l'âge de son mari , elle redoutait , il est vrai , une dixième année climatérique y mais uûiqu^nent pour lui.
Elle arriva pourtant cette fatale année. Arec elle, nn# triste infinuité, au grand chagrin de son épouse, vint, 4iélas I s'appesantir sur la tête grise de Gangolfe. Elle •lui ravit , en le privant de la vue , son plaisir le pla( cher. Désormais il ne pourra plus se ranimer au soleft .qui pour lui brillait dans les yeux de Rosette ; il ne verra plus l'ovale charmant dont tant de peintres ont volé les traits pour en doter anges et madones.
Qui donc l'aiderait , le pauvre aveugle , à passer de longues journées , s'il n'avait pas Rosette ? Que deviendrait-il si maintenant elle ne se faisait un tendre devoir de rester jour et nuit auprès de son époux , de lui prêter l'assistance de ses yeux ou de son bras , de lui faire la lecture et d'écrire pour lui , de sans cesse l'interroger , k l'effet dé savoir ce qu'il veut , et de frotter , quand la goutte vient a le tourmenter, pieds et genoux d'une main légère et chaude ?
Toujours douce, attentive et compatissante. Rosette paye sans conliaiiite , sans murmure, ce dur impôt aux exigences du mariage. SouvciU , à la vérité , la toux du
CHANT SIXIEME. li»
vieillard lui soulève le cœur ; mais elle sait se contenir et n'en veille pas moins a ce qu'il n'ait jamais a se plaindre de rien. Malgré tout ce bon vouloir, le malheur voulut que , sur son fauteuil de douleur, Gangolfe se mît en tête la plus triste , la plus fâcheuse des imaginations.
Le pnre démon qui jamais ait quitté l'enfer pour harceler et torturer les hommes se glisse chez le pauvre homme et le tourmente de façon lamentable. Vieux, feible et aveugle, comment pourrait-il se dissimuler que Rosette, quelque semblable qu'elle puisse être a un ange, n'est après tout qu'une femme? Les tentateurs ne doivent pas manquer : autour d'elle le monde est plein de regards bien ouverts, et les seuls yeux qui pourraient l'oclairer., hélas! n'y voient plus.
SI
Si jeuue, si belle, toute pétrie des charmes oîi s'allume l'amour, qui do»c pourrait la voir et ne pas brûler de désir? Où jamais vit-on fleurir des joues aussi fraîches? x)ii, des yeux plus brillants, des bras plu» potelés et plus blancs ? Elle est vertueuse ; elle fuira le danger ; oui , sans doute; mais, si dans sa fuite elle vient a glisser, sera*-ce donc un prodige? Le terrain sur lequel elle marche est un acier poli ; celle qui tombe, hélas ! y tombe une fois pour toutes.
Ses qualités mêmes , sa manière d'être, pleine de douceur et d'amabilité, son caractère facile, son humeur inaltérable et gaie, tout ce qu'autrefois il aimait le mieux en ellç, jusqu'à la ravissante pudeur dmi. ses cafPesses
iU OBEUON.
étaient empreintes^ les mille cliannes enûu qui se repi*^ duisent, embellis et sans voiles^ au miroir intérieur de rame, tous ces souvenirs de l'aveugle ne servent qu'i faire pénétrer plus avant dans sou cœur le soupçon qui le mord.
Aucun esclavage ne saurait être comparé à celui dans lequel depuis lors la jeune fenune ne cesse de languir. Clouée sans cesse a ce corps marmgre, elle ne peut s'en détacher ni le jour ni la nuit. Le vieillard s'effarouche du moindre chuchotement. 11 porte les yeux au bout de ses doigts, et , quand il est couché, une de ses mains os* seuses se fixe sur elle, tantôt ici, tantôt la, de crainte qu'elle ne se glisse loin de lui.
Si douce que fût Rosette, elle se sentit blessée au cœur. Cette conduite, que son époux appelle de Tamour, elle n'en voit que trop bien la cause. Au lieu de plaintes ina«tiles, elle fait de sérieuses réflexions. Vivre ainsi près d'un septuagénaire chargé de goutte et de gravelle , traîner péniblement sa vie dans un sentier fangeux, et se voir par la dessus en butte a tant d'odieux traitements, ce destin lui semble trop cruel.
Sous le jour où maintenant elle est amenée a les considérer, mille choses, que sa patience laissa longtemps inaperçues, ne font plus qu'exciter son dégoût. Le barbon la désole avec sa tendresse ; son badinage lui parait lourd, son baiser repoussant ; ose-t-il plus encore, c'est de quoi mourir. Puis , ô cruauté 1 elle est jeune et belle au proflt
du vieillard ^ et ne peut pas foire usage des charmes qui lui sont inutiles.
se.
Qu'a-t-elle en compensation? Les plaisirs de la ville, là société, la danse, le spectacle, tout cela pour elle est du fruit défendu ! Personne jamais ne visite son antique château; chacun Tévite comme s'il était hanté par des esprits. Un grand jardin , qu'entourent partout de hautes murailles, est le seul espace où elle puisse se mouvoir.... en cercle conmie îi la chaîne. Libre a elle d'y rêver assise au pied d'un arbre ; mais, là encore, elle retrouve l'aveugle qui l'obsède.
Un jeune page, élevé dans le château de Gangolfe et chargé du soin de ses écuries, lui paraît , pour la première fois, mériter attention. Depuis longtemps, à la vérité, il avait osé jeter sur la dame des regards tout brûlants de désirs; il avait môme cherché plus d'une fois k lui faire de vive voix l'aveu de son amour ; mais, comme r Rosette ne se prêtait pas a démarche semblable, il étaîl bientôt rentré dans les limites du plus profond respect,
Maintenant que le chagrin , l'ennui attristent ses jours, et ses nuits plus encore, les distractions deviennent nécessaires a Rosette. On ne s'étonnera pas dès lors qu'elle prenne la chose tout autrement. H lui semble dur de renoncer, dans ses plus beaux jours, à toutes les consolations de la vie; et Walther, dont le regard s'anime d'un espoir nouveau , est infatigable à s'offrir pour son consolateur.
L'ardeur du page s'accroît a mesure qu'il gagne du terrain. Il supplie ; elle refuse. Mais, insensiblement, il s'établit entre -eux une muette intelligence dont l'œil est le seul intermédiaire ; car, si Gangolfe est aveugle, il n'est pas sourd , et souvent une oreille sert plus que ne le feraieiit cent yeux. Sans cesse aux aguets , celle du vieillard se dresse au moindre frôlement des babils de Rosette.
La contrainte où ils vivent abrège les formalités de la résistance. Waltber et la dame en sont bientôt à n'avoir plus qu'a se demander conunent ils pourront se rapprocher. Surveillée, traquée sans relâche par son dragon , que la toux ne laisse reposer ni la nuit ni le jour^ quelle ruse imaginera la jeune femme pour donner a Walther un peu de temps, un peu d'espace ?
La nécessité aiguise l'esprit. Pendant qu'elle se fatigue a former des projets, qu'elle les adopte et les r^ette aussitôt , voyant mille difficultés inhérentes au meilleuF^ un poirier lui vient en pensée, l'ornement du jardin , un bel arbre aux branches bien élagées, qui , près du bassin de marbre autour duquel les myrtes s'arrondissent eu haie, protège un banc de gazon contre l'ardeur brûlante du soleil.
C'est dans ce délicieux endroit , où se jouent sans cesse de tièdes zéphyrs, que le vieillard a l'habitude, en été, quand tout se dessèche et se flétrit , de venir, pendant une heure ou deux, reposer sur le sein de Ros^(te, ap
GHANf 8IXI£ME. i«r
bord de la fraîche fontaine. Seul , toutefois, il a la clef du j^din , et jamais nul n'y entre, à part sa femme et lui.
Cette clef, que le jaloux porte sans cesse dans la poche de ses chausses^ comment s'en emparer?.... Au momeitô où Gangolfe se couche, Rosette Tenlève légèrement , et , jieodftut qu'il marmotte ses prières, en prend l'empreinte en cira. Le lendemain, Walther reçoit en cachette ce moule priécieux ; un billet en même temps lui recommande le poirier : le reste est son affaire.
Qu'arriva-t-il ensuite?.... On était a la fin d'août. Lu journée était belle; l'air chaud. Le soleil semblait inviter Botre yieil aveugle à faire sa sieste, ainsi qu'il en usait parfois, sous les myrtes de la fontaine. ~ Viens, ma co*lombe , dit a sou autre lui ^ même le vieux tourtereau ; viens, Rose , ma mie , conduis-moi dans ce bosquet tran^ quille où, depuis. qu'il nous unit, le dieu de Thyménée nous d vus si souvent dans les bras l'un de l'autre. ^
Rosette fait un signe, et Walther prend les devants. La porte du jardin , ouverte a petit bruit , est bien vite refermée. De là jusqu'à la fontaine le page ne fait qu'un hond. 11 grimpe sur l'arbre, et choisit pour sa maîtresse, sur les branches les plus larges, un trône d'épais feuillage. Sur ces entrefaites, le barbon arrive, marchant lentement et d'un pas incertain au bras de sa Rosette.
Gonune, au milieu de tant d'infirmités, la bouche se trouvf^M ^ ppu lurès 1^ ^eul organe doflt1'i|^j3;ie lui teêtêii,
il avait assez l'babitude de parler a sa feuiine; en guise de passe-temps, de son amour et du paradis qu'on trouve dans le mariage. 11 mêlait a cela, peut-être pour la séduire, force poésie a propos de ses cbarmes, et , communément , il terminait par un bout de sermon.
En route, il l'avait pris sur ce ton , et , lorsqii'ils furent arrivés à la fontaine, où , connue on sait , verdoyait le poirier, Gangolfe, après avoir tapotté les joues de Rosette, après avoir, malgré sa .toux, débité mille douceurs, venait précisément d'entamer le sermon..., qui n'agréait guère h la belle en présence de son arbre.
£st-il , — se prit a dire le vieillard , pendant qu'assis près d'elle, a l'ombre, la tôte appuyée sur son sein , il ne se lassait pas de promener les doigts sur un bras rond , blanc et satiné, — est-il sur la t^re une félicité comparable à l'innocence de nos plaisirs, au cbarme si doux, devant lequel s'efface toute autre joie, d'être aimé et de se dire qu'on en est digne ! rien , enûn , de comparable k ce que toi-même dois éprouver, si tu me chéris?
parle, ma Rosette I — et le bonhomme redouble ses caresses, — mais parle franchement et sans hypocrisie ; car quelqu'un nous écoute qu'on ne saurait tromper. Dis, le pauvre aveugle qui t'aime si tendrement, ton Gangolfe, peut-il se flatter que tu l'aimes toujours? Est-il tout pour toi? remplit-il ton cœur comme lu remplis le sien?
A la vérité, si nous voulions en croire les traditions
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antiques, ce serait, pour un homme, chose peu pardonnable que de se donner entièrement à une femme, que de compter sur sa fidélité et se fier a ses dehors. Diogène, le fou , et le sage Salomon nous ont dès longtemps enseigné, du haut d'un trône et du fond d'un tonneau , que le cœur de la fenmie est un bien incertain , que rien n'égale sa ruse si ce n'est son inconstance.
Sans parler des histoires profanes, ne voyons-nous pas la saiute Écriture flétrir, dès l'origine, la renommée des femmes? La première d'entre elles attira sur le genre humain la malédiction du Seigneur. Le pieux Loth fut trompé par ses filles. Et, dès avant le déluge, les anges de Dieu se brûlèrent les ailes au feu coupable allumé par les femmeSr
Quant aux Dalila , aux Jésabel , aux Bethsabée , a tant d'autres dont les noms m'échappent, inutile de te les citer les unes après les autres, bien que l'Écriture ne les vante guère pour leur fidélité. Mais, cette Judith, qui commence par presser dans ses bras le bon, le vaillant, le vieux feld-maréchal Holophcrne , qui l'enivre d'amour, puis, lui coupe le cou , ah ! comment y penser sans en verser des larmes?
Et pourtant, la majorité des femmes serait encore plus riche en vices, plus dénuée de vertus, que je n'en aurais pas moins confiance en toi, l'élue de mon cœur, mon seul bien, la consolation de ma vieillesse et la lumière de mes yeux. Oui; tu resteras fidèle à tou devoir, et si môme
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la meilleure succombait, toi, ma Rose, tu ne falUiiais point. Ton Gangolfe, dont l'amour est si pur, si tendre, si constant, non jamais il ne sera par toi si cruellement trompé?
La jeune femme se sent coupable ; elle rougit, et , reUr rant avec humeur le bras d'ivoire enlacé tout autour du vieillard':— Pourquoi, réplique- 1- elle avec vivacité, pourquoi ces litanies? Les ai- je méritées? Faut-il croire que ton cœur puisse un instant douter de ma ûdélité ?
Malheureuse que je suis ! Voila quelle est la récompense de tant d'amour ! A qui me suis-je donnée toute entière? L'innocence de mon premier baiser, les prc^ mières émotions de ma jeunesse, qui donc les eut? Hélas 1 je suis trop aimante et trop tendre : c'est la mon crime ! Soupçonner un cœur qui ne connut jamais d'autre homme et n'en battit que plus fort pour lui ! Ce triomphe, orgueilleux, ne te sufOt-il pas? Veux-tu te réjouir aussi de mon supplice, homme lâche et cruel ?
Elle s'arrête , comme si l'excès de la douleur étouffait la voix dans sa poitrine. Le vieillard , suffoqué de san^ glols, lui jette les bras autour du cou et presse sur son cœur repentant son épouse fidèle. — Oh 1 ne pleure pas , ma mie ; pardonne les torts de l'amour, de l'amour seul... Je ne voulais pas te chagriner. pardonne et baisemoi. Non , par Dieu, je n'ai pas le moindre doute sur la fidélité de ma petite Ro$e j
CHANT Si^^IÊME. hi
C'est aînsi que vous êtes ! — dit la dame , en évitanC ^on baiser par un léger mouvement. — Vous autres hommes , vous avez tant de douces flatteries pour nous attirer dans le piège , et, quand nous sommes prises, une jouissance paisible, au lieu âe calmer votre sang, ne foit qu'irritef* vôtre bile. Malheur à la pauvre femme qui doit vous contenter! La flamme elle-môme que vous ave^ allumée avec tant d'ardeur, sert de matière a vos soupçons , d'aliment à vos fureurs secrètes.
Pris fort mal à propos d'un accès de scialique, le bonhonmie ue sait plus a quel saint se vouer: il se hâte d« donner a sa vertueuse femme mille assurances de sa tendresse, de lui répéter combien l'ombre même du soupçon est et restera bannie de sa pensée. La-dessus un baiser scelle des deux parts le traité de paix.
Soit plénitude, soit vide de l'âme, jugez-en , l'honnôte couple garde un profond silence. Rosette soupire. Le barbon demande ce qu'elle a? — Ce n'est rien , — ditelle , soupirant de nouveau ; puis elle reste muette. Il la presse. — Ne sois pas inquiet, chéri, ce n'est qu'une envie. Elle se passera, sans doute. — Une envie? Je comprends ! Que de bonheur tu répands encore sur ma vieillesse I — Elle se tait, et soupire de plus belle.
C'est le résultat de ton dernier bain froid , continue gaillardement Gangolfe. Parle ! si tu t'obstinais a te taire, ce serait dangereux pour toi , pour celui que tu portes
tn OBÉRON.
aussi. —Oh! dit-elle, si tu '.voyais ce beau poirier, an feuillage si frais, si pesamment charge de fruits mûrs et dorés! Les branches semblent prêtes a rompre. Je ne disais rien de peur que tu ne te fâchasses, mais... je donnerais la prunelle de mes yeux pour une de ces poires.
Oh ! je connais bien cet arbre ; le fruit qu*il donne est le meilleur du pays, réplique le vieillard. Mais, dis, cmn^ ment nous y prendre? Nous n'avons personne sous la main. C'est jour de moisson , et tous nos gens sont dans les champs. L'arbre est élevé; moi, je suis faible, je suis aveugle. Si , du moins, ce maraud de Walther était ici? — 11 me vient une idée, mon ange, dit-elle, et nous pourrons à nous deux nous en tirer sans aucune aide.
Sois assez bon pour appuyer, un instant seulement, ton dos au tronc de l'arbre. Il me sera facile ensuite de me hisser du bord de ce gazon sur tes épaules. De là, jusqu'à la première branche, à peine si la distance est d'une faible enjambée. Je me suis , dès l'enfance , exercée à grimper, a sauter, et... certainement cela réussira.
De grand cœur, répond l'aveugle. Mais s'il arrivilt quelque accident? Une branche peut se casser? Comm^ii ferais-je , pauvre impotent que je suis , pour venir "k ton secours? Voyons, ne saurais-tu patienter un peu? — iN'ai-je pas dit que je ne pouvais attendre? Tu as quelque honte a me rendre ce léger service, je le vois bien, et, pour rien au monde, je ne voudrais l'importuner. Copen-
dant , qui donc pourrait nous voir ici? Ne sommes-nous pas absolument seuls ?
Que faire? Ne pas contenter cette envie, c*est mettre en danger Texistence d'un futur héritier? Bref, moitié douceur, moitié violence , Gangolfe dut se soumettre . Il se place contre l'arbre ; il aide môme la jeune femme à grimper : prenant pour appui la tête patiente du vieux fou , Rosette s'élance légère vers le siège aérien oii de furtifs plaisirs l'attendent sous le feuillage.
Obéron se trouvait par hasard assis, dans cet instant, en face du pauvre aveugle, sur un lit de fleurs, où Titania, la reine des fées, reposait avec lui. Les sylphes légers, qui composaient leur suite , s'étaient répandus par tout le jardin, et, cachés au sein des buissons, ils attendaient, en sommeillant, le lever de la lune.
Restés invisibles, ils avaient entendu tout ce qui venait de se passer entre la femme et le mari. Le malheur voulût qu'ils vissent aussi la scène du poirier. Le roi des génies en eut une grande colère. — On le voit ici , dit-il h Titania , l'axiome des sages n'est que trop vrai : il n'est tten de méchant que, pour se satisfaire, une fenmae n'ait lefroat de tenter.
Oui , roi Salomon , (a bouche l'a dit : il est possible encore de rencontrer un honnête homme; mais, à chercher une femme vertueuse, on ferait inulilement le tour de la terre... Tu vois, Titania, cette épouse intidèle qui,
131 ' ODÉROfl.
cachée Hi-bas dafis le poirier, se joue desoD mari aveugle? Grâce a la nuit où le vieillard est plongé , elle se croit en sftreté comme dans les plus profonds abimes de Pluton.
Mais, par mon trône, par ce lis, par le pouvoir terriUe qui m'a transmis , avec, ce sceptre , l'empire des géates , non, sa ruse, non, l'aveuglement de son mari, ne lui serviront à rien ! Il ne sera pa& dit qu'à la face d'Obéroa elle se soit réjouie de son indigne trahison l Je veux déchirer le voile qui s'étend sur les yeux de Gangolfe; je veux que son regard la saisisse en flagrant délit.
Vraiment I Tu le veux, — reprend avec vivacité la reine des fées , les joues brûlantes de rougeur. -^ Eh i bien , que mon serment s'unisse au tien. Je le jure, aussi vrai que je suis ton épouse et la reine des sylphes , cette fenmie ne sera pas prise au dépourvu. Gangolfe n'a-t-il donc aucun tort? Notre lot ne serait-il que patience, et liberté le vôtre?
Mais, sans avoir égard à sa colère, le génie réalise déjà son serment. Touchés par le lis, les yeux de Gangolfe se dessillent : la cataracte est enlevée. Étonné , transporté, lé vieillard s'essaie à regarder, et que voit-il?... )1 se secoue comme si tout un essaim de guêpes s'était jeté sur ses paupières... et voit encore... ô ciel! doit-il y croire?..* sa fidèle Rose , hélas I dans les bras d'un autre homme !
Cela ne peut être ! 11 n'aura pas bien vu ; la lumière à laquelle il n'est plus habitué a dû l'éblouir. La meilleure
GHAKT fi^IflME. 18»
des femmes ne saurait s'oublier k ce point... il regarde line seconde fois... et le même spectacle lui transperce \^ cœur. — Ahl s*écrie-t-il <»mme un possédé^ perfidfi" sirène , infernal démon ! Quoi ! tu ne crains pas de violet devant mes yeux , avec tant d'infamie , Içs lois de l'honneur et de la fidélité?
Frappée comme par la foudre, Rosefte se détourne avec crainte, et, dans le même instant, une invisible main couvre d'un voile magique son galant tout blêmi, — Quelle bizarre aventure! pense-t-elle. Comment se fait-il que le vieux sorcier recouvre la vue si subitement et si mal a propos? — Toutefois la fée l'avait promis, et les inventions ne manquent pas k la coupable pour se tiier ^'affaire.
Qu'as-tu , cher époux? -— orie-ttelle, du haut de l'arbre.
— Qui cause ta colère? •— Tu oses le demander? effrontée ! ^- Moi ! Eh ! quoi, tu t'abandonnes encore a tes soup^ çons? Me voilà bien récompensée d'avoir eu compassion de ton mal I Voyant tous les soins inutiles, j'ai eu recours a la magie ; j'ai pris sur moi de lutter, pour te rendre la vue, contre un esprit sous la forme d'un homme, et , dans ce combat , hélas ! ou je ne m'engageais que par amour pour toi , mon bras droit fut blessé I
Et tu m'accuses, quand j aurais droit à ta recounaissance? Et tu ne rougis pas de me faire une telle injure?
— Àh ! s'écrie Gangolfe k son tour, saint Job lui^môme y perdrait la patience! Quoi ! ce que j'ai vu, s^on toj^ c'e^
combattre? Puisse le ciel me ravir de nouveau la lumière si je trouve uu mot honuete pour une action semblable ! pt toi , femme perverse, que Tenfer t'engloutisse !
Grand Dieu! dit-elle, c'est mon Gangolfe qui parle ainsi? Malheur a moi! La chose, hélas! n'est que trop certaine, mon sojptilége n'a pas entièrement réussi. Un nuage est resté sur tes yeux. S'il n'en était ainsi , auraistu le courage d'affliger ton épouse avec ces dures paroles ? La lumière qui t'est rendue n'est qu'une fausse lumière^ une clarté incertaine et menteuse.
Ah ! s'écrie le pauvre vieillard , que ne puis-je me faire illusion! Heureux l'honmie qui n'éprouve encore que le tourment des soupçons. Moi, j'ai vu, ô douleur! J'ai vu ce que j'ai vu. — Le Ciel veuille entendre mes pUintes ! Fut-il jamais femme plus malheureuse ! — reprend la perfide en répandant des flots de larmes.— -Pourrai-Je survivre a tant de peines? Mon mari , mon pauvre mari a perdu la raison.
Et quel homme, malgré le témoignage de ses sens, ne perdrait pas la sienne, s'il est doué d'une âme tendre, en voyant les pleurs noyer d'aussi beaux yeux, les soupirs gonfler un sein pareil ? Le vieux mari ne peut résister plus longtemps. — ïranquillise-toi , enfant, supplie-t-il. J'ai été trop prompt, trop vif. Pardonne et descends, que ton Gangolfe te presse dans ses bras. La chose est claire comme le jour f j'avais mal vu.
Tu rentends, dit a Titania le prince des génies. Ce qu'il a vu de ses yeux, une larme suflit pour l'effacer. C'est ton ouvrage. Triomphe! mais écoute le plus saint des serments. Je me croyais aimé, et cette pensée faisait mon bonheur : ce n'était qu'un rêve ! Merci , a toi qui m'as désenchanté. N'espère pas qu'une faible larme puisse aussi m'abuser : dès a présent nous devons nous séparer.
Jamais nous ne pourrons plus nous rencontrer, ni dans l'air, ui dans l'onde, ni sous l'ombrage fleuri où le baume s'épanche des rameaux , ni dans la grotte où le hâve griffon veille, au milieu d'éternelles ténèbres, sur des trésors magiques. L'air dans lequel tu respires me pèse. Fuis ! Et malheur au sexe perfide dont tu fais partie ; malheur au lâche valet d'amour qui consent à traîner vos chaînes ! Tous, je vous abhorre également.
Et si , comme cet oiseau qu'enivre le désir, un homm« se laisse prendre aux filels d'Une femme, s'il s'arrôte h languir, a roucouler près d'elle, a sucer dans ses regards un poison voluptueux , s'il rêve que c'est l'amour qui brûle dans ce sein de vipère, et s'il prête, affolé, l'oreille a la riante sirène, s'il se lie a ses serments, s'il croit à ses pleurs insidieut,.... cet honune, ah! qu'il soit voué à toutes les misère^, a toutes les tortures !
Par le nom terrible de celui qui doit, môme pour les esprits, rester a jamais innomé, non , rien ne pourra mé faire abjurer mon serment ; rien n'ébranlera ma ferme
résolution, jusqu'à ce qu'un couple, élu par le destin, se confonde, par son chaste et ûdèle amour, en un seul être, en un seul tout, jusqu'à ce que, ferme dans toutes les épreuves, dans la joie comme dans la douleur, leurs âmes restant unies lorsque les corps sont séparés, il rachète par son innocence le crime des inconstants.
El, quand ce noble couple aura tout sacrifié pour Tamour, quand , sous les coups du sort le plus sévère, au milieu des vagues soulevées pour l'engloutir, il sera resté fidèle à ses premiers serments, résolu de préférer la mort dans les flammes au parjure, dût-il être payé d^un trône, alors, Titania, lorsque ces choses, toutes ces choses se seront accomplies, alors, nous nous reverrons.
Ainsi parla le génie ; puis il disparut. Vainement , s'en* volant après lui , Titania le rappelle dans ses bras d'un accent plein d'amour. Rien , eût-il lui-môme regret a sa parole, ne peut l'en dégager ; rien ne peut suspendre Teffet de son serment , tant que deux amants, tels qu'il les exigeât la chose semble impossible ne se sont pas
rencontrés.
Depuis ce temps, jusqu'à nos jours, Obéron ne s'est jamais remontré sous sa forme véritable. Ainsi qu'on le raconte, il choisit pour retraite, tantôt une montagne, tantôt une épaisse forêt, tantôt une vallée solitaire, où tout son plaisir est de contrarier les amants et de les tourmenter. S'il en agit autrement avec vous, avec vous seuls, cela me semble un prodige.
CHANT SIXIEME. 13t)
Ici, récuyer mit fin a son récit. Alors, Huon , prenant Amanda par la main : — Si , dit-il , le repos d'Obéron et de Titania ne tient qu'il l'union de deux âmes fidèlement éprises, le destin ne sera pas longtemps a parfaire son ouvrage. N'est-ce pas Obéron lui-même qui nous Ht rencontrer? Tout ennemi qu'il soit de l'amour, il nous a pris sous sa protection. Quant aux épreuves.... qu'elles viennent!
Pour toute réponse, Amanda pose la main du jeune homme sur son sein et le regarde avec des yeux où son àme se reflète. Elle qui lit , qui sacrifia tout pour lui , quelles paroles a-t-elle encore h dire? Il s'ensuivit une scène d'extase, pendant laquelle le bon Schérasmin crut être sur le point, en dépit de ses signes, de perdre tout le fruit de sa charmante histoire.
A la vérité, le chaste voile de Tinnocenee cachait encore aux deux amants le dan^r creisssnt de leur siiuatioo. Plus la source de leur tendresse était pure, plus elle sér panchait librement au dehors. Jeune couple ne fut onques plus novice en amour. Aussi leur sort ne tient-il qu'à un cheveu. Un seul instant d'oubli, et tout bonheur est à ja" mais détruit pour eux.
Cependant Taimable couple, a qui , grâce a Tintervention d'Obéron , tous les éléments se montrent favorables, débarque dans Lépantbe^ après sept jours d'une heureuse traversée. La, conune l'apprit Iluon , deux pinasses légères allaient mettre a la voile, l'une en destination pour le port de Marseille, l'autre attendant des voyageurs pour Naples.
Le jeune chevalier s'applaudit d'un hasard qui le sert au gré de ses désirs. Importuné par la vigilance de l'écuyer, ennuyé quelque peu de ses airs de mentor, il prend aussitôt sa résolution. — Ami , dit-il , jour et an peuvent se passer avant qu'il me soit loisible de me rendre à Paris. Tu sais que j'ai promis d'aller à Rome tout d'abord , et , devant ce devoir, les autres cessent.
11 m'importe, cependant, de montrer a l'empereur que j'ai tenu ma parole. Tu es mon vassal : accomplis pour moi ce que je ne puis exécuter moi-même. Monte sans retard sur celle des pinasses qui doit cingler vers Marseille; rends-toi de la en toute hâte a la cour; remets h l'empereur, pour l'apaiser, cette cassette, avec la barbe
CHANT SEPTIÈME iU
et les deiils du sultan, et raconte-lui ce que lu as vu..
Quand j'aurai reçu la bénédiction du Saint-Père, rien , dis-le à Charles, ne m'empêchera plus de conduire a ses pieds la fille du calife. Bonne traversée, mon vieil ami ! Le vent souffle avec force ; on lève déjà les ancres : que le bonheur t'accompagne, et, lorsque mes ordres seront exécutés, viens a Rome me chercher au Latran. Qui sait? peut-être y arriverons-nous ensemble.
Schérasmin secoue ses cheveux gris, en regardant lluon dans le blanc des yeux. Il ne laverait que trop volontiei*s la tête au jeune homme, en punition de sa mauvaise ruse : pourtant il se contient. Il n'en pense pas moins qu'on aurait pu sans inconvénient.attendre, pour offrir la cassette, qu'Huon fût prêt a rendre en personne ses comptes u l'empereur,
Mais, puisque son prince, son ami, tient îi ce projet, peut-il faire autrement que de se disposer a partir? il baise la main d'Amanda ; l'œil humide, il embrasse le paladin.... , le paladin que sa présence réjouissait naguères et commence a gêner maintenant ! Des larmes ruisscleut goutte a goutte sur sa barbe grise. — Seigneur, dit-il , cher maître, que Dieu vous conduise, et puissions-nous bientôt nous revoir heureux et satisfaits,
Le cœur bat au chevalier, alors qu'entre son ami et lui, la vaste mer s'étend de plus eu plus. — Qu'ai-je fait? Ou m'a conduit ma précipitation? Quel homme jamais s'est
montré pour son maître plus dévoué que Schérasmin? Quelle fidélité, quelle résolution dans le danger! Qui m'aidera désormais de ses conseils? qui me défendra contre moi-m^e?
Occupé de ces tristes pensées, il se jure, il jure k Obéron , dont il croit sentir le souffle aérien se jouer autour de son front , de soutenir avec honneur la lutte qui va s'engager entre l'amour et le devoir. Depuis lors, il se tient avec soin éloigné d'Amanda ; il passe la nuit a contempler rétoile polaire, le jour a promener au loin sur les flots ses regards mélancoliques.
En voyant s'opérer, dans l'iionmie auquel son cœur s'est donné, un changement si complet, Rézia est d'autant plus inquiète qu'elle ne peut en pénétrer la cause. Moins affligée, du reste, dans son orgueil que dans sa tendresse, par l'impuissance où elle est de le distraire, la jeune fille n'oppose aux procédés de son amant que la douceur et la patience. D'heure en heure, toutefois, le mal augmente, leur ravissant a tous deux le repos du jour et de la nuit.
Un soir.... , à l'heure où, sur le ciel semé d'étoiles, Fétincelant Arktur s'incline déjà vers le sein de Thétys... , le tumulte ordinaire avait a bord fait place au silence. L'Océan était a peine agité comme un champ de blé où se berce le zéphyr; les gens du vaisseau, tous livrés au plus profond sommeil , cuvaient le vin qui courait dans leurs veines, et le vigilant pilote lui-même laissait tomber sur 1^ gouvernail sa tête appesantie.
Fatmé s'était également assoupie aux pieds de sa maîtresse Le sommeil ne fuit que tes paupières, triste
Huon ! que ton sein, ô Rézia ! Pauvres âmes ! elles pâtissent en proie au poison de Tamour. Son feu bouillonne dans leur sang , et seule , hélas ! une mince cloison les sépare; ils croient presque se toucher , et pas un soupir de Tun n'est p^du pour l'autre.
Huon, surtout, pour qui sa perpétuelle contrainte est un martyre; .Huon, qui sent chaque larme d^Âmauda retomber toute brûlante sur son cœur , gémit si fort, si plaintivement, qu'on le croirait prêt a rendre l'âme. Depuis une heure, Rézia lutte entre la pudeur et l'amour; elle cède enfin , pour retrouver du calme, au désir d'apprendre la cause de ses tourments et dte lui porter quelques consolations.
Semblable , avec sa Jblanche robe , au plus beau des anges, elle s'avance vers le réduit du chevalier. Ses regards sont empreints d'une tendre compassion , ses bras craintivement étendus ; elle entre , et son amant croit voir les cieux s'ouvrir pour lui. Sur son visage si pâle, si flétri naguère, se répand une rougeur brûlante ; le sang, qui se traînait à peine dans ses artères , coule h flots précipités, et son pouls bondit conmie le poisson sur l'eau.
Mais il se rappelle les avis d'Obéron et retombe soudain dans son accablement. Â l'instant où , rendu plus hardi
m OBÉRON.
par la Ih)m(('* (l'Amaiida, il allait l'attirer sur son cœur, il s'arraclic brusquemcitt aux embrassements , aux biiiaen de la jeune feniuie. Il veut fuir j s'arrcto , rev.ienl pouf voler dans ses bras ; puis recule de nouveau : il reulç é^ yeux hagards comme s'il voulait d'uu seul coup tenniuj&v sa torture. ;
Amanda cependant s'affaisse sur son lit. Son'É^in palpite sous le voile qu'il soulève ; la douleur se fraie un passage dans ses yeux languissants. Ilnon la vôit^. l'homme en lui n'y peut lenir plus longtemps. Quoi qu*il puisse arriver, il là prend dans ses bras ; sa lèvre brûlante aspire avec une soif avide la rosée de l'amour, et son cœur ^ libre de tonte coulraintc , se dilate avec force.
Dans son extase , Kézia , de son côté , ne pense point k résister. Le pressant sur son cœur ou pressée sur le sien , ravie, elle s'abandonne, sans nulle appréhension, aux baisers dont elle fut privée longtemps. Sur sa boucha altérée, il savoure à longs traits un enivrant, un voluptueux oubli ; le désir les emporte, et l'amour, hélas ! au lieu de l'hymen, couronne leur union.
Soudain le ciel noircît, les étoiles s'éteignent : heureux amants ! ils ne le votent pas. Des autans la horde farout*fae apporte sur ses ailes les rugissements lointains de la tempête : ils n'entendent pas. Voile d'un sombre courroux, Obéron gronde en passant devant eux: rien ne les éveille.
CHANT SIE^ÈMB. 145
Déjà, pour la troisième fois, le tonnerre roule sa voix terrible : mais hélas î ils ne l'entendent pas J
Cependant un ouragan , tel qu*6n n'en vit jamais , éclate avec un horrible fracas : le globe craque sur son axe , les nuages vomissent de leur sein noir des torrents de feu , la mer mugit, les vagues furieuses s'amon^lent en montagnes d'écume , le navire vacille a l'aventure : vainement le bosseman crie et commande ; toutes les oreilles sont assourdies par la tempête. Le navire retentit de ces mots hurlés avec terreur : Nous sommes perdus ! Malheur a nous !
La furie des vents indomptés, l'horizon brûlant comme une bouche de l'enfer, le craquement continu du vaisseau qui tantôt &'abîme dans les flots, tantôt, poussé vers lescieux, plane sur la cime des vagues, puis retombe avec elles : tout ce bruit, terrible assez pour réveiller les morts, ne peut qu'arracher enfln l'amoureux couple a son ivresse.
Àmanda , presque inanimée , se dégage des bras de son amant. — Dieu ! s'écrie-t-elle , qu'avons-nous fait? -^^ ' Avec la conscience de sa faute, le coupable implore le ' génie qui les protégea ; il implore sa pitié, son assistance pour Amanda du moins, pour elle seule. Vaines prières I Obéron n'est plus que le vengeur de l'innocence ; il est inexorable dans ses arrêts. La coupe et le cor, ces gages de sa faveur, ont disparu. Il entend et ne sauve pas.
1i6 OBÉRON.
Cependant, le capitaine réunit tout l'équipage et parle ainsi : — Vous voyez quel est le danger commun ; d'une seconde à l'autre , Ves^n , le yeut , le feu menacent notre bon navire d'une complète destruction : jamais je ne vis tempête pareille. Le ciel semble nous condamner tous au trépas pour la faute d'un seul peut-ôlre, d'un maudit que cherche au milieu de nous la foudre du Vengeur.
Interrogeons le ciel ; laissons-lui désigner par le sort la victime qu'il exige. En est-il un parmi vous qui redoute cette épreuve? Mais, au moment de mourir, que reste-t-il à perdre? — Il dit et tous approuvent sa proposition. Le pr(}lre apporte le calice ; on y jette les lots ; l'équipage s'agenouille autour de lui ; il murmure une prière , puis les invHe a tirer tour a tour.
Ferme et résolu , bien qu'en proie k un secret pressentiment , Huon s'approcbe, laissant tomber des regards le plus tendre sur Amanda , qui , le cœiir serré , le sang lige, reste immobile comme une statue d'albâtre, lltire... ô destin ! ô cruel Obéron !... il tire, d'une main tremblante et glacée, le billet qui le condamne a. la mort. La foule le regarde en silence. 11 lit, devient pâle, et se soumet sans résistance a la rigueur de son destin.
— Ceci est ton ouvrage , — s'écrie-t-il en élevant la voix vers Obéron. — Bien que je ne te voie pas , je sens ta présence , esprit irrité. Malheur a moi I Tu m'as averti : ton arrêt est juste. Si je supplie, ce n'est point
pour obtenir ma grâce ; c'est gour Amanda seule : elle est pure , hélas ! de ma . faute. Pardonne-lui ! que ta colère retombe tout enti^^sur moi : je' saurai me résigner. • ^, ' r^
Vous dont ma mort fait le salut, donner une larme au jeune homme qu'abandonnent les astres. Je ne nic^i^ pas innocent, il est vrai ; mais je vécus avec honneuf. Un seul instant pendant lequel , «nivré du plus doux poisson, j'oubliai et la parole que j'avais témérairement donnée , et la menace qui maintenant retentit trop tard à mon oreille... la faiblesse... triste lot de l'humapité... voilà tout mou crime !
Je Texpie cruellement , mais sans me plaindre , car jamais je n'aurai de repentir pour une faute aussi douce. S'il est coupable d'aimer, puisse le ciel lii'absoudre ! Mon cœur mourant ne connaît plus d'autre devoir. Que puis-je te léguer , si ce n'est mon amour , ô toi , dont l'amour m'a tout sacrifié ! Non , une flamme aussi sainte ne s'éteindra point , même dans les flots oîi va s'ouvrir ma tombe. Immortelle, elle vivra dans l'ombre de ton alnant!
Sï7.
Ici son cœur se gonfle ; il porte une main pâlie devant ses yeux, puis il se tait. Les hommes de l'équipage restent muets autour de lui. Son infortune les émeut un moment , tout grossiers qu'ils soient. Mais ce sentiment n'est qu'un éclair : il paraît et s'éteint. La mort d'Huon , c'est leur sûreté , c'est leur vie à tous ; et , puisque le ciel Pa
choisi pour victime, qui donc oserait, disent-ils, résister au ciel ? ,
L'ouragau qui , depuis Tinstaut oîi ie cbevalier avait prouoncé lui-même son arrêt , semblait s'être calmé , recommence avec une fureur nouvelle. Le mât se brise en éclats ; le gouvernail est rompu. — Que le coupable périsse ! — crie l'équipage en masse. Le capitaine s'approche du paladin. — Jeune bonmie, dit-il, meurs, puisqu'il en doit être ainsi ; meurs librement , et sauve-nous du trépas.
Le lils de Sévin, marchant d'un pas assuré, s'approche du bord. Tout d'un coup Amanda, qui semblait à l'instant encore un maibre inanimé , écarte avec rage JftilMile des matelots, et bondit jusqu'à lui. Pareille a la crinière du lion , sa chevelure flotte au milieu de l'orage ; son œil est sec, sa poitrine haletante; de son bras auquel une amoureuse fureur prête des forces nouvelles , elle étreint Hoon, puis l'entraîne avec elle dans les flots,
so.
La fldèle Fatmé, au désespoir, voudrait s'élancer après elle ; on la retient violemment. Elle voit les tendres amants , étroitement unis , s'enlacer comme les branches de la vigne, lutter faiblement contre les vagues, et rouler emportés par elles. Puis , quand Fatmé ne les aperçoit pins, elle remplit le vaisseau de ses cris déchirants. Qui peut lui rendre ce qu'elle a perdu ? Avec sa souveraine , toutes ses affections , toutes ses espérances ont disparu.
SI
Cependant , ô miracle ! les flots Irrités ont à peine touché la tête du chevalier que la tempête s'apaise ; le tonnerre s'est tû, la troupe des vents a fui. Naguères si tourmentée , la mer, plus unie maintenant qu'un étang limpide , ondoie conmie un carré de lis. Le vaisseau poursuit gaiement sa route : deux jours encore et ses rameurs le conduiront au port.
Mais qu'allez-vous devenir, aimables amaiits, ballottés sans espoir sur la vaste étendue des mers ?... Leurs forces sont épuisées ; Foule , la vue , la pensée ., tout leur manque... mais le sentiment de leisr amour subsiste... Réunis dans un tendre embrassement , leurs corps ne font plus qu'un ; ils ne se sentent plus eux-mêmes ; mais chacuif '>0^ire encore dans son autre moitié... Ils nagent sein contre sein, les lèvres jointes...
£t tu peux , Obéron , toi leur ami naguères , tu peux , sans les plaindre, assister à l'agonie, à la mort de tes deux protégés? Tu les vois, tu pleures sur eux... et tu ne te laisses pas attendrir?... H se détourne et fuit... C'en est fait?... Non, ne craignez point : ils ne sauraient périr; ils atteindront en sûreté le prochain rivage, grâce à l'anneau , au mystérieux anneau que , dans Bagdad , Rézia reçut d'Uuon.
C'est le sceau magique du grand Salomon. Son possesseur peut défier tous les éléments ; il traverse les flanmies sans se brûler. Est-il dans un cachot? serrures
et verroux sautent dès qiril les touche. Veut-il se reudre de Trente a Memphis ? le vent lui prôte des ailes. Avec son aide , il n'est rien que ne puisse tenter celui qui porte au doigt ce précieux talisman.
Il peut déplacer la lune. Quand le soleil brille de tout son éclat , il peut , en pleine rue , se voiler d'un nuage impcnélrable à l'œil môme des génies. Veut-il quelqu'un? il n'a qu'à presser l'anneau, et l'être qu'il désire, homme, hôte, ombre ou esprit , apparaît, contraint d'obéir kson geste.
Au sein de l'onde et sur la terre, dans l'air, dans le feu , tous les esprits lui sont subordonnés. Son aspect effraie et dompte les monstres les plus sauvages : Tantechrist lui-même ne l'approche qu'en tremblant. Ici bas , ni la haut, aucun pouvoir, enûn, ne saurait enlever là bague toute puissante à qui la tient sans l'avoir dérobée. Sa vertu protège en tous lieux son légitime possesseur.
Tel est, Amanda, l'anneau qui te sauve, qui sauve avec toi l'homme enchaîné sur ton sein piir les liens de l'amour et la force de ton bras. Tous deux , ô prodige ! vous vous retrouvez sur une rive inconnue. Jusque dans l'asile qu'il vous offre , le destin manifeste , il est vrai , sa rigueur : l'île entière semble un débris volcanique , nulle part Tœil ne trouve à s'y reposer sur l'herbe ou le feuillage.
Mais les heureux amants le remarquent-ils dans les
premiers instants de leur ivresse? Être échappés aux flots et portés a terre par un miracle inespéré! se retrouver, a l'abri du danger, libres, seuls, dans les bras l'un de l'autre ! oh quelle immense félicité ! Elle fait disparaître k leurs yeux tout ce qui les environne... Leur position , toutefois , les rappelle bientôt a la réalité.
Trempés par les vagues, que pouvaient-ils faire, sinon dépouiller aussitôt leurs habits ? Le soleil était haut encore; la plage, solitaire. Mais^ tandis que tes vêtements, d'où Tonde ruisselle, sont étendus sur le rocher, comment fuir, Amanda , les ardents rayons qui mordent ta peau , si fine et si blanche? Le sable brûle ton pied , les cailloux le. déchirent, et pas un arbre , hélas ! pas un buisson, où trouver un abri I
Enfin rœil inquiet d'Huon découvre une crevasse au milieu des rochers. Il enlève Amanda , vole et la dépose dans la grotte. Amassant a la hâte des joncs, de vieille
mousse, le besoin tire parti de tout il arrange une
espèce de couche et s'y jette auprès d'elle. Ils se regardent, ils soupirent, ils puisent dans les yeux Tun de l'autre une consolation pour les maux du présent, pour ceuK aussi dont l'avenir les menace.
Amour, qui charmes les douleurs des mortels , qui enivres de félicité les âmes bien unies, quelles joies égalent
jamais les tiennes? Voyez ces amants! quel subit,
quel affreux changement dans leur sort a tous deux ! Favoris naguères de la fortune , ils sont précipités* du
162 OBÉfiON.
tronc; ils ont sauvé leur vie à peine, leur vie toute nue, et ; pourtant, ils sont encore dignes d'envie I
La demeure la plus magniûque, un palais tout resplen* dissant des pompes de la royauté, n'offrirait pas à Rézià autant d'attraits que cette grotte sauvage, et, quant au chevalier; sur le sein de sa bien-aimée il se croit inunortel , il devient un dieu dans ses bras I La mousse à mcdtié pourrie sur laquelle ils reposent leur semble un lil somptueux ; pour eux elle exhale une senteur plus délicieuse que la rose , le lis ou le jasmin.
Oh ! pourquoi une si douce illusion a-t-ellé un terme? A l'insu des amants, deux heures se sont écoulées. La nature a la Gn veut un autre aliment. Qui les servira? Sur cette rive déserte , inhospitalière, rien ne s'offre a la vue qui puisse calmer la faim , et , dans sa c6lcre , hélas !
Obéron leur a retiré sa protection La coupe même a
disparu.
Uuon, d'un pied infatigable, gravit les rochers à Téii^ tour. 11 regarde au plus loin qu^il peut; partout «in affreux chaos de pitons, de ravins, s'étend devant ses yeux mouillés de larmes. Pas de prairie en fleurs où l'attirent des plantes savoureuses ; pas d'arbre qui lui sourie avec ses fruits dorés. C'est a peine si des bruyères, quelques ronces, des chardons, recouvrent ça et la ce sol ingrat et nu.
Ah ! s'écrie l'infortuné^ en se mordant les lèvres dans
sa rage , faudra-t-11 retourner les mains vides près d-elle pour qui seule encore je tenais a la vie? Moi, son unique appui; moi, dont chaque instant lui appartient , je ne puis, hélas I l'aider a prolonger son existence d'un jour, d'un jour seulement I
Te verrai-je expirer a mes yeux, ô merveille de la nature, si charmante, si belle ! Toi , périr î Toi , misérable à cause de moi seulement! Toi, qui as tout quitté, tout sacrillé pour moi. Avant que la colère du ciel t'eût jetée dans mes bras, ton étoile te promettait le sort le plus prospère; et, maintenant, rugit-il dans son désespoir, maintenant il ne te reste rien rien môme pour étourdir ta
faim !
Dans l'excès de sa douleur, il remplit l'air de gémissements, puis il tombe a terre et garde un effrayant silence. Un rayon d'espoir pénètre a la fln dans son cœiir. Il se» coue sa tristesse , s'exhorte a prendre courage , et , plein d'une ardeur nouvelle, continue sa recherché. Longtemps elle fut inutile. L'or du soleil commençait a se fondre dans
l'Océan, lorsque, soudain, ô ravissement le plus
beau des fruits frappe les yeux d'Huon.
Une partie en est cachée sous le feuillage; l'autre rayonne aux dernières clartés du jour. Il traîne a terre , ainsi qu'un melon , sur sa tige large et touffue. Ses riches couleurs , son délicieux parfum attirent le chevalier. Comme il se trouve récompensé de ses peines ! II court , il l'arrache. Son œil brille de reconnaissance en s'élevant
i5i OBÉRON.
vers le ciel, et l'ivresse de la joie donne des ailes a sa course.
Éloignée de celui qui désormais est tout pour elle, Amanda, durant trois heures mortelles, s'était trouvée seule sur cette plage déserte , où tout éveille son effroi, ou le moindre bniit lui semble une menace , où le silence môme Tépoirvante. Une partie de ce temps, si long pour elle, la jeune femme l'avait employée à transporter, dans ses bras mal exercés, des algues, de la mousse et des joncs pour en former un lit tel que la nécessité peut le faire ïi Famour dans un si triste lieu.
Celte fatigue nouvelle achève d'épuiser ses forces. Les genoux lui manquent. Elle tombe sur la grève , où elle reste étendue, la bouche haletante et desséchée. Rien pour calmer la faim qui la dévore , la soif qui la torture. Oh ! quelle horrible angoisse ! Où tarde son Huon ! Aurait-il éprouvé quelque accident, rencontré peut-être une hôte féroce? Celte pensée suffit a lui uter un reste de vie*
Son imagination lui peint de vives couleurs les chances les plus terribles qu'ait pu courir son amant. Vainement elle cherche a combatte sa crainte. Le clapotis des vagues frappe de terreur son oreille inquiète. Toute faible qu'elle soit , elle se traîne enfin, non sans peine , jusqu'à la cime d'un rocher. Elle promène son regard de tous les côtés ; puis, au dernier sourire du soleil , elle découvre Iluon. — C'est lui ! Il revient
Il la voit aussi , tendant ses bras vers lui , et de loin il lui moutre le beau fruit doré. Non , il n'était pas plus séduisant ce fruit qui , dans le paradis, à l'enfance du monde, tenta la première femme. Huon l'élève en triomphe aux rayons du soleil couchant qui colore sa lisse écorce d'un rouge de feu. A peine Kézia ose-t-elle, joyeuse, en croire ses yeux.
. Le ciel est donc sensible à nos misères, s'écrre-t-elle I Une larme brille sous sa paupière ; mais, avant môme qu'elle se soit fait passage, Huon est dans les bras ouverts au-devant de lui. En entendant la voix mourante de la jeune femme, en la voyant, presque inanimée, s'affaisser sur son sein , il comprend qu'il doit se hâter, et, dépourvu de tout autre outil, c'est avec son épée qu'il coupe le beau fruit.
Ici , ma pliune trimible ; elle échappe de mes doigts. Alors qu'ils souffrent tant , peux-tu , trop sévère génie, le rire encore de leur détresse , tromper encore leur espérance? Ce fruit si beau, hélas ! il était tout à fait corrompu , il était plus amer que du fiel Pâles comme
un mourant a son dernier soupir , les deux amants , en se voyant si tristement déçus, échangent un regard désespéré ; leurs yeux restent ouverts et fixes : on dirait que la foudre les a frappés sous un ciel sans nuages.
Un torrent de larmes s'échappe avec violence des yeux d'il non , un torrent de ces larmes terribles que le désespoir exprime d'un sang a demi figé dans les veines. Son
j^ OBÉBON.
u»il es! en ft*ti ; une fureur convulsive fait grimacer st lutuclie e< grincer ses dents. Mais Amanda, calme toujours et A*K*» *^^ qu'elle ait Fâme brisée , — Laisse, — diteik , i'<M*l ^^^^ f ^^ J^"^ flétrie , la lèvre sèche, — laisse» moiHMuHr!
Oui y sur ton cœur, la mort même semble douce, le iy.41^ grAce au Vengeur, tout sévère qu'il soit, puisque, ^ ^Mi( «ion courroux , il me laisse au moins cette eonsolftff^« ^ Sa voix expiré; elle tombe sur le sein du jeuae iMMnmo. Tel un lis qu'a brisé l'orage incline en mourant ^ lâte. Fou d'amour et de douleur, Huon se lève ; il serre «liiis ses bras son amante adorée et l'emporte à la grotte.
Une goutte d'eau ! une goutte , ô Dieu juste I — s'écrîel-il d'un ton où l'impatience se môle a la prière. — Seul Jo suis coupable : que ta colère ne frappe que moi I Fais de ces lieux mon tombeau ! que j'y trouve un enfer ! Mais, HIe, épargne-la ! î guide vers une source mes pas incertains : un peu d'eau seulement pour ranimer sa vie t
II s'éloigne de nouveau ; il jure de s'ensevelir dans ces rochers, d'y périr consumé par la soif et la faim , plutôt que de retourner les mains vides à la grotte. — Celui , dit-il en pleurant , qui n'écoute pas sans compassion les cris que poussent vers lui les petits du corbeau, ne saurait haïr la plus belle de ses œuvres. Non , Âmanda ; non , il ne peut te laisser mourir.
A peine il a parlé , qu'il croit entendre , non loin de
CHAWT SEPTIÈME. Û1
lui, le ritîssellement de Feau. Il prête une oreille attentive , le murmure continue Transporté de joie , il reiid
grâce au ciel , cherche dans les environs , et bientôt , à la faible lueur du crépuscule, découvre la source même. Une large coquille lui sert à recueillir Tonde salutaire ; puis il court a la grotte et ranuue Âmanda presque mourante.
AGn de jouir plus à l'aise du bienfaisant cordial , il \h transporte près de la source. Ce n'est que de Teau..... mais, à leurs sens expirants, chaque gorgée semble un esprit de vie qui s'inûltre dans la poitrine , plus pénétrant que le vin , plus doux que le lait, plus onctueux ^q^e de rhuile. Elle rassasie à la fois et désaltère ; elle noie tous les maux dans l'oubli.
Ranimés, fortifiés , pleins d'une confiance nouvelle , ils adressent avec joie le tribut de leur reconnaissance a celui qui , pour la seconde fois, les arrache a la mort. Ils s'embrassent , et , quand ils ont vidé une dernière écaille , le doux consolateur des chagrins d'ici-bas détend peu a peu leurs membres fatigués , et tous deux, étendus au bord du ruisseau , sur de la mousse fraîche , reposent mollement dans les bras du sommeil.
Les rayons du matin se jouent a peine autour du front d'ITuon , qu'il se lève et court impatient à de nouvelles recherches. ]\Iainte fois, quand une crevasse s'ouvre béante entre deux roches déchirées, il la franchit d'un saut hardi : puis il fouille chaque recoin j soigneux lou-
jQurs de ne pas perdre la voie qui doit le ramener près d'Âmanda, et s'aftligeant de reconnaître que i'ile nulle part n'est habitable, ni pour l'bonune ni pour les animaux.
A la fin ; un sentier tortueux le conduit, dans la partie située au sud-est de la grotte, vers une petite baie, où, panni les buissons qui tapissent le fond d'un ravin, il découvre un dattier chargé de fruits mûrs et dorés. Aussi léger qu'une Ame qui fuirait vers le ciel, loin- des fournaises et des tortures de l'enfer, il grimpe a l'arbre comme s'il montait au paradis.
Il cueille assez de ces belles dattes pour en remplir sa poche, saute a terre et, comme s'il s'agissait de gagner un chevreuil a la course , vole pour surprendre l'aimable compagne sans cesse prt'senle a sa pensée ; elle aura tant de joie! 11 arrive. Elle dort encore, gracieusement repliée sur elle-même ; ses joues brillent de l'incarnat des roses, et sa gorge n'est qu'à moitié prisonnière sous un léger corsage.
Perdu, ravi dans une douce contemplation, la plus pure des jouissances que puisse donner l'amour, Huon, qui s'est penché sur elle , semble le génie de la belle dormeuse. 11 considère avec une avide tendresse sa figure angélique, mille charmes qui lui paraissent toujours nouveaux. La voila celle qui par amour pour lui dédaigna la fortune, une fortune a qui les hoimnes, quand ils peu-
CHATT SEPTUOIE. f S9
▼eot l'alleiodre . sacrifieDi sans réserve ce qu'ils oot de plus cher, ce qu'ils ool de plus saint !
Cf.
L'amour te coûte on tr^oe! En échange, que te doonet-îl . bêlas?... Toi qui fus élevée voluptueusement au sein de la mollesse . au sein des pompes de l'Asie, tn n'as maintenant pour gite qu'un dur rocher, pour lit qu'on |ieu de mousse, pour baldaquin que la voûte des cieox; en butte à mille dangers . tn n'as aucun abri qui te défende contre l'injure de l'air, heoreose encore, dans ces l'ieux où le chardon crriflt a peine, de tromper la fiûm avec des fruits sauvages.
Et moi... condamné par un destin cruel à porter sar
tout ce qui m'approche la contagion de mon malheur
au Heu de te protéger. Je t'ai réduite à cette extrémité! Voilà comme Je reconnais les sacritices, comme Je réponds à ta confiance? Tu n'as que moi dans l'univers, et que pois^ pour toi , infortuné que je suis? Que peut l'hcfflune, hélas! à qui ne reste que la vie?
Sa poisnante douleur s'exbale eu cris involontaires. La liien-aimée s éypille 'a ce bruit, el le premier oljjet qu'elle aperçoit, c'est lluon . qui. plongeant vers elle des regards où, malgré la J^^iie du moment, perce un chagrin profond, sème dans son sein les fruits du pahnîer. Avec une coquille pleibe d'eau . le bes^nn fait de ce chétif aliment m repas digne des dieu.
^' Digne des dieux! car Amaoda tient sa tète ippvjée sv
IM OBEttOX.
i'éi)aiile (l'Hiion. lN*est-ce pas lui, d'ailleurs, qui cueillit ces fruits? lui, qui, pour elle, s'arracliaut au sommeil, franchit maint précipice, escalada plus d'un rocher? L'amour lui tient compte de tout; il n'oublie rien, sinon son propre dévouement. . . Empressée a dissiper les nuages qui voilent le front de son amant, Rézia ne laisse éclater, dans ses beaux yeux, que la joie la plus vive.
L'excès d'amour, la généreuse délicatesse qui dictent sa conduite n'échappent pas au chevalier. L'œil humide, la Joue en feu , il se jette dans ses bras. — Ah ! s'écrie-t-il, comment pourrais-je ne pas me livrer au désespoir? Comment ne pas me haïr moi-même, ne pas maudire chaque étoile qui brilla dans la nuit où je reçus la vie , maudire le jour ou , dans les bras de ma nière, je poussai les premiers vagissements?
Faut-il , è la meilleure des femmes , te voir, par ma faute, déshéritée de tout bonheur, du bonheur qui naguèm te souriait a Bagdad, du bonheur que je te promettais au pays de mes pères? Faut-il te voir... toi!... plongée dans cet excès de misère? te voir encore tout souffrir sans te ' plaindre?... Ohl c'en est Iropl Je ne puis le supporter!
Amanda lui jette un regard oii le ciel semble s'ouvrir pour lui, un regard plein des sentiments que le cœur de la jeune femme peut contenir a peine. — Huon, dit-elle, que je n'entende plus sortir de ta bouche des paroles que mon àme déteste I Ne t'accuse plus toi-même; n'accuse plus celui qui nous envoie nos peines conune une épreuve.
non comme un cbâtiment. Il a'éfi&ftie que ceux qu'il aime, et il aijue paternellement.
Tous les événements qui se sont succédé depuis le rôve, berceau de notre amour, n'en sont-ils pas la preuve? Nomme ainsi que tu le voudras celui qui le premier éveilla dans nos cœurs un tendre sentiment^ Providence, Destin, Obéron, qu'importe? Un prodige nous donna Tun à l'autre. Notre union fut un prodige; un prodige notre vie! Qui nous a conduits sains et saufs bors des murs de Bagdad? Qui retint les flots prêts a nous engloutir?
Et lorsque, mourajats, nous écbappâmes, contre toute espérance; aux vagues en courroux, dis, quelle autre puissance que celle qui nous protège nous a poussés, secourus, dans cette île? Elle fit couler la source où, dans cette nuit d'angoisses^ je puisai l'eau qui me rendit la vie! L'aliment, enfin, qui seui. aujourd'hui prolonge notre ^«sustencef soi&-en certain/ ime main bienfaisante et cachée l'a préparé pour nous!
Pourquoi, si notre perte était résolue, pourquoi tout cela serait-il arrive? Mon cœur me le dit, je le crois, je le sens, le bras qui nous guide a travers ces ténèbres ne nous laissera pas en proie b l'infortune. Oui, dût l'espérance ne savoir plus oii jeter son ancre, croyons-le fermement, un ^ seul instant peut tout dianger I
Mais, alors que l'avenir le plus funeste nous serait réservé ; si la main protectrice se retirait de nous , si les
16i OBÉRON.
années s'écoulaiont Tune après l'autre sans amener de secours, si la fidèle Âmanda trouvait ici sa tombe, ehl bien , alors mt^me je serais loin , a jamais loin de me repentir! Libre encore de choisir aujourd'hui, je te suivrais dans la misère.
Il ne m'en a rien coûté de me séparer du peu que je possédais. Mon cœur et ton amour me tiennent lieu de tout. A quelque abaissement que la fortune puisse me condamner, si tu me restes, je n'envierai point celles dont le bonheur est dans For et la pourpre. Tu soujffres : Amanda n'a pas d'autre souffrance. Un regard triste, un soupir échappé de ton sein , voila qui rend mes propres peines mille fois plus lourdes h porter.
Ne me parle ni de ce que j'ai osé, ni de ce que j'ai donné pour toi! J'obéissais a mon cœur, je le faisais pour moi , a qui la mort semblerait moins amère que vivre loin diluon... Quel que soit notre sort, n'ai-je pas ton amour, n'as-lu pas le mien , pour nous aider a supporter ses coups? Tout pénible, tout cruel qu'il puisse ^tre, voici ma main je suis prête a le subir avec joie.
Désormais , a son lever, à son coucher, le soleil verra chaque jour mes soins se marier aux siens. Mon bras n'est pas faible; il t'assistera dans tes travaux et jamais ne se lassera. L'amour, qui le fait agir, doublera sa force, le prêtera gaiement pour le moindre service. Tant que je pourrai suffire a ta consolation, a ton bonheur, je ne changerai pas un lot si beau pour celui d'une reine.
Elle dit, la meilleure des femmes, et de ses Castes lèvres elle scelle sa promesse sur une bouche adorée. Ce baiser change aux yeux d'Huon le site qui l'environne. La masse informe des rochers se transforme en un riant élysée ; la terre n'a plus sa triste nudité ; la grève semble semée de perles; la grotte est une salle de marbre; la falaise un lambris doré.
Un courage nouveau remplit son cœur. Il le sent qui se gonfle; il le presse, dans sa félicité suprême, sur le cœur d'Amanda. Une femme comme elle vaut plus qu'un monde î Il évoque la terre et l'océan, et toi, soleil, qui vois tout, pour être les témoins de son serment. — Je le jure sur ce sein, autel sacré de Tinnocence et de la fidélité, s'écrietril, et puissiez-vous m'anéantir si je manque a ma parole!
Ce cœur, où ton nom reste écrit en caractères de feu, s'il est infidèle a la vertu, si jamais il te méconnaît, s'il t'afflige par son abattement ou se déshonore par sa fat blesse , s'il se lasse, femme adorée, de tout souffrir,' de tout oser pour loi, alors, ô soleil , arme-toi de foudres pour me frapper, et que la mer, la terre me refusent un asite. -
Quand il a parlé , son angélique, sa généreuse compagne le récompense par un nouveau baiser. Leur amour fait leur joie. Quelque dures épreuves que le maître du destin veuille imposer a leur vertu , ils se fortifient mu-
101 OhÉRON.
tiiellemcnt dans la résolution de se conserver, avec un courage, une palieucc inébranlables, pour des jours plus heureux, de se conGer aveuglémenl dans la toute-puiflsance de celui qui si souvent les entoura de sa mystérieuse protection.
Dans la journée môme , la baie oii croissait leur palmier fut avec soin visitée par tous deux. Ik trouvèrent encore cinq ou six de ces arbres, épai*s aux environs et couverts de grappes dorées. Avec ce petit trésor, le couple joyeux, en cela semblable aux enfants, se crut riche outre mesure. Mainte soirée, depuis lors, s'écoula gaiement, entremêlée de jeux folâtres et de promenades à la vallée des dattes.
Mais les fruits disparaissent. Pour les remplacer, il faut une année, une année qui marche avec du plomb aux pieds, et chaque jour, hélas ! le besoin se renouvelle. Peu suffit à l'amour pour qu'il s'estime heureux : en dehors de lui , il ne demande que ce qu'exige la nature pour entretenir la trame de la vie. Mais, quand cela môme vient a lui manquer, la privation pour lui est doublement cruelle , et renchantcment , tout puissant qu'il soit , a la Ou se dissipe.
Parfois ils sont réduits a se nourrir, durant plusieurs jours, de racines que la faim seule peut rendre supportables. Une poignée de mûres , quelque œuf dérobé sur le roc abrupte où la mouette a son nid , un poisson à moitié dévoré qu'il a fallu disputer a l'avide cormoran ,
voilîi souvent , quand Huon , accable de fatigué , revient le soir a la grotte, tout ce que le hasard lui a fait rencontrer pour soutenir celle qui partage sa misère.
Celte privation n'est pas encore la seule qui les tourmente. Le jour, la nuit, mille choses leur manquent, mille de ces riens dont le possesseur n'apprécie pas le prix, mais qui nous laissent, dans leur absence , en lutte avec autant de besoins. Puis, légèrement vôtus, ainsi qu'ils se trouvent l'être, comment se garantir du vent, de la pluie, de l'orage, de toutes les injures du temps? Comment résister au froid des cinq longs mois d'hiver?
Déjà la parure des arbres tombe en proie à l'arrièresaison ; une bise aiguë siffle à travers le feuillage desséché ; d'épais brouillards cachent la lumière affaiblie du soleil : un voile grisâtre s'étend , en les confondant , sur le ciel et la^iaer ; les vagues , dont 4a côte peut à peine arrêter la foreur, mugissent avec plus de fracas : souv#|% lorsqu'elles frappent irritées contre le ri)c , un toiWi|^ d'écume rejaillit en poussière jusqu'à la crête des écueils.
La nécessité force les amants a chercher un refuge dans la montagne ; ils quittent leur paisible vallon ; mais partout où ils se dirigent, l'image affreuse de la famine les
poursuit, les environne, les arrête Une circonstance
encore, au milieu de cette détresse , tantôt les alarme , tantôt les enchante , berçant leurs âmes dans une continuelle alternative de joies inquiètes et de tendres tour-
monts... Ainanda porte simis >(n\ o(rur, depuis trois lunes déjà, un gaue de laniour dlfuon.
Souvent , anotée devant lui , elle pose en silence la main de son époux sur sa poitrine , et retient avec un sourire les larmes prêtes à couler de ses yeux. Un lieu nouveau, un lien i>his tendre se fonue entre eux. Ânuinda sent un d&iir secret . un pressent imeuCf inconnu dilater le sein qui la fait mère, l ne sensation plus intime que ce' qu'elle a jamais éprouvé , un vajtue avant-coureur *des instincts maternels la iHMiMre, hrùlc. frissonne en elle, sanctiûe son amour.
Ce doux ^îaiie de son union lui semble une promesse on môme tem|>s de ne pas être abandonnée par celui qui chérit en père tout ce qu'il ci'éc dans son vaste empire. Elle supporte avec plaisir les souffrances de son état, mais elle a soin de les cacher aux yeux d'Huon ; il ignore ses ])eines : des regards sereins ne lui in^atrent jamais que ilatlensc espérance , et sans cesse elle s'OCCUpe h ranimer en lui une conhance trop facile h s'éteindre.
Le chevalier n'onhlio pas, toutefois, le senuenl solenpel prononcé naguère en face du ciel et d'Amanda; mais le poids qiH l'oppresse n'en dovienl que plus lourd. Les soins (|ue son devoir lui impose sont doublés maintenant. La vue de sa compagne, un si touchant spectacle, en faut-il davantage pour torturer son cceur ? Si le secoui*s tant déT siré n'arrive pas, avant {hhï sa femme , s<m enfant, hélas! ' sont avec lui |M3rdus!
Aucun jour ne se passe , durant maintes semaines , sans qu'il gravisse dix fois au moins la croupe des rocliers pour regarder au loin la mer , sa dernière espérance ; mais il s'use en vain les yeux a épier un navire sur ces flots sans limites. Le soleil vient , le soleil s'en va : la mer est déserte , pas une voile n'apparaît.
liae seule ressource lui reste. Il semble impossible , à la vérité, d'en jamais profiter ; mais est-il quelque chose d'impossible à qui lutte pour tout ce qu'il a dans le monde. La mort serait , dans chacun de ses cheveux , suspendue sur sa tête , que le courage d'Huon n'en saurait ôtre diminué... Une partie de cette île où le bannit Obéron lui est tout k fait inconnue : des roches , des débris entassés pêle-mêle l'ont défendue contre ses recherches ; cette barrière avait paru insurmontable.
Mais la ipÂÉÎMRté ccMxmiande : il ue voit plus maintenant dansiW montagnes que des collines faciles a franchir; fussent-elles aussi hautes que les Alpes , l'Amour n'a-t-il'pas des ailes? Il se peut que sa hardie tentative réussisse , que sa persévérance lui ouvre un passage à travers ces remparts de la nature , qu'elle le conduise enfin dans une campagne fertile , vers des êtres compatissants et secourables ?
Afin d'épargner mille inquiétudes a sa compagne, Iluon sait lui cacher a quels périls il s'expose pour le salut
16t OBÉRONS
commun ; elle-môme supporte en silence sa part de souffrances. Au moment de la séparation , leiu^ cœurs sont oppressés, la parole leur manque ; ils ne peuvent qu'échanger un simple adieu ; mais dans l'œil du jeune homme brille une confiance qui vient, comme un rayon du soleil^ éclaircir la tristesse d'Âmanda.
Il est au pied de ces montagnes qui , rudement entas< sées les unes au-dessus des autres , s'offrent à lui comme la ruine d'un monde , comme un chaos de ces scories éteintes que forme , en s'écroulant, un immense volcan. Brisés en mille formes diverses , des rochers l'entrecoupent , qui , tantôt s'abîment jusqu'au profond séjour de l'étemelle nuit , tantôt frappent la nue , monstrueux toujours et menaçants dans leur sauvage magnificence.
Le désespoir seul peut s'y frayer un chemin. Souvent Huon se hisse avec les mains sur la pointe d'un roc. D'autres fois il suit comme un chamois l'arôte de la montagne , entre deux gouffres oîi l'œil ne peut plonger sans avoir le vertige. Tantôt une pierre énorme intercepte , en se détachant , la lumière et le passage : force est au voyageur , tout fatigue qu'il soit , de retourner sur ses pas ; tantôt le pied lui manque , il tombe , et dans sa chute un buisson qu'il saisit de sa main a moitié déchirée le retient seul sur le bord de l'abîme.
Quand la force est prête h l'abandonner, l'image d'Amandn rappelle on lui ses esprits défaillants : rospi-
rant à peine , il s'arrôte , il pense a elle, il se sent ranimé. Tant d'héroïque dévouement aura sa récompense ; la route s'aplanit peu a peu devant ses pas ; les obstacles dont il lui reste a triompher ne sont rien auprès de ceux qu'il a vaincus déjà.
Iliion a gagné déjà le sommet le plus proche , et devant lui repose , dans une demi-obscurité , un vallon silencieux : on dirait quelque salle taillée dans le rocher; d'antiques sapins lui forment une voûte de leurs cimes aériennes. Lorsque, épuisé par la fatigue, le vo^'ageur porte ses pas , en chancelant , dans ce morne sanctuaire de la solitude , un frisson le saisit : il croit pénétrer dans Tempire des ombres.
En faisant de légères sinuosités, un sentier, qui descend par une pente insensible, le conduit bientôt vers un pont fort étroit ; au-dessous , encaissé dans Tabîme , un torrent roule sur des rochers ses eaux, blanchies d'écume ainsi qu'a l'abord d'un moulin. Iluon gravit avec résolution la montagne située sur l'aulre bord ; puis insensiblement il se trouve cerné par des hauteurs , sans qu'il puisse nulle part découvrir une issue.
Le sentier qu'il a suivi disparaît comme par enchantement. Longtemps en proie a de sombres angoisses, il erre dans les environs pour chercher un passage. Kniin ,
a travers les broussailles qui tapissent la pierre , il voit une ouverture ; elle forme , ainsi qu'il s'en est bientôt assuré; l'entrée d'un étroit conduit qui, tournant dans les rochers le long d'une rampe presque perpendiculaire , atteint une hauteur de cent marches et plus.
A peine, hors d'haleine , a-t-il mis le pied sur le dernier degré, qu'un paradis se présente à ses yeux. Un homme est devant lui , aux traits nobles et graves ; sa barbe est longue , sa chevelure argentée; une large ceinturC; où pend un rosaire, contient les plis de sa robe ample et brune. Grâce a cet attirail , et dans un lieu pareil , on devait naturellement le prendre pour ce qu'il était.
Mais, affaibli par la faim, transi de lassitude , Huon , qu'une barbe blanche surprend tout a coup au milieu de ces montagnes , où depuis si longtemps il soupire en vain après la vue d'un homme , où seuls de vieux sapins l'ont salué jusque. Ik du haut de leurs rochers... Huon croit voir un esprit, et fléchit le genou.
L'Qrmite , a peine moins étonné, recule d'un pas, mais revenant a lui : — Si , dit-il aussitôt , conune ton regard et ton aspect me portent a le croire , tu as encore quelque espérance d'obtenir rédemption de tes peines , parle, que dois-je faire pour toi , pauvre esprit tourmenté ? quelle pénitence pourrait t'ouvrir ce port où les bienheureux reposent , durant l'éternité , a l'abri des souffrances ?
L'«rreur où tombe le bon père n'est que tnop cxpli-
cable , tant le chevalier se montre a lui pale , amaigri , rongé par le chagrin et le l)esoin ; ils se regardent pourtant avec plus (rattention , et lorsque le vieillard , instruit déjà par rcxtérieur d'IIuon , a de sa bouche appris ce qui ramène , il Tembrasse conmie un fds , en lui disant avec cordialité qu'il est le bienvenu dans Termitage.
Il le guide aussitôt vers une source fraîche dont l'eau , pure comme Tair et limpide conmie le cristal , jaillit du rocher auprès de sa demeure ; puis , tandis que le voyageur se désaltère et se repose , il court en hâte à son petit jardin , et cueille , eu les rangeant dans une cor» beille , les plus beaux fruits , des fruits qu'il cultive lui* môme et qu'un heureux climat, pour prix de ses soins ^ lui donne en abondance.
Il ne cesse de témoigner son étonnement de ce qu'un lionune a pu , sans avoir deux ailes vissées au dos , fran* chir les montagnes oii , depuis trente ans déjà, il se croit lui-même isolé conmie au sein de la tombe. — C'est un signe certain qu'un bon ange vous protège. Maintenant , ajoute-t-il , notre premier devoir est de tendre à la jeune fenrnie une main sccourable.
Dans la moitié du temps qu'il t'a fallu pour pénétrer jusqu'ici, un sentier sûr, mais difficile à décounir sans moi , va te conduire auprès d'elle et vous ramener tous deux. Tout ce qui, dans ma cabane, dans mon petit paradis , peut être utile a vos besoins , je vous l'offre avec joie. Croyez-le bien, môme sur la bruyère, le repos est
doux a l'innocence, et, quand on vit de racines et d'herbages , le sang n'en coule que plus pur et plus calme.
<<• Huon remercie l'excellent vieillard qui , prenant son bâton , lui montre le chemin ; puis , afin de ne pas s'égarer au retour, il sème le long du sentier des branches de pin fraîchement coupées. Le soleil ne se plonge pas encore dans les eaux du couchant , qu'Amanda est parvenue déjà sur la montagne , objet de ses désirs , et de celle hauteur elle aspire a longs traits des flots d'air vif et pur.
Elle se croit transportée dans un monde nouveau, dans le pays enchanté oîi résident les fées. Jamais le ciel ne lui parut si bleu , la terre si verte , le feuillage si frais , car, à l'abri des rochers qui ceignent ces beaux lieux , l'automne brave encore les fureurs de la bise , la figue mûrit et l'oranger donne des fleurs.
Saisie de respect , Amanda qui , dans le vieillard blanchi par l'àgc , voit le génie de ce séjour sacré , se prosterne a ses pieds ; elle dépose un religieux baiser sur la main sèche et ridée qu'il lui tend avec un geste d'affection. Un sentiment dont elle ne peut se rendre compte la pousse a le reconnaître comme un père. Dès le second regard , la crainte est bannie ; il semble qu'elle ait passé sa vie auprès de lui.
La personne du vieillard portait l'empreinte de cette dignité naturelle , ineffaçable , qui perce môme à travers le froc ; son regard ouvert promettait un ami s^loutiltre
17 i OBÉRON.
vivant ; il était habitué a regarder vers le cjel , bien que le poids des ans courbât doucement sa tête : la pais intérieure venait se lefléler sur ses calmes sourcils, et, comme un rocher auquel les nuages ne peuvent janiaîs atteindre , son front semblait planer au-dessus des vanilés terrestres.
Le flot des ans en avait dès longtemps effacé la rouille du monde ^ la trace des passions. Une couronne tomberail devant lui , il pourrait la saisir dans sa chute, qu'alors même il ne voudrait tendre la main. Fermée a tout désir, insensible à la crainte ainsi qu'a la douleur, son âme sereine ne s'ouvre plus (jue pour la vérité, pour la nature, s'accordant avec elles dans une douce hannonie.
Alfonse était son nom avant qu'il eût su fuir les orages du monde, et sou pays natal le royaume de Léon. Élevé pour le service des princes, et séduit par de vaines apparences, il courut longtemps, avec des milliers d'autres, après une chimère qui , flottant sans cesse a portée de sa main , sans cesse lui échappait dès qu'il tentait de la saisir : brillant fantôme, avide toujours de nouveaux sacriflccs, et semblable a cette pierie philosophale qui trompe éternellement Tespérance des fous.
Puis, lorsque, dans Tivressc de ses illusions, il eut ainsi donné aux rois les meilleurs de ses jours; lorsqu'il eut prodigué pour eux, avec un zèle ardent et méconnu , sa fortune et son sang, une chute inopinée vint, a l'aurore même des plus hautes faveurs,le délivrer de ses chaînes :
heureux encore de pouvoir, dans le naufrage, sauver sa vie sur une planche.
Après la disgrâce qui lui ravit tout le reste, Alfonse, contrairement a Tusage des cours, se crut indemnisé par les trésors qu'il conserva : une femme aimante, un ami , une cabane. — Laisse-les-moi , Dieu puissant ! telle fut Tunique prière que son cœur satisfait se permit d'exprimer. Durant dix années, elle fut exaucée ; mais son destin était de survivre a ces biens également.
Trois fils dans la fleur de leur Age, rimage de sa propre jeimesse, l'espoir de ses vieux jours, lui sont jcoup sur coup enlevés par la peste. La douleur met leur mère au cercueil. 11 vit , et nul ne reste pour pleurer avec lui , pauvre abandonné! car, hélas! son dernier ami l'a quitté.
Le monde qui l'entoure n'est plus qu'un tombeau le
tombeau de ceux qu'il aima, de tous ceux qui l'aimèrent, ao.
11 est comme l'arbre solitaire que l'ouragan dépouilla de son feuillage. La source où il puisait ses joies se trouve a jamais tarie. Cette cabane, dans laquelle naguères il goûta le bonheur, comment ne lui serait-elle pas odieuse ! Qu'est le monde pour lui ? Un vaste espace vide , domaine oîi la fortune peut librement tourner sa roue ! Qu'y ferait-il désormais? S^ arrôt est prononcé ; il n'a plus ici bas qu'a chercher.... liue tombe.
11 fuit siu* cette île inhospitalière, abandonnée; il vint, les sens presque égarés par. la douleur, se réftigier dans
ces montagnes, où il trouva plus qu'il ne cherchait : le repos d'abord ; puis, avec le cours paisible des années, le contentement. Un vieux serviteur, qui ne voulut pas le quitter, le seul être fidèle que le malheur lui laissa, l'y suivit. Une caverne dans les rochers fut leur preBiière demeure.
Son âme s'éleva peu a peu bien au-dessus des réglouf qu'obscurcit le chagrin. La sobriété, le calme, l'air salubre et vif rafraîchirent son sang, dissipèrent les nuages de ison front, ravivèrent sou courage. Il comprit alors que de la source éternelle où s'abreuve la vie coulait un baume aussi pour ses blessures. Souvent un rayon du soleil suffi» sait pour l'arracher a sa mélancolie profonde.
Puis enfin , lorsqu'à travers ses remparts de rochers el de forets, il découvrit cet élyséc, qu'un génie bienfaisani semblait avoir planté pour lui, il se sentit soudain dégagé de ses jwincs ; il se sentit conmie éveillé, après une nuit de fièvre et de délire, pour saluer l'aurore du jour sans fin. Ravi par l'aspect inespéré de ces lieux enchanteurS| — C'est ici , dit-il a son ami , qu'il faut bâtir une cabane;
La cabane fut bâtie ; pourvue, avec le temps, du nécessaire d'abord, puis des commodités de la vie, autant, du moins, qu'il le fallait a la vieillesse du sage, k ses désirs, toujours au-dessous de ses besoins. Chacun, d'ailleurs, s'explique facilement qu'Alfonse, en projetant sa fuite, s'était muni de fer, d'ustensiles, de tout ce qui devait être utile a son établissement.
11 passe maintenant, entre le travail et la jouissance, l-automne tardive de sa vie. Cultivant, avec des soins dont il s'est fait une volupté, son jardin , source de son superflu , oublié du monde , ne se ressouvenant de ses malheurs que comme des jeux de Tenfance, il voit ses vieux jours bénis par la santé, l'innocence, le repos et le calme intime de la conscience.
Dix-huit ans après leur arrivée, son compagnon mourut. Il resta seul. Son âme tranquille n'en dirigea qu'avec plus de ferveur ses pensées vers cet autre monde auquel appartenait tout ce qu'il avait aimé, auquel lui-même appartenait déjà plus encore qu'a la terre. Souvent , dans la nuit silencieuse, alors que les corps paraissent extérieurement plongés dans leur premier néant, il sent un souffle divin lui caresser la joue.
Puis son oreille, assoupie a moitié, entend eomme des voix d'ange qui viennent doucement a lui des profondeurs du bois. Un frisson mystérieux se môle au plaisir qu'il éprouve. Il lui semble que les faibles parois qui le séparent a peine des bien-aimés tombent autour de lui , que son être s'entr'ouvre, que la flamme sacrée s'échappe hors de son sein vers les régions d'en haut, et son esprit, aux pures clartés du monde invisible, perçoit de célestes visions.
Elles se prolongent même après que, doucement fascinéS; ses yeux se laissent gagner par le sommeil. Quand
Taurore, ensuite, lui montre de nouveau le spectacle de la nature, il reste sous le charme. Une céleste émanation de félicité rayonne sur les rochers, sur les bocages, les pénètre, les enveloppe tout entiers de sa splendeur magique, et, dans chaque ôtre et chaque chose, le vieillard voit planer l'image du Créateur, conmie on voit , dans les gouttes de rosée, ondoyer un reflet du soleil:
C'est ainsi qu'insensiblement la terre et le ciel se confondent pour son esprit dans un seul et grand tout. Une vie plus intime s'épanouit en lui. Dans ce complet éloi-»gnement du tiunulte qu'engendrent les passions, au milieu de cette nuit sainte qui l'environne, un sens, le plus pur de tous les sens, s'éveille.... Mais quelle main invisible se pose sur ma bouche trop prompte a divulguer ce qui ne peut ôtre dit?.... Au bord de cet abîme, je m'arrête et me tais.
so.
Tel était le vieillard devant lequel Âmanda s'était agenouillée dans son filial instinct. Privé si longtemps luî<môme de voir ce que le cœur ne cesse de désirer, une figure humaine, il se repaît de cet inespéré, de ce touchant spectacle. Il presse la douce main de sa fille, embrasse une fois encore son nouveau fils, et dirige en silence, vers celui qui les envoie, un regard plein de gratitude.
SI
Il les conduit , sans plus tarder, a sa cabane, a sa fontaine, sous les tonnelles de son jardin, couvertes encore de fruits jaunissants et de raisins pourprés ; il leur offre, il leur donp^ toi'* ^'^ cp'*'' possède. — La nature, dit-il ,
exige moins qu'on ne le pense ; aucune richesse ne sufûra jamais a celui qui ne sait se contenter de peu^ Quant a vous, amis, vous ne manquerez ici, durant les jours d'épreuve, d'aucune chose qui soit digne d'envie.
Il parle ainsi , car au premier coup d'œil il a reconnu ce qu'il ne veut pas demander , ce que le paladin n'a pas osé lui dire. Bien que la misère eût h moitié flétri chez l'un et l'autre la fleur de la jeunesse , leurs personnes , leurs manières trahissaient , sinon précisément une origine royale, du moins cette noblesse innée dont la fortune elle-même , dans sa toute-puissance , ne saurait altérer la généreuse empreinte.
Depuis que pour eux cet asile s'est ouvert, le soleil d'automne a ramené jusqu'à trois fois le jour, et les amants ne peuvent encore se soustraire a l'idée que ce vieillard si bienveillant, si secourable, n'est pas un vrji vieillard; c'est , pensent-ils, un génie protecteur, leur Ôbéron peutêtre qui, mettant leur faute en oubli, après une expiation qu'il trouve assez sévère , se résout enfin a les rendre au bonheur.
Peu a peu , néanmoins , l'illusion se dissipe et l'espoir qu'elle nourrissait , hélas ! expire avec elle , non pas sans douleur ; ils ne s'en attachent qu'avec plus de force à l'homme qui partage leur sort. Son cœur était si bon, sa sympathie si tendre et sa raison si pure, qu'après six jours , lui rien cacher leur fut chose impossible.
18d OBÉRON.
Comme son hôte évite de l'interroger, le jeune homme^ cédant à l'impulsion de la conliance et de la gratitude , lui révèle son nom , son état , tous les événements qui se sont succédé depuis le jour où , près de Montlliéiy , il tua le Gis de Tempereur , l'entreprise où Charles l'engagea pour se défaire de lui , et l'heureuse fin qu'elle eut, grâce au secours d'Obéron.
Il dit comment l'amour qui l'unit à Rézia prit naissance dans un rêve , comment ils s'échappèrent de Babylone ; il parle de la défense qui lui fut faite par son divin ami ; puis il ajoute qu'il l'oublia dans un moment d'ivresse, qu'aussitôt la nature entière s'était soulevée contre eux , et que la protection du génie fit place k la vengeance.
Heureux , dit le noble vieillard , heureux l'homme i qui sa destinée donne, comme a toi , cette favorable mais sévère expérience ; heureux celui dont elle ne laisse passer aucune faute , fût-elle légère , sans la punir : car, sois-en certain , elle lui réserve la plus pure félicité qui puisse être ici bas. Le courroux d'Obéron ne saurait durer éternellement contre des âmes telles que les vôtres. Crois-moi, mon fils , mérite sa protection , il te la rendra.
Et comment la mériterai-je ? demande impétueusement lluon. Par quel sacrifice apaiser sa colère? Je suis prôt, quelque pénible qu'il soit ; dis j que dois-je faire ? — l'abstenir volontairement , répond Alfonse. C't^st par là seulement que ta faivlc peut ctrc expiée. — Le jeune
CHANT HUITIÈME. ÎH
homme pèlit. — Je comprends , — dit Termïte , dont une faible rougeur a coloré les joues ; — mais je sais a qui je m'adresse. -
La conscience de ses forces exalte le chevalier. — Voici ma main I — Il n'ajoute pas une parole. Heureux qui peut se dire , après cent semaines et plus , qu'il n'a jamais rompu ses vœux. Celte victoire fut la plus belle qu'Huon pût jamais remporter. La crainte , il est vrai , de rougir devant Âlfonse , et la contenance plus ferme d'Amanda , lui vinrent souvent en aide.
Rien , assure le vieillard , ne sert mieux a maintenir en bonne harmonie le devoir et les sens , que de fatiguer ceux-ci par un travail constant ; rien , au contraire, n'est plus propre a les pousser hors de la voie que d'oiseuses rêveries. Huon l'entend : il prend la hacàe en main dès que le jour se lève, et jusqu'à la nuit soBal>re le bois tombe sous ses coups dans les taillis voisins.
Bâtir pour Amanda une seconde cabane , calfeutrer les murs avec de la mousse et de l'argile , amasser^t'iiftnger, pour le feu qui doit toujours flamber, une abondante provision de bois résineux et de menus fagots ; ces soins, d'autres encore occupent sans cesse le prince : mais la nuit il n'en repose que plus profondément.
11 ne réussit pas , des l'origine , k manier an gré de ses désirs la hache en place de l'épée ; sa main qui manque d'habitude est lourde à la besogne : dans le même temps
I#ft OBÉRON.
un valot en millefait deux fois àttUitt que 1«t. CteqiM jour, toutefois , il devient plus habile , car l'eterelc6 Ml a la liu le maître. Si parfois son courage scmUe prèft éê céder , la pensée qu'il travaille pour Rézla ranime son ardeur, fortifle ses esprits abattus.
Tandis qûflnon se fatigué darts la fbfêt , l« AoUo vieil'lard , qui porte d'un pas ferme le lourd fardesin de sêl quatre-vingts ans , est loin de rester inacfif. Il è'ëloigile rarement de la cabane ; mais un beau jour ne se passe pas sans le voir occupé ça et 1k dans son jardin ch^« Âmanda préside , pour sa p^ , au modeste foyer.
Il faut la voir.... mais si les anges ne voltigent pas autour de leur image , qui dans cette solitude pourrait la voir?... Le fi^ont toujours serein , elle se soumet , la Mie des rois, aux soins les plus humbles de leur petit ménage ; ce qu'elle n'a jamais su, ce qu'elle n'a jamais foit, comme avec promptitude elle le comprend ! Tout lui va j tottt lui sied.
Maintes fois , sans craindre d'altérer l'émail si tendre de sa peau , elle retrousse devant l'auge rustique son bras svelte et blanc comme un cygne. Sa douce récompense , le plaisir d'alléger , pour un père d'adoption , pour un homme chéri , les rigueurs qu'amène la pauvreté , enno* blit, rehausse à ses yeux la bassesse de sa lâche.
Puis , quand le saint vieillard la bénit au retour du travail , oh I sa joie alors est plus pure , plus profonde
CHANT ^U17I£MË. m
que si dans Babylone die élait , oomme autrefois , Tobjet de mille hommages. Plus tard , a la lueur des étoiles , 1^ nuit les réunit tous trois près du foyer. La flamme se réfléchit sur les traits aimables d'Âmanda , qui reste à demi cachée dans Tombre.
Animés par la tendresse et le ravissement , les yeux du jeune homme se reposent sur elle ; son coeur se gonfle j de douces larmes descendent le long de ses; joues brunies. Le désir se tait : il ne voit plus dans cette fenmie adorée qu'un être céleste qui le console par son apparition. Il est heureux assez de pouvoir l'aimer, de pouvoir lire aussi sur chacun de ses traits, dans chacun de se$ chastes regards , qu'il est aimé !
Assis parfois aux cotés du vieillard , tandis qu'Amanda presse de sa main droite la gauche d^Huon , ils passent une partie de la nuit à l'écouter ; il raconte quelque épisode qui , parmi les aventures de sa longue existence , lui revient vivant a la mémoire, L'intérêt que prennent k son récit ces âmes jeunes , bouillantes et généreuses , le gagne, le réchauffe et l'entraîne insensiblement d'une première a une seconde , a une troisième histoire.
Lorsque {a canipagne est plongea d^si uq inopii@ silence, quelquefois, pour conjurer le démon de la triftr tesse qui plane sur ses ailes de hibou dans les brouillards neigeux , Uuon laisse errer ses doigts sur une harpe trou-» vée par liasard dans un coin de la cabane, hor^ dd service depuis longtemps, et privée d'une moiUé dci ses
18i OBÉRON.
cordes. Mais le cliaul de Rézia se marie a ses accords, el ce vieux bois rauque et ronflant semble animé par le génie d'Orphée.
Souvent, par un beau jour d'hiver, quand la rigueur du froid faisait au loin fumer la mer, quand la neige recouvrait les montagnes de sa couche éblouissante , et que le soleil immergeait leurs sommets dans le pourpré du soir, attirés par la magniGcence de ce spectacle, ils sortaient pour se baigner en liberté aux torrents si purs d'un air vif et glacé. Comme ensuite ils se sentaient fortiûés, pénétrés d'une vie, d'une sérénité nouvelles, soulagés de leurs peines I
L'hiver se passe ainsi. Eveillée de son long assoupissement, la terre enfln revêt de nouveau sa joyeuse verdure. Déjà la forêt , ce temple de la nature , n'est plus la triste ruine où manquaient aux piliers leurs voûtes élevées, leurs longs arceaux formés par le feuillage : elle a retrouvé sa splendeur et sa vie ; partout les rameaux s'entremêlent aux rameaux.
Le sein des prairies se recouvre de fleurs ; le jardin s'épanouit en riant ; on entend l'oiseau gazouiller dans les airs ; les rochers ont repris leurs festons ; la source, en murmurant, épanche sur la mousse un ruisselant cristal , et dans le bois qui s'épaissit toujours , le chant du rossignol éclate, pendant les nuits, aux douces clartés de la lune.
CUAP^T HUiTIÉME. 183
Rézia , dont le terme approche , cherche la solitude ; elle choisit dans la forêt les sentiers silencieux et sombres, le bocage où la feuillée forme le dais le plus touffu ; agitée par ses pressentimeats , la souvent elle s'appuie contre quelque arbre en fleurs ; ellç prand plaisir au mouvement continuel , au bourdonnemenl;^ a la vie générale qui fermente dans le sein de cet arbre... et toute à sa pensée constante, elle presse déjà sur son sein un enfant...
Un gracieux enfant que l'amour maternel dote avec prodigalité des charmes les plus aimables ; elle se complaît a suivre par avance le développement de ses naissants instincts, à recueillir avant tout son premier sourire, douce récompense des peines supportées si volontiers pour lui ; elle voit déjà , elle aime chacun de ses traits où limage du père vient se confondre avec la sienne.
Peu à peu ce rêve délicieux fait place à de timides appréhensions , à une inquiétude qu'elle peut à peine cacher devant Huon. — Oh , Fatmé I pense-t-elle souvent avec des larmes dans ses yeux, pourquoi, dans celte extrémité , ne t'ai-je pas auprès de moi I — Console-toi , Uézia , dès longtemps le destin a préparé les voies pour que tu trouves assistance.
Titania, la reine des sylplies, s'était retirée dans ces montagnes depuis le jour où son esprit de contradiction éloigna d'elle le cœur de son époux. En perdant Oberon , après le serment fatal qu'aucun génie n'oserait violer sous
le.
ItM OBJiRON.
la voûte azurée des cieux , eu perdant son amour, elle a vu fuir aussi tout espoir de hqqheur.
Elle déplore , mais trop tard , sa promptitude irréûécliie ; elle sent, la honte sur les joues, la grandeur de sa faute , rénormité de ses torts envers elle-mâme comme envers lui. L'orgueil luttô'en vaîn contre la tendresse , la tendresse remporte; elle volerait, hélas! aussi loin que le ciel peut s'étendre , pour se jeter, en expiation de son crime , aux pieds du génie justement irrité.
Vœux superflus ! il a juré de ne jamais se retrouver avec elle , ui dans Fair, ni dans l'onde , ni sous l'umbragn fleuri oii le baume s'épauçhe des rameaux , ni d^ps )§ grotte 011 le hâve griffon oreille , au milieu d'ét^attlUi ténèbres , sur des trésors magiques : Obéroa lui-mêina se repentirait en vain ; ce serment renchaîne à jamais. Aucune voie n'est ouverte a la réconciliation , car, liélasi quel espoir est-il per|ui§ de fonder $ur la seule (^m leur soit laissée?
Elle est fermée pour l'éternité ; il ftiut en effet, pour la frayer, un couple aimant tel ((u'il n'en existe point , qu'il n'en exista et qu'il n'en existera jamais. Gonun^ut attendre des faibles enfants d'Adam une fidélité que ne puisse ébranler aucune tempôte, diminuer aucune épreuve, égarer aucune beauté rivale?.... Désespérée, Titania plonge un regard chargé de pleurs jusque dans l'avenir le plus éloigné : rien ne peut adoucir sa misère.
Elle piend en avemon le§ jeux des §ylph44e§î, la df^sfi au clair de la lune , Mai si beau dans sa paruye de rose ; son front n'est plus couronné de myrtes. L'aspect de la joie irrite ses blessures ; ^Ue voltige ça et la , au milieu des ofSiges , dans le vide iflunçil|| 4^,5 airs : nulle part elle n^ trpuYç le r^pos, çt d'i^n tri||é r^Fâ e}l§ çh§|'c}ie.i|n séjour qui réponile a sa métenç(4i^ç,
plie découvre a ja flo , sur le vaste océan , cette île formée par un amas de ruines dont le sombre et désolant aspect attire son vol inquiet. La tout se trouve en barr monie avec ses sentiïneijts ; elle tournoie a travers l'espace et se précipite dans une caverne ténébreuse pour y pleurer sans interruption son existence et s'y pétrifier, si la chose est possible , au sein môme des rochers. ;
Sept fois déjà , depuis que Titania a pris sa triste résolution , la terre s'est rajeunie sans qu'elle s'en aperçût. Étendue sur une pierre, comme sur l'atltel dtR sacrifice, elle attend la mort. Le jour se lève et disparaît ; les rayons du soleil éclairent d'une clarté magique les montagnes autour d'elle : rien ne la touche; lors môme que les sources de toute félicité afflueraient vers elle , s<m âme ne saurait se rouvrir au (jonheur.
Une pensée , une ombre de consolatipu eUanme cepe^r dant son éternelle douleur : Obéron , se plaît-elle a rêver, souffre autant, plus qu'elle peut-être? Sans doute il i'^^ime toujours, et s il l'aime^ comme il ^\i être malheureux ;
lui dont la seule volonté créa tant de maux k son étk)U8e, à lui-même 1 si malheureux que , pour sa part, voloutiers elle pardonne I
Mais le temps, ce grand consolateur, a pour les plaies' de l'âme , si profondes qu'elles soient , des baumes souté^ rains : Theurc vient aussi pour Titania où son esprit malade secoue les nuages dont il est obscurci , où son cœur endure avec moins d'impatience la peine qui Toppresse , où son imagination retrouve enfln de riantes couleurs. Elle s'abandonne aux flatteries de l'espérance ; ce qui naguères lui semblait impossible est maintenant, chaque matin , l'objet unique de ses songes.
Soudain ces écueils , ces noirs abîmes où , dans le premier instant, elle prit plaisir a se confiner, ne lui inspirent que de l'horreur ; elle veut qu'une partie du désert disparaisse a ses yeux , et devant elle s'étale un Elysée fleuri. Â son Icgor appel, trois sylphides accourent, trois sœurs, gracieuses suivantes, destinées a la distraire de ses chagrins , et qui se dévouent a leur maîtresse moins par devoir que par tendre affection.
Le paradis que la reine des fées s'était créé au sein de ces montagnes , était le môme où , depuis trente ans , habitait le sage Âlfonse. Les chants qui , portés sur la brise des nuits, résonnaient à son oreille comme une douce voix des anges, partaient de la grotte où trônait Titania; c'était elle encore qui , sans cesse invisible, volti-
CUAM HUITIEME. 199
geait autour de lui quand il sentait un souffle diviu effleurer son visage ! *
Elle remarqua les deux amants dès Tinstant où le flot les jeta dans l'île, et chaque jour, soir et matin, elle avait pris soin d'en avoir des nouvelles. Parfois, quand ils se croyaient seuls, elle était auprès d'eux, curieuse de les connaître mieux. Ce qu'elle entendit, ce dont elle fut témoin lui donna lieu de soupçonner que peut-être ils étaient le couple attendu si longtemps.
Plus elle observe leur conduite, plus smi espoir est confirmé. Si le noble Huon et la douce Amanda ne sont pas les âmes fidèles , éprouvées , qu'Obéron exige , elle doit pour jamais y renoncer. A dater de ce moment, ils lui deviennent aussi chers que la prunelle de ses yeux , et , de concert avec les trois aimables fées , elle est résolue de prêter a la jeune fenmie un secours invisible.
L'heure arrive. Amanda , que pousse une vague inquié^ tude, erre seule aux alentours de la cabane, dans les bocages frais d'où s'épand , conmie offrande matinale , un suave mélange de parfums ; elle marche toujours : un sentier la conduit , par mille sinuosités , a l'entrée d'une grotte ; le lierre en couronne le pourtour de ses légers tissus, et le soleil brise un rayon naissant sur leur sombre verdure.
Plus d'une fois, auparavant, le vieillard a teûté d'y entrer : vaine entreprise. Son premier ami, Huon lui-
m oB£aoN.
même, u'ont |)as olë plus heureux, aussi souvent que ^ pour s'assunr du prodige, ils voulurent l'essayer { 41» n'ont jamais rien vu : seulement, à chaque effort nouveau, ils éprouvaient une singulière résistance ^ comme si quelque porte invisiliie s'élevait devant eux,
Tl.
Us se retiraient alors, saisis d'un mystérieux eiffiroi, «t depuis longtemps aucun n'osait plus en risquer l'ftveji«ture. On ne sait pas si précédemment la jeune fenuM avait cherché comme eux a s'ouvrir un passage : toiyoïm est-il qu'elle ne put résister a l'idée d'être enOn la première pour qui l'entrepriâe fût suivie du suceès. O'iine main légère elle écarte les hraucbages du lierre. •• ell# entre.
A peine a-t-elle franchi le seuil qu'elle ressent un tm* son inconnu : tremblante, elle se laisse tomber sur un*. couche formée d^ mousse et de roses ; la douleur la pli|» aiguë ébranle coup sur coup ses os jusqu'à la moelle... Le mal est passé : un épuisement délicieux succède à aon angoisse. Le jour qui l'éclairé est affaibli conuue le ctaÎT de la lune ; il se perd peu à peu dans l'ombre de plui m. plus épaisse ; elle éprouve une douce défaillance , puii 41^ s'eudort.
Des formes gracieuses apparaissent confusément k son esprit ; elles flottent dans l'espace , tantôt passant d'un vol rapide , tantôt se repliant en une seule figure. Trois anges semblent agenouillés devant sa couche pour accomplir quelque mystère furtif , et près d'elle se tient une
Il est temps de retourner k Falmé. Depuis le moment où Rézia s'est élancée, avec Huon , dans la mer en courroux, nous l'avons laissée sur le vaisseau, seule, inconsolable, pleurant nuit et jour la destinée de sa maîtresse^ sans doute la sienne aussi ; car un souffle, bêlas 1 un seul souffle a renversé tout l'édifice de son bonheur, et c'est en vain qu'elle crie maintenant, verse des larmes et s'arrache les cheveux.
Que va-t-elle devenir, entourée de ces enfants de la mer, grossiers , farouches , qui se rient de sa douleur et qui , d'un œil effronté,' qu'allument encore les feux du
vin, dévorent déjà leur proie? Par bonheur, dès la
seconde nuit, une tcmp<^te inattendue semble avoir compassion de la belle et soulève de nouveau les vagues mutinées.
L'équipage s'abandonne au découragement et la pinasse, ballottée sur une mer incertaine, vogue au hasard , tantôt h l'ouest, tantôt au sud, jusqu'à ce que les vents, dont la fureur s'apaiso, la jetfenf, après sept jours d'angoisses, aux
IM OBÉaOK..
du bonheur, elle le presse sur sa joue, sur sa bouche ^ sur son sein ; elle ne peut se rassasier du plaisir de le voir. L'enfant parait, de son côté, reconnaître sa mère : dn moins laissons à Theureuse fenune une erreur aussi douce ! En se tournant vers elle , son œil si pur ne lui parle-t-il pas? Sa lèvre ne semble-t-elle pas chercher la sienne pour y sucer chaque baiser?
Elle a compris... le coeur d'une mère comprend si vite !... Bien qu'ignorante encore, Amanda répond k soii désir. Avec une volupté dont les anges seraient euxr mêmes jaloux , si l'envie était faite pour les anges, elle approche de son sein le gracieux nourrisson , guide les instincts de la nature , et laisse eu liberté son âme s'ab^n* donner aux pures jouissances d'une tendresse ineffable....
Depuis deux longues, deux mortelles heures, Huop, cependant , la cherche par tout le bois , et , ne la trouvant nulle part, porte ses pas inquiets du côté de la grotte ; il est a l'entrée de cet asile impénétrable : riça ne l'arrôte; il s'avance... oh, quel moment 1... Il volt l'épouse qu'il chérit tenant un dieu d'amour dans ses bras , plongée, perdue dans sa félicité.
Vous a qui la nature , en vous ouvrant les portes de la vie , donna le plus grand des trésors , le bien préférable à tous les biens ensemble, trésor que tout l'or d'Aureng- Zeb ne saurait acheter , et qu'on retrouve dans une vie meilleure ; ô vous qu'elle a doués d'un cœur sensible et pur, r^iardp». !« n'^'^au doit tomber.
Il est temps de retourner à Fatmé. Depuis le moment où Rézia s'est élancée, avec Huon , dans la mer en courroux, nous Ta vous laissée sur le vaisseau, seule, inconsolable, pleurant nuit et jour la destinée de sa maîtresse^ sans doute la sienne aussi ; car un souffle, bêlas I un seul souffle a renversé tout l'édifice de son bonheur, et c'est en vain qu'elle crie maintenant, verse des larmes et s'arrache les cheveux.
Que va-t-elle devenir, entourée de ces enfants de la mer, grossiers , farouches , qui se rient de sa douleur et qui , d'un œil effronté,' qu'allument encore les feux du
vin, dévorent déjà leur proie? Par bonheur, dès la
seconde nuit, une tcmp<^te inattendue semble avoir compassion de la belle et soulève de nouveau les vagues mutinées.
L'équipage s'abandonne au découragement et la pinasse, ballottée sur une mer incertaine, vogue au hasard , tantôt à l'ouest, tantôt au sud, jusqu'à ce que les vents, dont la fureur s'apaiso, la jetfenf, après sept jours d'angoisses, aux
rives de Tunis. Pour mettre a profit, du moins, ce fâcheux contre-temps , le capitaine prend le parti de vendre comme esclave Fatmé, notre pauvre nourrice.
Fatmé, disons-le, avait a peine vu Mai s'épanouir trente et quatre fois dans sa parure de fleurs. Elle était de ces beautés durables qui ne se fanent ni ne vieillissent facilement et qui possèdent , en compensation des roses de la première jeunesse, des charmes de poids, beaucoup de feu dans le regard et nombre de fossettes sur les joues, s.
Le jardinier do roi vint d'aventure k passer sur lâ place où tout cela se trouvait en vente pour cent et quel-* quos sultanînes. La chose lui parait mériter attention. Il s'approche, examine , se dit que c'est un trésor : sa tête grise n'est pour rien dans sa résolution. Cet ornement, pense-t-il , manque a son Gulistan * . L'or est CffOïpîé, pesé, et la nourrice souffre avec résignation ce qu'elle ne peut changer.
Pendant ce temps, le Adèle Schérasmîn pom^uit, aveë un vent toujours favorable , la route que son maître a prescrite. Il débarque à Marseille, monte à cheval et, i)our rejoindre l'empereur, vole vers Paris, comme si sa vie était en cause. 11 avait gravi les hauteurs de Montmartre et déjà, plongée dans le sommeil , la ville s'éleyait devant lui , aux lueurs de l'aurore , lorsqu'un doute surgit tout h coup dans sa tête.