AU LECTEUR
Les livres et les romans de chevaleiie, dont TËspagne et la France ont pourvu si abondamment l'Europe entière dans les XII*, XIII* et XIV* siècles, forment, aussi bien que les histoires fabuleuses des dieux et des héros chez les Orientaux et chez les Grecs, un fonds poétique, lequef, même après Bojardo , Arioste , Tasse, Allemanni et tant d'autres , n'est pas encore et ne sera pas de longtemps épuisé.
Les matériaux qui m'ont servi ' pour la composition de ce poème, et surtout pour ce que l'on appelle, dans 1» langue de l'art, la fable proprement dite, sont tirés en grande partie de l'antique roman d'I/uoii de Bordeaux , bien connu par l'imitation libre qu'en a donnée , dans la Bibliothèque universelle des Romans^ feu le coiute de Tressan. L'Obéron, toutefois, qui , dans Toriginal , joue le rôle du deus ex machina^ et robéron qui donne son nom à l'ouvrage suivant, sont deux êtres fort distincts. Le premier est une espèce de lutin, tenant le milieu entre l'homme et le gnome , fils de
1. Celle coQt-le Préface , écrite par Wieland pour les premières cd:lions de son poëme, a paru devoir êlre conservée, bien que les Iraducleurs français, et même les éditeurs allemands, l'aient depuis fréquemment supprimée.
i AU Li:CTElIR.
Jules-César et iVune fée, transformé en nain par un bizarre enchantement. Quant au mien, c'est le même personnage qui figure , dans le Mcrchant's Taie de Ciiaucer, et dans le Midsnmmcr ISighi's Dream de Shakespeare, comme le roi des fées ou des sylphes {Ki)ig of Faijries). La manière dont le récit de sa querelle avec Titania , son épouse, est entremêlé à rhistoire d'Huon et de Rézia , me semble , avec la permission des critiques, constituera beauté essentiellement propre à la conception de ce poème.
Dans le fait, Obéron comprend non pas deux, mais, si Ton veut y regarde r de près, trois actions principales, à savoir : l'entreprise tentée par Huon sur l'ordre de l'empereur ; l'histoire de ses amours avec Rézia, et la réconciliation d'Obérou et de Titania Mais ces trois actions , ou ces trois fables , se rattachent si intimement au nœud véritable du récit, qu'aucune ne peut , sans le concours des autres , ni se développer ni se dénouer avec succès. Sans l'assistance d'Obéron, Huon n'aurait pu accomplir la mission que lui a donnée Charles ; sans l'amour du chevalier pour Rézia et sans Tespoir que fonde Obéron, pour sa réunion avec Titania, sur la constance et la fermeté des deux amants, le prince des génies n'aurait aucun motif de prendre une part si active à leurs aventures. De cet enlacement d'intérêts divers, qui se trouvent dans une réciproque et continuelle dépendance , résulte une espèce d'unité dont le mérite me semble être nouveau , et dont l'effet sur le lecteur , en l'attachant fortement à tous les acteurs du récit, doit être à l'abri de toutes les contestations de la critique.
Une fois encore, Muses, sellez-moi riiippogriffe, que je chevauche au pays des antiques féeries ! Comme Taimable délire se joue gracieusement autour de mon sein libre de toute entrave! Qui donc ceignit mon front du bandeau magique? Qui dissipe a mes yeux le brouillard oii sont cachées les merveilles d'autrefois? Je vois, dans la mêlée confuse^ tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, la bonne épéc du chevalier et des païens le sabre étiucelant.
En vain le vieux sultan rugit de colère, en vain une forêt de lances se dresse menaçante : les sons mélodieux du cor d'ivoire ont retenti, et, comme un tourbillon, la fureur delà danse les saisit tous; ils tournent en cercle jusqu'à co que l'haleine et la raison leur manquent. Victoire, sire chevalier, victoire! la belle est conquise. Que lardez-vous? Partez ! La voile frémit. A Rome, que le Saint-Père cousacre votre union !
Seulement, qu'^ le doux fruil défendu ne vous tente pas avant le temps ! Patience î Un \o\ii ami favorise votre fuite ; deux jours encore et les rives dorées de l'Hespérie vous souriront. sauve-les, fidèle Schérasmin, sauve-les... si c'est
OliKRON.
possible ! Vain espoir! Dans leur ivresse , ils n'entendent iwCme pas le tonnerre. Infortunés,, oîi vous conduit un seul instant d'oubli ! L'amour peut-il fasciner a ce point?
Dans quel océan de misères il vous a précipités ! Qui pourra cabrer le courroux du demi-dieu?... Ah! comme, h Ira vers les (lots, ils se roulent, les bras entrelacés, heureux encore de périr en même temps sur le sein l'un de l'autre. Ne l'espérez pas, hélas ' Trop irrité eoutre ve», Obéron vous refuse la dernière eousolation , la dernière et triste consolation de ceux qui souffrent, la mort !
Des tourments plus cruels leur sont réservés. Je \m vois nus , sans secours , errer sur la plage déserte. Leuc^ gîte, c'est le creux d'un rocher; leur couche, une poignée de joncs a moitié pourris ; leur nourriture, des baies saur vages croupissant ça et la sur de maigres broussailles. Dans cette détresse extrême , nulle fumée lointaine qui leur annonce une cabane , pas d'esquif dont la vue leiu* promette assistance. La fortune, le hasard, la nature sont a la fois conjurés pour leur perte.
Et pourtant la colère du Vengeur ne s'udoucit poiat ; leur misère u'a pas atteint so» plus haut terme ; elle ne fait qu'alimenter leurs feux. Ils souffrent, a la vérité, mais ils souffrent ensemble. Qu'ils soient arrachés l'ini à l'autre comme , aux éclats de la foudre , l'ouragan en furie sépare un vaisseau de sa conserve ; que l'espoir s'éteigne dans l'asile intime oîi brûle encore sa faible et dernière flamme 1
CHANT PRKMIfciR. 7
Ce coup manc^uaii a leur misère!... toi, leur gëuie , leur anii naguères , dis , la faute que Tamour a commise mérite-t-elle une vengeance sans borues?.... Malheur a vous ! Je vois eacoi^e des knnes qui hriHenl dans ses yeux , et, quand Obéron pleure , vous avez tout à craindre.... Mais où, dans son vol d'aigle, la délirante fantaisie t'entraîne-t-elle , ô Muse ? Ton auditeur reste interdit ; il se demande ce qu6 tu as , et tes visions sont pour lui des énigmes,
Viens , redescends près de nous , la , sur ce canapé ; puis, au lieu de crier : 3e vois, je vois, ce que seule tu peux voir , raconte-nous sans façon comment tout s'est passé. Regarde, ils s'apprêtent, la bouche ouverte, l'œil en arrêt, auditeurs empressés a conclure le pacte par lequel ils s'engagent , si tu sais les tromper , a se laisser tromper. Allons !... Ecoutez doue l'histoire de{Hiis son commencement.
Le paladin... puisque eutin, pour vous divertir, autant du moins qu'on peut vous divertir encore , nous avons résolu de vous conter ses aventures... le paladin avait, depuis quelque temps, fait le serment d'aller a Babylone. Ce qu'il devait accomplir dans cette ville était une rude tache , môme aux jours de Gharleraagne, une tache telle qu'à présent nul chevalier n'en courrait les dangers au prix de toute la gloire du monde.
Loisque, devant son oncle, le Saint-Père de Home,
n OBÉRON.
Hoiit il bni;(ii;iil les {mciIs <le larmes itéiii lentes, il eut, en pieux dirélieii, confessé toutes ses fautes, — Mon f)lH , lui dit le pontife , après Tavoir absous et béni , vas en \m\\ LVntreprisc que tu tentes réussira. Ayant toutes elioses, pourtant, une fois à Joppé, visite le Saint- Sépulcre.
f.e chevalier baise humblement la i)autoufle du pape, fait VOMI d'obéir et part en pleine confiance... Difûcile était l'enivre a hKinollc Cliarlemagne l'avait condamné ; mais, avecî l'aide do Dieu et de sa ii)l Christophe, il espère l»i(Mi en venir îi son honneur. H débarque a Joppé, prend In bAton de pèlerin , s'achemine vers le tombeau sacré ; puis il se sont doid)lement fortiûé dans son courage et dnns sa foi.
Alors , bride abattue , il s'élance vers Bagdad. — Y soial-jo bienliU? — pensc-t-il sans cesse. — Mais, dans lintorvallo, se trouvaient encore plus d'une montagne escarpée , plus d'un désert , plus d'une épaisse foret. ^olez aussi que chez les imïens la belle langue d'oc était chose inconnue. ^ Kst-ce bien la le chemin de Bagdad ? ^ demand(^l-il a chaque porte , sans que jamais personne le ctmiptvnne.
l'ue fois, la rtmte qui s'ouvrait de>anl lui le mena d;uis h^ bois. Durant toute une longue journée, il che- \auclm |mr lorage et la pluie, tantôt a gauche, tautôl a iliHÙto, obligé souvent de se tailler, avec sa large épée, M) lissage ^ travei^ les broussailles. 11 gravit une mon-
CUAfrr PllBVIER. «
tagne pour reeonnalirie plus aiséaieiit les alentours; mais , ô malheur , plus il regarde , {dus ,|a forêt sembU s'étendre.
Dans cet effet tout naturel y il voit. un sortilège. Aussi , que devînt-il quand la nuit, a la fin, le Surprit dans ces régions sauvages, d'où, même en plein jour, on avait peine à se tirer? Son inquiétude fui à son comble. Les cimes des arbres ne laissaient en s'entrècroisant^ percer aucune étoile. Jl prit ^ù ebeval par la bride, et, du mieux qu'il put , le conduisit lui-même , se liedrtani la tête a chaque pas contre les troncs de la forêt.
Le voile épais et noir qui recouvre le ciel , ces bois inconnus, un bruit dont son oreille est frappée alors pour la première fois, le rugissement des lions, qui, rendu plus terrible par le silence de la nuit, vient tonnant du fond des montagnes où les rochers le répercutent, tout se réunit}))0iir faire trembler un boinme qui de sa vie n'a vait Jamais^ Iremblé.
Bien qu'auparavant nul flls de là femme ne l'ait vu reculer, notre héros sent, a ce l>ruit, les nerfs se détendre dans ses bras et ses jambes ; malgré lui un frisson glacial court le long de ses reins. Mais quelle crainte pourrait étouffer la résolution qui le pousse a Babylone ? La bride toujours eu main, le glaive hors du fourreau, il gravit un sentier qui serpente a travers les rochers.
Il n'a pas fait beaucoup de chemin, qu'il croit aperce-
10 OBÉROPf.
voir un feu dans réioignement. Celle vue ramène aussitôt plus de sang a ses joues. Parlagé eulre le doute et le désir de renconlrer quelque i^lre humain dans ces montagnes désertes, il conlinue a poursuivre la lueur qui tantôt meurt et tantôt reparait, selon que le sentier descend ou remonte.
Tout a coup, devant lui, une caverne ouvre, au sein des rochers, sa gueule sombre et béante. Â l'entrée flambe un feu pélillanl. Vivement illuminée , la pierre saille en formes bizarres du milieu des ténèbres, et les buissons, qui pendent hors de ses noires crevasses, s'agitent, a la réverbération du foyer, comme des flammes verdoyantes. Saisi d'une terreur où se mêle quelque plaisir, le paladin s'arrête à contempler ce merveilleux spectacle.
Halte ! — tonne une voix qui sort de la caverne , et soudain parait en face d'Huon un homme de haute stature. Un manleau , grossièrement tissu de la peau des chats sauvages, retoml)e sur ses larges cuisses ; une barbe noire et hideuse descend eu boucles touffues jusques a sa poitrine, et sur son épaule repose, en guise de massue, une branche de cèdre , lourde assez pour assommer d'un coup le taureau le plus fort, so.
Sans être effrayé ni de l'homme , ni de sa massue , ni de sa barbe, le chevalier commence en langue d'oc, la' seule qu'il sache , a expliquer la position où il se trouve, — Qu'en tends-je? s'écrie avec ravissement le vieil homme
GHÀiiT l>it£llIER. Il
4es ïms, 4>4oiiee looiusâque des bocds de la Gaft>niie I seize fois déjà le soleil a parcouru le cercle des étoiles depuis que mon oreille n'a pu se repaître de tes accents !
Noble sire y soyez le bienvenu au Mont-Liban , quoiqu'il soit facile de comprendre que , si votre route vous à conduit dans ce nid de serpents , vous ne l'avez pas prise a ma considération. Venez , reposez-vous et vous contentez d'un frugal repas dont le meilleur relief est le bon vouloir de l'hôte. Mon vin jaillit du creux de ce rocher, mais il purifie le sang et rend la vue plus claire.
Le héros , ne laissant pas a cet accueil d'éprouver une grande joiC; suit aussitôt son compatriote dans la caverne; dépose avec confiance cftsque et cuirasse^ et, une fois désarmé, paraît semblable a un jeune dieu. i>e son côté j l'honmie des bois reste comme frappé de la baguette d'Alquifau moment où l'autre, débouclant son brillant morion, laisse ruisseler en larges boucles de longs et blonds cheveux sur son dos élancé*
Quelle ressemblaiice ! s'écrie-t-il , cVst Vraiment trait pour trait l Le port, les yeux, la bouche, la chevelure ! comme il lui ressèriible ! '-^ A qui? demande lé chevalier. — Pardon, jeune homme; c*est un souvenir, un rôve d'un temps meilleur, si doux , si triste aussi... Gela ne peut être... et pourtant, quand ces beaux cheveux se sont déroulés sur vos épaules, j'ai cru , de la tête aux pieds , le retrouver lui-même, le retrouver tout entier : se\ile-
ment sa i>oitrine était plus large €i\6s ^iieveux sont plds clairs.
D'après votre langage , vous êtes de mon pays. Peutêtre n'est-ce pas sans cause que vou» ressemblez a ce point au bon maître sur qui, depuis seize ans déjk, je pleure ; si loin de ma nation , dans ces forêts sauvages. Mon destin , liëlas ! était de lui survivre. Cette main a fermé ses yeux , et les miens n'ont cessé d'arroser fidèlement sa tombe prématui'ée. Quel miracle aujourd'hui de le revoir en vous I
ss.
Le hasard se plaît souvent a de pareils jeux, lui répond le jeune homme. — Soit , continue l'autre. Pourtant , noble chevalier, la sympathie qui m'attire vers vous n'esl pas une illusion ; elle est sincère et mérite récompense : faites donc que Schérasmin puisse vous nonuner i>ar votre nom? — Mon nom est Huon, héritier et fils du preux Sévin, jadis duc de Guyenne.
! s'écrie le vieillard en tombant a ses pieds , mo» cœur ne mentait point ! Soyez le bienvenu dans ces lieux inhospitaliers et retirés , mille fois le bienvenu, ô vous, fils du pieux, du vaillant j de l'excellent seigneur avec qui, dans mon meilleur temps, j'ai couru mainte et mainte aventure dans les tournois ou les combats. Vous folâtriez encore a la lisière quand nous fîmes vœu d'aller au Saint-Sépulcre,
Qui donc eût pu croire que, dix-huit ans plus lard,
nous BOUS rencontrerions dans ces gorges du Liban? Jamais on ne doit désespérer, alors même qu'au milieu de la plus triste nuit, disparaît une dernière étoile... Mais pardonnez , seigneur , le bavardage où la joie m'entraîne , et permettez qu'avant toutes choses je vous demande quels orages ont pu vous jeter sur ces terres lointaines?
Sire Huon s'assied à côté du vieillard , sur un banc de mousse, devant le brasier ; puis, après avoir réparé ses forces avec la fraîche boisson que fournit la source , et quelques rayons de miel , il raconte son histoire a son hôte , lequel ne peut se lasser de le contempler , et remarque sans cesse un nouveau trait de ressemblance entre son ancien maître et le jeune chevalier.
Huon raconte , avec des détails un peu longs , ainsi qu'en use la jeunesse , comment sa mère voulut l'élever h la cour, seul lieu qui convienne a l'éducation des princes ; comment elle prit grand soin de l'instruire dans les préceptes et les vertus de la chevalerie ; avec quelle rapidité s'écoula le doux rôve de son enfance, et comment , aussitôt que son menton laissa percer un léger duvet , il fut a Bordeaux proclamé duc , en grande pompe, sur le perron de son château.
Deux années se passèrent ensuite , connue deux jours , dans les plaisirs et les fêtes frivoles , les chasses , les tournois, les banquets se succédant jusqu'à cequ'Amory,
14 OlÉftON.
renoenii de sa maison , vint k le noircir méchamnient auprès de Tempereur, dont son père déjà u'avail pas sa conserver les bonnes grâces. Il ajoute alors comment Charles ravaii invité , sous les semblants de la bienveillance, à venir à sa cour pour y recevoir Finvestiture.
SI
Il dit comment son éternel ennemi , rarfificiewx baron de Hautefeuille , s'était concerté avec Chariot , le second fils de Chariemagne , le plus méchant petit prince de la chrétienté, et qui depuis longtem|)s convoitait les domaines d'il non ; comment , enfin , ils s'entendirent pour lui dresser un piège k son passage, et, par suite, le guettèrent un matin dans la forôt de Montlhéry.
Mon frère, coiilinue-t-il , lo jeune Gérard faisait route avec nous, son faucon sur le poing. Dans sa joyeuse insouciance, il s'éloigne de la troupe, où personne, d'ailleurs, ne soupçonnait aucun danger, lâche Toiseau et galope après lui. Pendant ce temps, nous poursuivons notre chemin , sans faire grande attention à la disparition ni du faucon, ni de l'enfant.
Tout h coup un cri plaintif arrive a nos oreilles. Nous pressons le pas, et, voyez, mon frère, renversé de cheval, git a terre, sanglant et souillé. Ln page, inconnu à tous les hommes de ma suite , bien que ce fût Chariot luim^me, se disposait a le frapper brulalement, tandis qu'un nain se tenait à l'écart avec le faucon.
CHANT PRÈMIliiR.' iS
Enflammé de colère , je m'écrie : — Maraud , qu*a fait ce faible enfant pour ôtre ainsi traité ? Arrière ! Ne le touche pas, même du bout des doigts , a moins que ton veulre n'ait quelque démangeaison de sentir mon épée» — Ah ! m'apostropha le page , te voila ? c'est loi précisément que je cherchais. Depuis longtemps mon cœur, altéré de vengeance , avait soif de ton sang.
Si tu ne me connais pas , sache que je suis le ûh de Thierry, duc des Ardenues. Ton père Sévin^ puisse-t-U brûler dans l'abime I dut jadis à la trahison la victoire qu'il remporta sur le mien dans une passe d'armes , et n'échappa que par la fuite a sa trop juste récompense ; mais j'ai juré d'en avoir satisfaction, et tu paieras pour lui.. Tiens , songe à tes oreilles.
A ces mots il fond, la lance en arrêt, sur moi qui, peu préparé a un tel jeu , ne m'étab pas mis en garde. Par lionheur , je parai le coup de mon bras gauche , autour duquel j'avais a la hâte roulé mon manteau, et sur-le-champ, du ponmieau de mon épée, le déloyal reçut a la tempe droite un horion qui lui ôta la faculté de respirer.
En un mot il tomba pour ne ne plus se relever. Aussilot des cavaliei^ parurent en grand nombre dans la forêt ; mais les lâches n'avaient nul souci de venger la mott du prince. Pendant que news pansions les blessures de Gérard , et tant que nous ne fûmes pas lMMr»de leur vue, iis
se tinrent tranquillement a distance ; puis ils mirent le cadavre sur un cheval et suivirent le chemin du palais.
Ignorant la tournure fâcheuse que cette affaire peut prendre auprès de Charles , je continue ma route sans m'inquiéter de l'aventure. Nous arrivons. Mon vieil oncle , l'abbé de Saint-Denis , homme de haute sagesse , porte pour moi la parole a Taiidience. On nous accueille bien, et tout va se passer a merveille, loi^cju'au moment où l'on est prêt a se mettre a table , Hauteicuille s'arrcle devant le château avec le corps du prince.
Douze ëcuvei-s , affublés de crêpes noirs , montent , en le portant, les hauts degrés du perron. Quiconque les voit reste muet et glacé. Ils marchent droit a la salle du festin. Les portes s'ouvrent et les douze spectres déposent, au milieu de l'assemblée , une civière couverte de linges ensanglantés. L'empereur lui-môme pâlit , les cheveux se dressent sur toutes les têtes , et moi je me sens frappé comme de la foudre.
Alors Amory s'avance. Il soulève le drap sanglant qui cache le cadavre, et — Vois, cric-t-il a l'empereur, ceci est ton fils \ et voiPa le félon qui porta ce coup fatal à l'empire et a toi ! voilh le meurtrier de notre repos a tous 1 Pourquoi suis-je arrivé trop tard ? Surpris sans défense , Chariot a été frappé dans les bois par un assassin , au lieu de l'être en champ ouvert , comme un chevalier, par la main d'un chevalier.
Mal^aé les chagrins que journellement le méchant prince donnait au vieux monarque , il n'en était pas moins son fils, sa chair et son sang. L'empereur resta quelques instants immobile ; puis , cédant à sa douleur : — Mon fils ! mon fils I — s'écria-t-il , — et il se jela sur le cadavre. Pour moi, ce cri paternel, si plein d'angoisses, fut un coup de poignard; en ce moment j'aurais donné mon sang pour la vie de Chariot.
Seigneur, m'écriai-je, écoute-moi. Ma volonté n'est pas coupable ; il s'est donné pour le fils du duc des Ardennes, et ce qu'il a fait , par Dieu ! aurait sufG pour mettre a bout la patience d'un saint. Il a frappe cet enfant qui ne lui fit jamais de mal ; il a parlé outrageusement de l'honneur de mon père ; il s'est jeté sur moi-môme en traître , en meurtrier... Je voudrais bien savoir qui , devant tant d'insultes, aurait pu rester froid !
Ah ! scélérat, -— dit Charles en m'entendant. 11 se lève ; son regard irrité flamboie comme l'œil du lion ; il arrache une épée de la main d'un valet, et, dans sa fureur, m'aurait percé d'outre en outre si les princes ne l'avaient , avec force , retenu par derrière. Tout entier l'ordre des chevaliers s'ébranle : cent épées brillent a la fois , et leur rapide éclair semble éveiller la soif du sang dans tous les cœurs.
Mille clameurs frappent les voûtes, le plancher tremble, les gothiques vitraux frémissent et crient. Mort I Trahison I
hurle chaque bouche. C'est comme uue nouvelle confusion des langues. Ou rugit ^ on se heurte , on agite des poings menaçants.... L'abbé , que la robe de saint Benoit met seul eiicore a l'abri de la violence , oppose enfin , de sou bras étendu , un scapulaire à nos épées.
Respectei , crie-t-il très-haut, respectez en moi le Saint- Père, dont je suis le fils. Au nom du Dieu que je sers, je comniîindc la paix: — Il parle avec un air, sur un ton qui auraient contraint les païens même a obéir. Aussitôt les Wols de la rébelfion s*apaisent , les regarda s'éclaircissent , et chaque épée , chaque poignard est en silence glissé dans le fourreau.
L^abbé rapporte a Charles l'événement tel cpiil s'est passé. La persuasion est sur ses lèvres ; mais qu'y puis-je gagner? Le cadavre est là , il crie vengeance. — Regarde, tonne l'empereur, et prononce la sentence du meurlrier de mon fils ; prononce-la pour moi. Oui , mânes altérés de vengeance , vous vous repaîtrez de son sang : qu'il meure et que son corps engraisse les corbeaux I
Alors mon cœur éclata. — Je ne suis pas un assassin , m'écriai-je en élevant la voix ; on ne peut être un juge équitable dans sa propre cause. Amory, mon accusateur, est im traître, seigneur. Me voici de mon plein gré, me voici libre, et je prétends, au risque de ma vie, arracher de cette âme fiiusse la preuve qu'il est un fourbe et un mea(£ur ; qu'il l'est et l'a été , qu'il le sera tant qne sos
CHANT PBËMIER. 19
souffle empoisonnei-a l'air : tout ce qui arrive est son ouviage ; il a seul tout comploté»
Je suis ; connue lui , de race princière ; je sub pair du royaume et revendique mes droits* L'empereiur ne peul me les dénier. Voila nion gant ; i|a'il ose le relever^ el le jugement de i>ieu dira contre lequel de nous la vm de ce sang doit tonner dans Tenfer. La source de mon courage est dans mon innocence, seigneur ; je ne redoute rien de la foudre du ciel.
Les princes de l'empire, tous tant qu'ik se trouvent présents, comprennent qu'ils sont personnellement atteints par ma condamnation. Un murmure s'élève parmi eux , semblable au bruit de la mer lorsqu'au loin la tempête commence a menacer. Ils prient , ils pressent , ils exposent mes droits. Vains efforts î Rien ne peut toucher ce père dont le morne regard ne quitte pas la tête sanglante de son iils , rien, quoique Ilautefeuille lui-m^ne, regardant comme facile de me vaincre, se joigne aux suppliants.
Seigneur, dit-il, laissez-moi punir le coupable. Je ne risque rien alors que le devoir et le droit sont pour moi. — AU 1 m'écriai-je , transporté de boa te et de colore , lu railles encore ! Tremble ! les foudres du vengeur ne donnent pas toujours. — Mon glaive, meurtrier, reprend Ilautefeuille, sera chargé de les faire tomber en masse sur ta tcte. — Cependant Charles , que mon attitude irrite de pkis ea plus, donne a sa garde l'ordre de me saisir.
SD OBëRON.
Cet ordre imprudent soulève de nouveau la salle entière. Les j^laives étinceilent , prêts a défendre les droits de la chevalerie que Charles viole en ma personne. — Saisissez-le , commande- t-il une seconde fois. — Mais il voit les chevaliers se presser, le fer a la main , en cercle épais autour de moi ; c'est vainement que, presque étouffé dans la mêlée, le saint abbé les menace d'anathème.
Le sort de l'empire semblait suspendu a un fll. Les têtes grises du conseil supplient à genoux l'empereur d'avoir égard aux privilèges des chevaliers. Plus ils l'implorent, moins il est ébranlé. Â la fin , le duc Naymes , qui souvent dans sa vie , lorsque Charles perdit la tcte , lui prêta la sienne, approche la bouche de son oreille, se retourne vers nous , et déclare que Tempereur autorise le combat proposé.
Huon raconte ensuite que , sur cette seule parole , l'agitation se calma ; les chevaliers se dispersèrent. Quoique toujours irrilé au fond du cœur, Charles, dont les yeux à demi voilés couvaient une sourde rage , fixa le huitième jour pour celui du champ-clos. Les deux combatlanfs s'équipèrent avec une grande magnilicence. Dans l'inlervalle Amory, certain de son triomphe, ne laissait pas surtout de se carrer.
Bien qu'au fond de l'âme une voix accusai rice ébranlât son courage, l'orgueilleux guerrier comptait sur un bras de fer , aux coups duquel s'était déjà brisée plus d'une
CHANT PREMIER. il
foret de lauces. Jamais il n'avait tremblé devant un ennemi, et combattre a outrance était plaisir pour lui. Toutefois sa force gigantesque, sa superbe assurance, ne flrent que le tromper dans cette affaire de sang.
Le grand jour était arrivé; le peuple, assemblé. Pressant sur ma poitrine un bel écu lamé d'argent, je parus dans la lice et fus salué de tous, on peut le dire , avec amour. L'accusateur m'attendait. Sur une estrade était le vieux Charles, au milieu de ses princes, et, loin de dissimuler ses sentiments, il semblait, de connivence avec Amory, avoir soif de mon sang.
On nous partage le. soleil. Les juges prennent place. Mon adversaire paraît brûler d'impatience jusqu'au premier appel de la trompette ; elle sonne et nous partons , et nous nous heurtons avec tant de violence que nos chevaux tombent sur les genoux, et que nous-mêmes pouvons a peine rester en selle. Vite, Hautefeuille et moi quUtons les étriers, et, dans un clin d'œil, les deux épées brillent hors du fourreau.
Ne demande pas que je te fasse le récit du combat. La supériorité de mou adversaire était évidente. Plus fèrt ' que moi , plus expérimenté , il était encore excité par une fureur plus grande. Mais j'avais le sentiment de mon innocence, et j'y puisais une vigueur égale à mon vouloir. L'avantage resta longtemps incertain. Déjà le sang du calomniateur coulait pr plus d'une issue , et pour^
tant Huon , toujoui*s rempli d'ardeur, n'était même pas blessé.
Quand il voit sa cuirasse toute rougie, toute flunante de son sang, le farouche Amory se sent embrasé d'une fureur nouvelle. Semblable à l'ouragan qui détruit tout • devant lui, il fond sur son ennemi ; il frappe coup sur coup, de telle façon que notre chevalier ne résiste qu'avec peine. A la fin même, un bras digne de Roland le contraint, après une longue lutte , a reculer de quelques fias.
Se croyant sûr de la victoire, Amory, pour termiaor d'un seul coup le combat, soulève des deux mains sa formidable épée. Mais, l'heur d'Huon veut qu'il esquive la mort, car, avant que Hautcfeuille ait pu reprendre l'équilibre , il l'atteint si rudement, la où le heaume se rattache au col, que les oreilles du traître en retentissent : sa main défaillante laisse échapper la poignée de son glaive.
L'orgueilleux tombe aux pieds de son adversaire, qui, répée hante, s'élance sur lui. — Décharge ta conscience, lui crie-t-il, si la vie a quelque prix pour toi : confesse
ta fourberie — Brigand, dit Amory, pendant qu'avec
* ra^e il réunit toutes ses forces pour lui porter un dernier coup ; prends ceci et suis-moi dans l'enfer.
Porté d'une main mal assurée et déjoué par un rapide mouvement d'Huon, le coup, par bonheur, ne fait qu'effleurer, san^ > Hesser, le bras gauche du jeune paladin ;
CHAPfT PaEMlËR. n
mais, dans l'aveuglement de sa colère, ce dernier oublie que , pour aifler la yérilé devant Gharlemagne , BautefeuHle a besoin d« resprer quelques instants encore , et, farieux, il lui plonge dans la gorge sa longue et large épée.
Le tratare vomit son ftme impure m flots épais et rouges. Quant au vainqueur, il est, aux yeux de tous, absous et purifié dans le sang de son accusateur. Le héraut le proclame et des cris de joie s'élèvent au ciel. Les chevaliers accourent pour essnym* le sang qui dégoutte le long de l'armure d'Huon; puis ils l'accompagnent jusqu*auprès de l'empereur.
es.
Mais Charles , — ainsi continue le jeune homme , Charles s'obstinait dans son ressentiment. — Ce nouveau meurtre, s'écrie le monarque, me rendra-t-il . mon fils? L'innocence d'Hupn est-elle reconnue? Hautefeuille a-t-il laissé échapper un seul mot de rétractation? Que le coupable soit donc à jamais banni de nos états, et que ses terres et ses biens tombent en dévolu a la «puronne.
Sévère était l'arrêt , sévère aussi la bouche qui le prononçait ; mais que pouvions-nous faire? Notre seule ressource était de supplier. Les pairs , les chevaliers, tous nous tombons a genoux : rangés en cercle autour du trône, nous attendîmes si longtemps que nos jambes eu étaient meurtries; tout espoir de le fléchir semblait h jamais perdu, lorsqu'il la fin, Charles pourtant rompit son long silence : — Allons , princes et chevaliers, vous le voulez : nous cédons.
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