Jardin de roscS; de plaisance
CHANT NJgUVIÈME. \9^
Halte I lui dit sou génie familier. Avant de trotter plij^ loiUj songe bien, mon garçon, à ce que tu entreprends. Ta sage cervelle aurait dû , il est vrai , peser tout cela dès Ascalon, quoique, la-bas, Huon, pressé comme il l'était, ne t'en ait guère laissé le temps. Mais aujourd'hui, pour CRUser franchement, voyons, ne fallait-il pas montrer plus de fermeté?
Enfre nous soit dit , cette ambassade n'a pas le sen« commun. Elle ne peut qu'aigrir diarles, qui, d'ailleurs, ne nous voulut jamais de bien... Qu'importerait au bout du compte, si ce n'est pour la riche cassette, car, en vérité, quel effet Son Excellence espère-t-elle produire avec cette poignée de poils de chèvre ç[ çqs dents arrachées Dieu sait à quelle mâchoire ?
Passe encore si messire Huon, la IjHe du calife a ses côtés, avait fait en personne son entrée, avec une imposante escorte d'honmies d'armes, de trabants et le reste , s'il avait porté la parole et si , prenant les airs qui vont à un chevalier, a un duc et pair, il avait présenté sou cadeau sur un coussin de velours rouge avec de beaux glands d'or Oh! dans ce cas, la chose réussissait!
La pompe de la cérémonie, le inagnifique cortège, la fille du sultan dans toute sa beauté, l'orgueilleux époux qui lui donne la main; bref, chaque circonstance arrivait en son temps , en son lieu , contribuait pour sa part à mener rondement l'affaire. L'empereur n'avait plus rien
a objecter; il aiiiait vu, il aurait touclié; puis le chevalier, loyalement dégagé de sa pan)le, demandait, avec pleine assurance, ce qu'en toute justice on ne pouvaijt lui refuser.
Mais, ami Schérasmin, tout se gâtera, si tu n*es pas plus sage que celui qui t'envoie. Or ça, consultons. Que faire?... Le mieux, tout bien considéré, serait de rei)rousser chemin, en gardant la cassette, et de galoper directement à Rome, ce refuge des gens pieux, où ton maitre, coumoie il faut Tespérer, est arrivé déjà.
Ainsi parle a Schérasmin son bon génie et, comme récuyer, après de longues méditations, ne trouve pas de bonnes raisons pour un autre parti , il tourne le dos k la bonne ville de Paris, donne de l'éperon a sa monture^ franchit les Alpes , arrive, et sa première démarche est d'aller au Latran.
Mais c'est en vain qu'il fatigue de questions le suisse qui veille a la première porte, puis les gens de l'antichambre : pas une âme ne sait rien a lui dire sur le chevalier, son maître. Il court la ville entière, s'adressant de maison en maison, visitant églises, hôpitaux et couvents^ répétant sa demande et dépeignant Iluon de la tête jusqu'aux pieds Peines inutiles !
Quatre longues semaines, puis deux autres, se passent en espérances toujours déçues, bien que le brave écuyer, sans s'accorder aucun repos, ni donner de trôve aux
CHANT NEUVIEME. iVf
autres, ne cesse de s'enquérir si le paladin est enfin arrivé. A quoi lui sert d'attendre? Il se lasse et, prononçant le grand juron des Basques, il fait serment d'endosser Thabit de pèlerin, pour aller, tant que le ciel bleuira devant lui, à la recherche du noble Huon.
Que peut-il faire? sa bourse est vide et, quant k la cassette, il se laisserait arracher le cœur plutôt que d'y prendre la moindre perle. Ne sait-il pas qu'aux yeux de son maître, elle a, comme présent d'Obéron, une valeur inestimable ? Pour subsister, un pèlerin n'a besoin ni d'or ni de pièces d'argent; il achèterait, avec des litanies et des coquilles, le monde tout entier.
Voila donc l'honnête Schérasmin qui s'en va , durant deux ans et plus, mendier de par le monde, le visitant de long en large, s'arretant dans chaque port, dans chaque île, pour s'informer, toujours en vain, de son seigneur et de sa dame jusqu'à ce que son étoile, un secret pressentiment aussi qui ranime son espoir, le conduisent dans Tunis, a la porte même du jardinier.
Fatigué, affaibli par un long jeûne, il s'assied Ta sur un banc de pierre, pour se reposer a l'ombre, et bientôt une esclave lui apporte du pain, puis un peu devin. Elle arrête avec étonnement ses regards sur l'étranger en robe de pèlerin ; celui-ci l'examine a son tour : ils se sont reconnus et, poussant un cri de plaisir et de crainte, se jettent au cou l'un de l'autre.
Eêi-c^ loi, FaUné? —-s'écrie avec transport le pèleriq joyeux, la tâta encore penchée contre ses joue» huuUdes, -«- La chose csi-elle possible? Schérasmin, hélas! avait renoucé depuis longtemps a l'espérance; et, maiutepant , nous voici réunis ! A Tunis I Quel vent vous a poussés parmi ce peuple de païens? Où sont-ils? Hupn, Amanda?
— Ah! dit Fatmé, qui fond en larmes! Us .sont Que
je suis malheureuse!.... Ne le demande pas.
Que dis-tu? reprend récuyer. A Dieu ne plaise! Que sont-ils devenus? Parle... — Schérasmin, ils sont... — Elle ne peut en dire davantage : la voix reste étouffée dans sa poitrine. — Ils soiit... — Dieu! sanglotte Schérasmin, qui pleure comme un enfant , au cou de la triste Fatmé...
A la fleur de leur Âge. C'est un sort trop crud Dq)uis
longtemps , Fatmé , je pressentais une mauvaise On. L'épreuve, hélas ! était trop difficile !
ao.
Dès qu'elle a repris ses sens, la pauvre femme raconte de point en point l'histoire, la triste histoûre de ce qui s'est passé depuis le départ de l'écuyer, jusqu'à cette nuit terrible où, se faisant Jour a travers l'équipage, la princesse, aux. lueurs de la foudre, s'élauça vers Huon, l'étreignil avec son bras tout forcené d'amour et l'entraîna soudain dans la mer an (anç.
Là-dessus, ils restent plus d'une heure à se lamenter ensemble, assis l'un près de l'autre, unissant leurs larmes dans un commun regret, leurs louanges dans un souvenir
CHANT NEUVIEME. It^
fidèle pour ce couple chéri qui fut du inonde \e plu^ toi ornement. — Non, s'écrie 1^ nourrice, a plusieurs reprises; non, jamais de nouveau, maîtresse pareille , ne se trouvera pour moi, -=^ Jamais , dit Scbérasmin sur lô piôpie ton, je ne combattrai près d'un prince aussi bravç.
Quand il s'est fait , trois fois au moins, répéter cb^qu© détail, l'écuyer cent naître daqs son esprit W ç§poir faible encora, mais qu'il aocueil)e avec avidité, Peutrètre ont-ils été sauvés? Il commence a le peu3er, et, plus il réllécbit , moins il peut se persuader qu'Obéron les ait a jamais délaissés. Sa conduite envers eux indiquait, ainsi qu'il seuiblait a ScbérasmiU; un plan bien arrêté, quelque secret dessein,
Ranimé par la douce espérance qui rayonne devant lui, comme une lumière lointaino dans le sein des ténèbres, il prend la résolution de ne plus quitter Fatmé, de rester à Tunis, où, réunis tous deux par une môme douleur, ils attendront que la destinée achève de s'éclaircir, Grâce k l'assistance de la nourrice, il change sa robe brune contra un pourpoint d'esclave, son bourdon contre nue bOcbe , et travaille a la journée dans les jardins royaux.
Ces parterres qu'ils cultivent , Schérasmin et Fatu^é les arrosent de larmes, conune s'ils étaient |a tombe de leurs maîtres si chers, et, pendant çe^i^pa, fluou voit, non sans chagrin, fleurir le printemps pour la troisième fois depuis que le destin l'a relégué dans cet ermitage si plein, pour lui, de charme et d'horreur a la fois. Son
iÔO OBÉRO?(.
âme héroïque ne peut s'habituer à la solitud .' ; elle soupire après le monde, son tumulte, ses bruits, ss.
Sa tristesse augmente en pensant qulluonnet, gracieex alliage des charmes de sa mère et de la force patemelie , l'enfaut le plus aimable que déesse ait jamais bercé dans ses bras , n*est pas fait . après tout . pour passer une vie tout entière au milieu des forints , la cognée sur l'épaule. Et toi , Rézia . ton ange t*épie la nuit , quand , privée de sommeil, tu pleures dans le silence.
Dans la fleur de la jeunesse, vous sentez profondément, tous deux, que la solitude n'est pas faite pour vous; une force intérieure vous pousse vers une vie plus noble , plus active, plus vaste, et le désir vous tourmente devoir s'ouvrir a Théroîsme, à la bonté sans bornes, une sphère
également sans limites Vainement ils s'efforcent, en
détournant les yeux , de cacher a l'ermite les pleurs qui s'en échappent ; d<?s sourires ne sauraient Fabuser : il a lu dans leurs cœurs.
Bien que le monde ne soit plus rien pour lui , il sait pourtant se mettre b leur place , considérer comme eux les perles qu'ils ont subies, les droits , les devoirs que leur donne la naissance; il s'identifle avec leurs pensées, avec leurs sentiments, et ces larmes , dont leur affection voudrait lui dérober la trace , il les trouve justiflées. 11 ne blâme point d'involontaires aspirations ; il se borne, tant que la destinée arrête leur essor, a nourrir dans l'âme de ses amis une douce espérance.
Un soir, après le travail de la journée, tous trois, Amanda l'enfant dans ses bras, étaient assis sur un banc de gazon, devant la cabane , pour contempler, dans une calme jouissance, les splendeurs du ciel semé partout d'étoiles scintillantes. Plongeant au loin dans cet océan de merveilles, ils élevaient eu silence, avec un mystérieux pressentiment , des regards pleins de gratitude vers l'auteur de toutes choses.
Le pieux vieillard leur parlait de cette vie qui n'est qu'un rêve fugitif, et di^(passage a la vie véritable: Sa voix avait pris un accent plus ému que de coutume. Il semblait, tandis qu'il parlait, qu'un souffle émané des cér lestes régions arrivait jusqu'à lui, et doucement le soulevait dans les airs. Amanda, toute a l'illusion, croit, de ses yeux mouillés de larmes, suivre dans sa fuite l'ami qui leur échappe.
Us sont là , disait- il , sur l'autre rive , qui me lendei^ les bras; ils m'attendent. Ma carrière touche a sa un , h vôtre commence a peine. Bien des afflictions , des joies aussi, qui souvent ne servent qu'a nous fortifier pour de nouvelles et plus grandes souffrances, vous attendent avant qu'insensiblement vous atteigniez le but. Tout passe, joies et misères ; tout se dissipe comme un souge , et rien ne nous accompagne au-delà de ce monde terrestre.
Rien , sinon le trésor amassé précieusement dans vos cœurs , la vérité , l'amour, une conscience paisible , et le
|e< OBI^KUN.
souveuir que ni plaisir ni peine n'a pu vous détourner des chemins du devoir. — Il parle encore longtemps ; puis , quand arrive l'heure du repos , il les presse , comme ils crurent s'en apercevoir, avec une tendresse inaccoutumée sur son cœur paternel ; une larme brille dans ses youx^ et, d'un pas rapide, il s'éloigne aussitôt.
Dans cette môme nuit, ïitania, effrayée par de sombres appréhensions, leva les yeux vers le ciel, et tandis qu'elle lisait dans les astres , toutes les roses s'effacèrent de ses joues. Elle appela ses compagnes afln d'observer avec elles ce qui se passait la-haut, et voir comment les étoiles s'entrecroisaient , pour Amanda , dans une combinaison grosse de malheurs.
S'cuveloppant d'ombres épaisses, elle vole vers la couche où, sous des amandiers, la fille du calife , son enfant auprès d'elle, repose agitée par des rêves inquiets. Pour la calmer , Titania touche avec sa branche de roses le sein de la dormeuse, puis enlève le jeune garçon sans troubler son repos.
Elle rapporte sa touchante capture , et s'adressant aux grâces qui l'entourent, — Vous avez vu, dit-elle, quel astre fatal plane sur Amanda ; hâtez-vous, mettez en su* reté cet enfant dans les plus beaux de mes bosquets, et prenez soin de lui comme s'il était mon fils. — Elle détache de la guirlande enlacée sur sa tête trois boutons de rose , donne un de ces boutons a chacune des aimables
sylpbMis^ 6t -^ partA, aJoitte4'^!le ; Toici déjà l'aurore.
Fait^ ainsi que je Tal dit. Ctu^qne jour, k diaqne h«iire^ regardes ces ros^ ; el, q^ànd yo«is Tern» toutes les îrîàè se changer en Uêj saehez à ce signe qu'Obéttm et moî nous sommes réconciliés ; volez sans différer vers nous , en amenant éet enfant , car , avec Èïa péltie , la peine d'Aiâaft% doit également finir* — Les nyulj^es s'incllnèréÉl, et, rapidement emportées sur un léger nuage, s'enfuirent avee le Als d'Huon.
sr.
Dès qiic le soleil parait, Amanda, tremèlanle d'une vague inifiltëtlule , court h la recberohe de ffm épmt ô^\% la démettre est dans le cfenx d'un rocher, loin d'elle et loin d'Alfonse. Telle est sa hâte qu'avant de partir elle oublie, pour la première fois depuis qu'elle est mère, de regarder son fils qui partage sa eoûche , et qui , dans Sa pensée , doit sommeiller encore.
Elle trouve Wmn errant dans le jardin , et , sai» se parler, tous deux se dirigent , dans une secrète et corn*mune préoccupation , vers la cabane de l'ermite. Comme le cœur leur bat en s'approchant a pas lents de son lit ! H est étendu, les mains croisées sur sa poitrine , ne respirant plus , la j^ce pâle et maigrie , mais chaque trait empreint encore de noblesse , pur et sans nolte trace de douleur.
Il dort sans doute, — - dit Rézia, qui pose une main sur la main du vieillard si douc^nent qu'à peine la touche-
t-eHe,... et, comme elle la trouve glacée et qu'aactiM'àr» tère ne palpite plus, elle tombe, avec uue muette douleur, sur ce corps raide et blêmi. Ln torrent de pleurs s'échappe de ses yeux^ inondant le visage d'Âlfonse. — Omoa père, s*écrie-t-e]le, tu nous as donc abandonnés 1
Elle se relève, se jette dans les bras de son époux, puis tous deux se prosternent , dans un silence r e s pertncg ^ devant la froide dépouille de l'âme la plus pure, 6t iUmuidonnent sans contrainte au douloureux plaisir de rj|^iiidre des larmes. Lorsqu'ils veulent enfîn se retirer , ils déposent à plusieurs reprises le dernier tribut de Pâtfiour sur une main chérie ; mats ils festent là, conmie abieâ^ës dans une émotion jusqu'alors inconnue, comme endialB^ par un pouvoir magique auprès de l'image de leur ami.
Il leur semble voir l'aurore d'une vie nouvelle {rianer sur son visage, le reflet d'une pure et céleste lumière s'agiter autour de son front et transformer déjà Fenveloppe terrestre en spirituelle essence ; il leur semble qu'un sourire impérissable erre légèrement sur ses lèvres, entr'ouvertes encore pour une dernière parole, une dernière bénédiction.
Ne sens- tu pas, — dit Huon s'adressant a Rézia , et levant, dans l'extase, ses yeux vers le ciel ; — ne sens-tu pas un rayon de l'autre monde pénétrer dans ton âme? Jamais je n'ai si bien compris la sublimité de la nature humaine, jamais aussi clairement que la vie d'ici-bas n'est qu'un f/»nii|»rpux Dassage nour arriver aux réf^ipns de la
lumière I Jamais une impulsion pareille ne me porta vers le bien !
Jamais je n'eus autant de force , autant d'ardeur pour affronter la lutte ou pour subir le sacrifice, pour me frayer enfin une route a travers les épreuves ! Laisse, o ma bienaimée, laisse l'adversité nous frapper de ses coups ; elle noii» raipfa^oche du but ; que rien ne désarme notre courage, s'atténue notre foi ! — Il dit et s'éloigne Le des^
tin, hébis ! allait le prendre au mot.
E^ effet, conune ils sortent de la cellule en se donnant
la .main^^ eomme ils lèvent les yeux Dieu puissant!
quel .affi^eux spectacle se pirésente devant eux I Dans quels lieux inconnus se.trouventrils transportés? Tout a disparu, complètement disparu , leur élysée , la foret , les prés en fleurs, tout!.... Ils n'osent y croire; ils restent pétrifiés. Ou ne voit aucune trace de l'beureux ermitage; la place même n'y est p)us. . *
Dominés par des rochers suspendus sur leurs têtes., ils sont au bord d'un abîme où l'œil ne plonge qu'avec effroi. Pas un brin d'herbe dans les lieux naguère embellis par un riant jardin ; les bocages si épais, si parfumés, n'existent plus ; le bois sombre oîi chantait le rossignol est h jamais anéanti. Que reste-t-il? Un hideux pêle-mêle de pitons escarpés, noirs, désolés, informes I
Quel augure sinistre leur apporte cet horribte spectacle? A quels malheurs nouveaux faut-il se préparer? Ah ! s'é-
t06 OBÉRON.
erienM-Hs en portant vers le saint ermite de^ re^jards cliargés de larmes ; — c'est pour lui que ces montagnes avaient reçu leur parure printanière ; pour lui cet Éden avait été planté. Noos n'en jouissions qn'k sa Ikvenr ; il nous quitte : le destin , la nature nous poursuivent de nouveau.
Je suis résignée, dit Rézia en retenant un S(Nifilr-|irlt \ lui échapper. Infortunée ! le jour qui t'amène fiât A mallieurs, le garde encore le plus affreux. Elle eonrt Ters Tendroit où , peu d'instants auparavant , elle a , conmie elle le croit du moins, laissé son fils plongé dans vrsiunmeil paisible. C'est lui qui fait sa dernière, an toafepuissante consolation. Cet enfant dans ses bras, eMe ifiarclierait au-devant du sort le plus cruel.
EHe vole vers la couche où près d'elle il avait reposé; puis, connne frappée de la foudre, elle recule en chanee-
lant L'enfant n'est plus là , la couche est vide. •«- Il
s'est réveillé sans doute ; il a trouvé la porte ouverte. Serait-il sorti pour chercher sa mère? Si quelque accident Pensée terrible! — Peut-être, se dit-elle partagée
entre sa crainte et son espoir; peut- dire s'est -il égaré seulement en jouant autour de la cabane, en courant dans le jardin?
Dans le jardin? Ce n'est plus, hélas ! qu'un monceau de ruines I Elle se précipite hors de la cabane , et , d'une voix tremblante, l'appelle aussi haut qu'elle le peut. Elle se met ensuite à le chercher de tous côtés, dans une mor-
teHe angoisse, à visiter les cavernes, les crêtes , les repUs du rocher. Le père , attiré par ses cris y s'efforce d'inspirer à Rézia la conûance qui lui manque. — 11 va certainement, dit-il, se retrouver tout d'un coup a quelque détour de ce montueux dédale.
Deux longues heures se passent : leurs peines sont infructueuses. C'est vainement qu'ils parcourent au loin la montagne en répétant mille fois son nom, vainement qu'ils gravissent les hauteurs , fouillent les cavités , se glissent au fond de chaque abîme avec le triste espoir de rencontrer au moins sa tombe. Nulle part les infortunés ne découvrent la moindre trace de leur flls adoré , et les échos ne se renvoient que leurs cris,
Qu'un enfant de son âge se perde en ces lieux où ne sont a craindre ni les bêtes féroces , ni les hommes souvent plus fàroccs que les bêtes , la cho^e paraît inexplicable ; mais si, d'un côté, cette réflexion tend a redoubler leur anxiété, de l'autre elle ravive une lueur d'espérance. — Cela , se disent-ils, ne saurait être autrement : il n'est qu'égaf é ; sans doute , fatigué qu'il était de courir, il se sera, dans son innocence, endormi quelque part.
La croupe des rochers dans toute son étendue, chaque broussaille, chaque trou qui peut le recèle , sont visités une fois encore avec des regards aussi perçanta que les yeux du faucon. Tout invraisemblable qu'il soit de le trouver vivant de ce côté , l'inquiétude pousse les deux époux jusqu'au rivage , où , dans le chaos des herbes
aquatiques et du sable entassé , ils Unissent insensiblement par se perdre l'un Tautre.
Des sons inaccoutumés effraient soudain Toreille d'Amanda. 11 lui semble avoir entendu un bruit confus de voix. Ce bruit cesse , et , comme elle est assez pii»s d'une cascade qui se précipite du sommet de la montagne avec un fracas étourdissant, elle croit s'être trompée.
Elle ne pressent aucun nouveau danger : toutes ses pensées ont son fils pour objet. A peine, toutefois, a-frebe tourné la colline, non loin de cette cascade, qu'elle se voit tout a coup surprise, entourée, par une bande farouche d'hommes au teint cuivré. Elle découvre en même temps, derrière des rescifs, une galère mouillée dans la baie.
Elle avait jeté l'ancre peu auparavant. Descendus k terre pour faire de l'eau, ces hommes y travaillaient, lorsqu'Amanda parut k leurs yeux. Leur premier mouvement fut a la surprise. Ils devaient s'étonner, en effet, de rencontrer sur cette plage déserte, effroi du nautonier, une si gracieuse apparition, une femme semblable a une déesse.
L'aspect de la beauté adoucit les cœurs les plus grossiers ; les tigres même rampent a ses pieds : mais ces maliieureux sont insensibles. Dans leur stupide esprit de rapine, ils calculent de sang-froid, d'après le cours du bazar, comme s'il s'agissait de toute autre denrée, le prix des femmes les pluscharmantes. Peu leur importeensuite qu'elles soient
de marbre ou de cbair. — Ab ! l'heureuse prise , a dit le capitaine. Avec elle nous gagnerons d'un seul coup dix mille sultanines aussi bien que cinquante.
Allons, enfants, qu'on la saisisse 1 Ce ravissant minois vaudra plus a Tunis que vingt ricbes ballots. Le roi , vous le savez, aime les oiseaux de ce genre et , dans son harem, rien, parmi ses houris, n'est comparable à cette jolie sauvage. Toute belle qu'elle soit, Almansaris elle-même, la reine, est a peine digne de la servir. Comme le sultan va s'enflammer ! Le hasard, sur ma foi , ne pouvait pas faire mieux pour nous.
Pendant que le capitaine harangue son équipage, Amanda réfléchit une seconde au parti qu'elle doit prendre. — Si pour nouS; se dit-elle^ ces gens sont des ennemis, la fuite ne saurait me sauver : ils sont trop près déjà. 11 faut les gagner par ma couOancQ et les toucher par mes supplications. Allons vers eux. Je leur parlerai comme à des amis, comme li des sauveurs que le ciel nous envoie. Dans les vues du destin, leur arrivée peut être est un bonheur pour nous.
Tout en y pensant, la belle et noble femme s'avance vers les |)iralcs avec le calme de l'innocence. Son pas est assuré ; son regard , ouvert. Mais les inhumains restent sourds il sa douce prière. La langue qui parle a tous les cœurs ne peut émouvoir ces âmes de bronze. Le capitaine fait un signe: on entoure Amanda, on la saisit, et la troupe de courir au vaisseau pour embarquer sa prciie.
ilO OBÉRON.
se.
A ses cris déchirauls, qui rcLculissenl le long des rochers, lluoii , rempli d'effroi , descend des hauteurs de la fort^t pour lui porter secours. Déjà les arbres ne lui dérobent plus rien de sou malheur. 11 brandit, hors de lui, un bâton noueux, le premier dont il a pu s'armer, et, comme du sein des nuages un carreau <lo la foudre, il tombe sur les forbans.
eo.
11 voit sa compagne se débattre, avec des bras san-» glants, entre les serres des barbares. Cette vue lui donne la fureur du tigre. La branche de chêne s'échau£fe dana sa main ; une grêle de coups pleut avec vigueur sur les têtes et sur les épaules. Ou ne dirait pas un simple mortel : des éclairs étincellent dans ses yeux et sept Maures déjà sont étendus devant lui.
La consternation, la honte, la colère de se voir enlever une proie si belle par un seul homme aiguillonnent les autres. Ils se précipitent k la fois sur Huon. Il reste indompté, aussi longtemps qu'il peut mouvoir les brai^ pour se défendre. Mais son bâton échappe, dans la mêlée, à sa puissante main. Le nombre l'accable et, bien qu'il frappe et pousse et morde avec désespoir, ou l'a bientôt renversé sur le sol.
Amanda, qui croit voir son époux égorgé, jette un cri vers le ciel et tombe évanouie. Ou l'emporte jusqu'au navire, tandis qu'à terre, la troupe se rue sur le vaincu, avec des hurlements de rage et de vengeance. Une prompte
mort pour lui leur paraîtrait de la clémence. — Qu'il vive, crie le capitaine, et que le supplice soit d'autant plus cruel qu'il durera plus longtemps, es.
Ils le traînent dans les profondeurs de la foret , si loin du rivage que ses cris les plus perçants ne sauraient a celte distance atteindre aucune oreille. On l'attaclie contre un arbre : ses bras et ses jambes, ses reins et son cou sont entourés de liens. Muet , écrasé par le poids de ses maux, l'infortuné lève les yeux au ciel et los pirates, dont l'allégresse éclate eu mille clameurs bruyantes, cinglent , avec leur capture, vers le port de Tunis.
Déjà ic jour baisse et la nuit , qui ne ramèue point , liëlas! les intimes, les doux épancliements de TamouF et de ramitië, étend avec tristesse un sombre voile sur l'ile désolée. Nul chant joyeux n'en troublera plus, au retour de l'aurore, l'éternel et profond silence. Seul, un malheureux, séparé de tout ce qu'il aime, y reste pour accomplir, dans la souffrance et la résignation, le devoir le plus terrible.
Enveloppée d'un nuage, la reine des fées entend les gémissements qui s'élèvent a longs intervalles du fond de la foret , voit lluon se consumer dans une morne angoisse et, pourtant, se détourne de lui; car, hélas 1 c'est en vain que son cœur est agité d'une tendre compassion : un pouvoir supérieur, irrésistible, la repousse loin de l'infortuné.... Titania s'enfuit. Tandis qu'elle plane au-dessus (le la grève, elle remarque un anneau d'or qui brille dans les sables.
Kn se débattant contre ses ravisseurs, Amanda l'avait laissé par mégarde échapper de son doigt. La fée, qui s'en
empare, n'a pas de peine a reconnaître le talisman auqmi tous les esprits sont forcés d'obéir. — Bientôt, s'écrie- t-elle avec joie, bientôt la mesure du destin sera comble 1 mon bien-aimé , les astres ne tarderont pas a nous réconcilier. Jadis cet anneau nous unit : il doit une seconde fois me consacrer a toi comme a mon souverain.
Cependant, sur le vaisseau, on s'empresse autour d'Amanda. Ce n'est qu'après beaucoup de soins qu'on peut la rappeler à la vie. Dès qu'elle entr'ouvre ses humides et lourdes paupières, le capitaine, tombant à ses pieds, la supplie de ne pas s'abandonner a la douleur. — Je ne suis, dit-il, que l'instrument de ta fortune^ et bientôt tu seras notre reine.
Ne crains rien : nous ne sommes ici que pour te servir et te défendre. Seul , Almanzor, qui t'égale en beauté, est digne de te posséder, ô la plus belle des belles 1 Au premier regard, il sera dans tes chaînes et, crois-en ma parole, tu ne pourras sans plaisir le voir k tes pieds. --^ Quand il a parlé, pour écarter les soupçons d'Âmauda y il lui présente un riche tissu dont elle peut se voiler tout entière.
Puis, avec un regard, une voix qui font trembler tout le monde a bord : — Qu'il meure ! le premier qui tentera de porter sur ces voiles une main criminelle 1 Considérez-la dès a présent comme un joyau qui fait partie des trésors du sultan. — Il dit et, fléchissant le genou, se retire, afin qu'elle puisse en liberté goûter quelque rqtes.
ili OBÉRON.
Amauda n'entend pas les discours du forban. Elle reste assise, immobile, étourdie par son malheur, la tète dans ses mains, le coude sur ses genoux, les yeux flxes, éteints, vides de larmes. Sa douleur est trop grande pour être exprimée ; son cœur, malgré son énergie, trop faible pour la supporter ; ce dernier coup l'accable : elle succombe , mais elle succombe sans se plaindre.
Elle cherche autour d'elle des consolations et n'en trouve aucune : partout le vide, la désolation ; partout la nuit comme dans son âme. Le monde, pour elle, s'est transformé en un repaire d'assassins. Elle porte les yeux au ciel , mais, la également, plus d'espérance, plus d'ange qui lui sourie. Au bord de l'abîme que le désespoir tient ouvert devant elle, la mort seule, la mort l'arrête encore.
Cette dernière, cette fidèle amie des malheureux lui tend sa main décharnée. Elle descend avec elle dans Tempire silencieux des ombres, oîi cesse toute misère, où toute douleur se tait , où l'âme, libre enfin, n'a plus de chaînes qui la froissent, où s'évanouissent, comme des rêves d'enfant , les scènes de ce monde, le cœur seul nous restant. C'est la qu'elle doit retrouver tout ce qui lui fut cher.
Telle que la brebis qui meurt sous le couteau, elle se résigne eu silence; elle soupire après sa dernière heure. Tilania, cependant, s'approche dans le calme de la nuit, pour lui porter quelques consolations. Elle répand sur la
CHANT DIXlËMË. «15
belle éplorée une invisible pluie de vapeurs somnifères , qui raniment son cœur abattu et , par degrés, assoupissent tous ses sens. La reine des fées choisit ce moment pour se montrer en rêve dans sa rose auréole.
Prends courage, dit-elle. Ton fils et ton époux respirent encore ; ils ne sont pas perdus pour toi. Reconnaismoi. Quand tu me reverras pour la troisième fols, vous aurez, grâce a votre constance, accompli le serment d'Obéron ; vous mettrez fin a notre peine et, de même que nous serons heureux, vous le deviendrez aussi. — A ces mots, la vision se dissout dans les airs; mais, a la place oïl se tenait la déesse, flotte encore une senteur de roses.
Amanda s'éveille. Au parfum, au suave rayonnement qui ne se dissipent que peu a peu, elle a reconnu la divine protectrice qui naguères, dans la grotte, vint lui prêter une assistance inespérée. Touchée, confuse de cette nouveHe marque de faveur, elle accepte avec gratitude ce gage de l'existence de son fils et de son Huon. Forte, maintenant , de cet espoir , elle défie les rigueurs du destin.
Si pourtant elle savait , ce qu'heureusement elle ignore, dans quelles tortures cette même nuit s'écoule pour son époux , pour le malheureuK qu'une corde sept fois tordue autour de lui garrotte au tronc d'un chêne, son cœur, hélas! en serait brisé!... Mais lui, dont le regard ne connaît ni distance ni ténèbres, leur génie tutélaire, où larde-t-il ?... Non loin de la source du Nil , il se tient sur
la fîimc (l'un rmhor qui piano , inaccessible aux nuages | dans les airs les plus purs.
Le prince des esprits tourne de sombres regards vers Tile où languit Iluon ; il entend les gémissements qui, traversant l'immense étendue , retentissent jusqu'à lui ; il lève ensuite les yeux pour contempler Tétoile du matin., et se voile en soupirant. Alors , du milieu des génies qiii partout l'accompagnent, un d'entre eux, son confident, se détache et s'approche.
Pâli, dépouillé de son éclat, le sylphe l'obsenre en silence : le respect lui ferme la bouche, mais ses yeux interrogent le roi ; il voudrait connaître la peine qui l'oppresse. — Regarde , dit 01)cron. — A ces mots , sur la nue qui passe emportée par les vents, l'image d'Huon s'offre , comme dans une glace , au génie constenié.
Triste Huon ! a queUe extrémité se voit-il réduit l En proie aux blessures de son cœur, abandonné, enchaîne au milieu de la foret déserte , il se meurt d'un long et cruel martyre. Dans les angoisses du désespoir, son âme ne peut réprimer un sentiment de colère. — L'ai-je mérité ? se dit-il ; qu'a fait Amanda ? Notre misère n'est-elle qu'un jeu pour les êtres d'en haut ?
Comme tout est (paisible autour de moi ! Comme tout reste insensible h mon atroce tourment ! Pour moi , pas un grain de sable ne se déplace au bord de la mer , pas une feuille ne tombe de la voûte des bois ! H ne faudrait,
pour couper mes lieue , qu'uu caillou trauchant , hélas ! et, (laus l'immensité^ pas uuc main qui le mette en mouvement !
Et pourtant , si lu voulais détourner le malheur de ma iv\e , ô toi qui , dans l'instant où je l'espérais le moins , m'arraclias si souvent a la naort , un geste seulement , et chaque rameau de la foret serait un bras pour m'assister ! — Soudain un mystérieux frisson , prompt comme l'éclair, ébranle tous ses membres : les cordes tombent ; il ciiancèle, ainsi que dans l'ivresse ; mais il est soutenu par une main invisible.
C'est un sylphe qui rend au paladin cet opportun service , le génie même auquel Obéron vient de montrer dans la nue l'histoire des deux amants. Il n'a pu résister h ce triste spectacle ; — Ah î s'est écrié le fils de la lumière, en se prosternant avec émotion aux genoux de son maître, tout punissable qu'il ait été , peux-tu j toi qui l'aimas, former ton grand cœur a sa peine?
Les fds de la terre , réplique Obéron , ne voient point dans l'avenir : nous-mêmes , tu le sais , ne sommes que les esclaves du Destin. Au milieu de saintes ténèbres, bien au-dessus de nous, il poursuit sa carrière ignorée, et tous , volontairement ou non , nous subissons un mystérieux pouvoir qui nous entraîne, aveugles, a sa suite. De cet abîme qui me sépare d'Huon , il ne m'est plus permis que de faire une chose pour lui , une seule.
Vole, délie Tin fortuné, ot porte-le dans Tinstant même, tel qu'il est , à Tunis, sur le seuil du logis dlbrahim, le vieux jardinier du sérail; dépose-le sur le hanc de pierre qui se trouve devant la porte; puis retire-toi sans te rendre visible , sans échanger aucune parole avec Huon , et sois proiiii>t.
Aussi rapide qu'une flèche , le sylphe part , descend auprès d'Huou , dénoue ses liens , le soulève sur ses robustes hanches et remporte a travers les airs , par dessus la terre et l'Océan, jusqu'à la porte d'Ibrahim. Lk, quittant son fardeau , il le pose doucement sur la pierre, comme s'il le couchait au sein de l'édredon. Dans ce qui lui arrive , le bon chevalier croit voir l'effet d'un songe.
11 jette aux alentours des regards étonnés , et cherche à se reconnaître. Tout le conlirme dans sa pensée : il doit rôver. — Où suis-jo ? — se demande-t-il en craignant de s'éveiller. Dans ces entrefaites un coq , non loin de là , commence a chanter , puis un second cl bientôt un troisième. Le silence fuit , le ciel ouvre ses iM)rles d'or , le dieu du jour paraît et tout vit , tout se meut autour de la cabane.
La porte crie : un homme de haute taille , a la barln; grise, bien qu'il ait encore joues fraîches et venneilles ^ sort, une bêche a la main ; ils se regardent l'un l'autre, et, qui pourrait le croire! reconnaissent en mCme temps Iluon son fidèle écuyer, scms la casaque d'un esclave, et
le bon Scliérasmin son noble maître, qu'il a cru mort, , clans un appareil qui n'annonce rien moins que la prospérité.
— Serait-ce possible? — s'écrient-ils tous les deux. — Mon noble maître ! — Mon ami ! — Comment nous trouvons-nous ici ? — Dans le transport de sa joie , le vieux soldat embrasse les genoux et baigne de larmes la main d'IInon^ qui, pour témoigner le plaisir qu'il a de le revoir, s'incline vers lui , le relève et le baise plusieurs fois sur les joues. — Dieu soit loué ! s'écrie Schérasimiiy * je suis certain , a celte heure, que vous êtes vivant,* ^'
Quel heureux vent a pu vous conduire au seuil oc ce logis ?. .. Mais l'endroit n'est pas convenable pour causer ; venez, cher maître, dans ma cellule, ^vant que personne nous voie ensemble. Dans tous les cas , lui glisse-til a l'oreille, vous êtes mon neveu Hassan, un jeune marchand d'Alep, qui, curieux de voir le monde, a fait naufrage et n'a sauvé que sa vie.
Oui , soupire le chevalier , la vîe seule me reste , une vie, hélas! qui n'est pas un bienfait. ^ Tout s'arrangera, — réplique Schérasmin, tandis qu'il ouvre sachambrette et s'y renferme avec Huon. — Prenez vos aises, — ajoute-t-il en apportant sur une assiette les trésors de sou petit buffet, du pain, des olives, du vin; puis il s'assied auprès de lui et l'invite a se réjouir.
Après tous les tours que nous a joués la fortune , notre
S20 OIJKKON.
reiuoiilio inopinée^ ici ^ h Jtiiiis, devant la iiiaisoii «l'Ibialiiin le jaidiiiier, est une- preuve, mon excellent niaîlrc, qu'Ohéron veut insensiblement nous réunir tous (le nouveau. Le meilleur manque encore ; mais, comme garantie du retour d'Amanda, nous avons déjà sa nourrice.
Que dis-tu? — s'écrie il non rempli de joie. —Elle est l'esclave de ce même Ibrahim chez qui je sers, réplique Schérasmin. Comme elle va, la bonne femme, être heureuse de vous revoir ! — Il commence ensuite a raconter ce qu'il a fait et souffert durant le temps de leur séparation, les motifs qui l'ont décidé a s'éloigner de Paris sans avoir accompli son message.
so.
Il dit tout, comment il est allé a Rome pour demander Huon dans le Latran ; comment, en le cherchant, il a perdu mainte semaine a gaspiller son peu d'argent ; corn» ment, pauvre pèlerin, il a couru la moitié du monde ^ avec une pacotille de coquillages, jusqu'il ce qu'enûn son bon génie l'eût conduit b Tunis , où , par un hasard miraculeux , il rencontra Fatmé et résolut d'attendre avec elle des temps meilleurs.
La cassette , ajoute-t-il en terminant, est restée intacte ; elle est telle, par bonheur, que le nain vous la donna dans Ascalon, car, je le vois , le cor et la coupe ont dis* paru... Pardonnez-moi, mon cher maître, d'avoir mis ainsi le doigt sur la plaie... J'ai tort de bavarder avec cette liberté : c'est le plaisir de vous voir qui me fait
CHANT DIXIEME. til
divaguer , mais vous connaissez mon cceur... ri^cn par* Ions plus.
Le noble fils de Sévin presse la main de son vieil écuyer et lui dit : — Je connais ta fidélité ; tu sauras tout, ami, je ne veux rien te cacher; mais il faut, avant tout, que tu me rendes un service. Cette cassette que tu m'as conservée est riche en joyaux ; ne penses-tu pas que le meilleur emploi auquel je puisse les < consacrer serait de me procurer, le plus promptement possible, des armes, un cheval, tout l'équipage, enfin, d'un chevalier.
Douze heures a peine se sont écoulées depuis qu'une troupe de pirates m'enleva mon Âmanda , alors ^ue j'étais seul et désarmé sur une plage déserte. Sans aucun doute ils vont la conduire au pays des Moresques, ici peut-être, à Maroc ou a Fez, dans quelque ville où ils auront espoir de la ven<lre chèrement ; mais aucun harem ne possédera jamais ce trésor de ma vie , dussé-je avoir le monde a parcourir.
Le vieillard réfléchit en silence. — La contrée d'où vous venez n'est donc éloignée d'ici que de quelques lieues? — Pas que je sache , répond le prince. Peut-être la distance est-elle de mille lieues ou plus ; je ne saurais dire qui, un génie sans doute, m'a transporté dans ces climats, avec une prodigieuse vitesse, du fond des bois où les bandits me garrottèrent.
Nul autre qu'Obérou, s'écrie l'écuyer, n'a pu vous
iÈÈ OnÉRON.
rendre ce service. — Je le crois également, dit le chevalier, et j'y vois la promesse qu'il fera plus encore. Qadqiie amère que me soit notre séparation , quelque affreuse que puisse être l'image de ma femme adorée mtre les serres de ces pirates, ce nouveau miracle, ô mon ami, remplit mon cœur, qui renaît k la vie , d'espoir et do eonliance.
N'eùt4l encore éprovvé que la moitié de ce que moimême j'éprouvai , il n'aurait ni cœur, ni Ame ; il serait (le pierre, indigne des faveurs du ciel, celui qui, dans ma position , montrerait encore de la faihicssc ou des soupçons : dut la voie ténébreuse qu'on ouvre devant moi, conduire k travcre les flammes et les flots , je la poursuivrai avec constance, avee courage.
ilèsaHJoanl'liui procure-moi , cher Schérasmin , s'il est possible , un glaive et un coursier. J'en fus privé trop longtemps... l'amour alors m'en tenait lieu... Maintenant, si loin (le Rézia , le sang me semble allourdi , stagnant dans mes veines comme l'eau dans un marais ; il en sera de même tant que je n'aurai pas arraché leur proie si belle à ces lâches païens : sa vie, mon bonheur, songe-s-y, dépendent peut-être d'un instant.
L'écuyer proteste que , dans la journée môme, s'il ne lient qu'à lui , le prince verra ses désire satisfaits. Dès 4e soir, néanmoins, un incident inattendu suspend les démarches de Schérasmin. Les secousses qu'Huon a coup sur coup éprouvées ont épuisé ses forces. Dompté subite-
ment, brûlé par la fièvre , il passe au milieu dt rêves dé^ lirants une nuit sans repos.
Les images qui sans cesse occupaient sa pensée prennent un corps à ses yeux. 11 se croit aux prises avec une masse d'ennemis ;;^il se bat en désespéré, puis la force lui manque, il tombe en serrant dans ses bras le froid cadavre de «on fils. Tantôt encore il lutte contre les flots, retenant par sa robe Amanda qu'il» mei|pcent d'eigloutir; tantôi| attaebé lui-même au trf§0 4'4in arbre , il voit des corsaires emporter dans leurs bras son épouse sanglante.
Affaibli par ses fureurs, par l'angoisse, il retombe sur sa couche , l'œil fixe et morne. La science de Schérasmin lui vient , dans cette extrémité , fort a propos en aide. L'usage voulait alors qu'un écuyer joignît l'art 4<tf'(aérir au métier des armes. 11 en tenait de son*fèf940F ffemières notions , et depuis , pendant ses long#«tsgpÉ|^, il avait appris maint secret nouveau des chefalieré ou des sages.
Dès qu'au ciel blanchit l'étoile du matin , il confie son maître a la surveillance de la bonne nourrice, ot descend aux jardins où tout repose encore dans un |iif^nd silence. Il cherche des herbes dont un ermite de l'Horeb lui fit connaître la vertu magique, en exprime les sucs , et compose de leur mélange un breuvage qui dissipe en peu d'instants la lièvre même la plus ardente.
Un doux sommeil s'appesantit dès la seconde nuit sur
m OBÉROiV.
les paupières d'il non. EiUouré des soius les plus constante et les plus tendres, calmé, fortifié par une boisson rafhilcliissante, il est en état, quand vient le quatrième jour, de suivre l'écuyer dans les jardins, sous an vêtement d'emprunt, a l'heure où la lune éclaire la tiède nuit.
Auprès de la cabane se trouve un bosquet de roses. A peine y ont-ils fait quelques tours que la nourrice , qui souvent rôde à l'entour du sérail, accourt avec une nouvelle plus efOcace, pour rendre au mlade la vie et la santé , que toutes les potions. — Je n'en puis guère don» ter, leur assure-t-elle ; Rézia est près de nous.
Où est-elle? Où ? s'écrie Huon impatient et ravi ; vite, parle ! oii l'as-lu vue? — Vue? reprend Fatmc , moi? Je n'ai point dit cela ; mais je consens h mourir si ce n'est pas Amandà qui, ce soir même, débarqua dans ces lieux. Kcoutez ce qu'a la minute la juive Salomé, qui sortait du liarem, m'a donné pour certain.
Peu d'instants avant le coucher du soleil , m'a-t-elle raconté, on aperçut en pleine mer une barque volant aussi légère qu'un oiseau. Ses voiles semblaient enflées par un vent favorable. Tout a coup, du ciel que ne couvre aucun nuage, part en zigzag un rayon de feu. La bourrasque éclate, et, dès le premier choc qu'elle imprime au vaîs^ seau, il apparaît en flammes.
Personne au milieu du danger ne songe a éteindre le feu : ses ravages augmentent. Menacés d'un affreux ftré*
CHANT DlXIEMIi. 2i5
pas , loiis ceux qui peuvent s'arracber a ce gouffre enflamme sautent dans la chaloupe. Le vent la détache du bâtiment ; il la pousse a la côte. Mais^ lorsqu'elle en est a un quart de lieue, un nouveau tourbillon l'enlève, la renverse, et tout périt.
Les matelots implorent a grands cris leur prophète Mahom ; avec une force que double encore la crainte de la mort , ils se débattent contre les vagues : vains efforts ! prières inutiles ! Une femme seule , sur qui le ciel a jeté les yeux, échappe au naufrage, et, portée par les flots comme dans un char , gagne heureusement la rive prochaine sans môme être mouillée.
Le hasard a voulu que le sultan se promenât avec Almansaris le long d'une terrasse dont la vue plonge au loin sur la mer. Ils attendaient avec inquiétude l'issue de l'événement. Un doux zéphyr semblait pousser la dame à terre ; maïs, n'osant se fier entièrement au miracle, la reine a fait un signe , et cent esclaves se sont jetés dans les flots pour secourir la belle naufragée.
Le sultan est descendu sur la plage oii, dit-on , il a reçu lui-môme l'étrangère des mains d'un icoglan qui l'apporta sur ses épaules jusqu'au pied de la terrasse. On n'a pas entendu les paroles d'Almanzor ; mais il semblait s'exprimer avec une politesse très-empressée , et lui offrir , par ses r^ards du moins , a défaut de temps et de liberté , rtiMlKage de son cœur.
ii6 OBÉRON.
Quoi qu'il eu soit, il est certain, continue Fatmé, qn'Almansaris a témoigné beaucoup de bienveiHance , qu'elle a débité mille jolies choses plus ou moins sincères a la nouvelle venue, dont la rare beauté vient au premier regard de lui ravir Tamour du roi. La belle enfin est installée déjà dans le palais d'été.
A mesure que la nourrice avance dans son récit, ranxiéiéy la joie, l'ainour, la douleur, se |>eignent tour a tour sur [es traits du chevalier. Que l'inconnue soit Amanda , la chose, plus il y songe, lui paraît de moins en moins douteuse. 11 est clair (proi)cron , tout en jM^i-sistant à rester invisible, a repris en main la direction de ses destinées. — Courage, amis, s'écrie- t-il ! Maintenant conseillez-moi, que pensez-vous? Que faul-il faire?
Arracher par la force Amanda au sultan j serait, dit Schérasmin, une entreprise téméraire, de l'aveu mt^me de Roland. La sagesse exige tcmtefois que nous nous préparions a tous les événements : il faut, je pense, nous pourvoir d'armes en secret, mais, pour le moment, recourir a la ruse. Voyons , puisque vous n'avez pas rougi la-bas de bêcher la ferre , entrez conmie jardinier au service d'Ibrahim.
Mettons qu'il fasse d'abord le difficile , qu'il vous regarde entre deux yeux et secoiie sa tôte grise ; eh ! qu'importe? Un beau diamant arrange plus d'une affaire. Je m'en charge, sire chevalier. D'ici à demain, ayez-en l'as-
surance , vous aurez en dépit des obslacleg iin tablier de jardinier; le ciel et le temps feront le restè^j?
Ce projet, que le paladin trouve sagement conçu , est x. mis a exécution sans délai, bien qu'avec prudence. Le j %^ ^ vieil Ibrahim est bientôt gagné; il adopte le chevalier pour son neveu, le fils de sa sœur ,-- nouvellement arrivé de Damas et fort habile dans la culture des fleurs. Iluon est en un mot admis comme jardinier, et s'acquitte avec beaucoup d'aisance de son nouvel emploi.
L^cspërance, qui de nouveau déploie autour d'tluon ses ailes resplendissantes , promettant de ramener dans ses bras Tunique objet de son amour j Fespoi-auce dorée lui rend bientôt l'éclat de sa première jeunesse. Déjà la pensée seule qu*elle est si près de lui, que le doux zéphyr qui le rafraîchit vient peul-ctre a l'instant de caresser le front d'Amanda, de se jouer sur ses lèvres ;
La pensée que les fleurs cueillies , tressées de sa main pour le harem, en guirlandes, en bouquets gracieux, s'enlaceront peut-être aux cheveux d'Amanda; qu'elles iront sur un sein charmant parfumer de leurs senteurs la vie
de sa bien-aimée cette pensée le plonge dans l'extase.
Le désir colore encore une fois ses joues ; la joie rayonne dans ses yeux.
Dans ce climat brûlant le jour remplace la nuit; on îo consacre au sommeil , a la rêverie. Alais aussitôt que se lève la brise du soïr , lluon , ranimé par l'amour, va demander sa belle a tous les ombrages. H sait qii'au sérail les nuits s'écoulent on douces veillées : aucun homme
CHANT ONZIEME. St9
toutefois ne'peut , après le coiiclier du soleil , se montrer sur les terrasses ni dan^ les jardins.
Les dames descendent alors dans les allées fleuries oii, doucement éclairées par la lune., tantôt elles se promènent par couples isolés, tantôt s'ébattent en bandes légères. Quand la princesse embellit do sa présence l'aimable chœur des nymphes, le chant, les accords de la harpe, la danse, abrègent le cours paresseux de la nuit. Vient ensuite le bain au fond de grottes paisibles dont Âlmanzor lui-même n'ose jamais approcher, tant sont puissantes dans ce pays les lois de la bienséance.
Pour voir Amanda, que notre paladin croit être en ces lieux , aucun moyen ne semble praticable , h moins qu'il ne prolite du crépuscule pour rester dans les jardins après l'heure prescrite. Trois fois déjà , caché dans un buisson auprès duquel doivent passer les personnes qui sortent du harem, il a , durant toute une nuit d'inquiétudes, veillé , guetté, épié, mais hélas ! sans jamais apercevoir la belle.
Supplié a genoux par Schérasmin , Ibrahim et Fatmé , de ne pas exposer si témérairement sa vie et la leur, il allait, le quatrième jour, se retirer au dernier rayon que jetait le soleil , non sans l'accuser d'avoir roulé son char avec trop de vitesse, lorsqu'au détour d'une charmille Ahnansaris parut devant lui.
Kn s'appuyant sur une de ses femmes, la sultane venait, .•\languie par la chaleur du jour^ respirer au bois le frais
pnrfiim clos oransois. l ii k»«[<»r vôlement, si 6ii qii^on le dirait tissu par l'araignée, ombrage a poine sa taîtie, et (les riihaus d'or \o raltachciil sur le sein prôt, daus son ini]m(ien(^, a lirisor une si mince prison.
La nature n'aurait su dessiner pour limage de VëniB ' un plus divin modèle. Son délicieux contour défle les yeux les plus subtils, en se perdant, aux suaves limites de l'embonpoint , dans une ondulation si pleine de mollesse, si pleine de charme, qu'un Joseph aux sens froids <'t rassis ne la verrait \ms sans frémir d'une avide convoitise.
C'est, pour chaque partie, ce que l'imagination des Lysipi>e et lies Aleamène a rôvé, a créé jamais de plus acoom* l)li : le genou d'AtaJante et le bras de Léda, la lèvre d'Krigone et la gorge d'Hélène ! Mais l'art ne peut atteindre h ce charme supr<^nie qui hii soumet , quand naît sa fantaisie, les cœurs les plus rebelles.
Son haleine semble alors imprégner de volupté l'air qui soupire autour de ses ap|)as. Dans ses yeux Amour a })lacé ses traits les i>lus aigus , et malheur a Phomme qui (enterait de la combattnî ! Pût-il môme échapper au regard dont l'ardente langueur le provoque tendrement , comment résisterait-il a cette bouche si riche en séductions? Comment, a son rire caressant?
Uésisterail-il h la voix de syrène qui fait vibrer le sentiment dans ses conles les plus secivtes? a l'accent délî-
CHANT ONZIEME. Ui
raiit qui porte au fond de i'àme une trompeuse illusion?... Dites, lorsque chacun des sens, avant môme que la sagesse puisse être sur ses gardes, conspire pour assurer un doux triomphe a la beauté , pour accélérer le paroxysme de l'ivresse, dites , quel homme ne toucherait pas a sa chute ktalc?
Ne craignez rien ! lie naufrage qui nous paraît inévitable est encore éloigné, incertain peut-être Fuir, en
d'autres circonstances, eut été le phis sage ; mais comment
fuir? La sultane est trop proche bien qu*h în place
d'Huon un véritable jardinier eut sans hésitation levé déjà le pied. Par bonheur, une corbeille qu'il porte an bras, pleine de fleurs et de fruits , lui servira, si la dame le questionne, à trouver sa réponse.
Comme de raison la belle reine s'étonne de rencontrer un homme sur son chemin. — Que fais -tu Ta? — demande-t-elle au paladin. Le regard dont elle accompagne ces paroles eût été mortel pour tout autre neveu du vieil Ibrahim. D'un air noble et respectueux Hnon toutefois, en baissant les paupières , met le genou en terre et présente sa corbeille.
C'est pour faire x^tte offrande qu'il a , dit-il, dépassé l'heure où les jardins se ferment a ses pareils. Si l'excès du zèle a pu le mener trop loin, sa tête expiera sa faute. Mais, tandis que le bel audacieux reste aux pieés de la déesse, elle semble médita nn projet plus doux : son coil
iii ODÉRON.
s*ai'i4>le av(M- IhiuIo sur iiii , et ce n'est pas sans peiné (luellc se (léehle a s'éloigner.
La rencontre ne lui parait pas naturelle. Quoi! sbus la saie d'un janliiiier^ le plus l>eau jeune homme qu'elle ait jamais vu,.... beau comme le sont les héros dans lenr force et dans leur dignité,.... étranger, du reste, si Ton en juge par la couleur!.... Si les bienséances no la retenaient, elle aimerait a causer avec lui. Knlin elle lui fait signe de partir, tout en le suivant à la dérobée d un l'égard qui dit beaucoup, mais l)eaucoup de choses.
i:ile continue sa promenade lentement, en silence, tournant môme son beau cou pour le revoir encore, et s'irritant de ce (pf il a si promptement obéi. Pourtant son dernier regard devait l'éclairer : est-il trop timide pour l'avoir compris? L'âme manquerait-elle a ce beau corps? Le feu qtii brille dans ses yeux l'aurait-il trompée? Le danger a-t-il pu le refroûlir? Ou chercherait-il en ces lieux quelque autre aventure?
Une autre aventure!.... Ce soupçon lui dévoile aussitôt ce qu'elle rougissait de s'avouer. Inquiète, poursuivie par l'image d'IIuon, elle erre toute la nuit dans les allées, dans les bosquets; elle pn^tc l'oreille a chaque murmure de l'air, a chaque feuille qui frôle une autre feuille. — Silence ! dit-elle a sa confidente ; écoutons ; il me semble . avoir entendu remuer sous cette charmille?
C'est peut-être le beau jardinier, dit la rusée suivante.
CHANT ONZIEMK. Î33
Si je ne me trompe, il est homme a risquer sa vie pour épier ici , derrière quelque buisson , l'occasion d'apercevoir encore celle dont la vue l'a transporté dans le paradis. Qu'en pensez-vous? Nous pourrions approcher doucement et le prendre sur le fait, ce beau téméraire?
— Tais-loi, folle, dit la reine du fiarem ; je crois que tu extravagues. — Elle n'en dirige pas moins ses pas légers du côté de l'arbre d'où vient le bruit: ce n'était
qu'un lézard glissant a travers le feuillage Un soupir
a demi retenu, étouffé a demi par le bouquet dont la sultane couvre sa bouche, confirme ce que Nadine a lu dans ses regards.
Elle revient contrariée. Dans sa mauvaise humeur elle se fâche contre elle-même, se mord les lèvres, soupire, ouvre la bouche, puis, au Iroisièine mot, oublie ce qu'elle voulait dire ; elle s'irrite contre Nadine qui ne répoii4 pas au gré de ses désirs , et ne devine pas ce qu'elle de? vrait deviner. En un mot la belle dame est..... amoureuse ! Son bouquet même l'éprouve : sans qu'elle s'en aperçoive , sa main le tord , le brise , l'éparpillé feuiUe a feuille.
Trois jours se passeut et le mal ne cesse point. Noiufl ^ par la contrainte, par les obstacles, il empire chaque noit> chaque matin. Dès , en effet , que le soleil coudiant redore ses fenélres , elle quitte le palais, et, les cheveux flottants, se met, comme font les nymphes, à parcourir les
pelouses, les l>osquels, toiu les endroiU oii peut se trouver le neveu d'ibraliim.
Cosi en vain que son œil est sans cesse aux aguets, que son cœur palpite d'impalienoe : quelle qu'eu soit la raison ; le hcau jardinier ne se montre plus. Malheureuse Almansaris ! ton orgueil succombe. — Pourquoi , se dîtelle , augmenter mes peines et les cacher par entêtement a Nadine qui doit les avoir dès longtemps remarquées? Le mystère certainement ne guérit pas la morsure du serpent.
Tout en croyant chercher des consolations auprès d*uiie amie . elle ne demande après tout qu'une complaisante qui la flatte. Nadine était passée maitresse dans cet art des cours. Par ses conseils , par les soins qu'elle prend pour attirer dans leurs filets Tliomme que la sultane appelle de ses désirs, cette femme parvient a calmer le sang bouillonnant de la voluptueuse Almansaris mieux qu'on ne l'aurait pu faire avec le suc de toutes les pamplcmouses.
Introduire cet honune a minuit, lorsque toutes tes portes sont fermées, dans la partie du harem où la sultane ordonne en souveraine, ne semble plus si difUcilo depuis que le roi, son époux, se livre publiquement a sa passion pour la jeune Zoradine : tel est le nom sous lequel est. connue l'étrangère qu'un prodige amena sur ces bords.
Mais kl nourrice ne s'était i>as tr^npéc : c'était Amanda;
CHANT ONZIEME. ftS§
que la reine des fées avait e<niii«iite saine et saoye sur la rive, après l'avoir arrachée par la foudre au pouvoir des pirates. On sait quels incidents suivirent son arrivée h terre ; on sait comment Almanzor lui voua soudain son cœur volage, comment la favorite la reçut avec une jalousie cachée, avec une feinte tendresse.
Le sultan était peut-être L'homme le plus beau qu'eût jamais éclairé le soleil; il savait, d'ailleurs, proû ter si bien de ses avantages qu'aucune femme jusqu'alors n'avait pu lui refuser son cœur. Pour la première fois sa renommée pâlit devant Zoradine. Dans le monde il n'est pour elle qu'un homme ; elle n'a des yeux, une pensée, de l'amour que pour celui-là seul.
La dignité sans orgueil , la noble assurance , l'indifférence paisible et naturelle, la froideur sans affectaiioM^ avec lesquelles Amanda sait tenir à distance le mallPe iftf commande, le réduire, malgré l'ardeur dont il e8t'4éféfé| a n'exprimer sa plainte que par de muets regards, voila ce qu'Ahnansaris nomme le chef-d'œuvre de te ^X)« quettcrie.
Habituée à manier au gré d€ fis < caprhMàte^eœur d'Ahnanzor, a le dominer, à exercer dans le bareiii wè empire despotique, pourrait-elle, sans en être éistK,-'8i' voir (enlever le sceptre par cette jeune étrangère? Elle prête a sa haine un visage riant , elle affecte a l'égard de sa rivale une aimable conûance ; mait les mur» en «ér$iil
oui imiiolil (lis yiuix cuciiés pour v\nev Zoradiiie dans ses moindres aciioiis.
Depuis le jour, cepciulant , où elle vit le jardinier, oA son cu'iir fui |K.>nélré par son eharme puissant du irait le plus aii^u, un amoureux désir fait taire sa jalousie. Au lieu de la puissance , s(m ambition rôve un objet plus doux, le Ixiiser de l'inconnu ; elle met tout son orgaeil k le ramener sous sa loi. L'univers peut languir aux pieds de Zoradine, pourvu qu'elle-mtoe presse dans ses bras riionune dont elle est éprise.
Elle pousse dès lors a rexécution d'un projet qui legsrait réirangorc, en l'éloignant d'elle, dans une autre partie du liarem qu'Alman/or fait préparer en hâte. Zoradine, insinue la sultane, y sera servie d'une manière plus convenable a sa haute condition ; c<ir, bien que sur ce point elle n'ait rien dit encore, ne <lcvine-t-on pas, dès le premier coup d'(pil ; qu'elle n'est pas habituée à voir personne au-dessus d'elle?
Pendant qu'avec une artificieuse politesse, Almansarid écarte ainsi de ses apparlcmonls un témoin qui lui seratl h charge, le sultan, de son coté, sans prendre aucun souci ni d'elle , ni de la manière dont elle peut et veut passer son temps, se donne tout entier a ses nouvelles amours, lui laissant le champ libre pour couver des projets que cent mains dans le sérail sont prèles a seconder.
Pendant ce temps le beau jardinier se chagrine sans
inesuro. Depuis sept jours et plus, il rôde autour des murs où gémit Amanda , car, sou cœur le lui dit , elle ne peut que gémir, et les astres impitoyables n'ont pas encore permis qu'il aperçût son épouse adorée, même au travers d'une grille, qu'il découvrît seulement la trace de ses pieds, trace qu'entre mille autres il ne manquerait de reconnaître.
Dans son découragement, il s'adresse à ses amis : — I\e pouvez-vous, si vous m'aimez, imaginer aucun moyen de gagner ne fut-ce qu'une seule bouche dans le harem , une bouche qui murmure mon nom a ses oreilles et lui dise qu'Huon est auprès d'elle ? — Écoutez ! s'écrie Fatmé : il me vient une idée. Faites-lui parvenir un sélam *. Allez cueillir les fleurs dont nous aurons besoin. C'est un langage que je connais a fond.
Hassan , qui s'empresse d'obéir aux instructions de la nourrice, rapporte une branche de myrte , des lis , du jasmin, des roses, des jonquilles. Fatmé lui demande uim boucle de ses cheveux ; clic prend un mince fil d'or, le tresse adroitement avec la boucle blonde, en fait un lien pour nouer le bouquet et place dans le milieu une feuille de laurier où le paladin griffonne un A, un 11 entrelacés.
— Maintenant, dit-elle, quand je l'aurai trempé dans l'essence de cannelle, ce sera la plus jolie lettre qu'un en^ jôleur de votre espèce ait jamais écrite à sa bien-aimée.
1. Bouquet de fleurs dont rarrangcnieiil est une sorte dV-crilure , de langage muet.
ia» OBEKUN.
Faul-il vous la traduire? — Mille fois merci, répond le chevalier, ue perds pus de leiups : tu ne saurais trop t&i m'a|)porlor une réi)onsc. Que Tamour te protège et te fasse réussir l Va, nous t'attendrons sur ce banc de gazon.
Si.
La l>onno Fatiné partit; mais, comme elle n'avait aocnn accès dans rintérieur du sérail , le bouquet passa par les mains de plus d'une esclave, et fut k la fin attrapé par Nadine, gi-âcc au hasard , qui se mOle de tout sans ep lire prié. Après qu'elle eut, a force de questions^ a^iris le (|uand et le comment de la chose, notre suivante le porta, joyeuse, Il sa royale maîtresse.
Cette lettre, apportée par l'esclave d'Ibrahim , quel en est Tauteur? Sou neveu , nul autre assurément. Gomment douter ensuite, surtout d'après ce qui s'est passé, qu'elle ne s'adresse a la i)Ius belle des belles? Et , d'ailleurs^ que sigui lieraient ces chiffres enlacés, A 11 , sinon Almansaris et Hassan?
Quand la sultane, du reste, aurait une rivale, bien qu'on ne puisse le croire, enlever de force sa conquête k l'ennemie n'en serait , pour son orgueil , qu'un triomphe plus grand. La jalousie, qu'éveille une semblable pensée, se joint à des penchants plus doux pour la détermina, et la nuit «iiivnnjo fii^iis tarder plus longtemps, est choisie pour l'iâcir j» «ctoire si tendrement, si vivement
CHANT CHVKIËME. iM
Cependant , ravie de son su^s, et ne coReeraiit aucun soupçoa j la nourrice revient j^esque hors d'haleioe : la joie^ la haie ont coloré ses joues ; son regard hriHe dé loin comme le soleil qui perce les nuages. -*- Sire cheva^ lier, cbuchotte-t-elle a son maître, que me donnerez-vous si , dans la journée même, les portes du ciel s'ouvrent pour vous?
£h un mot, vous verrez Amanda. €e soir même, a minuit , la petite porte qui donne sur le bois de myries vous restera ouverte. Une esclave doit vous y attendre ; suivez-la sans craindre aucune enil)itehe : elle vous conduira fidèlement à l'endroit convenu. — La bonne femme, qui ne soupçonne pas de ruse, a confiance dans les voies qu'elle-même a préparées.
FaLmé ! que ne te dois-je pas? s'écrie Huon. ie vais la revoir! cette nuit m^e! Dusse -je, pereé de mille coups, trouver la mort en sortant de ses bras, l'heureuse nouvelle ne m'en causerait pas moins de joie 1 -^ J'ai bon espoir, mon cher maître, ajoute Scbérasmin. Les étoiles nous sourient : vous la délivrerez et tout finira bien.
Donnez-moi seulement trois jours, afin de louer une felouque en secret , et de l'ancrer non loin d'ici dans un mouillage sûr, prête a fendre les flots dès le premier signal. Grâce a la cassette, nous ne sommes pas encore au dépourvu. Le monde est à qui peut l'acheter : une clef d'or ouvre toutes les serrures.
SiO OBÉRON.
Tandis que noire héros c«ilcule sur son pouls la oonn trop loHt (les heures, et se mécompte sans cesse k ses battements de phis en plus précipités, la belle snltané, armée déjà pour la vidoire , ne soupire pas avec moins d'impalionce en attendant minuit. Le hasard complaisant se prête a son dessein et prend soin d'écarter 4es obstacles.
Une grande fiMe, que le roi donne a Zoradine, doit réunir toutes les odalisques, et laisse b la princesse pleîiie lil)erté dans son palais. Qu'Ahnansaris ne Juge pas h propos d'être aussi de la fôte, personne dans te sérail h'f trouve rien à redire, et, bien au contraire, une migraine qui lui survient a imint nommé parait à chacun chose fort naturelle.
L'heure sonne. A travers les buissons, le beau jardinier s'approche en grand silence de la porte indiquée. Combien le cœur lui bati H sent la respiration lui manquer alors que, dans l'obscurité, une main douillette s'empare de la sienne et l'entraîne après elle. Sans parler il sait h pas légers. On le conduit par des berceaux étroits, faiblement éclairés, qui tantôt montent, tantôt descendent, s'entrc-croisant parfois ; puis, devant une nouvelle porte, la main qui le guide tout d'un coup lui échappe.
Où sommes-nous? -— dit-il a voix basse, en tâtonnant de ses deux mains. Soudain la porte s'ouvre. Affaiblie, comme au fond des Jmsquets printauiers le jour qui s'cgarc sous leurs voôles do lierre, une clarté lointaine
CHANT ONZIEME. m
lui montre imo suile d'appartements qni semblent êfrc sans fin. Hassan marche, la lueur augmente ; a mesure qu'il avance, elle grandit par degrés, et rayonne bientôt du plus brillant éclat.
Il reste ébloui d'une magnificence qui surpasse tout ce qu'il a jamais vu, tant l'or, le lapis, les riches produits de Siam et de Golcpude sont prodigués partout avec le luxe le plus superbe. Ses yeux, toutefois, ne sont pas satisfaite; pleins d'amoïury ils la cherchent..., elle! : — Où est-elle ? — soupire-t-il , et, dos qu'il parle, un rideau subitement est tiré.
La riche étoffe bruït en s'écartaut des deux côtés , et quel spectacle se présente à son regard étonné ! un trône d'or, et sur ce trône une femme telle que, dans ses extases , le statuaire peut rêver la mère des Amours. Douze nymphes, jeunes et belles comme les Grâces, voltigent par groupes autour d'elle : on dirait l'aurore ëpandue sur les cieux pour rel^ausser la pompe du soleil qui se lève:
A peine votlées de soie diaphane et rose, elles semblent, aux pieds de leur déesse , les nues légères qui , dans le songe d'un poète , flottent à l'entour du char de Cytltérée : elle-même, richement parée, couverte de joyaux, lui montre que ce lustre d'emprunt, tout fascinant qu'il soit , ne saurait obscurcir l'éclat naturel de sa seule beauté.
sa.
Sire lluon, ou, pour la circonstauco, TîassaTrlc jardi-
lit OBÉROH.
nier, lorsqu'eii lovant les yeui il reconnaît AlmauMiis, s'offraie et se déconcerte ; il recnle. Que lui veut oetta éblouissante vision?... 11 ne voit pas sou Amauday et c'était elle qu'ici cherchait son cœur, que acm regaid demandait !... La sultane... et son erreur n'est que trèsexcusable... croit, par la splendeur dont elle est entourée y causer le trouble qu'elle remaitiue.
SI
Elle descend du trône , marche en souritnt vers lui , le prend par la main , et parait prête a déposer eo si faveur cette majesté qui donne le vertige , prête )i b» recoui'ir (piau pouvoir de ses charmes. Ses numières deviennent toujours plus libres; son œil brûle d'une ardeur dont la flamme électrique s'insinue peu à peu dans le sein du jeune homme ; elle presse doucement sa main et l'invite à ne songer qu'au plaisir.
il jette sur elle un regard irrésolu , comme s'il YOolait parler, et la sultane fait signe aux nymphes de s'éloiglier ; mais avec elles s'en va le courage d'Hassan : on dirait que la crainte retient ses yeux baissés. Alors la scène change ; un second rideau se lève. Almansaris conduit son timide berger dans une autre salle dont les lambris sont tapissés de myrtes et de roses. Là se trouve une table chargée de rafraîchissements.
A leur entrée, ils sont accueillis \mr des chants mêlés au bruit des instruments : dans chaque voix , dans chaque corde résonne le i)laisir. Ainsi que la dame l'y engage , il prend sa plae^ vis-à-vis d'elle. Sur les joues brûlantes de
CHAHIT ONZIEME. 243
la sultane , dans ses hHljaides regards se Ut le désir , la tendre impatience , aveu timide, mais provoquant, du triomphe qui s'offre au jardinier , et cependant les yeux d'IIuon laissent percer , comme a travers des nuages , un feu mélancolique et sombre.
l Devenus, il est vrai, plus hardis, ils se promènent librement sur les charmes de la princesse ; mais ils ne soni pas, ainsi qu'elle voudrait, animés par l'amour, alangiiis par l'extase, baignés de volupfé. Il est distrait, il compare, et chaque appas qui se dévoile pour le séduire ne fait que lui rappeler, avec une nouvelle vivacité, l'image d'Amanda, que céder honteusement l'avantage a ses chastes attraits.
C'est en vain qu'Almansaris lui tend l'étincelant flacon, en vain que, d'un regard, elle décoche a son cœur tout le carquois de l'Amour. La jeune Ilébé n'a pas de sourires plus doux lorsque, dans les festins de l'Olympe, elle présente a son joyeux Herci;|c une coupe pleine de nectar. Soins inutiles! Il prend , d'un air glacé, le verre que viennent de toucher les lèvres de la syrène, et boit comme s'il sentait du poison sur sa langue.
Sur un geste de la sultane , les nymphes qui tout a l'heure entouraient le trône d'or, conmiencent, en s'enlaçant, des danses faites pour donner un corps aux esprits aériens, une âme nouvelle aux morts. Iluon voit leurs formes gracieuses se déployer en liberté , prenant mille
iii OBËliON.
attitudes, (iessiiiaiit mille li^uies, laiitôl en gt-oupes et tantôt doux par deux.
Tout cela , [K'ut-ître , ne trahit qu'avec trop d'évidence Fintentiou dVvciller, d attiser ses désirs; mais, pense AlniansariS; il importe peu qu'il le comprenne, s'il sent combien de richesses montre ici la beauté, combien offrent de séductions ce balancement léger des bras , ce frémissement dos hanches , ces pieds qui tournoient si rapides, ce ci)V[ys> qui retombe en arrière, les yeux languissamment fermés, comme en mourant d'une délicieuse ivresse !
Dans cette atmosphère de feu, les sens du noble Huon, involontairement surpris, s'amollissent peu à peu. Il s'effraie ; il dot ses paupières, et , par un puissant effort, il évoque Amanda pour que son image lui soit une protection ; il révo(pie telle qu'il la vit a l'heure solennelle oîi , la bouche brûlante encore de son baiser, il prononça, devant celui qui remplit et contient la uaturc , le serment do Faimer avec fidélité. •
Il le renouvelle eu s'agenouillant , dans sa pensée, devant cette suinte image , et soudain , comme si qnelque angoTavait couvert d'un bouclier, les traits de la volupté retombent sans force sur son soin. Rien de ce que trahit son regard n'échappe a la sultane : elle frapi)c dans ses mains , et d'un signe met fin a la danse lascive.
Prête a l'élrijindre dans ses bras, pour arracher de
CHANf ONZIEME. SW
force uue seusalion )i ce marbre glacé, elle parvient, jioii sans peine , a se posséder , car un dernier moyen lui reste a tenter, une séduction dont l'effet manquera dlflicilemenl. On lui donne son luth : s'adossant avec grâce aux coussins du sopba , embellie jusqu'à renclrantement par le feu qui la brûle, quelle victoire m peut-elle espérer avec l'appui des Muses?
Comme en s'entremélant ses doigts de rose volent avec légèreté sur les cordes émues ! Qud charme encore dans. le jeu des bras qui se détachent si ronds , si blancs , des larges plis de sa robe en tr'ou verte ! etconimient, lorsqu'ensuile, d'un sein formé pour enivrer les sages, le sentiment qui la domine s'épanche en un. chant inspiré , comment Huon peut-il se défendre d'adorer a genoux la déesse ?
L'air était doux et le sens expressif : c'était un lai dans lequel une bergère, après avoir longtemps caché la Uamme qui ne lui laisse aucun repos , cède h sa force irrésistible, et, rougissant, fait \\ celui qui l'a vaincue l'aveu de son tourment et de sa défaite. Bien que la romance fut écrite, la femme srîule (jui se consumait dans un amour semblable pouvait la chanter conmie la chantait Almansaris.
Celle fois l'art est vaincu par la nature. Jamais la colombe de Vénus ne roucoula plus tendrement ! Tant d'expression dans le langage du sentiment, les faibles soupirs qui souvent interrompent le flux si pur des plus beaux sons, l'incarjiat croissant des joues, le sein qui
ii6 OBÉRON.
liatjiliis vilo, toiil 7 eniin mol , n'est plus qiitfl^inpétueux ossor des {uissioiis qui bouillonnent .
Dans Texeès de son émotion . la sultene laisse échapper son lutli ; elle ouvre les bras... mais lluon , qui frémit (1 horreur , s'empare de I instrument awni q«'il soit tombé ; iniis, eonime un inspiré, il entoMiê sa réponse (1 une voix ])leinc et sonore , avouant qu'une autre possède son v.wm\ et que rien, ni sur la terre, ni dans le ciel, ne |)eut le rendre inûdèle.
Fenne était son accent et s(m reisard inflexible. L'en» cbanteresse ne peut (]ue sulùr sa supériorité. Elle pâlît; (les pleurs se pressent dans son œil irrité ; la lutte s'engaue entre 1 orgueil et la passion. Elle ramène îi la bâte ses voiles autour d'elle. La lumière lui est odieuse; la vaste salle, trop étroite. Jetant sur le relwlle un froid et dernier regard, elle fait sijçne qu'on l'emmène.
Déjà les montagnes brillaient h leur sommet d'nn pourpre matinal , lorsque notre liéros, le front voilé par le chagrin, revint auprès de ses amis. Au premier abord, ils hirent avec effroi, sur son visage, une partie de l'aventure. — Malheureuse 1 dit-il a Fatmé que la honte fait tomber a ses pieds. — Qu'avais-tu fait de ta raison? Mais
je te pardonne tu fus trompée toi-même.
Puis, quand il a raconté les événements de la nuit , prenant Técuvei' par le bras, il jure que désormais toutes les puissances de l'Afrique ne pourront remi>ôclier de pé-
(fflAÎÏT ONZIÈME. Uf
uéUer dans le palais l'épée et le bouclier en main, coUrme il convient a un chevalier, et tl'enlever sa Rczia pjjf .|St force au sultan. — Tu vois j ilit-il, k quoi la ruse m'a servi? •^'*'^'*
A genoux 4ëvant lui, Schérasmin le sàpptîe, longtemps en vain, de sC'Sloumettre avec patience, durant trois jours encore, a la nécessité qui lui prescrit de se cacher; il le supplie de ne pas risquer sa vie, celle d'Amanda, par une démarche oii le plus brave lui-même ne pourrait voir qu'un coup désespéré. Le délai qu'il demande lui suffira, dit-il, pour lever les obstacles qui s'opposent h sa fuite.
Fatmé l'implore aussi ; elle of cre sa tête à la vengeance si, dans cet intervalle, die ne trouve pas le moyen de le conduire jusqu'auprès d'Amanda ; elle jure qu'elle n'aura pas la houle d'être prise une seconde fois pour dupe. — A la fin, le chevalier lui-même comprend que les conseils de sa colère ne sont pas les meilleurs ; il donire sa parole, et retourne au jardin pour attendre, en continuant sa lâche, le résultat de leurs communs efforts.
Ce|)(3iHlaiit la reine, que l'Amour dévoie de ses lèiu, cherclic en vain sur des coussins de dainas quelques moments de repos Est-ce possible? on plutôt celte aventure impertinente ne serait-elle pas un rôve de sa dernière nuit? Kli (pioi 1 Almansaris, il est un boninie qui te méprise? Il a pu te voir et brûler pour une autre, te dédaigner et te le dire ?
Cette i)cnsée Firrite jus(]u à la i-age ; elle se promet une vengeance sans I>orncs. Qu'il lui semble liideux ! Auprès de 1 ingrat , tel que le dépeint sa fantaisie, un monstre
aurait encore des cbarmes Omibien cela dnre-t-il?...
Deux minutes a peine, puis elle n'en sait plus rien. Tantôt il faut que devant elle le malheureux , couché dans la poussière , perde son sang goutte par goutte; tantôt elle (Moil, éperdue, le presser dans ses bras, s.
Il apparaît de nouveau dans toute sa beauté, le premier des enfants de la terre , un héros , un dieu ! Non , ce ne peut être le neveu d'Ibrahim : son maintien, son langage, toute sa personne décèle ce qu'il prétendrait vainement
CHANT DOlJZlEiME. «i9
dissiiuulor. Où jamais le sceau dont la nature empreint les rois fut-il donc plus visible?
11 n'est que lui, lui seul, qui soit digne d'elle, digne de
devenir un dieu sur le beau sein d'Almansaris! Ob !
pourquoi n'a-t-elle pas de foudres pour écraser l'ennemie qui sut le fasciner, qui relarde sa défaite?... Mais peux-tu méconnaître a ce point ton pouvoir? Laisse, Almansaris, laisse-lui l'orgueil si mince de se pavaner dans son pauvre
béroïsmel de te résister à toi! Les jouissances du
triompbe n'en seront que plus grandes. *
Avant de perdre courage, que ne l'atlaques'tu avec cbacun des cbarmes où la beauté puise une force réelle ; ces armes étrangères dont l'art nous embarrasse , dépose-les si tu veux le toucber plus sûrement ; qu'il sente, qu'il voie ce que les dieux envieraient! Et, si lu ne peux gagner son cœur, s'il te dédaigne encore..... que ta fierté s'éveille, ô reine, et savoure alors le doux plaisir de la vengeance!
Tels sont les conseils que , par la bouche d'une suivante, cbueholte a la sultane le petit démon qui, son carquois rempli de flèches, trône en despote sur notre globe ; qui enivre à sa coupe magique l'univers tout entier, et que, faute de le mieux connaître, beaucoup appellent a tort le dieu de l'Amour: car, sachez-le y jeunes femmes sans expérience, Asmodée est son nom véritable.
En proie aui^ séductions du sang qui bréle dans ses
350 OBEIION.
veines, Almaiisaris est moins (jue jamais en garde contre les pièges du dehors. Le souffle du trompeur attise, nourrit sa flamme . et , lorscju à peine elle a feint de résister, lK)ur la fonne seulement, Asmodée estdéjbson vainqueur et son maître. La flatteuse esclave , digne organe dn démon , ne tarde i)as k proposer un plan fort halHlaneiit conçu.
Et vous, Heures, pour amener l'instant qui doit être si doux, oh! dérobez ses ailes de feu a la foudre céleste! Quelle que soit votre hâte, vous paraissez trop lentes au désir qui la ronge!.... Mais la belle favorite n*est pas seule a calculer les secondes : Huon , que torture l'impatience , n'a pas moins de \)eme à supporter la vie durant les trois longs jours, les trois jours détestés que demanda Schérasmin , et soit qu'il veille , soit qu'il dorme , il rùfe sans cesse à sa Rézia.
Le moment apK^s lequel soupirait la reine du harcan, le second jour s'est enfin levé. Radieux , doré, tout imprégné de la senteur des roses, il s'avance comme le héraut qui vient lui annoncer le plus beau des triomphes. Dcja la brise légère munnure a travers les myrtes qui, de leurs touffes épaisses, ceignent la plus fraîche des grottes, et, dans les bois voisins, mille oiseaux gazouillent à Tenvi leurs hymnes matinales.
Mais, a Tcntour môme de la grotte, le repos s'est choisi, dans l'ombre éternelle qu'entretient le feuillage , un paisi^i' inr'«»iî.ire. Jamaîs on n'y entend que la tourterelle
CHANT DOUZIÈME. ^i
quand elle roucoule a sa coijipague un amoureux désir. C'est au milieu de ces bosquets charmants ; siège mystérieux de la solitude, qu'Almansaris vient au lever de Vaurore se baigner fréquemment.
Tandis que tout sommée , ia mate madnée aj^ielie Hassan dans les jardins. H va remplir de fleurs les corl)eiHes que chaque jour il doit envoyer au harem , lora^ qu'un esclave accourt k sa vraeontre. Le uoir lui «donoe , en reprenant haleine , l'ordre d'orner tmmédiatem^t la grotte ; puis il ajoute, pour stimuler son zèle^ qu'une dame veut y prendre le bain.
Il*
H non, bien qu'avec déplaisir, se met en mesure d'exécuter ce qu'on lui commande. Il dispose par «oucfaes diaprées toutes les richesses de Flore, en garnit la pins large de ses corbeilles , et se rend a l'endroit désigné. Ânctfn soupçon ne lui vient à l'esprit. Dès son entrée dans la grotte , il est saisi pourtant d'une terreur secrète ; il sent comme Un bras invisible qui le retient par derrière.
Dans un premier mouvement , il pose a terre son panier de fleurs; mais il revient promplement k lui, etsourit de sa frayeur. Les ténèbres qu'une douteuse clarté fait bizarrement ressortir en brisant , le long du labyrinthe , mille rayons qui scintillent, voila, pense-t-il, la cause de ce frisson d'enfant. Ainsi rassuré, il pénètre, en suivant lu lueur qui devient de plus en plus vive , jusqu'au fond du réduH.
ihi OBÉRON.
La ivgne avec magio une lumière telle que Tadroile voluplo sait la choisii' pour des plaisirs furtifs. Ce n'est ni le jour , ni le crépuscule : elle llolte harmonicusominit entre les deux , empiuntant loul son cliarme b ce qui lui manque pour elre l'un ou l'autre: elle semble un €k)ii\ reflet de la lune , aloi^ que , sous des l)osquels de roses , Tarjiient de ses layons se fond en un rouge pftie. Bien <|u'aucun danger ne le menace encore , le liëros a de la peine a ne pas se croire sous le coup d'un sortilège.
Il ne peut s'expliijucr du reste que , dans ce lieu qui regorge déjà de mille et mille llcurs, on ait besoin de lui. Mais comment décrire ce qu'il éprouve lorsque son œil, en errant ça et la, découvre une femme, une liomri , couchée sur lui lit de repos dans tout l'éclat de la ])eaulé la plus pure.
Un jour enchante, que relève l'obscurité des alentours, s'épanche d'en haut sur elle, inondant, comme d'une suave auréole, un sein dont la neige éclatante fait honte aux plus beaux lis. Dans l'altitude gracieuse oti le corps est placé, des charmes se déploient aux yeux du paladin tels que jamais devant lui on n'en a dévoilé, tels qu'en prenant la forme de cygne ou de taureau, le Jupiter des drcrs n'a pu rien voir d'aussi parfait.
Ainsi qu'une ombre légère, la gaze jetée sur ces formes d'allâlre ondule autour d'elles sans b's cacher , marrant ainsi les séducti^ms de la nudité aux attraits d^ la |u-
deur Ah ! loin de moi la plume, alors que, dans leur
trouble, Apelle et Titien repousseraient le pinceau!.... Huon reste inmiobile ; il tremble , il regarde... bien qu'il eût été plus sage de tenir les yeux fermés.
Plongé dans une erreur délicieuse, il croit , mais un instant seulement, être en présence d'Amanda, tant ce qu'il voit est ravissant. Il se méfie, toutefois, d'un bonheur qui lui semble impossible; il s'approche, il contemple; puis reconnaît Almansaris, se détourne et s'enfuit; il fuit, mais il sent , dans sa course, deux bras élastiques, arrondis, aussi blancs que le lait, qui l'enlacent et l'arrêtent.
Il livre le combat le plus périlleux, le plus difficile, que jamais honmie, depuis le temps de Joseph , ait eu k soutenir, le noble combat de la vertu , de l'amour fidèle et du feu de la jeunesse, contre la beauté, la grâce et l'ardente volupté. Sa volonté reste pure, il est vrai , de toute coupable extase ; mais combien de temps pourra-t-il résister aux douces prières de la sultane , h ses baisers de flamme , aux embrassements pleins de fougue et de tendresse qui l'attirent sur son sein ?
Obéron , ô génie secourable ! où se trouvent , dans ce danger, ton lis, ton cor d'ivoire? Il t'appelle, il appelle
Amanda, tous les anges, tous les saints a son aide et
l'aide arrive h temps. Au moment où ses sens, où ses membres s'affaissent, quand la force lui manque pour continuer la lutte et que la belle, dans sa rage amoureuse, va le vaincre a la fin, Almanzor se présente.
thi OBKRON.
ai.
Tel qifun cerf, alors qifil esl lilesso, le prince, poar-> suivi par Timage de ZoradÎDc et furieux d'aimer mie femme qui le dédaif^e, errail , depuis une henre, h envers les jardins. Le basard Tavail conduit au bois des myrtes y et la, croyant entendre la voix d'Almansaris, voyant , d'ailleurs, la porto entrebftillée, il s'ëlait avaneé pour savoir ce qui se passait dans la grotte. ti.
Le démon , qui lente, par sa prêtresse la pins dangereuse, la vertu du chevalier, reconnaît de loin , h son pas de sultan , rapproche d'Almanzor ; il inspire fort k propos la favorite : — Au secours I au secours ! — s'éerie-trelle tout d'un coup, en changeant de rôle avec Huon ; elle feint en môme temps de se défendre contre un misérable qui veut lui faire violence.
ss.
Son regard effaré, ses voiles a moitié déchirés, ses cheveux épars, l'effroi du jardinier, qui semble atteint de la foudre a cette accusation hardie, inattendue, lo lieu oii le roi le rencontre, tout , en un mol , se trouve d'accord pour dénoncer lluon comme le couixible. — * Alhili soit loué, dit la perfide, puisqu'Almanzor est mon sauveur!
Là dessus, quand elle s'est pudiquement enveloppée de SOS voiles, elle <lébite, <lu ton <le rinnocence, une fausse histoire : elle raconte qu'elle était venue pour se Itaigner, que cet infâme, ce chrétien déguisé, a eu l'audace de la surpren<lre, et qu'elle n'aurait pu le repousser plus longtemps si, par bonheur, le prince n'était interven '•
CHANT DOUZIEME. iM
Pour que le paladin soit justifié du crime odieux dont on l'accuse, que faut-il, cependant? Jeter sur toute l'affaire un regard sans prévention. Ce regard , malheureux sèment , n'est pas le propre de son juge. Quant au héros, il n'achèterait pas sa vie avec la honte d'une fenmie; il tend son bras généreux aux fers qu'il n'a point mérités^ se tait et se renferme, dans sa conscience.
Sft.
Disposé par l'bumeuf du moment a se montrer plus que jamais sévère, le sultan reste insensible et morne ; â conunande aux esclaves, rassemblés par son ordre, d'entraîner le coupable. — Qu'on le plonge, dit^il, dans un sombre cachot ; que demain , à l'heure où l'iman fait en«tendre sa voix du haut des minarets, on l'abandonne aux flammes dans la cour extérieure, et que sa cendre, dis^ persée par les vents, soit à jamais maudite.
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Le noble Huon écoute son arrêt en silence.... Il abaisse un dernier, un foudroyant regard sur cette femme détestée ; il se détourne ensuite ; il s'éloigne, bien que chargé
de chaînes, avec la fermeté que donne l'innocence
Jamais un rayon de soleil n'égaie la fosse horrible qui lui sert de prison ; la nuit dont il est entouré semble la nuit de la mort , et nul espoir ne pénètre plus dans sa triste pensée.
Accablé par les rigueurs du sort, fatigué d'être un jouet de la fortune, il soupire après l'heure qui doit le délivrer* S'eâ'raie^-il par avance de riiorrible bûcher, l'amoiur lui
iM OBERON.
vient en aide pour Tétourdir : la nature qui snocombe y puise des fuiccs toutes célestes. — Etre fidèle juagnli la mort y s'écrie-t-il : je te Tai juré, Amanda, et je tiens mtm seiiueut.
Puisse, femme adorée, ce qui se passera demain rester
éternellement cache pour toi Pour toi aussi, vieux et
lidèle ami Je me résignerais à ne pas ôtre plearë;
mais, si vous apprenez de quel crime on m'accuse, si la honte se Joint a la douleur que vous causera ma marij la honte d'entendre dire : le châtiment fut mérité... b.
Ce serait trop de souffrance , ô Dieu puissant I Qu-iUM mort cruelle expie mes fautes I Je n'accuse personne; mdsi Obéron , accorde une grâce, une seule, k celui qne naguères tu aimas : préserve mon honneur, protège Rédal... Tu sais ce que j'ai fait. Dis-lui que, pour rester fidèle k mon serment, j'ai su braver les flammes'!
SI
Il dit , et , certain qu'Obéron l'entend , il se sent forliM. Le dieu qui se couronne de pavots le touche alors de son sceptre, consolateur de toutes les peines, et , bien qu'une pierre lui tienne lieu d'oreiller, le berce mollement des rôves les plus doux. Peut-ôtre est-ce le génie qui les envoie comme un gage , comme un avant-coureur de la ûh de ses maux?
Notre hémisphère était encore plongé dans les ténèbres, lorsqu'un bruit sourd interrompt son sommeil. H croit entendre une loi»*''^'' ^''** *'^urner dans la serrure ; la porte