SUR WIELAND. XI
un aveu plus intéressani, plus décisif encore. L'auteur résume une conversation tenue dans un salon de Weimar» entre Wic~ land , Ilerder , Falck , etc. « Wieland soutient contre mademoi-) selle Schroeder (artiste du théâtre de Weimar) qu'il n'a janiais aimé une femme à cause de sa beauté , non môme pas Sophie de La Roche, irrésistible aux jours de sa jeunesse. Julie Bondely était si laide qu'il ne s'habitua qu'à la longue à sa vue ; elle avait, néanmoins, de beaux yeux très-expressifs et une voix douce. L'amour pour une femme laide est celui qui dure le plus.
— Les femmes sensées» remarque Herder, n'aiment jamais la beauté chez les hommes; elles préfèrent môme, par coiiuctteric et par esprit de contradiction, les hommes les moins bien partagés sous ce rapport, mais habiles. Quant à moi, continue Herder, jamais je né me suis abandonné à l'amour d'une femme.
— Et moi, réplique Wieland, tout ce que je suis, je le suis grâce à de nobles femmes »
En décrivant à Bodmer la révolution que détermina en lui sa connaissance avec Sophie, Wieland ne dit pas tout; il ne dit pas qu'il dut aux entreliens avec sa cousine Tiuspiration du premier ouvrage sérieux qui soit sorti de sa plume. Elle lui vint, cette inspiration, un beau dimanche d'été, à l'issue d'un sermon qu'avait prêché Matthieu Wieland sur Dieu et l'amour. Christophe s'était égaré, avec mademoiselle Guitcrmann, dans la campagne aux environs de Biberach. La conversation roula sur les sujets qu'avait traités le vieux ministre. L'enthousiasme, encore exalté par la sérénité du- temps et par le charme de la promenade, était au comble chez l'un et Taulre des deux jeunes gens. Wieland conçut alors la première pensée d'un poôme qu'il prétendait consacrer à sa belle mais savante cousine, et ce grand poème, qu'il exécuta bientôt après, durant son séjour à Tubingue, il est intitulé : De la nature des choses , ou le Monde le plus parfait! Pour ne pas trop s'étonner d'un hommage aussi singulier de la part d'un homme qui n'avait pas vingt ans et qui s'adressait à une femme à i)eine plus âgée que lui, il faut se rappeler à quelle vie solitaire et studieuse Wieland avait été voué jus((ue-là , se rappeler aussi que sa confidente avait reçu une éducation recherchée, peut-être un peu pédante.
Wieland n'avait à celte époque aucune. relation littéraire. Il envoya son poëme, sans se faire connatlre, à un libraire de
xn îfOTICE
Halle qui le fit imprimer. Ce premier snccës Tencouragea. f! toarna ses regards vers Bodmer, patriarche de l*école angiogermanique, dont le siège était à Zuricti et qui luttait alors contre l'écofe saxonne, ou plutôt française, régentée par Gottsched.
On connaît la lettre par laquelle il se mit en communication afec Fauteur de la Ifoachide, La correspondance, entamée de la . sorte, continua d'abord sous le sceau de Tanonyme, puis, quand Bodmer eut répondu par des témoignages de bienveillance , sans aucun déguisement. Tous les ouvrages du débutant furent soumis successivement à son tuteur littéraire. Ce sont, outre ceux que Wieland a nommés déjà dans sa lettre , un poème sur le Printemps^ les Épîtres elles Hiitoires morales, V Anti-Ovide, rien, du reste, qui occupe une place marquante dans ses œuvres.
A partir de Tubingue, Wieiand entre d'un pas plus résolu, plus constant, dans la carrière où il va trouver enfin la gloire et même la fortune. Avant de le suivre , n'oublions pas quelques mots au sujet d'autres amis , d'autres influences , qui , outre ses parents, sa cousine et ses études proprement dites, eurent une action réelle sur sa vie postérieure : il îTagil de ses livres favoris.
Quant aux anciens, on a vu que Gicéron avait surtout sa prédilection : il a fuit plus tard acte de gratitude en traduisant Poratenr romain. Mais, à cette époque, Cervantes était, parmi les modernes, l'auteur qui peut-être l'avait le plus frappé. Il faut en excepter Klopslock , dont les premiers chants de la Messiade venaient de paraître dans les Braemer Beitraege.
Dans la suite, il contracta d'autres intimités littéraires. « J'ai, disait-il, certains livres qui sont, quand j'en ai le besoin , mes assidus consolateurs. Lorsque le dégoût vient à me prendre pour tous les autres, ceux-là me restent, nonobstant, comme une jouissance délicate de mon intérieur. Quelques morceaux de Lucien sont du nombre. J'y comprendrais aussi Rabelais si je pouvais le lire à livre ouvert. Tristram Shandy fut longtemps mon manuel : je l'ai lu trente fois au moins et, si je n'y retourne plus, c'est qu'il m'est complètement connu. Depuis peu (c'était en 17951 , il est apparu là-bas, à Hof , un certain Richter (Jean- Paul), dont YHesperus, que j'ai fait venir de Leipzig, remplace aujourd'hui Sterne.... Cet homme est plus que Herder et Schiller. Il a comme Shakspeare une intelligence univereelle.... »
Quant à Voltaire, qu'il n'apprit à bien connaître que plus tar<r,
SUR'VIBLAND. * xtii
chez \e cmnte de Sladltm, où il tronifli^iissi, dans sa riche bfblio* (hèqne, Ck)iidillae, Helvélius, Shaftesbury, etc., on a mis quelque affectation à rappeler des expressions de mépris éctiappées à son sujet de la piome de Wieland, alors que celui-ci Pavait à peine la et quMl était encore dans sa ferveur ultrà-obrétienne. L^auteur é^Agathon n'a Jamais caché toute^is combien il admirait Tesprit procligieux de Viliustre Français» Le fait est qu'à Weimar il avait dans son cabinet une statuette de Voltaire , vêtu de la loge romaine, œuvre assez remarqnable du jirraricl Hondon (c'est Boetliger qui donne répithèie), taillée en bois Mir un pied de hauteur. Wieland ne parlait de lui qu'avec cntbonsiasme. « Jamais, disait-il, aucun homme n*a opéré dans le monde des idées une révolution aussi générale avèe moins de secousses... Mais l'ambition était ruoique ressort de ses actions. Si elle ne l'eât poussi^ à Paris dâns^ quairé-vingtiëme année, il vivrait peutêtre encore... » C'éuit eu 1701/
Le Spectateur anglais, Addisson, âteele et leur école, eurent Missi, dès la jeunesse de Wieland, une pnrt notable dans ses sympathies Études et go(Hs bien divers! Mais bissons l'écolier, poor rejoindre le maître.
La vie de Wieland, depuis sa sortie de l'nniversité, peut être divisée en upqî» périodes : la première qui comprend son séjour en Saisse^.Mél à Zurich auprès de Bodmer , soii à Berne auprès de Julie Boàdely; la seconde qui le ramène à BibeiiKh où il s'initie, chez le oomtedeStadiou, aux manières et au langage du monde; la troisième qui se passe à Weîmar, dans nne cour rivale, on peut le dire, bien qu'en moindres proportions, des cours d'Auguste , de Léon X et de Louis XI V^
I^ période suisse dura six annér*s, de 1753 à 1760, dont cinq à Zurich, une seule à Berne. Attiré dans ce pays par Bodmer , il y partagea son existence entré les leçons dont il se chargea , comme. précepteur, auprès de quelques enfants riches, et les écrits qu'il publia dès lors avec une sorte de régularité. Celte époque fut, à la fois, l'apogée et le déclin de sa tendance religieuse. Subissant l'influence immédiate de Bodmer (plus âgé que lui et dès longtemps célèbre ) , vivant dans une communauté d'idées avec ce maître et ses élèves , Breitinger, Gessner, Hess, etc. , il mit successivement au jour les Lettres de morts à leurs amis vivants; l'Épreuve d'Abraham, poème en trois chants ; les Qua-
m NOTICE
torxe Sympathies , les Souvenirs à une amie ; Thimoelée , dialogue sur la beau lé réelle et la beauté apparente ; la Vision de Mirxay poème; les Sentiments d'un chrétien; Considérations platoniques sur Vhomme, Ces écrits sont en général des inspirations chrétiennes. Dans les Sympathies surtout» Wieland pousse Torthodoxie jusqu'au fanatisme. Il condamne non-seulement Ovide, mais aussi Anacréon, Ti bulle, Cbaulieu, Prier; il condamne Gleim, qui fut depuis un de ses amis les plus intimes, pour avoir cbanté une Pbilis imaginaire, et Pétrarque, pour avoir parlé de Laure avec enthousiasme. Un chréiien, ajoutait-il, doit préférer Tbymne le plus insignifiant au chant profane le plus gracieux. Lui-même en appela bientôt d'un arrêt aussi rigoureux et se chargea de casser la sentence par ses exemples autant que par ses préceptes.
, Wieland n'avait guère vu le monde jusque-là. Il préféra bientôt à la société du sévère Bod mer celle d'amis plus jeunes et plus gais. Il trouva aussi dans les cercles de Zurich , qu'on a souvent appelée T Athènes helvétique, des femmes instruites et aimables. En épousant, vers 1754, M. de La Roéhe, conseiller de Télecteur de Mayence, Sophie Guttermann avait détruit un de ses rêves les plus cliers, le projet d'associer pour toujours son existence à la sienne. Il supporta ce malheur avec fermeté, mais M chercha des distractions autour de lui. Comme il i'a dit ensuite en plaisantant, il avait eu à dix-sept ans une matlresse telle qu'un roi ne peut se vanter d'en avoir, puis, en Suisse, tout un brillant séraiL Ses vers, où figurent tour à tour Sélima, Diotima, Mélissa, Cyane, Ismène, Arête, Eulalie, Sacharissa, qui sont des noms, mais pas des êtres fictifs , en conservent le souvenir. Parmi toutes ces liaisons plus ou moins platoniques, la plus sérieuse, la plus durable et celle qui s'accorda le mieux avec ses goûts littéraires, fut son attachement pour Julie Bondely, fille d'un ministre I)ernois. Laide, ainsi qu'on l'a vu plus haut, Julie avait, en compensation de ses défauts corporels, un esprit supérieur et cultivé. Son ami songea un moment à l'épouser, mais les circonstances en ordonnèrent autrement, celte fois comme lors de son premier amour.
La révolution qui se préparait ainsi dans ses tendances philosophiques, Wieland lui-même l'annonça vers ce même temps par quelques phrases de ses lettres. « Je nie montrerai peu à
SUR WIELAND. xr
peu tel que je suis; le voile tombera : il en sera du mystique, du Boâmérien, ce quMl advient de tous les fantômes.... Xai dû passer pour un fanatique aux yeux des uns, pour un hypocrite aux yeux des autres, pour inconséquent auprès des tiommes graves , pour fantasque aux gens du monde, pour un poète chez
les philosophes, pour un philosophe parmi les poètes On m*a
pris pour tant ce que je ne suis pas. Tai acquis de Texpérienoe et j'en profiterai. J'ai toujours aimé avec passion le vrai, le bon ci le beau ; j*empIoierai toutes mes forces pour atteindre ce que j'ai appris à aimer : bref , j'ai maintenant vingt-cinq ans derrière moi.... »
Les dernières productions échappées à sa plume pendant sa résidence en Suisse marquent cette époque de transition. Ce sont deux pièces de théâtre, Jeanne Gray (1758), tragédie où Lessing découvrit les promesses de l'avenir, et Clémentine de Porreta (1759), drame assez médiocre; puis les cinq premiers chants d'un poème interrompu , Cyrus (1759) , réminiscence de Xénophon. Un épisode tiré de ce poème , Araspe et Panihée (1759) , signala sa maturité, son avènement pour ainsi dire à cette pbilosopbïe soeratico'horacienne, comme on Ta appelée, à cette manière gracieuse, enjouée, ironique, dont sont dès lors empreintes la plupart de ses œuvres.
En 1760, il cherchait à s'établir comme imprimeur et libraire à la fois dans une petite ville de l'Argovie, ZofBngue, ou il aurait conclu son mariage avec mademoiselle Bondely, lorsqu'il apprit que le choix unanime dé ses compatriotes l'appelait à la magistrature de Biberach. Il obéit à leurs vœux, moins sans doute par goût pour des fonctions assez mal séantes chez un poète que par dévouement pour son père fort &gé déjà. Bientôt, du reste, il résolut de s'en démettre , à la suite des ennuis que lui suscitèrent d'incessantes querelles entre les protestants et les catholiques, formant, à Biberach , deux parts égales en droits, si ce n'est en nombre, de la population urbaine. Mais qu'obtintil en échange? La charge de greffier, c'est-à-dire de directeur de la chancellerie {Kanzïeidireetors), avec 1 ,000 florins (2,000 fr.) d'appointements et un logement!
En 1762 , le comte Frédéric de Sladion vint , après avoir rempli les fonctions de premier ministre auprès de l'électeur de Mayence, chercher le loisir et le repos à Wartbausen, domaine