PREMIÈRE PARTIE
LES THEORIES DE LA PERCEPTiyji EiTEïlJE
Théorie de la perception immédiate d'après Aristote et S. Thomas.
Les grands docteurs du moyen âge croyaient à la perception immédiate des corps par les sens externes, Lerau comme à un fait primitif clairement attesté par la évident, conscience de chaque homme. Je touche ce livre qui résiste sous mes doigts, je regarde ces pages blanches, je vois ou j'entends les êtres qui m'entourent : il me semble évident que ce ne sont pas là seulement des idées que je perçois, comme dans la rêverie ou le souvenir, et que je sais vraiment en communication directe avec les réalités extérieures. En elïet, dans toutes ces perceptions et surtout dans celle de contact et de résistance, nous avons conscience à la fois du moi et du non-moi par un acte indivisible de connaissance qui les enveloppe tous les deux, tout en les distinguant comme différents et exclusifs l'un de l'autre. Voilà ce que nous dit clairement l'observation psychologique la plus élémentaire.
Au lieu de nier Tévidence invincible de ce fait et de Pourquoi
le Irûïlcr
le traiter dédaigneusement d'illusoire et dïmpossible d'îiiusiont
i8 ÉTUDES PUlLOSOPeiQUES
— réponse trop commode de notre ignorance aux mystérieux problèmes de la nature, — ces grands philosophes, suivant les traces d'Aristote, ont essayé de l'expliquer par une théorie simple, ingénieuse, qui ne mérite pas l'oubli profond où elle a été condamnée par la révolution cartésienne. Un philosophe éminent, membre de l'Institut, en lisant ces pages, a reconnu, non sans quelque surprise, que cette théorie était à peu près semblable à celle qu'il avait lui-même professée ; et M. Barthélémy Saint-Hilaire n^a pas craint de déclarer qu'elle « est peut-être la plus ingénieuse et la plus profonde qu'on ait présentée sur la perception >.
On verra qu'elle n'a rien d'artificiel ni de forcé ; bien loin d'avoir été inventée par les anciens tout exprès pour les tirer d'affaire dans un cas difficile, elle découle spontanément de la théorie générale — également oubliée par nos modernes — du moteur et du mobile, de Y action et de la passion, ou si l'on préfère, de la communication des substaiices, dont elle est l'application la plus heureuse et la plus importante (1). Exposé La voici fidèlement exposée et dégagée de tous les théorie, travestissements, parfois grotesques, dont on l'a, par erreur ou par malice, si souvent affublée.
La perception des sens externes suppose réunies trois conditions essentielles : un sujet capable deper-
(1) Cette assimilatioa des deux théories est un fait incontestable : 1» Aristote et S. Thomas les rapprochent sans cesse : « Sensus autem comparatur ad sensibile, sicut patiens et agens » (S. Thomas, de Veritate, q. 26, a 3). — « Ut probat Philosophus (De anima II, c. 5) sentira accidit in ipso moveri a sensibilibus exterioribus, unde non polest homo sentire absque sensibili exteriori, sicut non aliquid potcst moveri absque movente ». (Conlrà Gentes, II, c. 57). — Cfr. Aristote, Meta., III, c. 5, fin, etc. — S" Ils appliquent au sensible et au sens tous les principes de l'agent et du patient, entr'autres celui-ci qui domine et résume toute la thi'-one : « Sensus in actu est sensibile in actu, quia exutroque fit unum .sicut ex actu et poteutia » f S. Thomas, 1» q. 55, a. 1, ad 2). — Cfr. Aristote, De anima, III, c. 2, § -i, etc.
cevoir, un objet matériel capable d'être perçu, enfin une certaine présence de l'objet dans le sujet (1).
Le sujet n'est pas l'àme seule, ni l'organe seul, mais l'organe animé, « virtus corporea », comme le répète S. Thomas, ou si l'on veut, le tissu nerveux des organes sensibles en tant qu'il est substantiellemen informé par l'àme. Nous avons déjà solidement établ cette thèse (2).
Les objets sensibles ne sont pas précisément tous les objets matériels, mais seulement ceux qui ont assez de grandeur et de force pour ébranler nos sens.
Reste à savoir comment se fera leur union avec le sujet. Il est clair que ce n'est pas l'âme ni quelque vertu de l'âme qui sort de nous-mêmes, comme les rayons d'une lanterne magique, pour se promener au dehors et communiquer avec le monde extérieur. Cette étrange fiction d'Empédocle, reproduite dans le Tirnée, n'a pas trouvé d'écho.
Ce ne sont pas davantage les corps extérieurs qui entrent en nous par leur substance, ni par des émanations matérielles de leur substance. Ce n'est pas cette pierre qui entre dans mon œil pour être vue, JDas même une parcelle de cette pierre, si subtile qu'on la suppose. Les effluves matérielles d'Empédocle àrro/>,ùW, les corpuscules-images de Démocrite e*àw).«, que l'on croyait flotter dans les airs et pénétrer par les pores de nos organes, sont tombés dans un juste oubli. Aristote le premier, devançant la science la plus moderne, a com-
(Ij « Ad visionem tam sensibilem quam intellectualem duo requiruntur : scilicet virtus visiva et unio rei visse cum visu (Cette union n'est pas une simple juxtaposition, mais l'union de l'agent avec le patient qu'il informe de son action). Non enim lit visio in actu, nisi per hoc quod res visa est in vidente quodam modo, (id est per actionem suam sibi similem). S. Thomas, i% q. 12, a. 2. — a Nam omn's forma est principium agendi simile sibi. Unde calor causât sui similitudiuem iu medio ». — S. Thomas, De anima, II, lec. 14.
(iJ) Voy. Le cerveau, Vâme et les facuUés, 1" partie, cli. 3.
battu énergiquemeiit cette hypothèse de l'émission et donné toutes ses préférences à celle que nous appelons aujourd'hui théorie des ondulations.
Mais si les corps étrangers ne pénètrent pas en nous par leur substance, 'û'à nous frappent du moins et nous pénètrent par leurs actions^ puisque, selon la grande théorie péripatéticienne et thomiste, V action de V agent est datis le patient.
L'action de l'objet, extensive, figurée, résistante, lumineuse, sonore, etc. sera donc Pélément objectif qui pénétrera le sujet corporel et lui manifestera quelque chose de l'objet, car l'action proprement dite est l'expression même et la ressemblance au moins partielle deTagent: omneagens agit simile sibi, comme Pont prouvé les expériences vulgaires de l'empreinte du cachet dans la cire de la photographie ou de l'écho.
Analyse Pour développer ces idées et les mettre en pleine senMtfon lumlèrc, cssayous l'analyse d'une sensation tactile. Supposons qu'une pointe ou qu'un relief impressionne notre main. U action de ce corps informe l'organe du toucher et y produit une passion, c'est-à-dire une impression figurée Semblable au relief, comme l'action du cachet dans la cire y reproduit son empreinte. C'est la comparaison employée par Aristote et S. Thomas ; d'ailleurs c'est un principe fondamental de leur métaphysique que la passion est toujours semblable à l'action (1) ; on peut même affirmer que l'action et la passion ne sont qu'un seul et même acte que l'un donne et que l'autre reçoit.
Phaw Le premier effet du contact de l'objet sur le sujet sera donc de reproduire en lui son empreinte figurée,
(1) <c Âgens enim agendo assimilât sibi patieas » (S. Thomas, De anima, II, lec. 10).
taclile.
passive.
et de se l'assimiler non pas substantiellement mais au point de vue de la figure. Sensus accîpit formam (objecti) sine materia (1). Patitur dissimile, facta vero passione simile est (2). Mais il est clair que l'impression dont nous parlons doit avoir lieu à la fois dans le corps et dans l'âme ou pour mieux dire dans lorgane animé. Toute action assurément pénètre à la fois la matière et la forme du patient, puisqu'elles ne forment qu'une seule et même substance, mais si cette forme n'était pas vivante et sensible, la sensation ne pourrait avoir lieu, autrement les membres d'un cadavre et même tous les corps bruts sentiraient lorsqu'on les touche. Pour que l'impression purement matérielle devienne sensible il faut en outre que l'action de l'objet ait un certain degré d'intensité et que le sujet soit normalement disposé à la recevoir. C'est alors seulement que l'École donne à cette impression le nom un peu barbare, si vous voulez, mais très expressif de species impressa (3).
Telle esila première phase de la sensation tactile que nous étudions ; elle est purement passive ; c'est l'information du patient par l'action de l'agent et leur assimilation dans un acte commun.
(1) a Sensus est susceptivus specierum sine materia, sicut cera recipit signum annuli sine ferro et auro. Sed hoc videtur esse commune omni patienti. Omne enim patiens recipit aliquid ab agente secundum quod est agens. Agens autem agit per suam formam et non per suam materiam : omne igitur patiens recipit formam sine materia » (S. Tliomas, De anima, II, lec. 24).
(2) Etâoj aveu r/j; ûXwç. — Uâ.(TyjL uiv •yàp zh àvôfjiotov, 7r£7rov6ôç S'ôpotov ètjTiv. (Aristote, De anima, II, c. 5, § 3 et 7.) — Cf. S. Thomas, ibid.
(8) Nous avons démontré (Le cerveau et l'âme, p. 277) que la spaaics impressa était corporelle, comme le sujet sentant. « Oportet igitur quod sensus corporaliter et materialiter recipiat similitudinem rei quse sentitur ; intellectus autem recipit similitudinem ejns quodintolligitur, incorporaliter et immaterialiter ». (S. Thomas, De anima, II, lec. VI). Gfr. De verilale, q. 2, a. 5, ad. l" et 2"". « Materialiter quamvis absque materia. »
active.
La seconde phase est celle de l'activité et de la réaction du sujet sentant.
Phase Sous ccttc piovocation, le sujet ne peut rester passif, puisqu'il est essentiellement vivant et actif ; d'ailleurs pour connaître il faut agir. L'activité sensible va donc passer de la puissance à l'acte, et cet acte est une attention, attendere, ou une intuition de l'action extensive et figurée dont elle a reçu l'empreinte. Le sujet perçoit cette figure tout en l'exprimant {species expressà) et la reproduisant au dedans de lui-même, dans l'imagination. En sorte que la perception externe tient le milieu entre deux effets : l'espèce impresse qui est l'effet de l'objet sur le sens, et l'espèce expresse qui est l'effet du sens déterminé par Tobjet.
Il est tout naturel qu'en réagissant le sens se conforme à l'objet senti dans la mesure où l'objet le premier l'a conformé à lui. D'ailleurs c'est un fait d'expérience : toute perception est finalement un phénomène d'ordre représentatif.
L'espèce impresse disparaît d'ordinaire promptement — nous verrons des exceptions lorsque le nerf a été trop fortement ébranlé ; — mais l'espèce expresse au contraire se conserve dans l'imagination à l'état d'habitude, et peut revivre soit .spontanément, soit par un effort volontaire de la mémoire, et même par une excitation mécanique des nerfs afférents
Perception externe
et percep-
• Revenons à l'acte si important de Vintuition pour bien saisir la distinction essentielle entre la perception externe et la perception interne que nos modernes inSe. s'obstinent à confondre.
a) Nous les distinguons tout d'abord, dans le temps. Le sujet sentant perçoit en premier lieu la figure ou si l'on veut l'action extensive et figurée de l'objet exté-
l'objectivité des sens externes 23
rieur dont il reçoit l'empreinte, avant de percevoir cette impression elle-même. C'est encore l'observation qui nous le démontre. Lorsque je touche du bout du doigt un relief, c'est le relief même que je perçois en premier lieu et non pas Fimpression de mon doigt qui est en creux; et si c'est un creux que je palpe, c'est bien le creux que je perçois tout d'abord, et non pas mon impression cutanée qui est en bosse. Lorsque je touche attentivement une pointe d'aiguille pour en connaître la forme, c'est elle que je perçois avant l'impression de douleur qu'elle a pu me causer.
Une contre épreuve saisissante de ce fait nous est fournie par « la biographie mentale d'un enfant », c'est-à-dire l'ordre dans lequel se développent ses connaissances. Il vit à l'extérieur avant de vivre à Tintérieur ; c'est par le contact avec le monde externe, v. g. en se heurtant contre les obstacles, que le petit enfant acquiert la conscience de sa personne et de ses membres; il sait localiser les objets du dehors avant de savoir localiser ses souffrances ou ses plaisirs. Qu'estce qui te fait mal ? lui demande sa mère. Il hésite ; il ne sait rien dire de précis, tandis qu'il vous montrera du doigt la direction de la lampe ou de la lune. Dans cette première période les mots de « sens », de « sensations », de « conscience sensible », lui sont complètement inconnus, alors qu'il connaît depuis longtemps et distingue les objets extérieurs. Aussi Spencer s'est-il vu contraint de revenir sur ce point à la théorie ancienne et d'affirmer que la connaissance externe précède la connaissance interne de nos sensations (1).
(1) « Au lieu d'admettre que la connaissance primordiale et incontestable est l'existence d'une sensation (interne), j'affirme, contrairement, que l'existence d'une sensation est une hypothèse qui ne peut se former avant que l'existence externe soit connue. Cette interversion complète de sa conception qui paraîtra si absurde au métaphysicien (moderne), doit pourtant se produire quand nous regardons les phénomènes de conscience dans leur ordre de genèse, en nous servant pour verre re-
^i ÉTUDES PHILOSOPHIQUES
b) En second lieu nous les distinguons par le contraste de leurs objets. L'impression interne est d'ordinaire l'image retournée ou renversée de l'objet. Cela est vrai non seulement de l'image rétinienne, mais aussi du toucher. Si je presse du bout du doigt une petite boule, l'impression cutanée est concave etcependant je perçois une boule convexe ; un objet pointu imprime en mon organe un angle rentrant, et je perçois la figure d'un angle saillant. Toutes nos sensations sont des états passifs, et cependant ce sont des états actifs que je crois percevoir dans les forces qui me frappent et m'impressionnent. Tant il est vrai que la perception extérieure ne consiste pas à saisir les modifications du moi, mais les actions lumineuses extensives, figurées... qui ont modifié le moi.
Oui, je distingue fort bien Vaction de l'objet de la passion qu'il me cause, et voilà pourquoi ce n'est pas mon impression douloureuse que j'attribue à l'objet, par une espèce de projection fantastique et hallucinatoire qui me ferait revêtir le monde extérieur de mes propres impressions subjectives ; ce n'est pas davantage mon impression en creux que j'attribue à la pointe d'aiguille, ni mon impression en relief que j'attribue à l'objet concave, etc. En un mot je n'attribue jamais à l'objet la passion subjective qu'il m'a causée, mais seulement l'action dont il m'a frappé. Je lui restitue ce qui lui appartient, à savoir son action propre : ici, dans l'exemple que nous étudions, c'est une action figurée et extensive qui s'est imprimée dans mon organe sensible. Je lui restitue donc sa propre figure, sans lui attribuer la mienne ; je ne lui impute que celle qu'il a imprimée dans mes sens. Tandis que, dans la théorie
dresseur de la biographie mentale d'un enfant, ou de la conception développée des choses chez le sauvage ou le paysan ». (Spencer, Principes de psychologie, II, p. .884).
l'objectivité des sens externes 25
de nos modernes, nous devrions commencer par projeter nos impressions sensibles, et puis les redresser ou les corriger par un raisonnement, ce qui n'a jamais lieu, et qui d'ailleurs serait manifestement impossible.
c) Nous les distinguons encore par le contraste de leur intensité. La perception interne et la perception externe s'accompagnent ou se succèdent toujours en raison inverse : l'une gagne toujours en force et en netteté ce que l'autre perd. Plus l'impression organique est vive, plus la perception externe se trouve obscure et affaiblie. Une lumière éblouissante nous empêche d'y voir ; un coup trop fort sur la main nous empêche de saisir clairement la figure de l'objet qui nous a frappé, etc.
d) Non seulement la conscience distingue, par leur succession chronologique et par leurs contrastes, les perceptionsextérieureetintérieure, mais encore elle les sépare. Voici un fait très curieux quoique vulgaire qui peut suffire à mettre cette vérité en lumière ; il s'agit de ce qn on diâ^^eléle toucher à distance. Examinez un aveugle circulant dans les rues et explorant le terrain à l'aide d'un simple bâton. On a dit pittoresquement qu'il avait un œil au bout de son bâton ; il serait plus exact de dire qu'il est bien près d'y avoir une main. En effet toutes les sensations de plein, de vide, de relief, il les sent au bout de son bâton, tandis que les sensations de pression et de torsion musculaire ou cutanée qu'il éprouve en même temps demeurent localisées dans la main. Pourquoi cette différence et cette séparation ? Parce que la sensation de torsion des doigts a un caractère affectif et intérieur, tandis que la résistance et le relief revêtentun caractère représentatif et extérieur. Le premier objet est perçu comme personne], le secondcommeétranger; il est donc tout
26 ÉTUDES FOILOSOPHIQUES
naturel qu'il projette au dehors celui-ci seulement et qu'il le restitue aux agents extérieurs qui le produisent, à la distance précise de son bâton déjà mesuré par le toucher explorateur. Grâce à une habitude facile à contracter il associe l'image de cette distance au relief perçu.
C'est pour la même raison qu'en écrivant, je sens la résistance du papier au bout de ma plume et le mouvement musculaire dans mes doigts. Lorsque nous expliquerons le phénomène de la vision à distance, nous verrons que le rayon lumineux joue précisément le rôle du bâton entre l'objet et le sujet.
percep- Étudious eucore de plus près la perception directe SiT. d'un relief par le toucher, et montrons que cette opération n'exige de notre part ni raisonnement, ni induction — dont les animaux seraient d'ailleurs incapables, — et qu'elle est nécessairement une perception immédiate.
Pour saisir .immédiatement l'action figurée de l'objet, le sujet patient n'a pas à sortir de lui-même, parce que l'action de V agent est dans le 'patient (1). En effet, au moment précis de l'action et de la passion, l'action de l'agent informe le patient, en sorte que l'agent et le patient, quoique substantiellement distincts, s'unissent accidentellement dans un acte coynmun (2). C'est le même acte que l'un donne et que
(1) « Sicut enim actio et passio est in patiente et non in agente, ut subjecto, sed solum (in agente) ut in principio à quo, ita tam actus sensibilis quam actus sensiviti est in sensitivo ut in subjecto ». (S. Thomas, De anima, III, c. 2.) — Cfr. Aristote, De anima, III, c. 2.
(■<;) « Operatio rei sensibilis atque sensus una qnidem et eadem est; at eorum ratio non est eadem ». — H Zï roO «tVÔ/iTov hip-juv. /.uï ta; aii7^'f,vi(ùi r, u-jrh uiv èori -/.cci pta, rô 8'etvat oO raùrôv aùratc. (Aristote, De anima, III, c. 2, §4). — Cfr. S. Thomas, iliid.
Tautre reçoit ; la donation et la réception, l'action et la passion, ne sont que deux points de vue différents du même acte, comme la route d'Athènes à Thèbes et de Thèbes à Athènes, — c'est l'exemple d'Aristote et de S. Thomas, — sont la même route en deux sens différents.
Ayantlonguementdéveloppéailleurs,dansuneétude spéciale, cette théorie fondamentale, dont Descartes lui-même reconnaissait la vérité, nous nous bornons ici à tirer les conclusions (1).
Que si le même acte est commun à celui qui le donne et à celui qui le reçoit, à l'agent et au patient, celuici n'a plus à sortir de lui-même pour le saisir. Il le saisit donc au dedans de lui-même, directement (2), par une opération immanente, mais il le saisit tel qu'il est, c'est-à-dire comme un acte qu'il reçoit sans le produire, comme un acte étranger venu du dehors, du non-moi dans le moi ; et voilà pourquoi nous avons une tendance invincible à le pr^ojeter à l'extérieur dans la direction d'où il vient, et à le restituer, pour ainsi dire, à l'agent d'où il émane.
Tendance bien naturelle, éminemment raisonnable, puisqu'elle consiste à remettre chaque chose à sa place ; tandis que celle qui nous ferait revêtir le monde extérieur de nos propres affections, comme l'ont inventé nos modernes, serait une tendance déraisonnable et inintelligible, un véritable contre-sens que nul n'a le droit d'imputer à la nature.
Un autre contre-sens non moins étrange, consiste à ^ . traduire la formule aristotélique : acte commun à Va- *^"f ''«*
^ modernes
gent et au patient, par celle-ci : acte double, résul-
(1) Voy. notre Étude sur VActe et la puissance, le moteur et le mobile.
(2) L'action étrangère qui a ébranlé Torgane, nous dit S. Thomas, est perçue directement par le sens : « Exterius ergo immutativum est quod per se a sensu percipitur », (!', q.78, a. 3).
tante de deux actes ; alors qu'Aristote, S. Thomas et Descartes lui-même disent formellement que l'action et la passion ne sont qu'un seul et même acte ; que c'est l'acte de l'agent qui informe la puissance dupatient : ex utroque fit unum sicut ex actu etpoientia (1) . D'ailleurs il serait inintelligible que deux actes ne fissent qu'un seul acte ; et si par impossible l'opération de l'objet et celle du sujet se confondaient au point de ne faire qu'une seule opération, nous ne pourrions plus distinguer, dans cette confusion, ce qui appartient à l'objet de ce qui appartient au sujet, et nous verserions fatalement dans le scepticisme ou l'agnosticisme.
L'énormité de ce contre-sens accepté couramment par un si grand nombre d'auteurs, montre jusqu'à quel point le sens des anciennes formules est oubliée notre époque, et réduit à leur juste valeur les objections des modernes contre une vieille théorie qu'ils connaissent si peu.
Paj La perception extérieure mérite donc bien le nom îotwmé- qu'elle porte, puisqu'elle saisit immédiatement quelque chose de l'objet extérieur, à savoir, son action, action figurée, résistante, extensive, lumineuse, etc.. La passion du sujet, la species impressa n'est nulle ment ici la chose perçue [objectum quod) ; elle n'est pasmêmeunephotographieniuneimageintermédiaire {objectum in çz<oj, comme on le suppose parfois très faussement ; elle n'est qu'un moyen (idquo), le moyen nécessaire pour réunir immédiatement dans un seul acte l'agent et le patient, l'objet matériel et le sujet sensible, et rendre ainsi possible la perception immédiate qui en résulte (2).
(1) Th. I* q. 55, a. 1, ad 2. — De anima, 1. 2, tèxle 53-
(2) « Species (impre^sa) non est illud quod sentimus, sed magis id quo sensus sentit.., quidam posuerunt quod sensus non sentit nisi passio-
diaire.
l'objectivité dés sens externes 29
Voilà pourquoi si Dieu par miracle — c'est S. Thomas qui fait cette supposition, — produisait directement en nous la species impressa, au lieu de la faire produire par l'action matérielle des corps, la perception externe deviendrait impossible. Si ce n'est plus l'action du feu, nous dit-il, qui échaufte ma main mais l'action de Dieu, je sentirai bien la chaleur de ma main, mais je ne sentirai plus celle du feu (1). La species impressa n'est donc pas une image ni une idée intermédiaire.
Au contraire, l'imagination, le souvenir sont des images intermédiaires, des miroirs (objecttcm in quo) entre le sujet et l'objet. Ils ne nous montrent Tobjet absent que dans l'image qui en a été conservée. Leur procédé, qui est celui de la perception Interne, est donc essentiellement différent de la perception externe.
Dans la connaissance des corps par les esprits purs, les espèces impresses sont encore des idées intermédiaires. La connaissances des corps par les anges, nous dit S. Thomas, est indépendante des objets matériels : « non hahent cognitionem a rébus acceptam (2) » aussi leurs espèces innées ou infuses sont de nature toute sprirituelle, tandis que pour l'homme sa connaissance est essentiellement dépendante des objets matériels « accipit scientiani a rébus-»] impossible pour lui d'avoir d'autres espèces que celles
nern sui organi.., sed hœc opinio manifeste apparet falsa. Species set-undario est id quod intelligitur, sed quod intelligitur primo est res (S. Thomas, 1 *, q. 85, a. 2).
(1) « Sisensatio caloris in organo (manùs) ab alio agente fierel (se. a Deo), tactus, etsi sentiret calorem manûs, non tamon senliret calorem iqnis, nec sentiret ignem esse calidum ». (S. Thomas, q. Disp. De Pot. q. III, a. 7, c.)
(2) S. Thomas, De verilate, q. 8, a. 11, c. — En Dieu la connaissance est encore plus indépendante des objets créés; ce sont au contraire les objets qui dépendent des idées créatrices de Dieu « quae sunt factivae rerum ». — Voy. S. Thomas, De veritate, q. 2, a. 5, ad 16.
30 ETUDES l'UlLOSOPniQUES
qu'il reçoit des corps, et qui sont corporelles (1). Les anges connaissent donc les corps sans la perception proprement dite, tandis que l'homme ne peut les connaître et se les représenter, qu'après les avoir perçus.
Rpsnmé En résumé, la perception des sens traverse deux théorie, phases : 1° l'objet agit sur le sens, comme le moteur sur le mobile ou l'agent sur le patient, en lui communiquant son acte. C'est la phase passive.
2° Ensuite cet acte est immédiatement perçu par le sens qui le reçoit. C'est la phase active dont le résultat final est une représentation de l'objet qui demeure dans l'imagination et s'y réveille par le souvenir.
Telle est dans sa lumineuse simplicité le fond de la théorie péripatéticienne que l'on appelle parfois théorie de V assimilation, pour en indiquer le mécanisme en même temps que la haute portée objective. Qoestion Cette assimllatiou produite par l'agent dans le patient, comme par le cachet dans la cire, est incontestable lorsqu'il s'agit du toucher et de l'étendue figurée qu'il nous révèle. Faut-il aussi l'étendre aux autres sens qui semblent agir à distance, et aux autres objets sensibles ?
AristoteetS. Thomas n'hésitent jamais sur ce point important (2;. Bon nombre de modernes au contraire, même parmi les néo-scolastiques, poussés par des scrupules scientifiques qu'il nous est bien difficile départager, ont pensé qu'il était nécessaire de faire ici des concessions aux théories modernes. Ils pensent qu'après avoir sauvegardé la réalité objective de l'étendue
(1)« Recipiuntur in eis materialiter »(S. Thomas, De veritate, q. '2, a. 5, ad 2uni).
(2) « Hoc autem universaliter accipere de omni sensu oportet... Simili modo patitur et uniuscujusque sensus ab eo quod habet colorem, aut saporem, aut sonum ». (Aristote, De anima, 1. II, c. 12, § 1). — Cf S. Tliomas, iùid.
l'objectivité ues sens externes 31
perçue par le toucher, ils peuvent jeter par dessus bord l'objectivité de la couleur, du son, de l'odeur et de tous les autres objets propres aux autres s.ens.
Nous discuterons cette intéressante question dans un chapitre spécial de cette Étude, et nous verrons s'il y a lieu de restreindre l'antique théorie par une exception si grave, ou s'il ne vaut pas mieux respecter cette intégrité qui fait Punité harmonieuse du système en même temps que sa force.
Tenons-nous en pour le moment à cette pensée wée générale qui domine et résume toute cette théorie : mem^ê. nous sommes en communication immédiate avec les agents extérieurs de la nature qui nous impressionnent et nous informent de leurs actions. Tantôt ces agents qui nous frappent sont les corps eux-mêmes comme dans le toucher (1), tantôt c'est la dernière couche du milieu interposé (air ou éther)^ auquel les corps ont communiqué leurs vibrations lumineuses ou sonores, qui entre en contact avec la rétine ou le nerf acoustique^, mais dans l'un et l'autre cas, il n'y a point d'autre intermédiaire entre le sens et l'agent extérieur^ que l'action elle-même de cet agent reçue passivement par le sens. L'union entre le sujet et l'objet ne saurait donc être plus intime et la perception qui en résulte plus immédiate ; c'est l'union de l'agent avec le patient, du moteur avec le mobile auquel il communique son acte et sa res-
(1) Nous ne voulons pas dire précisément qu'il n'y ait rien entre l'organe qui touche (papilles du tact) et l'objet touché. Non seulement il y a l'épiderme mais encore parfois de l'humidité, un gant de peau, etc.. mais comme l'observe très Gnement S. Thomas, ce ne sont pas des intermédiaires comme pour le sens de la vue et de l'ouïe. L'objet qui nous touche, frappe à la fois le sens et ces milieux : a accidit utrumque percuti » ; il est cause immédiate des deux effets. Pour les autres sens au contraire, c'est le milieu sonore ou lumineux qui est la cause immédiate : a In aliis sensibus immutatio medii est causa quod inimutatur sensus, non autem in tactu ». — S. Thomas, De anima, II, \ic. -23.
semblance : ex utroque fit unum sicut ex actu et potentia.
L'action étant l'expression et la ressemblance de l'agent, — similitudo, species, comme le répète si souvent le saint Docteur, — certains auteurs y ont cru découvrir une image intermédiaire entre le sujet et l'objet. Mais c'est une erreur; Faction étant quelque chose de Tagent, est entis, n'est nullement comparable à un troisième personnage qui séparerait les deux autres au lieu de les réunir. Cette interprétation beaucoup trop superficielle, serait un travestissement de la théorie de S. Thomas et des grands docteurs SCOlastiques.
i*« Non seulement ces savants du moyen âge crovaient
organes , . . j o j
péri- ala nercention immédiate dfis sfins fivtfîrnp.s. mai"? «n-
pbéri(|ues
core ils soutenaient que ce commerce direct, cette rencontre avec le monde extérieur ne pouvait avoir lieu que dans les organes périphériques de notre corps. Ils croyaient donc que nous voyons par les yeux, que nous entendons par les oreilles, que nous touchons par les mains, c[ue nous goûtons parla langue et le palais, que nous flairons par le nez absolument comme le croient encore les « ignorants» d'aujourd'hui.
Lorgaoe Mais lls n'eu affirmaient pas moins que tous les
cérébral. . i i
sens extérieurs ne sont que les rameaux et les prolongements d'un organe central-commun [sensuscommunis) situé dans l'encéphale, principe et terme de toute sensibilité (1). C'est lui qui a la mission de cen-
(1) « Gommunis radix et principium exteriorum sensuum » (S. Thomas, 1% q. 78, a. 4). — «Vis sentiendi diffunditurin organa quinqile sensuum ab aliqua una radice communi, a qua proccdit vis sentiendi in omnia organa, ad quam etiam terminantur omnes immutationes sioRulorum organorum > {De anima, III, lec. 3).
'omiuuiit
L'OlîJECTlVlTé DES SENS EXTERNES 33
traliser toutes les sensations éparses pour en prendre conscience, les distinguer, les comparer et les compléter l'une par l'autre ; en un mot, faire l'éducation des sens.
C'est l'organe central qui voit par la vue^, entend par l'ouïe, touche par le tact... et qui par conséquent peut seul contrôler et compléter les perceptions confuses d'un sens, par les perceptions plus claires d'un autre sens sur un objet commun. oojets
Le mouvement, le repos, la grandeur, la figure, le nombre, l'unité, sont en effet des objets communs à plusieurs sens (1) ; chaque sens ne les perçoit que sous un certain aspect; au travers, pour ainsi dire, de l'objet propre, et par suite, d'une manière plus ou moins confuse ; la vue par exemple, ne voit la figure d'un corps que par sa couleur; aussipour éviter toute erreur sur un objet commun et arriver à une vérité complète, Jevons-nous employer le concours de plusieurs sens ii des observations variées.
C'est encore l'organe central qui seul peut appren- objeis dre à un sens à traduire certains signes qu'il perçoit, par les données d'un autre sens, et agrandir ainsi indirectement, suivant les lois de Y association, le champ de ses connaissances propres. Par exemple, telle coloration d'horizon sera interprétée par l'œil, comme signe de perspective et de profondeur ; la couleur d'un fruit suffira à me suggérer sa saveur^, etc. . . Mais ce sont là des objets indirects, par accident ; des perceptions dans un sens très large et impropre ; des perceptions acquises, ou pour mieux dire, de simples associations d'images, habituellement exactes, mais
(1) Cf. s. Thomas, Bc anima, II, lec. lo. « Sicut sensibilia per accidens non apprehenduntur nisi in quantum seusiLilia propria apprehenduntur, sic nec sensibilia communia apprehenduntur, nisi apprehendantur sensibilia propria : nunquani enim visas approhendit magnitudinem aut figuram nisi in quantum apprebendit coloratum ».
acqais ,
34 ÉTUDES PHILOSOPUIQUES
pourtant sujettes à certaines erreurs, et qu'il faut bien
se garder de confondre avec la perception véritable
objeu des objets propres ou immédiats, qui ne sont au nompropres, j • • bre que de cinq, savoir:
L'étendue solide immédiatement perçue par le toucher ;
La surface colorée, par l'oeil ;
Le son, par l'oreille ;
L'odeur, par l'odorat ;
Et les saveurs, par la langue ou le paiais.
Enfin S. Thomas (1), comme Aristote, croyait que SjeiuTe. dans la perception normale de ces cinq objets propres aucune erreur n'était possible : sensus proprii (objecti) sensibilis falsus non est.
Ils croyaient en effet que la nature qui « ne fait rien en vain», nous avait donné des yeux pourvoir, des oreilles pour entendre, en un mot des sens capables de percevoir les objets sensibles, comme elle nous a donné la raison pour percevoir les choses intelligibles. Or, il est de l'essence de toute perception, même imparfaite et inadéquate, de percevoir ce qui est, autrement on ne percevrait pas : toute perception véritable de l'intelligence ou des sens, mérite donc également une entière confiance (2).
Pour atteindre ainsi l'objet sûrement, il faut et il suffît, nous disent-ils, que la faculté sensible s'exerce dans les conditions normales, c'est-à-dire qu'il n'y ait aucun empêchement dans l'état de l'organe ou celui du milieu interposé, et que l'objet que l'on veut atteindre, soit dans toute sa rigueur Vobjet propre de cette faculté. Un instrument si parfait qu'on le sup-
(1) s. Thomas, 1*, q. 17, a. 2. — Cf. Aristote, Hipi 3è twv tSi'wv oùx «TraTwvTat. De sensu et sensato, c. 4. — De anima, II, c. 6.
(-2) (' NuUa potentia cognoscitiva déficit a cognitione sui objecti, nisi prnpter aliquem defectuin aut corruptionem » (S. Thomas, Contra G.xtes, III, c. 107. ratio 8»,)
pose, une pendule chronomètre, par exemple, ne peut en effet nous renseigner sûrement que si on l'interroge dans les conditions normales, et uniquement sur les indications qu'elle est chargée de nous fournir.
C'est sur cette assise inébranlable de la certitude objective des sens externes, qu'ils avaient bâti l'édifice des sciences expérimentales, édifice immense auquel chaque génération devait après eux ajouter sa nouvelle pierre, son nouvel ornement, sans espérer de le terminer jamais.
Tel est l'ensemble de cette vieille théorie qui avait satisfait pleinement le génie de S. Thomas d'Aquin et des grands docteurs du moyen âge, comme elle avait déjà satisfait le génie d'Aristote, après le siècle de Périclès, aux jours les plus brillants de la civilisation grecque (1).
Cette esquisse quoique rapide, suffira, croyonsnous, pour orienter le lecteur dans les régions où nous espérons le conduire bientôt.
(1) « Il n'y a pas de psychologiste moderne qui ait porlé dans ses recherches plus de sagacité ni plus de science qu'Arislote. La psycho-
liiLrie écossaise n'a été ni plus fine, ni plus exacte ». B. S. Hilaire
De anima, Px-éf. p. 117.
Les hypothèses idéalistes.
Mais depuis le moyen âge, depuis ces «longs siècles d'ignorance et de barbarie », comme les appelle Reid (1 ), la science a marché, et « 7ioi(s avons changé tout cela ».
loNous Sauf de bien rares exceptions, tous les auteurs de wvons' philosophie moderne nous affirment sans hésiter que f^éeJ."* le mot de perception externe n'^^i plus à leurs yeux qu'une expression contradictoire, un mot vide de sens, qu'ils chasseraient volontiers du langage scientifique. S'ils le gardent, c'est à contre-cœur, et dans un sens purement métaphorique. Pour tous ces philosophes, en eff"et, la perception des corps veut dire tout simplement perception de nos idées, perception de certaines modifications de notre âme ; en sorte que désormais la perception des corps par les sens, pourra se faire sans les corps, ou de telle manière qu'on ne saura même pas s'ils existent, et que cette perception des corps, bien loin de nous les manifester, n'aura abouti qu'à les mettre en doute et même à les nier. jofjog Ainsi tout ce que nous voyons, tout ce que nous ïeïem- entcndous ou que nous touchons, n'est plus que la ÏMob/eu ^^^^^ intérieure des phénomènes du moi, d'idées ou do sensations purement subjectives que nous transportons au dehors par une illusion naturelle, et dont nous revêtons le monde, comme un artiste peintre revêt des mille couleurs de sa palette la toile nue. Les corps extérieurs, si toutefois ils existent, ne sont plus désormais que la cause inconnue de nos sensations, et le moi lui-même, bien loin d'échapper à cette ruinr
(1) Reid, t. II, p. 39.
l'objectivité des sens externes 37
générale, est devenu le récipient inconnv. de nos sensations.
Si donc nous cessions d'exister un instant, ou bien si nous n'avions pas encore apparu sur la terre, — c'est M. Taine et M. Fouillée qai font cette supposition que Protagoras et les sceptiques grecs avaient faite avant eux(l), — le soleil n'aurait plus sa brillante lumière, le jour et la nuit seraient semblables, les fleurs des champs seraient privées de leurs mille couleurs et de leurs mille parfums : les corps qui nous entourent n'auraient ni étendue, ni figure, ni résistance ; les montagnes ne seraient plus élevées, ni leurs cimes blanchies par les neiges ; les mers n'auraient plus leurs profondeurs vertes, ni leurs horizons bleus ; en un mot, il n'y a plus dans la nature, telle que la nouvelle science la conçoit, que des mouvements qui, suivant leur marche accoutumée, s'entrecroisent, se combinent, se choquent mais en silence : le tonnerre gronde en silence, les éclairs se succèdent sans briller, le vent dans les arbres ne frémit point, les vagues impétueuses ne mugissent plus, la nature entière est sans voix.
Mais le mouvement lui-même n'est-il pas une sensation comme les autres et par conséquent une pure ap, arence?
« Le mouvement^ s'écrie M. Fouillée^ voilà la grande idole de la science moderne, mais ce n'est toujours qu'une idole : on veut en vain nous la faire adorer, comme le fond même de la réalité. C'est le Jupiter ou le Jéhovah de la physique ! Plus rationnelle et plus vraie est l'opinion qui réduit, selon la pensée de Kant, d'Hamilton et de Spencer, les mouvemenis du dehors,
(1) Cf. Aristote, Meta. VIII, c. 3. — Categ, c. 5. — De anima, III, o
comme les sensations du dedans à de simples symboles d'une réalité cachée (1). »
3»Kien Mais à CTuoi hon cette réalité cachée? La cause pre-
n'existe . -^ '■
que nos miei'e, uous dit Berckley, ne suffit-elle pas à tout expliquer? Supprimons donc ce rouage inutile, simplifions le problème : rie7i n'existe que nos idées.
Gomme on le voit, le monde, pour les dynamistes et les positivistes, n'est qu'une série d'illusions fantastiques sous lesquelles se cache une réalité inaccess.-ble ; pour les idéalistes purs, il n'est même plus qu'une idée, une apparence sans aucune réalité, un vain fantôme sorti de la lanterne magique de ce poète ([ui nous montrait dans les enfers,
....L'ombre d'un laquais
Qui brossait l'ombre d'un carrosse
Avecque l'ombre d'une brosse !...
Malgré l'élégance poétique et parfois mystique que le pinceau de nos idéalistes peut prêter à ce tableau, nous devons constater (ju'il est de la plus haute fantaisie et qu'il n'a rien de commun avec le monde réel que le bon sens du genre humain croit avoir sous les yeux.
Et, détail assez étrange, cet évanouissement du monde extérieur, réduit à n'être plus qu'une vaine apparence, cet anéantissement de tout savoir humain véritable, s'opèrent au nom de ces sciences expérimentales, au nom de ces sciences positives qui font profession de n'admettre que ce qui se voit et ce qui se touche, et qui de leurs mains ruinent ainsi leur propre édifice scientifique, avec le monde matériel, au moment même où elles croyaient en avoir enfin découvert les secrets et expliqué les mystères J
(1) Fouillée, L'avenir de la métaphysique^ p. lf>3, 154.
TTT
Origine des erreurs idéalistes.
Gomment les philosophes modernes ont-ils été conduits à ces conséquences étranges qui renversent à la fois la science et le sens commun? Quel chemin ontils parcouru pour arriver jusqu'au fond du gouffre de ce scepticisme raffiné qui confond à la fois le nonmoi et le moi, la matière et l'esprit, Dieu et le monde, ou qui du moins les déclare inconnaissables ?
Ils ont commencé, avec Descartes, dans un élan de Le spiritualisme exagéré, — qui devait fatalement ame- JèV'ânfa ner la double réaction, également funeste, du maté- corps. rialisrae et puis du scepticisme. — ils ont commencé par diviser le sujet connaissant, l'homme, en deux substances opposées, aussi étrangères Fune à l'autre que le cheval et son cavalier, le pilote et son navire. Ensuite ils ont relégué bien loin, dans un coin microscopique du cerveau, cette âme qui se trouve au contraire dans toutes les parties du corps, et dont l'information substantielle rend la matière organique vivante et sentante.
Ils l'ont enfermée tantôt dans la glande pinéale, comme Descartes, tantôt dans le corps strié, comme Wilis, tantôt dans le corps calleux, comme Lapeyro-
nie ; ou bien dans les ventricules, le centre oval
ou quelque autre prison cellulaire de l'encéphale d'où elle ne peut plus voir ni toucher le monde extérieur, cette rencontre immédiate de l'âme avec les actions des corps étrangers, que nous avons appelée perception externe, étant devenue à jamais impossible. 5*^
Que dis-je ? dans sa prison centrale, l'âme n'a pas p^pre perdu seulement tout point de contact avec les corps Sbu'
40 ÉTUDE» PHILOSOPQIOUES
extérieurs, mais encore avec son propre corps. Car, remarquons-le bien, ce n'est pas seulement la place de l'âme que les cartésiens ont cliangée, c'est encore et surtout la nature de l'âme. D'après la philosophie traditionnelle, l'âme sentante ou animale (1) était une substance incomplète qui ne faisait avec son organisme qu'un seul tout naturel. La matière et la forme n'étant que le dehors et le dedans de la même substance, toute action étrangère pénétrait à la fois la matière et la forme du patient. Dès lors, la fameuse question : « comment l'organe corporel peut-il agir sur lame, la substance étendue sur la substance simple ? » ne se posait même pas ; elle n'avait plus de raison d'être, et le problème de la sensation se trouvait merveilleusement simplifié : c'est Porgane-animé gui sent.
Que si au contraire le sujet sentant est un pur esprit, reparaissent toutes les difficultés. Gomment ce qui est étendu peut-il agir sur ce qui est simple et qui n'a par conséquent aucun point de contact? Nihil corporeum imprimerepotest in rem incorpoream (2). Si ma conscience est un pur esprit, il est clair qu'elle ne peut pas plus toucher, saisir, envelopper mes bras et mes jambes, que les arbres ou les maisons voisines, et la perception intérieure de notre corps est devenue aussi impossible que la perception des réalités extérieures (3).
(1) Nous avons vu ailleurs comment l'âme raisonnable, plongée dans la matière par ses facultés sensibles et végétatives, la dépassait par ses facultés supérieures (Voy. Le cerveau et Vâme, p. 85 et suiv.).
(2) S. Thomas, 1», q. 84, a. 6, c.
(.S) L'intellect est incapable, nous dit S. Thomas, de percevoir les corps, parce qu'étant inorganique et spirituel il ne saurait recevoir
leurs actions matérielles : «intnllectus noster propter hoc singula-
ria non cognnscit Sensus (è contra) et imaginatio sunt vires or^'a-
nis aflixîr; corporalibus ; et ideo similitudines rerum recipiuntur in eis inaterialiter, quamvis absque matcria, ratione cujus singularia cogno--cunt s {De Veritate, q. 2, a. 5, ad lum et 2uid,) — De anima. II, Icc. tl.
l'objectivité des sens externes 41
Accordons cependant que les mouvements du corps puissent retentir dans l'âme et y réveiller des idées, par quelque procédé mystérieux et inconnu, tel que riiarmonie préétablie, si l'on veut ; il s'en suivra que l'âme percevra bien au dedans d'elle-même des idées ou représentations de son corps, mais elle ne percevra pas pour cela son propre corps ; et comme ces idées spirituelles ne ressemblent en rien à nos sensations extensiyes et corporelles, l'âme ne pourra pas encore sentir; elle aura bien l'idée d'une brûlure, par exemple, mais elle ne pourra pas ressentir cette brûlure, ce qui est bien différent.
L'impossibilité de comprendre comment une conscience purement spirituelle peut sentir un objet corporel est donc la même, qu'il s'agissa de notre propre corps ou des corps étrangers. Cette conscience ne pourra percevoir qu'elle-même avec ses idées oa ses émotions.
Pour briser ce cercle de fer, qui retient l'âme, d'à- Théorie près la conception cartésienne, renfermée en elle-même sans en pouvoir sortir, Maine de Biran a imaginé la théorie de « V effort ». D'après cette ingénieuse théorie, c'est le sentiment d'un effort volontaire sur nos membres qui donnerait à notre conscience la perception immédiate de notre corps.
On a répondu^ avec juste raison, qu'un effort volon- cniique. taire, c'est-à-dire la volonté de mouvoir nos membres, supposait déjà acquise la connaissance de nos membres, bien loin de la produire ; on ne peut en effet vouloir ce qu'on ignore : ignoti nulla cupido. Cette théorie ainsi formulée impliquerait donc un cercle vicieux; mais il est facile de moditler la forme critiquable de cette preuve sans en changer le' fond.
42 ÉTUDES PHILOSOPUigUES
Pourquoi le sentiment d'un effort spontané sur l'un de nos membres ne donnerait-il pas à notre conscience la perception de notre corps ? Pendant la marche, quand nous soulevons péniblement le poids de notre corps ou celui d'un membre infirme, comment nier que nous sentions immédiatement le terme de notre effort, c'est-à-dire la résistance et le poids du corps, rinertie inusculaire du membre ?
Le fait est certain, nous le reconnaissons volontiers, et nous l'expliquons à merveille dans la théorie scolastique, puisque le sujet et l'objet de notre effort s'unissent et s'identifient dans l'acte d'une même substance.
Mais si vous supposez que le sujet et l'objet sont deux substances opposées comme le corps et l'esprit, je ne vois plus comment Faction corporelle et étendue de Tune pourra pénétrer la substance simple et spirituelle de l'autre. Il n'y a plus ici d'agent et de patient réunis dans un acte commun : ce sont deux agents qui marcheront côte à côte en vertu d'une harmonie préétablie. Ne pouvant rien recevoir du monde corporel, l'esprit demeure donc toujours isolé en lui-même ; il ne sent plus que ses propres émotions qu'il interprète à sa manière, ou qu'il projette au dehors pour constituer l'apparence de son propre corps ; mais sa perception immédiate est supprimée.
Nous pourrions relever les autres étrangetés de cette théorie, et demander par exemple aux cartésiens si la possibilité de sensations musculaires dans un pur esprit est i;our eux une < idée claire >? Croyez-vous qu'un pur esprit puisse sentir la résistance, la solidité, la pesanteur, ou ressentir une brûlure? Mais nous avons assez insisté ailleurs sur cette vérité fondamentale que ce n'est ni l'âme seule, ni la matière seule, mais le composé humain, l'organe animé, qui
l'objectivité des sens externes 43
pouvait être le sujet de la sensation, pour qu'il soit nécessaire d'y revenir encore. Et si nous la rappelons une fois de plus, c'est pour montrer combien l'oubli de cette vérité est funeste, puisqu'il conduit logiquement à isoler de la matière le sujet sentant, et à rendre impossible la perception immédiate du monde extérieur et même de notre propre corps.
Cette conséquence a d'ailleurs été reconnue et ad mise par toutes ou presque toutes les écoles philosophiques depuis Descartes. Elles s'accordent à nier le fait de la perception de tous les corps : nous ne percevons plus que nos idées. Tant est impitoyable la logique d'une première erreur ! Et si l'on retient encore le mot de perception externe, par un reste d'égards pour le bon sens du genre humain qui proteste toujours, il est bien entendu que ce n'est là qu'une métaphore, et que nous concevons seulement Fidée du monde, au lieu de le perce colr: c'est la théorie des idées intermédiaires.
rv
Systèmes de la perception indirecte ou des idées intermédiaires.
Nous allons donc examiner la théorie moderne des idées intermédiaires ou de la perception indirecte, sous les diverses formes qu'elle a coutume de revêtir, et voir si elle est capable de tenir ses promesses et de satisfaire notre raison.
Elle commence, pour se faire mieux accepter, par On insinuer qu'elle n'est pas impossible. Sans doute elle uvenie contredit le sens commun pour lequel la réalité de la réw. perception des sens est un fait « clair comme le jour ». Elle semble donc contester ce qu'il y a de plus incontestable au monde... Mais ne savez-vous pas, nous dit M. Taine, que notre conscience « fourmille d'illusions semblables > ? Dans les rêves et les hallucinations, nous croyons aussi percevoir des objets extérieurs et nous ne percevons que nos idées, nos imaginations, nos propres états de conscience. L'extériorisation de nos propres phénomènes internes n'est donc pas un fait impossible ; il pourrait avoir lieu pendant la veille aussi bien que pendant le rêve.
On se rappelle combien cette objection avait frappé Descartes. Il y revient à plusieurs reprises et il avoue qu'il n'a jamais trouvé de réponse rassurante en dehors de la véracité divine. Nous la voyons aussi reproduite, avec la même conviction, par la plupart des spiritualistes contemporains.
Est-elle vraiment solide, nous allions dire sérieuse l Nous ne le croyons pas. Le plus simple examen va nous en convaincre. Nos phénomènes internes se divisent en deux classes : les phénomènes affectifs,
l'objectivité des sens externes 4.1
tels que émotions, plaisirs, douleurs,... et les phénomènes représentatifs, souvenirs ou images de perceptions extérieures. Nos phénomènes aliectifs ne sont jamais projetés à l'extérieur; au contraire, dans le rêve et le délire, nous pouvons prendre pour des ohjets extérieurs certaines images mentales, précisément à cause de leur ressemblance avec les objets que nous avons coutume de percevoir à l'extérieur. C'est celte ressemblance qui nous trompe et cause notre erreur. L'extériorisation de nos propres phénomènes internes n'est donc possible que lorsqu'ils sont des contrefaçons de la perception extérieure. Le rêve suppose donc la perception normale; et voilà pourquoi le sourd est incapable de rêver de musique et Paveugie de couleurs. Le fait est incontestable. Donc, pour rêver de choses extérieures, il faut avoir déjà perçu des choses extérieures. L'image d'extériorité, pas plus que celle des sons et des couleurs, ne pourrait être produite mais seulement reproduite par le rêve ou l'hallucination.
Expliquer la perception par le rêve, c'est donc renverser Tordre et la nature des choses. Bien loin d'être l'élément le plus simple et l'explication dernière, le rêve a besoin d'être lui-même expliqué par le souvenir d'une perception antérieure. Le rêve sans la perception serait aussi inintelligible qu'une copie sans un original, une erreur sans une vérité.
Les enseignements de la physiologie viendront bientôt confirmer notre thèse, eri nous enseignant la manière si diiférente dont s'opèrent la projection à l'extérieur de nos hallucinations et celle de nos perceptions véritables. Nous verrons que les lois opposées qui régissent ces deux phénomènes sont une nouvelle raison de ne plus les confondre, et de rejeter absolument toutes les assimilations proposées par nos adversaires entre la veille et le rêve.
46 ÉTUDES l'UlLOSOPHIQUES
Bornons-nous à ces considérations préliminaires et abordons immédiatement la théorie qui remi^lace la perception par une pure conception idéale. Examinons comment elle va nous expliquer le fonctionnement de nos sens externes.
la vibra- L'âme scusible, étant supposée enfermée dans quel-
iiLMveuse. que bureau central de l'encéphale, reçoit les dçpêches qui lui arrivent du monde extérieur par les réseaux nerveux des sens externes, comme par cinq immenses réseaux de fils télégraphiques. « Comparaison extrêmement bien choisie, nous dit Helmholtz, et généralement adoptée dans toutes les écoles (1).» Voyons donc le fonctionnement de ce nouveau système télégraphique.
Les corps agissent sur nos organes périphériques ; aussitôt les nerfs tactiles, les nerfs optiques, auditifs, etc. entrent en vibration. Ces vibrations se prolongent le long des filets nerveux et se rendent aux centres cérébraux où elles sont transformées en sensations que l'âme perçoit et traduit en représentations d'objets extérieurs. Mais comment expliquer cette double transformation de la vibration nerveuse en sensation et puis de la sensation en connaissance ou représentation?
Sur la première question les physiologistes se par-
raent elle tageut cutrc trois opinions.
formT^ Les uns supposent que la vibration de chaque nerf
sensation
est de nature différente ; le nerf optique ne transmet que des vibrations lumineuses ; le nerf auditif que des vibrations sonores, etc. Ainsi chaque organe, n'envoyant au cerveau que des excitations d'espèces différentes, doit produire dans l'âme des sensations qui
(1) Conférences d'Heidelbcrg, Revue scientifique, t. VI, p. 322.
diffèrent pareillement. C'est la théorie dite de la «forme spécifique des processus », soutenue par Wundt: « notre conscience, dit-il, est déterminée qualitativement par la nature des processus qui parcourent nos organes » (1).'
Les autres pensent que l'excitation nerveuse est un seul et même phénomène identique pour tous les nerfs. « Le nerf optique, d'après Bernstein, transmet aussi peu des ondes lumineuses au cerveau que le nerf acoustique y transporte des ondes sonores.. L'irritation transmise aux nerfs est absolument identique » (2).
Mais alors comment expliquer que la même cause « l'irritation nerveuse » puisse produire des effets différents, de son, de lumière, d^odeur... ? Nouveau désaccord parmi nos savants. Un certain nombre soutient Vénergie spécifique des nerfs ; mais la plupart préfèrent l'hypothèse de Vénergie spécifique des centres.
La première opinion a été présentée par plusieurs auteurs, tels que J. Mûller, comme l'expression de Ja théorie même de Kant. D'après lui « la qualité de la sensation serait une fonction propre de la substance de chaque nerf sensoriel. Quand nous sentons la lumière, le son, la chaleur, etc., ce qui parvient à la conscience, ce n^estpas l'impression extérieure, mais la réaction de notre nerf sensoriel sur cette impression » (3). Cette opinion s'appuyait sur ce fait que lorsque un mouvement mécanique ou électrique est appliqué à un nerf, ce nerf réagit sous sa forme spécifique ; si c*est le nerf optique, il produit un éblouis-
(1) Ribot, Psychologie allemande, p. 2.32.
(2) Bernstein, Les sens, p. 82.
(3) Ribot, Psychologie allemande, p. 229.
48 ÉTUDES PBILOSOPUIQUES
sèment, si c'est le nerf acoustique, un bourdonnement, etc.
Mais aujourd'hui, que l'on admet généralement rindiiïérence fonctionnelle des nerfs, on préfère placer dans les centres cérébraux le siégé des fonctions spécifiques. Hypothèse très commode, car ces parties du cerveau n'étant pas encore sulïisamment connues, on peut en dire tout ce que l'on veut, sans redouter un démenti. Hypothèse d'ailleurs très ingénieuse, car on comprend facilement comment les mêmes fils télégraphiques, aboutissant à des appareils différents, peuvent produire ditterents effets. Ecoutons encore le D'"Helmholtz: « Dans les diverses parties d'un réseau télégraphique, les mêmes fils de cuivre et de fer conduisent la même espèce de mouvement, le courant électrique, et pourtant on voit se produire les effets les plus variés aux différentes stations, selon les appareils où les fils se rendent. Tantôt c'est une cloche qui sonne, tantôt un télégraphe à cadran, à impression ou à décomposition chimique qui se met à fonctionner... ».
Et pour mieux nous faire comprendre sa pensée sur la puissance spécifique qu'il attribue aux centres nerveux, Bernstein, à la suite du D"" Durand, imagine la fiction que voici : < Si par hasard le nerf acoustique était relié à l'œil, et le nerf optique à l'oreille, tout rayon lumineux produirait un son et tout son éveillerait en notre entendement (?) une sensation lumineuse ; en sorte que nous verrions une symphonie, et que nous entendrions un tableau » (1).
Nous reviendrons sur cette hypothèse pour montrer combien elle est étrange, gratuite et dangereuse, et combien il serait plus naturel et plus simple de placer le siège de la sensation dans les merveilleux
(1) Durand, Physiologie phil. p. 21.
l'objectivité des sens externes 49
organes périphériques. Nous nous contentons de constater ici qu'aucune de ces trois solutions n'a répondu à la première question qu'il s'agissait de résoudre: comment la vibration nerveuse se transforme en sensation. Si on les presse, physiologistes et philosophes avouent qu'ils ne sauraient expliquer comment un nerf en vibration peut agir sur un pur esprit. Ils se contentent d'une simple affirmation : la vibration nerveuse, disent-ils, produit sur l'âme, par un procédé inconnu, une sensation ou émotion que l'intelligence va transformer en connaissance ou représentation sensible.
Nous arrivons ainsi à notre seconde question : com- 2- comment cette sensation, cette modification spirituelle du sensation moi, évoque-t-elle l'idée d'une chose distincte de forraT''en nous-mêmes, corporelle et extérieure ? Un mystère si ^'^°''^*' profond ne pouvait manquer de susciter les explications les plus diverses, qui agitent encore et divisent les philosophes contemporains. Nous les ramènerons à deux groupes : les nativistes et les empiristes. Ou bien cette idée d'extériorité nous est donnée par la nature comme un fait primitif; ou bien elle est acquise par une éducation plus ou moins longue. Il ne saurait y avoir d'hypothèse intermédiaire.
L'hvpothèse de Vinnéité serait assurément la plus ^} .
" ^ ^ Théorie
commode et la plus simple. Malheureusement elle „. «le n'est pas une explication. Dire que notre idée du monde extérieur est en nous toute faite, et qu'elle s'éveille toute seule à l'occasion de nos sensations, c'est affirmer un fait mystérieux au lieu de l'éclairer. Ajouter que cela se produit en vertu d'une « loi primitive », par une sorte « d'instinct fatal » ou de « suggestion », qui ressemble à une « espèce d'enuhante-
ment > ou de « magie blanche », c'est définir un mot obscur par des mots encore plus obscurs, obscurnm per obscurius ; c'est revenir à la virtus dormitiva pareillement innée dans l'opium.
A ce système des idées innées, il faut rattacher celui de Kant. dont les formes à priori sont aussi innées. Percevoir le monde extérieur, d'après ce philosophe, ce serait ajouter à une sensation interne les formes à priori d'espace et de temps. Mais cette hypothèse n'est guère plus satisfaisante. Ces idées seraient-elles innées, on ne comprend pas comment une idée abstraite et générale d'étendue, ajoutée à une impression purement psychique et inétendue, pourrait donner comme résultat une sensation extensive, concrète et déterminée, par exemple celle de la pièce de monnaie d'un centimètre de diamètre que je sens sur ma main. L'hypothèse kantiste n'est même pas une explication de ce fait.
Au lieu de parler des idées innées d'étendue et d'extériorité, certains philosophes emploient celui de localisation naturelle ou primitive. La localisation de nos sensations dans notre propre corps ou dans les corps extérieurs serait un fait donné par la nature, qui nous révélerait l'existence de ces corps. Mais ces deux formules nous paraissent à peu près équivalentes. Gomment en effet peut s'opérer une telle localisation? S'il n'y a pas de perception véritable de notre propre corps ni des corps extérieurs, comme le supposent ces philosophes, il faut bien admettre que cette projection de nos sensations dans le monde extérieur se fait en vertu d'une tendance innée impliquant une idée innée d'extériorité, dont nous prendrions conscience dans le fait même de cette projection. Nous ne sortons donc pas du système de l'innéité qui suppose tout et n'explique rien.
l'objectivité des sens externes 31
D'ailleurs nos facultés seules et leurs tendances sont innées, comme Descartes lui-même, l'inventeur des idées innées, a fini par le reconnaître. Reste à expliquer comment elles peuvent passer de la puissance à l'acte ; et c'est précisément ce que se propose d'expliquer le second groupe d'hypothèses qui soutiennent que l'idée d'extériorité du monde corporel est une idée acquise.
Serait-elle acquise par la raison, à l'aide d'une in- "
Tliénrit'
duction, comme Tont soutenu Descartes(l) et Cousin? dei'in-
T • fi-- , ^ ' . ference.
« La sensation, nous dit Cousin, est un phénomène de conscience. Or si ce phénomène est réel, nul phénomène ne pouvant se produire sans cause, la raison nous force de rapporter le phénomène de la sensation à une cause existante; et cette cause n'étant pas le moi, il faut bien, l'action de la raison étant irrésistible, rapporter la sensation à une autre cause, étrangère au moi, c'est-à-dire extérieure. »
Voilà un beau raisonnement dont les apparences criuque. sont assez séduisantes. Mais ne suppose-t-il pas précisément déjà acquises les notions d'altérité, de corporéité et d'extériorité? Si je n'ai pas déjà mis ces termes dans les prémisses de mon argument, ils n'ont aucun droit de se trouver dans la conclusion ; sans quoi mon sj^llogisme aura plus de trois termes. Eh ! Gomment chercher au dehors la cause de mes sensations, si je ne soupçonne même pas l'existence d'un dehors? Sans l'idée du dehors, je resterai fatalement au dedans de moi-même, cherchant par exemple, dans la partie inconsciente de mon être, la cause cachJd de ce qui apparaît à la conscience. Ainsi, dans le rêve, toutes les causes de mes sensations sont ad inirUf
(1) Descartes, 6* médit.
dans les replis les plus obscurs de moi-même : ce serait une illusion du les clierclier ailleurs.
Alors même que ce raisonnement ne serait pas une pétition de principe, à quoi pourrait-il nous conduire? à concevoir que nos sensations doivent avoir une cause extérieure; mais cette cause nous n'en connaîtrions pas pour cela la nature, ce serait une cause inconnue, indéfinissable de nos sensations. Le monde corporel en elîet, dans cette théorie, ne serait que la cause occasionnelle de nos sensations spirituelles, cause fort légitimement surnommée équivoque parce que ses effets ne nous révèlent en rien sa nature. J'aurai beau réfléchir éternellement sur la nature d'un coup de canon, que je n'arriverai pas à reconnaître celui qui l'a tiré. La cause efficiente seule s'exprime et se révèle dans ses effets. Donc, des sensations sul)jectives, de pures modifications du moi, m'indiqueraient la nature du moi et nullement celle du monde extérieur qui n'apparaîtrait aux yeux de ma raison que comme une cause purement intelligible, indéfinie et toute nue.
Est-ce ainsi que nous concevons le monde extérieur? Nullement. Ce monde n'est pas pour nous la cause inconnue de la résistance, de la solidité, de l'étendue, de la figure, et de toutes les autres sensations, mais il est, à nos yeux, la résistance môme, l'étendue, la solidité, la figure... Ce n'est donc pas par un pur raisonnement de l'esprit que nous le concevons. Ce fait dément la théorie. Mais il n'est pas le seul.
Elle prétend que j'attribue au moi tous les phénomènes que je produis, dont je suis cause volontaire ou consciente, et ({ue j'attribue tous les autres au non-moi, au monde extérieur. Rien de moins exact. Ce caractère de causalité volontaire ou au moins cons-
l'objectivité des sens externes 53
ciente ne suffit nullement à départir les états qui sont en moi. Il en est un grand nombre que je ne cause nullement, comme la douleur par exemple, et que je m'attribue cependant sans liésiter.
Enfin les animaux, les petits enfants qui sont incapables de tout raisonnement, connaissent cependant le monde extérieur. La brebis reconnaît ses petits et ne les confond pas avec le loup; le petit poulet, à peine sorti de la coquille, sait reconnaître à distance le grain de blé et s'approclier pour le saisir; l'enfant sait bien retrouver au dehors de lui-même le sein de sa mère. On ne pourrait raisonnablement soutenir qu'ils se conduisent ainsi par l'usage des principes de logique et du raisonnement, et que, s'ils cherchent au dehors certains objets, c'est parce qu'ils ont clairement reconnu que les causes du dedans ne suffisent pas à expliquer leurs sensations. Non, ce sont là des opérations irréfiéchies, spontanées, qui n'ont rien (le commun avec le raisonnement de M. Cousin. Il faut donc expliquer le développement de l'idée d'extériorité et de la connaissance du monde par un tout autre procédé. Examinons si celui des empiristes est plus satisfaisant.
La théorie empirique soutient que notre connais- „, sance du monde extérieur est une pure construction 7\t°[^^ de notre esprit, qui résulte de certaines associations '2'°"" acquises par l'expérience. Avant d'exposer en détail cette hypothèse, rappelons-nous nettement quel est le problème qu'il s'agit de résoudre. Il s'agit d^expliqiier comment nos sensations — supposé qu'elles ne soient que des modifications d'une âme logée dans le cerveau — étant toutes intérieures au même titre, arrivent pourtant à se partager en deux groupes anti-
54 ÉTUDES POILOSOPBIOUES
thétiqnes dont l'un se projette au dehors de notre âme dans ce que nous appelons notre moi corporel; l'autre se projette encore plus au dehors et constitue à l'extérieur ce non-moi qui s^appelle le monde des corps environnants, consiroc- Et d'abord comment construisons-nous notre proi.k'aTe°de pre corps ? On nous répond que c'est là une opération co°rp7. lente et progressive qui traverse plusieurs stades. La première idée de notre propre corps, nous dit M. Ra- Lier, résulte des sensations musculaires qui accompagnent l'effort moteur et revêtent une forme extensive. Ainsi, dans l'état de veille, tous nos muscles sont tendus, d'où résulte un groupe de sensations extensives qui semblent adhérer à la conscience et constituer comme une sorte d'enveloppe de la conscience. Puis à cet effort général succèdent des efforts particuliers d'un bras ou d'une jambe par exemple, qui précisent telles ou telles parties et déterminent leurs rapports de position dans l'ensemble. Ainsi se forment la première idée de notre corps et la distinction de ses diverses parties.
Dans une seconde période, nous associons aux sensations musculaires les sensations tactiles du sens intime ; ce qui rend notre représentation première plus complète. Lorsque je heurte ma main, j'éprouve en cet organe une impression d'étendue tactile qui varie avec la sensation musculaire; ainsi, si l'effort est plus violent, la sensation tactile est plus étendue ou plus intense. C'est cette relation ou concomitance de ces deux sensations qui les associe, qui les groupe, à ce point que je me représenterai désormais ma main à la fois comme une étendue musculaire et une étendue tactile.
Dans une troisième période,nous ajoutons aux deux sensations déjàobtenues parle sens intime les données
des sens externes et principalement les sensations visuelles. Je regarde ma main et, comme toute modification de ma main est accompagnée de modifications correspondantes dans la sensation optique, je soude celles-ci aux premières pour n'en faire qu'un seul objet, ma main.
Enfin, dans une dernière période, je localise dans cette main toutes les sensations qui tout d'abord ne semblaient revêtir aucune forme extensive, comme le plaisir, la douleur, le chaud, le froid, etc., et cette nouvelle association se fait comme les précédentes en vertu de la même loi que Fon peat formuler ainsi : une sensation se localise là oh se rencontre sa condition ou sa cause. Et comment découvre-t-on la partie du corps où se rencontre cette cause de la sensation? A V aide du mouvement ou du toucher explorateur; lorsque, en mouvant ou en faisant varier une partie du corps, on interrompt ou l'on fait varier la sensation.
Nous disions tout à l'heure : en mouvant notre main, nous faisons varier la sensation visuelle ; c'est donc à cet organe que nous associons, comme à sa cause, la sensation visuelle. De même maintenant, si j'éprouve une sensation de chaud ou de froid, de plaisir ou de douleur, et qu'en agitant ma main ou en la frottant je fasse varier ces diverses sensations, je rapporterai à ma main le chaud, le froid ou la douleur qu'elle m'occasionne. A la longue, ces habitudes d'associations deviennent indestructibles et se reproduisent spontanément, comme si elles étaient naturelles, mais de fait elles sont acquises (1).
Telle est, d'après les philosophes empiristes, la manière dont nous arrivons à concevoir et à reconstruire, pour ainsi dire en esprit, notre propre corps.
(1) Cf. Rabier, Psychologie, p. 423.
Avant d'aller plus loin et d'exposer la seconde partie de cette tliéorie, la construction du monde extéi'ieur, il sera bon de nous arrêter un instant pour examiner la première.
Critique. Il y a assurément une grande finesse d'observation et une grande part de vérité dans l'exposé qui vient de nous être fait. La connaissance de notre propre corps n'est pas complète dès l'origine. Si nous n'avions que le sens intime, elle resterait bien vague et bien confuse : elle se développe par les diverses expériences que nous procurent les nombreux mouvements ou elibrts musculaires, et surtout par le concours des sens externes tels que la vue et le toucher explorateur. On peut même dire que ce sont ces deux sens externes qui donnent à cette connaissance sa dernière précision, et que toutes les régions internes de notre corps, qu'ils n'ont pu explorer, restent pour nous dans un sentiment vague et obscur. Jusqu'ici nous sommes d'accord avec les empiristes, en faisant la part très large à l'éducation des sens.
Mais leur système va beaucoup plus loin. Il soutient que la « première idée » de notre corps n'est due ni à une perception, ni à une idée innée, mais à une expérience qui tout d'abord nous fait remarquer le contraste audedans de nous-mêmes, de nos sensations extensives (tactiles, visuelles, etc.) et de nos sensations simples (douleur, chaleur, etc.). De ce contraste résulterait spontanément l'objectivation et l'extériorisation des premières, tandis que les secondes ne seraient pas objectivées, au moins primitivement.
Cette distinction en notre âme de deux espèces de modifications sensibles, les unes étendues, les autres inétendues, est assurément une conception ingénieuse, mais elle ne nous parait correspondre à aucune réalité. Cette distinction d'un moi purement spirituel
et d'un moi corporel peut être une conception savante, imaginée par les métaphysiciens, mais elle n'est certainement pas une donnée naturelle et primitive. Pour l'animal, pour l'enfant, pour tout homme qui n'a pas fait de métaphysique ou qui cesse d'en faire, notre moi comprend notre corps, et toutes nos sensations sans exception sont localisées dans ce corps, d'une manière plus ou moins vague, plus ou moins précise, et par conséquent affectent toutes la forme extensive. Non seulement la sensation tactile peut s'étendre du pouce à l'index, par exemple, mais aussi la douleur, la chaleur et le froid et toutes les autres sensations soi-disant inextensives. C'est là un fait indéniable dont la plupart des philosophes n'ont pas l'air de soupçonner l'existence : M. Rahier a bien voulu le reconnaître.
Alors même que nous trouverions au dedans de notre âme deux séries de phénomènes exiensifs et inextensifs, ce fait ne suffirait point à expliquer le sentiment d'extériorité ; nous devrions en conclure qu'ils nous appartiennent également puisqu'ils sont tous au même titre des états intérieurs ; et l'acte de projection au dehors de nos états de conscience resterait aussi mystérieux qu'auparavant. Que si l'opposition et le contraste des deux séries étaient assez forts pour nous faire extérioriser et objectiver la première, el'e devrait nous empêcher d'extérioriser la seconde. Or les deux séries de sensations s'objectivent également avec lapins grande harmonie; la douleur et la chaleur, par exemple, se localisent spontanément dans l'étendue de ma main.
La oi du contraste est donc insuffisante; voyons si l'autre loi alléguée, celle de l'association, sera plus explicative. Nous l'avons vue formulée de la sorte : Une sensation se localise là ou se rencontre sa con-
i'iS ÉTUDES PHILOSOPHIQUES
dilion ou sa cause. Ainsi, nous a-t-on dit, la douleur se localisera dans la partie du bras où nous aurons découvert la blessure. — Fort bien ; mais comment se localisent les sensations de bras et de blessure? N'estce pas supposer la localisation de nos membres déjà faite, alors qu'il s'agit d'expliquer comment elle se fait?
Pour comprendre la portée de cette formule dans la bouche de ces philosophes, il faut nous placer à leur point de vue, et voir le sens qu'ils y attachent. « La localisation, suivant le même auteur, consiste à associer une sensation à une idée, à une image ; et non pas une sensation à un corps ; toute localisation en un mot est une association d'idées (1) ». — Donc localiser la douleur dans mon bras, veut dire simplement, dans cette théorie, associer une sensation de douleur à une sensation musculaire ou tactile. Mais puisque ces deux sensations, d'après les empiristes, ne sont que des modifications internes de l'âme, je ne vois pas comment leur association pourrait produire quelque apparence d'extériorité. Deux sensations de moi ajoutées l'une à l'autre ne produiront jamais une sensation de non-moi. Nous tournons ainsi au dedans du moi, sans en pouvoir sortir par un procédé logique.
Concluons que si la loi d'association, comme la loi de contraste peuvent nous aider à développer la sensation d'extériorité, et à préciser la forme e les relations extérieures des membres de notre corps, elles sont toutefois incapables de nous en donner l:i première idée. La construction de la représentation de notre propre corps, suppose déjà certaines perceptions de ce corps. 11 faut donc reconnaître que chacun des organes du système nerveux, et principalement du sens
(1) Rabier, PsyrhnlnijiR, p. 416, note.
l'objectivité des sens externes 59
musculaire, sent à la place même qu il occupe dans le corps; et que toutes leurs sensations synthétisées par le sens central-commun forment déjà une première ébauche de géographie musculaire. Ces premières notions se précisent ensuite par les données du toucher et de la vue, que l'on a si bien nommées l'atlas tactile et l'atlas visuel. Hors de cette explication, il n'y a, ce nous semble, que mystère et confusion.
Examinons maintenant la seconde partie de leur cousiruchypothèse : comment nous distinguons les corps étran- monde gers d'avec notre propre corps, et comment s'opère la construction imaginaire du monde extérieur, sans perception, sans idée innée, et par les seules données de l'expérience. Le problème va paraître à nos lecteurs encore plus chimérique, mais ayons la patience de ne rien préjuger et de suivre jusqu^au bout l'explication de nos empiristes qui estiment au contraire ce nouveau problème moins difficile que le premier.
« Toute la question, nous dit M. Rabier, est d'expliquer comment nous arrivons à détacher de nos propres organes, de notre œil et de notre main, des impressions optiques et tactiles qui paraissaient d'abord des modifications de ces organes. Cette projection à lieu grâce à l'association de ces impressions avec l'idée d'un mouvement accompli, c'est-à-dire d'une distance parcourue. Ainsi procède l'aveugle-né que l'on vient d'opérer: l'objet coloré lui semble d'abord une tache sur son œil ; puis quand par un mouvement de son bras, il a atteint cet objet, et qu'en le mouvant en tous sens il a fait varier son impression visuelle, il comprend que cet objet touché est la cause de cette impression ; l'impression visuelle s'associe dès lors à l'idée de l'objet, se soude à cet objet et se trouve par
60 ÉTUDES rniLosopniouES
là même projetée à distance... Telle est l'origine de l'idée du monde extérieur » (1).
cnii.|up. Voilà une description qni ne manque pas de portée ni de justesse. Nous insisterons nous-même plus loin sur ces fameuses expériences des aveugles-nés qui recouvrent tout à coup l'usage de la vue par l'opération de la cataracte, lorsque nous démontrerons que la vue ne perçoit pas naturellement les distances avant son éducation par le toucher. Mais si elle perçoit l'action lumineuse des objets, comme quelque chose de très rapproché qui touche son organe, elle ne se confond pas pour cela avec ces objets qu'elle reconnaît étrangers et extérieurs dès le principe. Ce serait une exagération insoutenable de le prétendre. Accordons toutefois à notre adversaire, pour simplifier la discussion, . que la vue n'a par elle-même aucune perception d'extériorité; supposons que ce soit le toucher qui vienne à son secours en lui fournissant l'idée d'objet extérieur touché^ de distance extérieure 'par courue. Mais comment le toucher fournira-t-il lui-même ces idées d'extériorité, s'il ne les a pas ; et comment les auraitil s'il ne perçoit que ses modifications internes, sans pouvoir se distinguer du monde extérieur? On aura beau associer les sensations internes du toucher aux sensations internes de la vue, on n'obtiendra jamais une sensation d'extériorité ; deux aveugles réunis n'équivaudront jamais à un clairvoyant. L'association d'éléments subjectifs pour produire l'objectif est donc une formule vide.
LaHonbio Coudillac cherche à se tirer d'embarras d'une mail'; niere un peu dillerente, mais qui n est pas meilleure. Quand nous touchons notre propre corps, nous dit-il, la sensation de toucher est double, tandis qu'elle est simple quand nous touchons un corps étranger. Ainsi
(1) Rabier, Psychologie, p. ^'2î,
Condillac.
l'objectivité des sens extehnes 61
lorsque je touche mon bras avec ma main, la main et le bras éprouvent l'un et l'autre un contact. C'est ce caractère de dualité ou de simplicité qui nous fait distinguer notre corps des corps étrangers.
Je réponds d'abord que ce critérium est insuffisant, puisque je rapporte à mes organes non seulement les sensations doubles dont on a donné l'exemple, mais encore des sensations simples, comme la douleur.
De plus, on ne voit pas comment la dualité ou la multiplicité de sensations purement internes, changeraient leur nature interne, au point de nous donner l'idée d'un objet extérieur et distinct. Pour que l'expérience de Condillac soit possible, pour que mes deux mains réunies puissent en se touchant se distinguer l'une de l'autre, il faut que chacune de ces deux sensations jouisse déjà d'une certaine localisation et même d'une certaine appropriation, autrement il serait impossible de distinguer nos deux mains : leur association, bien loin d'expliquer la localisation, la présuppose donc nécessairement : elle peut servir cà la développer, en précisant des distinctions déjà i'aites, mais elle ne saurait la produire.
La théorie empirique est donc impuissante à expli- Aciièvnquer la seule distinction de notre corps d'avec les rdscorps étrangers : son impuissance va éclater davan- idéale. tage lorsqu'elle essayera de reconstruire en détail le monde extérieur, pour en compléter la représentation.
Après avoir obtenu les notions vagues et confuses du moi-corporel et du non-moi, nous commençons bientôt à les développer et à les préciser. Nous revêtons le monde extérieur de certaines de nos sensations telles que l'étendue, la solidité, la figure, la couleur, lodeur, etc. . . et nous revêtons notre moi-
02 ÉTUDES l'HILOSOPHlQLiES
corporel d'un autre groupe de sensations, telles que la conscience sensible, le plaisir, la douleur, etc. . . Gomment procédons-nous à ce partage, et pourquoi exteriorisons-nous des sensations qui, d'après nos adversaires, sont toutes également intérieures et subjectives ?
On nous répond de nouveau par la fameuse loi de l'association déjà énoncée : la sensation se localise là où se rencontre sa condition ou sa cause, d'après les données de l'expérience. Ainsi l'expérience me démontre que tel objet lumineux est cause de ma sensation visuelle, laquelle varie si je m'approche ou si je m'éloigne, et disparait si je couvre l'objet avec la main, ou si je lui tourne le dos. Ma sensation visuelle sera donc localisée dans l'objet lumineux. criiiTte. Fort bien; mais une nouvelle expérience me montre que mon œil est aussi cause de ma sensation et une cause non moins importante que l'objet. Si je blesse l'œil, si je le dispose mal, si je le ferme, la sensation varie ou disparaît. Voici donc en conflit deux associations opposées également possibles, puisqu'il y a deux causes : laquelle des deux va l'emporter? C'est la première; je projette quand même dans Tobjet et non pas dans l'organe visuel, la sensation lumineuse qu'il me cause.
Mais voici un autre cas. La lumière trop vive, éblouissante du même objet, fatigue et blesse mon œil. La douleur que j'en éprouve a également deux causes, l'objet et l'organe lésé. Laquelle des deux associations l'emportera? Ici c'est la seconde ; je projette sur l'objet sa lumière, sans lui attribuer la douleur qu'elle me cause.
De même pour une sensation tactile: si je touche la pointe acérée d'une aiguille, j'attribue la forme pointue à l'aiguille et la douleur à mon organe.
l'objectivité des sens extkrnes 63
Enfin dans un troisième cas, qui est le plus fréquent, nos sensations d'étendue solide, figurée, résistante, lumineuse, colorée, odorante, etc., etc., sont attribuées tantôt à notre propre corps et tantôt aux corps étrangers.
Eh bien, quelle explication nous donnent les empiristes de ces associations capricieuses qui nous font attribuer tantôt à nous-mêmes, tantôt aux autres nos propres modifications ? Leur embarras est extrême. Les philosophes anglais ou allemands se dérobent ici dans les nuages, comme le héros d'Homère, grâce à une phraséologie parfaitement inintelligible (1;; les empiristes français au contraire, parlent un peu trop clairement ; qu'on en juge par la réponse suivante : « C'est la direction de r attention qui en esi; cause. L'attention se porte sur celle des deux causes qui est la plus intéressante, et cette association l'emporte. . . Les associations intéressantes et utiles subsistent seules (2). » Mais en vérité quel « intérêt » avons-nous à projeter la sensation de son, de couleur ou d'odeur, et à conserver dans nos organes les sensations désagréables ou douloureuses de faim, de soif, de ma] aux dents. . .? Ne serait-il pas plus « intéressant » au
(1) « Quand je découvre une cohésion constante entre la conscience de ce que j'appelle mon énergie, et certains changements accomplis dans cette partie de l'agrégat fort que j'appelle mon corps, et quand je découvre l'identité de ces changements et des changements provoqués ailleurs dans le reste de l'agrégat fort, ces expériences additionnelles produisent en moi une cohésion indissoluble entre la conscience d'autres changements de cette sorte et la conscience de quelque autre énergie, — le sentiment naissant de l'effort dans ma conscience, symbolisant une cause de changements qui n'est pas dans ma conscience. Celte connexité des états de conscience entre les deux agrégats du sujet et de l'objet, et cette cohésion du sentiment de la force avec les changements de l'un, ainsi que les cohésions conséquentes de l'idée de la force avec les changements de l'autre, ont pour résultat de nous faire concevoir les deux agrégats comme des existences indépendantes. » — (Et voilà pourquoi votre fille est muette!...) Spencer, Principes de psychologie, II, p. 513.
(?> nnbior, Psjrhnlogic. I, p. ^31.
ETUDES PUILOSOPniQUES
contraire de projeter hors de nous ces diverses formes de la douleur?
Et puis ce qui est « intéressant » pour l'un ne l'est pas toujours pour l'autre ; ce qui l'est une fois ne l'est pas sans cesse. Il serait fort « intéressant» par exemple;, pour les philosophes empiristes, d'expérimenter la vérité de leur théorie, en modifiant leurs associations naturelles par de nouvelles habitudes; ce qui ne serait pas très difficile, si la direction de l'attention suffisait à les contracter. Qu'ils essayent donc ! et le jour où ils nous auront montré que l'on peut localiser le plaisir et la douleur dans les causes extérieures qui les produisent, nous croirons à leur théorie.
Jusque-là, nous continuerons à penser que l'association, malgré son importance incontestable dans l'éducation des sens, ne suffit pas à tout expliquer. L'association met en commun certaines données déjà acquises dans la perception de chaque sens, mais elle ne crée pas les données premières comme celle d'extériorité. Nous continuerons à croire que deux ou plusieurs sensations de dedans, combinées tant qu'il vous plaira, ne produiront jamais une sensation de dehors] et que le pont, le fameux pont du subjectif à l'objectif que vous cherchez, reste encore à trouver.
Errenr Ces théorles empiriques ne sont pas seulement inm''enuie suffisautes et invraisemblables; elles ont un vice fonpirisme. damental qu'il importe de signaler. En effet, elles prennent pour point de départ, l'hypothèse qu'aucune de nos sensations n'est localisée à l'origine, et que toutes commencent par nous apparaître comme dépures modifications spirituelles de notre âme. Or cette hypothèse imaginée pour les besoins de leur cause est non seulement gratuite, mais démentie par les faits les
l'objectivité des sens externes 6o
mieux établis de Fobservation : critique bien grave pour une théorie qui se réclamait de l'observation ellemême. L'éducation des sens assurément rend la localisation plus précise et plus nette, mais elle ne la crée pas. Voyez, par exemple, ce qui arrive pour les régions intérieures de notre corps, les viscères, l'estomac, l'œsophage, dont nous n'avons habituellement aucune conscience. Provoquez-y une lésion ou une inflammation, par exemple en avalant un caustique ou une dose trop forte d'ipéca. Aussitôt vous y éprouverez, dès la première fois, une douleur si bien localisée^ qu'il vous sera impossible de la confondre avec un mal de tête ou un mal aux pieds ; et qui se préciserait encore davantage, si la vue et le toucher explorateur pouvaient y pénétrer : ce qui arrive en effet pour ceux qui ont fait des études anatomiques et qui parviennent à localiser leurs sensations internes avec une précision dont le vulgaire est incapable. Il est donc faux que la première douleur d'un organe, ou que la première sensation de son existence ne soient pas encore localisées.
De même pour les sens externes. Chez les aveuglesnés, que l'on vient d'opérer de la cataracte, les objets de la sensation visuelle sont également localisés ad extra, dès le premier instant de leur guérison. Il leur semble toucher des yeux quelque chose d'extérieur, comme nous touchons un relief avec la main. La dislance précise de l'objet lumineux est seule une affaire d'expérience. La localisation de nos sensations est donc un fait primitif, qui n'est redevable à l'éducation des sens, que de son développement et de sa précision . D'ailleurs il est aisé de comprendre qVune sensation complètement dépouillée de toute forme extensive et locale ne serait plus une sensation : Thypothèse est donc chimérique.
L'OGJECTIVITli tt
Valeur objective de ces systèmes, d'après leurs auteurs.
n nous reste à apprécier ces différents systèmes au pomt de vue de leur valeur objective et de leurs résultats. Si nos sens fonctionnent comme nos adversaires se l'imaginent, quelle est l'autorité de leurs renseignements ; quel est le degré de confiance que nous pouvons avoir en leur témoignage ? Pour répondre à cette grave question nous nous contenterons, presque toujours, de rappeler les aveux de ces philosophes, et de laisser apprécierces hypothèses par ceux-là mêmes qui les ont inventées ou patronnées.
Tous, nous l'avons vu, s'accordent sur ce principe : la perception extérieure étant impossible, nous ne percevons que nos idées ou nos sensations intérieures et I nullement les objets qui les ont provoquées.
Dès lors, ne pouvant plus confronter nos idées avec leurs objets, comment pourrons-nous acquérir la certitude qu'elles les représentent ou leur correspondent d'une manière plus ou moins adéquate?
Descarte*. Descartes avoue que cela est impossible, à moins de recourir à la véracité de Dieu qui ne peut nous tromper en nous donnant une inclination universelle et invincible à croire à l'évidence de nos sens.
Gomment, luia-t-on répliqué, pour être certain que le soleil nous éclaire ou que nous avons un corps, il faudra commencer par prouver l'existence de Dieu et de ses infinies perfections? On se demande en vérité si c'est là une réponse sérieuse, ou comment la logique d'un faux système a pu réduire un si grand esprit à un expédient si invraisemblable.
l'objectivité des sens externes 67
Sérieux ou non, l'argument ne vaut rien, car il est entaché d'un double vice.
a) Il pose en majeure que nos perceptions des sens et notre inclination invincible à y croire sont universelles ou naturelles, et par conséquent imputables à l'auteur de la nature. Mais, répondrai-je, comment le savez-vous ? comment avez-vous appris que ces tendances invincibles sont communes à tous les hommes, sinon par la perception des sens qui vous met en relation avec les autres hommes ? Vous vous appuyez donc sur la vérité objective des sens, en essayant de la démontrer légitime ; c'est-à-dire que vous tournez fatalement dans un cercle vicieux, comme tous ceux qui essayent de prouver l'évidence par un raisonnement évident. L'évidence ne se prouve pas. L'évidence de la perception des sens, dans les conditions normales et sur l'objet propre, s'impose à la fois aux sens et à l'esprit ; aussi bien que l'évidence de notre raison interrogée sur son objet propre et dans les conditions normales.
b) La mineure de l'argument cartésien n'est pas moins attaquable que sa majeure. Vous dites que Dieu ne pourrait permettre une erreur des sens universelle. Est-ce bien sûr ? et Dieu ne pourrait-il pas avoir sa raison pour permettre une erreur matérielle, qui serait inditférente à la fin de l'homme? De fait, Dieu permet bien des erreurs et des illusions. Le son, la couleur et les qualités secondes ne sont-elles pas des illusions aux yeux des cartésiens ? on ne voit pas pourquoi l'illusion sur rétendue et les qualités premières compromettrait davantage les attributs divins. La certitude objective des sens n'est donc pas un droit que nous ayons à revendiquer du Créateur: c'est plutôt un fait qu'il nous suffît de constater. Il est clair que je perçois avec une évidence indiscutable le monde extérieur, et
:tae.
que je sais très bien distinguer, à l'état normal, mes perceptions de mes rêves ou des hallucinations. Le rôle de la philosophie ne consiste pas à nier cette évidence élémentaire, mais à nous l'expliquer, en nous iQontrant comment elle est le résultat nécessaire du fonctionnement normal de nos sens, et en précisant les caractères scientifiques qui distinguent la perception véritable de toutes ses contrefaçons.
Ce résultat si désirable. Descartes est bien loin de l'avoir atteint. Si nous lui demandons quel sera le critérium entre la veille et le rêve, entre la perception et les fictions de l'imagination, il hésite et ne sait plus que nous répondre : Le critérium, nous dit-il, sera « la durée et la concordance des idées qui sont mieux liées dans la veille que dans le songe » !... M-iiebrau- Cette répouse, que Platon avait déjà refusée, ne semble pas suffisante au P. Malehranche. Il y a des rêves qui sont très bien « liés », et des perceptions réelles de choses extravagantes. D'autre part, notre nature a des inclinations vicieuses ; qui nous garantit que cette inclination à croire à l'objectivité des sens soit sûre et vienne de Dieu ? « Ainsi, nous dit-il, puisqu'on ne peut s'assurer de l'existence des corps par l'évidence d'une démonstration, il n'y a plus d'autre voie que l'autorité d'une révélation (1). »
Il y a d'abord « la révélation naturelle > qui naît de notre union et même de notre unité avec Dieu, seul être agissant ; c'est la théorie célèbre de la vision en Dieu.
Il y a ensuite la révélation surnaturelle : « Il n'y a que la foi qui puisse nous convaincre qu'il y a des corps... Or la foi m'apprend que Dieu a créé le ciel et le terre, que l'Ecriture est un livre divin et que ce livre en son apparence me dit positivement qu'il y a
(1) Malebrauche, Entretiens, VI, 6.
l'objectivité des sens externes 69
mille et mille créatures. Donc voilà toutes mes apparences changées en réalité. Il y a des corps, cela est démontré en toute riguour, la foi supposée (1). »
On trouvera peut-être que démontrer la réalité du monde extérieur, par une apparence de livre saint, est un tour de force peu digne d'un si grand esprit. Nous l'avons mentionné cependant, à titre de curiosité rétrospective, comme un singulier exemple des aberrations étranges où peut entraîner une première erreur. On nie \di perception des corps, pourtant si évidente, et puis on croit fermement à la révélation des corps. On nie le visible, parce qu'il contredit un système préconçu, et puis l'on affirme l'invisible et le chimérique. La méthode péripatéticienne est diamétralement opposée : elle part de l'expérience la plus élémentaire, du fait évident de la perception des corps, cherchant à le comprendre et à l'expliquer, si elle peut; mais elle s'y attache quand même, jusqu'à preuve invincible du contraire.
La vision en Dieu ne suffit pas à Spinosa, qui a re- spiuosa. cours non seulement à l'union mais à l'identification avec Dieu de toute substance corporelle ou spirituelle. L'étendue et la pensée sont deux attributs divins qui se développent parallèlement. A toute modification du corps répond une modification de l'esprit : à toute vibration nerveuse, une pensée. Le corps et l'âme ne sont pas deux horloges distinctes qui marchent d'accord en vertu d'une harmonie préétablie, comme le soutiendra Leibnitz, mais deux faces, deux cadrans de la même horloge.
Devant ces conséquences, panthéistiques, Z/^/Z>?zzfj Leib.iU'. recule avec effroi. Racheter la certitude à ce prix, serait à ses yeux un remède pire que le mal. Il se hâte de restituer aux créatures le pouvoir d'agir qui s'iden-
(1) Malebranche, Entretiens, VI, 8.
Locke.
D. Hume.
tifie avec l'être, eus et agens convertiintur ; cependant il ne va pas jusqu'au bout de sa réforme, et refuse à ses monades, essentiellement actives, le pouvoir d'agir les unes sur les autres •.point de portes ni de fenêtres ! c'est le principe leibnitzien par excellence.
Mais si le monde extérieur n'agit plus sur nos organes, et si le corps n'agit plus sur l'âme, le prodigieux mécanisme de ces organes, dont la science physiologique n'a pas encore achevé d'énumérer les merveilles, devient parfaitement inutile ; la nature a agi en vain. De plus, si le sujet, séparé de toutes les influences extérieures, demeure isolé .et renfermé au dedans de lui-même, il s'ensuit qu'en croyant percevoir les phénomènes du monde, nous ne percevons en réalité que la série des phénomènes psychiques se déroulant parallèlement à la série des phénomènes extérieurs, en vertu d'une harmonie préétablie. Pour avoir foi à leur concordance et à l'objectivité de nos perceptions, il faudra donc pour Leibnitz, comme pour l'école cartésienne, recourir à la véracité divine.
\S École ernpiri que a?^5fZa^s^relèvera-t-elle du moins la certitude des sens et vengera-t-elle leur autorité trop longtemps dédaignée ? Ce serait en effet sa tendance, mais ses elTorts restent stériles.
Locke admet bien la véracité des sens comme un fait certain, quoique inexplicable, mais il retient l'erreur fondamentale de tous les autres systèmes : nous ne percevons pas directement les objets, nous ne percevons que nos propres sensations. Aussitôt David Hume, avec une hardiesse ou plutôt une logique inflexible qui répugnait au bon sens de Locke, dégage les conséquences sceptiques d'un tel principe. Si la réflexion critique réduit l'objet de nos connaissances à des sensations ou copies de sensations, comment distinguerons-nous les sensations vraies des sensa-
l'objectivité des sens externes 71
tions fausses, le réel du fictif ? 11 n'y a aucune dififérence intrinsèque, nous dit-il, puisque toutes sont des sensations au même titre ; ce qui diffère c'est notre sentiment intérieur qui nous porte tantôt à croire, tantôt à ne pas croire. La certitude n'existe donc que comme état subjectif.
Stuart Mill, Sjpencer, Bain et tous les philosophes siuari associationnistes, bien loin de démentir cette conclu- spepcer. sion sceptique, ne feront que la confirmer par leur nouvelle théorie. Il est certain, nous le reconnaissons avec eux, que la perception des sens externes se complique de nombreuses associations d'images que l'habitude finit par rendre tout à fait inconscientes. Il faut donc les dégager par l'analyse, et ramener les phénomènes complexes à leurs éléments les plus simples. Mais c'est un excès condamnable de ne voir partout que des associations, de vouloir tout expliquer par des associations, jusqu'au phénomène primitif et irréductible de la perception elle-même. Prétendre que la plus simple perception externe n'est qu'une association de deux sensations internes, c'est affirmer une chose qui n'a plus de sens ; c'est surtout donner à entendre que nos perceptions externes ne sont plus que des associations subjectives que l'habitude a rendues plus ou moins tenaces, mais qui sont variables et changeantes comme toutes les habitudes; en sorte que ce que je perçois aujourd'hui de telle manière, j'aurais pu le percevoir autrement, et que ce qui paraît vrai à tels hommes, dans tel temps et tel lieu, pourrait tout aussi bien paraître faux à une autre race, dans un autre siècle, ou dans une autre planète. Ea un mot c'est la restauration audacieuse du scepticisme objectif.
Emmanuel Kant veut échapper au scepticisme em- lOiài. pirique de Hume, mais il n'aboutit qu'à s'enfoncer
plus avant dans le même gouffre. Percevoir l'exti^rieur c'est, pour ce philosophe, nous l'avons vu, ajouter à une sensation interne les formes à priori d'espace et de temps. Le monde existe; mais comme il n'arrive jusqu'à nous qu'au travers des formes de notre esprit, entièrement défiguré ou transfiguré, il demeure à jamais inconnaissable. Gomment donc arriveronsnous à connaître la vérité objective, c'est-cà-dire la conformité de nos représentations avec les objets extérieurs? Cela est impossible désormais ; mais heureusement, nous dit Kant, cette certitude ne nous est pas nécessaire. Nous pouvons nous contenter de la certitude subjective « qui consiste simplement dans l'accord de la connaissance avec elle-même » (1).
On trouvera peut-être que c'est se contenter de bien peu ; mais Kant se déclare pleinement satisfait. Sans doute, nous dit-il, cette connaissance du monde est toute relative, mais relative à des lois universelles et nécessaires pour toute nature humaine ; nos affirmations et nos négations sont donc valables pour tous les êtres humains. — Voilà qui s'appelle un triomphe facile ! Mais comment ce philosophe a-t-il appris que ces formes à priori de temps et d'espace étaient universelles et communes àtous les hommes, si non par le témoignage des sens qui nous mettent en relation avec nos semblables ? Et comment s'appuyer sur la valeur objective de ce témoignage, après l'avoir audacieusement méconnue et niée ? Le demi-scepticisme de Kant ne se tient donc pas debout, il tourne dans un cercle comme
(1) « Comparer la connaissance avec l'objet, c'est comparer la connaissance avec elle-même, puisque je ne le connais que par elle. Ma connaissance est donc appelée à se confirmer elle-même : car, l'objet étant hors de moi et la connaissance en moi, je ne puis jamais juger que d'une chose, savoir : si ma connaissance de l'objet s'accorde avec ma connaissance de l'objet... La vérité formelle consiste simplement dans l'accord de la connaissance avec elle-mAme, abstraction faite de tous les objets et de leurs diflérences ». (Kant, Logique intrud. VII).
l'objectivité des sens externes 73
celui de Descartes: il s'écroule et s'effondre dans un scepticisme complet.
Les philosophes les plus distingués de l'école spilitualisle française, Roiier-Collard, Maine de Biran, Royer-
-F , ■ , . -n , Collard,
Cousin, Joiiffroy résisteront vaillamment aux enva- Jouirroy, hissements de l'idéalisme et du criticisme, mais leur défense demeure insuflTisante, parce qu^ils continuent à séparer dans la perception externe le subjectif et l'objectif, par un abîme imaginaire qui n'a jamais existé, et qu'ils s'épuisent en vains efforts pour trouver le idimeux po7it suspendu qui n'existe pas davantage. Pour cette école, comme pour les précédentes, comme l'a justement fait remarquer Garnier, « la perception n'est plus la rencontre de l'âme avec (l'action de) l'objet extérieur ; c'est seulement une conception plus vive, une pure idée vide de réalité extérieure, qui ne prouve pas plus que le rêve et la folie Texistence du monde extérieur (1) ». Il n'est donc plus possible de distinguer ici entre la perception véritable et l'imagination, entre le rêve et la veille, l'état normal et l'hallucination ou la folie. Etrange confusion dont un philosophe contemporain va nous faire ressortir toute l'invraisemblance !
M. Taine, dans son Traité de l'intelligence, ^2iY\ raine. du même principe cartésien : nous ne percevons pas les objets, mais seulement les sensations ou les représentations qu'ils produisent en nous. Si donc nous croyons percevoir immédiatement ces objets extérieurs, comme la conscience l'atteste, c'est un acte d'imagination hallucinée qui prend son rêve pour une réalité. Il ne ditîere des hallucinations des somnambules, noctambules ou visionnaires que par une coïncidence fortuite: de fait, il se trouve que les objets que nous ne voyons pas, mais que nous imaginons
(1) Garnier , 11,2.
voir, existent réellement au dehors ; ainsi « l'hallucination est vraie ».
Mais qui nous garantit que ces objets existent et correspondent exactement à nos sensations ; qui nous prouve que celte nouvelle espèce d'hallucination n'est pas aussi fausse que l'autre? A quelle signe les dis- • tinguerons-nous? Ce sont là des questions trop délicates que M. Taine n'a pas jugé à propos d'éclairciv : « glissez, mortels, n'appuyez pas > !
Notons en passant que M. Taine n'a pas même, comme Malebranche, la ressource delà vision en Dieu, ni, comme Descartes, l'argument de la véracité divine, pour prouver que l'on peut se fier à l'évidence des sens, puisqu'il ne croit pas en Dieu ; et s'il essaye de corriger son système, en affirmant gratuitement que son hallucination est vraie, c'est qu'il est forcé de s'incliner devant le bon sens de l'humanité. Mais s'il s'incline, c'est à contre-cœur, et tout en jetant, comme un nouveau défi au bon sens, sa formule contradictoire de V hallucination vraie ; doublement contradictoire car l'illusion est toujours fausse, et la contrefaçon impossible sans un original.
Heiro- Mais voici, qu'au nom de la science, on vient fort à Fouliié'e. propos corriger une autre espèce d'hallucination. Les cartésiens, les sensnalistes, les empiristes, et autres partisans des idées intermédiaires, avaient cru du moins que ces idées étaient représentatives et qu'elles nous peignaient fidèlement le monde extérieur. Ils admettaient cette objectivité au moins pour les qualités premières et fondamentales des corps. Pour les écoles positivistes et dynamistes, au contraire, ces idées ne sont plus des représentations, mais seulement des signes et des symboles, qui, incapables de nous représenter les objets extérieurs, nous servent du moin-s à les désigner et à les reconnaître. Ce ne sont
etc.
l'objectivité des sens externes 75
plus les images mais les étiquettes des choses. Et dans l'hypothèse où les phénomènes du monde se réduiraient à des nombres différents de vibrations moléculaires, ce seraient des formules abrégées, des signes algébriques, des œ et des y, qui désigneraient ces nombres. Ainsi, par exemple, une sensation de rouge signifie 456 billions de vibrations de l'éther, par seconde ; une sensation de violet signifie 667 billions de vibrations, par seconde ; les sensations d'étendue, de rond, de carré, etc., sont les formules d'autres groupes de vibrations moléculaires. De même pour toutes les sensations.
Helmohltz, parmi les physiologistes, et M. Fouillée, parmi les philosophes contemporains, ont le mieux formulé cette théorie. «Les sensations sont des symboles des circonstances extérieures, et je leur ai refusé toute analogie avec les choses qu'elles représentent... Demander à une représentation de reproduire exactement la nature de l'objet, c'est une contradiction mani.feste... (Ij. Gela ne représente aucun sens de parler d'une vérité de nos représentations autre qu'une NévWé pratique. Les représentations que nous nous formons des choses ne peuvent être que des symboles, des signes naturels des objets, dont nous apprenons à nous servir pour régler nos mouvements et nos actions. Lorque nous avons appris à déchiffrer correctement ces symboles, nous sommes à même, avec leur aide, de diriger nos actions de façon à reproduire les sensations nouvelles que nous attendons y> (2).
Ainsi, pour ces savants ou ces philosophes, le
(1) L'identité de nature n'est nullement requise pour une resserablauce partielle. La figure d'une statue de marbre peut très bien représenter îa figure de César. « Ad cognitionem non requiritur similitudo conforraitatis in natura, sed similitudo reprsesentalionis tantum, sicut per statuam auream ducimur in memoriam alicujushominis». (S. Thomas, De verilate, q. 2. a. 5, ad 2").
(vi) Helmholtz, Optique, III, p. 579.
monde existe ; mais tout ce que nous en pouvons connaître, ce sont des idées qui ne lui ressemblent en rien ; ce sont de simples formules, dont la vérité consistera, comme pour les formules d'algèbre ou de chimie, à désigner la série d'effets sensibles, qu'une cause a produits, et qu'elle est apte à produire de nouveau. Les corps ne sont donc plus que la cause inconnue de nos sensations, criiijiuo Cette comparaison de nos sensations à des formuthéorie les d'algèbre, et de la science de la nature à une science signes, algébrique — comparaison qui séduit tant d'esprits — nous paraît beaucoup plus ingénieuse qu'exacte. En algèbre on a la clef ou la signification de tous les signes algébriques, même de ceux qui représentent des quantités indéterminées ou à déterminer. On sait ce que tous ces signes veulent dire ; si on ne le savait pas, la science de l'algèbre, ou toute autre science usant du procédé algébrique, deviendrait une énigme indéchiffrable et absurde.
Imaginez par exemple qu'on écrive l'histoire de France avec des signes algébriques : X représente Napoléon ; Y représente Louis-Philippe : les victoires sont figurées par A ; les défaites par B... etc. Si l'auteur nous cache la signification de ces signes, son histoire ne devient-elle pas absolument inintelligible ? Or n'est-ce pas là le cas du système où toutes nos sensations représentent des causes inconnues'? Sans doute, on nous dit que la représentation du rouge signifie 456 billions de vibrations, celle du violet, (ydlhi]lions ; mais ces vibrations elles-mêmes sont pour nous des sensations et par conséquent de nouveaux signes de Pinconnu.X signifiez, mais Z signifie l'inconnu!.. C'est évidemment la ruine de toute science et de toute connaissance du monde extérieur. Une connaissance ne mérite pas ce nom si elle n'est comme le miroir et
l'objectivité des sens externes 77
l'image au moins imparfaite de l'objet connu : scientia quœ est in actu est idem quod res (1).
Nos adversaires ne reculent pas devant ces conséquences logiques. Ils avouent et même ils proclament que la science de nos apparences et de nos phénomènes psychiques est la seule, et que toute science même imparfaite des réalités extérieures, des cJioses en soi, esta jamais impossible. Ils ajoutent, avec résignation, que d'ailleurs une telle science n'est pas nécessaire, et qu'il leur suffit d'une connaissance jjr«^/g?/e, d'une certitude pratique, qui consistent à savoir que nos mêmes sensations sont toujours produites par les mêmes causes extérieures, et que les mêmes causes extérieures produi sent touj ours les mêmes sensations . Gela suffit;, nous disent-ils, pour nous faire rechercher les objets utiles,fuir les objets nuisibles et nous conduire sûrement dans la vie.
Eh bien ! cette certitude pratique elle-même leur échappe, ce fantôme de science s'évanouit; ils l'ont rendu impossible I En eftet, si les mêmes causes efficientes produisent toujours les mêmes efi'ets, et réciproquement, il n'en est plus de même des causes occasionnelles qui peuvent produire les effets-réactions les plus variés. Ainsi la lumière produit toujours la lumière et la chaleur produit toujours la chaleur, mais elles occasionnent les réactions les plus dissemblables : tantôt une combinaison chimique, une explosion, une image photographique, tantôt Péclosion d'un germe ou d^in œuf, tantôt une perception des sens, etc., etc.
Or, dans la théorie de nos adversaii;es, qui ont changé les rapports naturels du sujet et de l'objet, la sensation n'est plus qu'un effet- réaction, et l'objet sensible
Aristote, De Anima. III, c. v. — Cf. S. Thomrs, il>id.'
qu'une cause occasionnelle. La base nécessaire à une induction légitime n'existe donc plus.
Pour nous, au contraire, la sensation traverse deux phases. Dans la première, elle n'est que passion et ressemblance avec l'action qu'elle reçoit de l'objet ; dans la seconde phase seulement elle est réaction, c'est-àdire perception et conscience. L'objet est donc cause efficiente de la première phase (sensation), et cause occasionnelle seulement de la deuxième (perception). Mais pour nos adversaires, tout est réaction dans la sensation, d'où ils ont rejeté tout élément passif et représentatif. L'objet n'est donc plus pour euxqu'une cause occasionnelle d'une réaction sensible variable, comme toute réaction, suivant la nature et les dispositions accidentelles du sujet qui réagit. La sensation n'est donc plus un signe certain de la cause inconnue qui l'a occasionnée. Ainsi s'écroule toute votre science pratique. Si le même objet extérieur peut produire plusieurs sensations, et si la même sensation peut provenir des objets les plus dissemblables, impossible de s'y reconnaître : votre science des signes n'est pi us que confusion et chaos ! Tant il est vrai que la science des signes suppose la science des choses signiriéeSj et que toute science pratique est fondée sur des connaissances théoriques, bien loin de pouvoir les remplacer jamais.
Berkeley. Berkeley, ce nous semble, avait été bien plus logique, lorsqu'après avoir, à la suite de Malebranche et de Locke, remplacé la perception des corps par la conception idéale; après avoir admis que nous ne percevions directement que les idées et les modifications de notre âme, il concluait que l'existence d'un monde extérieur, cause inconnue de nos sensations, n'était plus dans ce système qu'une hypothèse dangereuse, gratuite et inutile.
l'objectivité des sens externes 79
Elle est dangereuse, parce qu'en remplissant le monde d'une substance dont la nature nous serait entièrement inconnue, elle favorise tous les rêves du panthéisme ou du matérialisme.
Elle est gratuite, d'abord parce qu'elle est indémontrable, tout essai de démonstration indirecte tournant, comme nous l'avons vu, dans un cercle vicieux. Ensuite parce que, dans l'hypothèse contraire, rien ne serait changé. Si le monde n'existait pas, ou s'il venait à disparaître, nous n'aurions aucun moyen de nous en apercevoir. La série de nos représentations et de nos autres phénomènes psychiques pourrait continuer à se dérouler au dedans de nous-mêmes, attendu que l'absence ni la présence de la série parallèle des phénomènes extérieurs ne l'influencent en rien.
Enfin l'hypothèse est parfaitement inutile. A quoi bon accorder au monde matériel une existence que personne n'aurait vue, que personne ne pourrait voir, • et qui partant ne servirait à rien ? Puisque les corps n'agissent plus sur nous, et que c'est Dieu seul qui nous découvre ses idées, ou qui nous suggère les nôtres, ou bien qui fait dérouler en notre âme la série de nos idées innées, le monde est un rouage superflu. Il y a tout avantage à supprimer cet intermédiaire inutile et dangereux, et à admettre l'action immédiate de l'esprit de Dieu sur l'esprit humain. Nos sensations ne sont que les symboles, les signes d'une langue divine, les parties d'un « discours très lié et très instructif, que nous parle la Sagesse incréée » (1).
Le monde n'est donc plus qu'une idée ou une série d'idées ; rien n'existe que les idées : esse est percipi .
(1) Berkeley, Principes de la conn., |Ç G, 2i, 4'j. — Théorie de la vision, p. 147.
80 ÉTUDES l'UlLOSOPHlQUKS
Tiiomas Et Cependant le monde matériel exible ! . . . Le bon sens de l'humanité toute entière proteste avec indignation contre toutes les rêveries des philosophes qui osent nier les faits les plus évidents, lorsqu'ils refusent de se plier à leurs systèmes ; et l'école écossaise surtout, par l'organe de son illustre chef, Thomas Reid, devient l'écho retentissant de cette protestation du bon sens outragé.
L'historien de Thomas Reid nous rapporte que ce philosophe après avoir admis, avec ses contemporains, que l'esprit ne perçoit que ses propres affections, avait été logiquement conduit par les raisonnements de Berkeley et de Hann, à rejeter l'existence du monde matériel. Il en avait pris courageusement son parti, quoiqu'il lui en coûtât beaucoup de regarder comme de pures idées,, le soleil, la lune, les étoiles, les montagnes', les fleuves, les campagnes fertiles et tout ce bel ordre de l'univers, où se lit, en caractères visibles, la pensée d'une intelligence suprême. Mais quand il vint à penser que les objets mêmes de sa tendresse, que son père, sa mère, sa femme et ses enfants n'étaient eux aussi que des idées, son courage l'abandonna. Il pensa qu'un principe, qui conduisait à de si absurdes conséquences , devait être lui-même absurde ; et alorS;, au nom du cri de la nature et du bon sens du genre humain, il donna le premier l'exemple, et retourna la conséquence contre le principe (1).
Le grand effort de Reid a été de reconquérir le monde extérieur au nom du bon sens : tel est, croyonsnous, en grande partie du moins, le secret de son succès en Ecosse et de son influence en France, cette terre classique du bon sens, où Royer-Collard, le plus éloquent de ses disciples, réussit à relever le drapeau du spiritualisme.
(1) Dugald-Stewart, cité par Garnier, II. 2G.
Pourquoi le prestige de l'école écossaise a-t-il si peu duré? Pourquoi la réaction puissante de Royer- Gollard n'a-t-elle pas été plus profonde ni plus durable? Le voici, croyons-nous. Il ne suffisait pas d'affirmer, au nom du bon sens, le fait indéniable de la perception extérieure ; il fallait aussi l'expliquer. Or la théorie de Reid, qu'on peut appeler la théorie des jugements aveugles, ne l'expliquait guère et tendait plutôt à l'ébranler.
Il distingue, en effet, dans la perception des corps trois éléments : l'impression physique, la sensation, et la perception ; le lien qui unit ces trois éléments est certain, nous dit-il, mais inexplicable. A l'occasion de l'impression surgit la sensation ; et à l'occasion de celle-ci surgissent en nous, on ne sait comment, la conception d'un objet et la croyance irrésistible h. l'existence extérieure de cet objet. L'objet extérieur est donc connu sans raisonnement ; il est affirmé par un jugement primitif, instinctif et aveugle, au moins en apparence. « La sensation, nous dit-il lui-même, et avec la sensation la perception correspondante nous sont inspirées par des moyens inconnus » (1).
Ainsi la perception existe, mais c'est un fait purement parallèle à la sensation, et elle nous est inspirée par je ne sais quel procédé de la nature qu'il faut renoncer à connaître, mais qui mérite une confiance aveugle.
On comprendra sans peine que l'obscurité d'un tel système ait refroidi bientôt l'enthousiasme réveillé par les revendications légitimes du bon sens, et qu'il ait été jugé trop peu satisfaisant. La croyance invincible du bon sens, loin d'être le résultat d'une foi aveugle, est au contraire basée sur l'évidence de la
(1) Reid, Becherches tur l'esprit, 1. Vj, 21.
ÉTUDES PQILOSOPniQUES
perception immédiate des corps. Le genre humain croit au monde extérieur parce qu'il le touclie de ses mains, qu'il le voit de ses yeux, qu'il est clair comme le jour!... Un acte de foi aveugle, bien loin d'être l'explication suffisante de la croyance du bon sens, n'en serait que la négation et la ruine.
Un nouvel essai sur la perception des sens.
Il y avait, donc là une lacune à combler : expliquer le mystère de la perception du monde, tout en l'affirmant comme un fait certain et évident aux yeux du bon sens, c'était une entreprise trop belle, trop séduisante, pour n'avoir pas tenté quelques philosophes contemporains. Nous nous contenterons d'exposer ou de citer celui qui nous paraît avoir le mieux résumé ces tentatives ; en sorte que les réflexions que nous nous permettrons, bien loin d'être à une adresse particulière, seront communes à presque tous les partisans des idées intermédiaires, dont nous compléterons ainsi la réfutation.
Les divers systèmes de philosophie sabiectiviste Ç<«"^«enveloppent dans une même défiance et une môme «vj«'i'proscription tous les sens à la fois. Leur principe premier : les corps extérieurs sont les causes inconnues de nos sensations, s'applique également à tous les corps et à toutes leurs qualités sans distinction.
On a donc commencé, pour mieux les combattre, par concéder qu'ils n'auraient pas complètement tort, s'ils consentaient à n'appliquer leur théorie qu'à quatre de nos sens externes : l'odorat, le goût, l'ouïe et la vue ; et à faire une exception en faveur du toucher. Le sens du tact, lorsqu'il perçoit l'étendue résistante, serait vraiment objectif, et capable de nous faire percevoir les corps, tandis que tous les autres seraient subjectifs et incapables d'atteindre directement autre chose que nos sensations elles-mêmes. Nous examinerons plus tard si une exception si grave;, que nous retrouvons chez presque tous les contemporains, sé-
isme.
rait vraiment raisonnai)le et légitime ; et nous interrogerons à ce sujet tontes les sources de lumières, y compris les sciences expérimentales. Pour le moment, il nous suffira d'étudier les résultats de cette distinction, et de voir s'il est possible de reconquérir par le tact seul (ou par le tact aidé de la vue) la réalité des corps désormais perdue pour tous les autres sens. Kxposé. Voici la théorie de ces philosophes, telle que nous la trouvons exprimée dans leurs ouvrages les plus estimés :
« Les corps étant en rapport avec nos organes..., les nerfs entrent dans un certain état de vibration. Ces vibrations se prolongent le long des fiilets nerveux et finissent par se perdre aux yeux de la science dans l'intérieur de la masse du cerveau. Là commence une nuit profonde que l'expérience n'a que peu d'espoir de dissiper entièrement. Celui qui voudrait suivre parla pensée la série des phénomènes, entrerait ici comme dans un tunnel obscur. » — Jusqu'ici il n'y a pas plus de jour que dans les autres systèmes modernes; mais continuons : « A la suite d'un nombre d'antécédents et de conséquents que la science ignore, voici que le jour reparaît et que la science sort du tunnel par une autre extrémité ; voici que de nouveaux phénomènes observables, non plus cette fois par le dehors (les sens) mais par le dedans (l'intelligence), se manifestent. La modification physiologique des sens s'est transformée en sensation : sensation musculaire, sensation cutanée, etc.. Mais la sensation n'est elle-même encore qu'un intermédiaire. Les sensations se traduisent en notions... ; les sensations musculaires, cutanées, etc.. s'interprètent par les idées d'étendue, de corps, de mouvement, et l'ensemble de ces interprétations forme une notion définitive, celle du corps vu et touché. Or, chose étrange, chose incroyable si
l'objectivité des sens externes 85
l'on veut (nous citons toujours), mais cependant réelle ! que représente cette notion? Elle représente le corps extérieur qui a été la première origine de cette série de phénomènes. Elle sauf e d'un bond par-dessus tous les intermédiaires, et présente à notre esprit le corps lui-même (1). »
En résumé, avant d'arriver à la notion de corps. Quatre
.1 termes.
« il y a un cycle complot compose de quatre termes : 1° le corps ; 2° la modification physiologique des nerfs et du cerveau ; 3" la sensation ; 4° la notion qui représente le corps (2). »
Le passaoe du deuxième au troisième terme, c'est- imcrpré-
, 1 . . ' laiioiides
à-dire du mouvement a la sensation, étant déclaré s'gD«. inexplicable, comment va- t-on du moins nous expliquer le passage du troisième au quatrième terme, de la sensation à la notion objective? Le voici : la sensation est un signe ; Tintelligence n'a qu'à le traduire et à l'interpréter. Cette réponse parait claire au premier coup d'œil et même assez ingénieuse. Creusons-la un peu plus à fond, pour bien voir tout ce qu'elle renferme. Les signes qu'il s'agit de traduire sont ou bien des images fidèlesquireprésententrobjetlui-même,oubien des signes dans le sens strict, c'est-à-dire qu'ils n'ont aucune ressemblance avec l'objet ; ainsi en langage de la chimie, H est le signe de rbydrogène. Dans la première hypothèse, nous accordons volontiers qu'on peut ^mon percevoir, du moins connaîtreMn objet par son image (3) ; ainsi si je n'ai jamais vu la figure de Léon XIII, je puis cependant la connaître par une bonne photographie. Mais alors nous retombons dansl'hypothèsedes images intermédiaires, qui est très justement
{VjLe Positivisme et les Sciences expérimentales, par M. l'abbé de Broglie, t. II, pp. 11 et 12.
(2) Le Positivisme, etc. p. 13.
(3) 11 n'en demeurerait pas moins impossible de constater la conformité de cette connaissance avec son objet.
réprouvée parles partisans du système en question. Reste donc la deuxième hypothèse : les signes qu'il s'agit de traduire n'ont aucune ressemblance avec les objets signifiés. Et en effet, nous disent-ils, quelle ressemblance entre une sensation musculaire, tactile (1), et la notion d'étendue ; entre une sensation de glissement et la notion de mouvement; entre le blanc ouïe noir et le relief qu'ils expriment ? Aucune évidemment. « Les signes et le sens des signes forment deux séries irréductibles l'une à l'autre (2). » Mais pour traduire un signe, il faut qu'au moins une première fois on nous en révèle le sens ; jamais je ne traduirais H par hydrogène et K par sodium, si je ne suis initié déjà au langage des chimistes modernes, levoca- Eh bien, nous dit-on, c'est la nature qui se charge de cette initiation; cest elle qui vous suggère tout bas que telle sensation musculaire veut dire étendue; telle sensation de glissement veut dire mouvement ! Pour cette traduction incessante de tous les signes sensibles en notions, il suffit d'un « vocabulaire », et la nature y a pourvu (3). En arrivant au monde, tous les animaux sont munis d'une espèce de « dictionnaire complet », mais aussi réduit et, pour ainsi dire, aussi portatif que possible, surtout pour l'homme. « Il est en effet très présumable, nous dit-on, que, principalement en ce qui regarde rhomme,le nombre des éléments innés et spontanés qui entrent dans la connaissance est aussi restreint que possible (4). » Cette opinion n'estil i U est important de ne pas confondre les impressions purement organiques, matérielles, avec la « species impressa », qui, d'api-ès l'École, sert à l'acte de perception. (Voy. S. Thom., I», q. 78, — et cfr. Vallol, Prslec.tiones, pp. 281 et2s4, — Cornoldi, p. 380.) {;>) Le Posilivismf:,, etc., p. 494.
(3) * Les notions du tact forment comme un dictionnaire complet, dans lequel nous pouvons cherchn" le sens des images. » {Le Positivv<me etc., p. 497.) Cl) Jbid., p. ;H2.
elle pas d'ailleurs confirmée par l'exemple de Champollion, l'illustre traducteur des hiéroglyphes égyptiens ? « Il lui a suffit, nous dit-on, d'une inscription en trois langues pour découvrir la clef des caractères égyptiens (1) ». « Il pouvait deviner, d'après le sens d'une partie des mots d'une phrase, le sens de la phrase entière, et acquérir ainsi un moyen au moins hypothétique d'interpréter de nouveaux signes (2). » — Rien de plus naturel assurément : « Intelligent! pauca ! »
Cependant il me vient en esprit quelque défiance au sujet de ce vocabulaire. S'il s'agissait ici de notions abstraites, comme dans la connaissance intellectuelle, le nombre de ces notions générales en serait relativement restreint : mais il s'agit ici de la perception sensible ; non pas de la perception des genres et des espèces, mais bien des individus de tous les genres et de toutes les espèces. Et comme chaque individu a son trait caractéristique (lifi"érent et son principe individuel, si bien que deux individus ne sont jamais parfaitement semblables, il faudrait autant de signes qu'il y a d'êtres individuels existants ou possibles ; ce qui grossirait un peu le format de notre vocabulaire. Mais n'insistons point sur un simple détail; nous sommes en plein pays d'hypothèses et nous avons le champ libre : « car il n\'st pps probable que jamais on puisse vérifier par les faits (3). >
Ce qui devrait nous préoccuper davantaç^e, ce se- Diracoué
. , , . , 1 . ,, , . '' de s'ea
rait la manière de se servir d un tel instrument, ce se- sem . rait la difficulté, pour un homme et surtout pour un enfant, de se débrouiller dans la traduction d'hiéroglyphes si compliqués. Voici dans quels termes cette
(1) IbirJ.. p. 497.
{■2\ Ibid.,p. 498.
(3) I^ Positivisme, etc., p. 449
88 ÉTUDES PniLOSOPniOUES
objection et sa réponse sont exposées. « La nature a sans doute posé à l'homme un difficile problème, celui d'arriver à la connaissance du monde par l'interprétation d'un petit nombre de signes, en marchant du simple au compliqué (1). Le petit enfant commence à marcher à la découverte du monde extérieur. Ce qu'il appreud, dans ses premières études, sous la direction de la nature, est plus difficile et plus important que les huit livres d'Euclide, qu'il apprendra plus tard. L'abîme qu'il franchit en passant du dedans au dehors, en atteignant la réalité objective, est un plus grand obstacle que l'Océan qui séparait Christophe Colomb du nouveau monde deviné par son génie (2). > — « Mais la nature l'a elle-même dirigé dans sa marche ! » Ce qui veut dire : la traduction est toute naturelle, spontanée, inconsciente, et faites un acte de foi aveugle dans l'infaillibilité de la nature... Il me semble que, sans le vouloir, nous nous rapprochons un peu au. jugement aveugle de Reid !
La Tra- Coutinuons Cependant et revenons à notre traduction des signes. Il ne suffit pas d'un bon dictionnaire : pour traduire du grec, par exemple, il faut deux choses : 1° connaître quel est le mot, le signe à traduire; 2° trouver sa signification exacte. Cette seconde opération se ferait-elle comme nous venons de l'expliquer, à l'aide du dictionnaire de la nature, qui nous suggérerait la signification exacte, il resterait encore la première opération : lire ce mot grec ou connaître quel est le signe à traduire. Or (jugez de la difficulté), de l'aveu de tous les philosophes, ces signes, ces sensations, surtout la sensation du tact, sont inconnus du vulgaire et à peine connus des savants. Qui de nous a jamais connu par exemple qu'il y a huit sensa-
(l)7&id.,p.498.
(2) Ibid.. p. 501.
ductioQ.
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lions qui signifient le mouvement? savoii* : « sensation cutanée de glissement, sensation de mouvement du globe de l'œil et de la rétine, déplacement du fantôme visuel, variation de la grandeur angulaire de ce fantôme, variation de la sensation d'accommodation, variation de la convergence des yeux, bruit accompagnant le glissement (1). » Or la réception de ces signes est presque toujours si obscure et si inconsciente, que l'on peut dire qu'ils ne sont pas connus. « Les signes subjectifs nous font connaître les corps, mais ils ne sont pas connus eux-mêmes. Ce sont des portiers qui nous introduisent dans le monde extérieur, mais des portiers discrets qui se contentent d'ouvrir la porte et n'engagent avec nous aucune conversation. C'est celte obscurité des signes qui explique comment Reid a pu les oublier et les négliger complètement dans son système. >
Inutile de multiplier ces citations : il est constant Harmonie que ces signes à traduire sont inconnus de la plupart des hommes. Et alors, comment pouvons-nous les traduire ? Si l'on ne veut pas dire que c'est impossible, il faut agrandir encore l'hypothèse, et supposer que la nature remplace à la fois dans cette traduction et le dictionnaire et le texte lui-même. C'est elle à la fois qui lit le signe et qui le traduit; nos facultés soi-disant intelligentes n'ont plus qu'à se tenir tranquilles, puisqu'elles n'ont apercevoir ni le signe, ni la notion, ni le rapport entre le signe et la notion. Ce qui paraît tout à fait merveilleux, et ne ressemble guère à une traduction quelconque. Que si, en etïet, à l'occasion d'un signe, dont je ne connais ni la présence ni la signification, il s'éveille toujours en moi une notion correspondante, c'est bien moins un acte de traduction, que l'acte d'un instinct et d'un jugement aveugle
(1) Lit Pûsitiviame, etc., t. II, p. 86.
préétablie
et irrésistible de notre nature : ce qui ressemble beaucoup à la théorie de Reid, qu'il s'agissait de remplacer. Et si telle notion correspond toujours fatalement à tel signe, nous retombons dans le système des causes occasionnelles ou de l'harmonie préétablie, système qui explique la marche des aiguilles sur le cadran d'une montre, sans les rouages; système où la machine humaine est expliquée comme un enfant expliquerait une boîte à surprise : si l'on presse un bouton, telle figure apparaît constamment en vertu d'une harmonie mystérieuse et préétablie entre ce bouton et cette figure. L'ordre préétabli a remplacé, sous un nom mystérieux, l'explication scientifique ignorée des philosophes. En vérité, ne serait-il pas plus sim pie d'avouer notre ignorance et de dire avec Reid : le lien entre la sensation et la connaissance est inexplicable; il est suivi d'une affirmation aveugle, mais irrésistible ?...
Mais nous aurions mauvaise grâce de paraître discuter sur des mots. Adoptons la terminologie nouvelle. Que l'acte, par lequel on a prétendu passer de l'impression à la notion, soit appelé d'un nom ou d'un autre, peu nous importe. Cet acte est connu , et nous avons montré qu'il n'expliquait le passage du troisième au quatrième terme, que par instinct inné et aveugle ; c'est-à-dire qu'il ne l'explique guère. Nous avons vu d'autre part que le détail de son mécanisme suppose une série d'hypothèses gratuites et peu vraisemblables.
vnieur II uous restc à examluer la valeur et la certitude ob- ?iïT<^^ jective de connaissances acquises par un tel procédé. '^^^^' Nous retrouverions-nous en face de tous les inconvénients et de toutes les difficultés des idées intermédiaires de l'école cartésienne ?
Et d'abord avons-nous bien le droit d'appeler cet acte une pe7xeption des corps? Qu'est-ce que je perçoi.s?
l'objectivité des sens externes 91
une notion, que Tondit être conforme à son objet, mais je ne perçois l'objet que par sa notion et dans sa notion. Or, s'il était suffisant pour voir la ville de Rome d'en avoir la notion, nous pourrions voir des objets absents à des distances fabuleuses. Il faut de plus que cet objet soit perçu dans sa réalité et non pas seulement en idée : il faut que je connaisse sa présence matérielle, non par un acte de foi, mais par une perception immédiate, et pour ainsi dire face à face. Ce qui n'a pas lieu dans le système où la perception par les sens serait remplacée par la simple conception intellectuelle d'une notion, accompagnée de la croyance aveugle en la présence d'un objet correspondant. Les termes de perception immédiate des sens, de perception des objets en eux-mêmes, ne sont plus ici que des métaphores empruntées au langage du bon sens, et peut-être imposées par lui. L'objet n'est plus senti,touché... il est penséimr Vintelligenceà l'occasion dviie sensation (1).
Mais cette pensée elle-même, que la nature éveille contrôi. spontanément en nous a loccasion de la sensation, "tie. pourra-t-elle du moins nous donner la connaissance certaine du monde extérieur ? c'est-à-dire nous révéler son existence et ^di ressemblance avec l'idée que nous nous en faisons? En d'autres termes il faudrait nous montrer: 1° que la sensation est nécessairement causée par un objet réellement présent ; 2° que la notion que nous nous faisons de cet objet lui est réellement conforme. — S'il était possible, en etïet, que la sensation eût lieu naturellement ])diY une autre cause que par l'action des objets ou en leur absence ; s'il était possible que notre notion ne fût pas semblable à l'ob-
(1) « Quidam posuerunt qiiod sensus non sentit nisi passionem sui organi... Sed bsec opinio manifeste apparet falsa. » (S. Thoni., I». q. 85, a. 2.) — Si c'est l'intelligence qui interprète les données des sens, il faudra donc accorder aux animaux l'intelligence, c'est-à-dire une faculté supérieure aux sens ?...
92 ÉTUDES PHILOSOPeiQUES
jet ; le monde ne serait plus qu'une énigme indéchiffrable, et nous devrions renoncer à l'étudier. Il ne serait plus que la cause inconnue des phénomènes qui se passent en nous, comme l'affirment les positivistes ; et la science humaine, au lieu d'avoir pour objet les choses elles-mêmes, ne roulerait plus que sur nos idées (1).
Or nous sommes péniblement déçus, avouons-le, d'apprendre que ces deux faits ne se prouvent pas dans le système que nous analysons, et qu'il est même impossible de les prouver, tandis que dans le système thomiste nous les avions vu prouvés d'une manière merveilleusement simple (2). Ils ne se prouvent donc pas; mais, nous dit-on, « il n'est pas nécessaire de les prouver parce que nos sensations traduites par la nature elle-même nous font connaître les faits avec évidence et que V évidence n'a pas besoin de preuve (3)>.
Sans doute V évidence ne se prouve pas ! or il est évident pour tous les hommes que les corps existent et que nous les percevons. Cette évidence vulgaire, c'est le bon sens de l'humanité qui suffit à notre croyance, sans doute, mais qui demande à être expliquée par l'évidence scientifique : le but de tous les systèmes philosophiques n'est pas tant de prouver la perception des corps, que d'en expliquer le mécanisme avec vraisemblance ; surtout de l'expliquer de manière à ne pas 1^ rendre incapable de produire cette évi
(1) « Sequereturquod scientiae omnesnon essent de rébus quse suntex- Ira animam, sed solum de speciebus intelligibilibus quîe sunt in anima. Secundo sequeretur orror antiquorum dicentium omne quod videtur esse verum : et si militer quod contradictoriae essent simul verie » (S. Thomas, I*, q. 8-Ô, a. 2, c.)
(•^) L'acte du mobile suppose nécessairement le moteur, et le moteur n'a pu lui communiquer que son acte et sa ressemblance :« foi-mam sine materia. > C'est la preuve à priori de l'infaillibilité des sens interrogés sur leur objet propre et dans les conditions normales. A bientôt les preuves d posteriori.
(3) Le Potilivisme, etc., t. II, p. 6.
dence. Voilà pourquoi l'évidence vulgaire, qu'on allègue pour toute réponse, ne nous parait pas pouvoir remplacer une explication scientilique. Serait-ce Vévidence scientifique dont on voudrait Lévi-
(icnce
nous parler? Mais vovons un peu à quoi ces expli- rendue
'■ -' '■ "- . impossi-
cations 1 ont réduite. Si, à l'occasion d'une sensation, ue. la nature éveille en nous la notion d'un objet; si je traduis instinctivement tel signe par telle notion, que s'ensuit-il ?
1° La présence de la notion sera évidente.
La présence de l'objet ne sera pas pour cela seul évidente et ma croyance en sa présence sera aveugle.
2° La possibilité ou clarté intrinsèque de cette notion pourra être évidente.
La conformité de la notion avec tel ou tel objet ne sera pas évidente; et ma croyance en cette conformité sera aveugle.
Ainsi l'évidence de la présence d'une notion et l'évidence de sa possibilité ou clarté intrinsèque ne peuvent suflire à éclairer ma croyance en la présence réelle de Pobjet correspondant.
Bien plus: cette évidence, dites-vous, est souvent Évidence
, ., . . ... Irom-
trompeuse ; « il peut toujours arriver et il arrive sou- peuse. vent que les sensations sont formées irrégulièrement, qu'elles sont produites par d'autres causes que la présence du corps qu'elles signitient. Quand cela arrive, la notion, se formant d'après des lois générales, se trouve fausse, et est cependant aussi évidente qu'une notion vraie. Ainsi le soleil étant au-dessous de l'horizon, en réalité nous le voyons par l'effet de la réfraction au-dessus, avec la même évidence que lorsqu'il est réellement dans une situation qui nous permette de le voir directement. Donc l'évidence complète, équivalente à celle qui existe dans la perception vraie, peut exister dans une perception fausse. Donc,
l'évidence de la perception n'est pas un signe de vérité.
» Ce qui rend cet argument plus puissant c'est que nous ne pouvons remonter le circuit de la perception. Nous ne pouvons donc pas prouver à priori que le corps est la cause de nos sensations, ni que la sensation s'est formée régulièrement.
» L'évidence n'est donc pas un signe de l'existence réelle des corps (1) »
Voilà donc notre objection telle que nos adversaires eux-mêmes l'ont formulée : voici maintenant leur réponse : « Théoriquement parlant et d'une manière générale et abstraite, cet argument semble invincible (2) ». — Cet aveu sincère nous fait concevoir de légitimes craintes sur le sort de leur théorie théoriquement condamnée ; voyons comment pratiquement elle pourra s'en tirer. Pratiquement cette évidence ne doit plus nous tromper lorsqu'elle sera < liée à un signe infaillible; à savoir la concordance d'une multi- Nonveau tude de seusatious diverses, d'où ressort une notion unique (3). » Un exemple choisi par l'auteur est indispensable pour nous faire comprendre sa pensée: « Le mouvement, par exemple, est désigné par huit signes distincts : sensations cutanées de glissement, sensations du mouvement du globe de l'œil et de la rétine, déplacement du fantôme visuel, variation de la grandeur angulaire de ce fantôme, variation de la sensation d'accommodation, variation de la convergence des yeux, bruit accompagnant le glissement. Or si ces signes si différents s'accordent pour désigner un seul et même mouvement (4j, > ce sera un signe infaillible de Tobjectivité du mouvement. De bonne foi, un tel
(1) Le Positivisme, etc., t. II, p. 83.
(2) Ibid., t. II, p. 34.
(.S> l.e Posith'isnie. f-tc, t. II, p. 42. (4) Ibid., t. II, p. 30.
criienom
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critérium qui résulte « d'une accumulation immense de renseignements» (1) dont chacun serait incapable de nous donner la certitude, et de l'accord des variétés sans nombre de signes inconnus du vulgaire et à peine connus de quelques savants, croyez-vous qu'il soit pratique et possible? Croyez-vous que les voies de la nature soient si compliquées pour nous faire atteindre les faits les plus simples et les plus palpables : il fait jour, il fait nuit; je suis en mouvement ou en repos ?
Mais ce n'est pas tout : ce critérium lui-même, ordi- son
^ insnffi
naiiTement infaillible, est déclsLié parfois insuffisant; sancc parfois, en effet, nous dit-on, la « concordance des signes est factice, provenant de la réaction de la not.on sur les organes et de la formation de signes faux et irréguliers > (2). Parfois aussi la « concordance de tous les signes, quelque complète qu'elle soit, est insuffisante, et l'erreur ne peut se discerner par une discordance actuelle, car il n^y en a pas de sensible (3). »
Enfin, en dehors de tous ces cas exceptionnels, on nous dit qu'il est toujours possible que cette concordance des signes provienne, non pas de l'action des objets extérieurs, mais, sinon du hasard^ au moins d'une cause toute-puissante ; et alors ne pouvant plus répondre, comme dans la théorie thomiste, que l'évidence ne peut être un signe menteur, lorsqu'on interroge les sens normalement sur leur véritable objet, que ce serait là une contradiction manifeste et une impossibilité (4)^ pour échapper à cette dernière dif-
(1) Ibid.,t. II, p. 35.
(2) Cfr. Ibid., t. II, p. 53.
(3) Ibid., II, 55,57.
(4) Nous sommes bien loin de nier que l'action surnaturelle d'un ange ou du Tout-Puissant puisse causer certaines illusions des sens.
1" Cette action pourrait agir sur nous en changeant l'état n. rmal des facultés ou du milieu, comme saint Thomas l'explique fort bien (Voy.
ficulté, on est obligé de se jeter, en dernier ressort, dans les bras de la bonté et de la véracité divines (1) !... Mais si vous avez concédé que le genre humain tout entier se trompe sur toutes les autres qualités sensibles des corps, et que Dieu chaque jour
I», q. CXI, a. 4, — et QQ. disp. de Malo, q. xvi, a. 2.) Mais alors nous n'aurons plus le cas de perception normale dont il s'agit ici.
2" Elle pourrait aussi coutrefaire les signes par lesquels nous jugeons du mouvement, du relief, de la distance et des autres objets indirects et accidonlcls. Mais ce ne sera plus le cas de la perception, stric/o sensu, des objets propres, la seule dont il s'agisse ici.
3» Même dans ce cas. nous accorderons encore que l'action surnaturelle pourrait produire sur nos organes une impression sensible (Voy. S. Tliom., III», q. lxxyii, a. 1.) Mais rappelons-nous que d'après Aristote et saint Thomas, la perception des sens extérieurs ne consiste pas précisément à percevoir cette impression intérieure, elle consiste à percevoir en même temps l'action qui l'a produite. Or cette action sera simple et spirituelle, ou bien elle sera matérielle et étendue. Si elle revêt une forme matérielle et étendue comme dans les espèces eucharistiques ou dans l'apparition à Tobie de l'ange sous forme humaine, alors la perception d'une forme matérielle et sensible sera une perception objective et vraie, alors même qu'il pourrait y avoir erreur sur la nature de la substance qui a revêtu cette forme sensible. — Si, au contraire, cette action surnaturelle reste spirituelle et simple, il nous sera impossible de la percevoir par les sens, et l'acte de perception extérieure n'aura pas lieu. (Voy. Comoldi, p. 3«0.)
En ellcl, la perception sensible d'une action insensible, la vue d'une chose invisible est impossible: ce serait une perception sans objet. A plus forte raison, sera-t-il impossible de percevoir à la place l'action de quelque autre objet absent ou non existant ; saint Thomas l'a déjà fait observer: « Si ad ignem manum admovemus, simul calorem experimur. et simul ignem esse calidum ; atqui, iit ait S. Thomas si sensatio ista M in organo ab alio agente (agitur de Dco) lieret, tactus, etsi sentircl calorem manus, non tamen sentiret calorom ignis, nec sentiret ignem es.se calidum.... quia judicium sensus in proprio sensibili non errât. » (Q. Disp. de Pot., q. m, a. 7, c. — Vallet, I, p. 47.) « Sicut res natiualis non d<^ticit ab esse quod siin competit... ita virtus cognoscitiva non dolicit in cognoscendo... » I», q. xva, a. 3, c. — Contra Gent., II, c. xv, n.2.)
Donc, avec toutes ces réserves, affirmons que Dieu lui-même ne peut nous faire percevoir un objet qui n'est pas ; c'est contradictoire et impossible. Jamais l'évidence de la perception ne peut être un signe menteur ; et si nous nous trompons, c'est que nous ne jugeons pas dans les conditions normales, ou que notre jugement dépasse l'évidence ou la portée de notre perception. Lerecours à 1 argument, d'ailleurs si contestable et si contesté, de la véracité divine, pour prouver scientifiquement l'évidence vulgaire, n'est donc nullement néce.ssairedans la théorie thomiste (Voy. Cousin, Hist. de laph., 8* leçon.)
(1> Le Poiitivismc, etc., II, 40, i6.
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permet cette illusion universelle, avec quelle confiance pouvez-vous invoquer sa bonté et sa véracité divines, pour sauver du naufrage l'étendue et le mouvement ! N'avez-vous pas laissé couper ainsi votre dernière ligne de retraite?...
Voilà donc notre point d'arrivée, bien éloigné de connotre point de départ. Ce dénouement inattendu pourra causer quelque découragement et quelque surprise.
Et d'abord quelque découragement... le même que semblait exprimer l'auteur lorsqu'il écrivait : « La théorie de la connaissance humaine est une des parties les plus ardues de la métaphysique : c'est une mer semée d'écueils, sur lesquels bien des philosophes ont vu se briser leur confiance dans la raison ».
L'impression finale pourrait être aussi mêlée de quelque surprise... La théorie nouvelle n'est guère qu'une réédition des précédentes.
Mais le moins surpris de tous ne serait peut-être pas le docteur Helmholtz, si l'on croyait pouvoir compter sur son autorité et son concours, pour asseoir sur ses bases une pareille théorie.
L'interprétation de signes d'après Helmholtz esttout expérimentale Qi empiristique: elle n"a rien de commun avec l'interprétation aveugle et innée de l'autre système. De plus, cette interprétation est restreinte à certains objets. Il suffirait, en effet, de lire attentivement la première page de la troisième partie de son ouvrage sur Y Optique physiologique, pour voir que, s'il a cru pouvoir expliquer la perception de la vue par une interprétation de signes, il avait pris soin de nous avertir formellement qu'il restreignait le mot de perception aux perceptions « de l'existence, de la forme et de la position des objets extérieurs »; c'est-à-dire aux perceptions d'objets impropjres et indirects pour la vue. Cette restriction est d'ailleurs imposée par la logi-
LOWECTIVITB 7
que du système où les autres objets sont considérés comme des sensations subjectives et symboliques.
Pour nous, nous accorderons volontiers au célèbre physiologiste que certaines qualités sensibles peuvent être perçues par une interprétation véritable de certains signes d'après les données d'un autre sens. C'est là, avons-nous déjà dit, un point fondamental de la doctrine thomiste, d'après laquelle toutes les qualités déjà perçues par un ou plusieurs sens peuvent devenir des objets indirects, per accidens, d'un autre sens (1).
Nous lui accorderons que la perception claire et distincte des qualités dont il parle: l'existence, la forme et la position des objets (alors même que leur perception vague et confuse serait naturelle à la vue), est le fruit de l'éducation de l'œil, qui a appris à interpréter certains signes parles données du tact. Aristote avait déjà remarqué que c'est par l'appréciation de l'angle visuel que nous connaissons la position et le- distances ; et que la direction du mouvement et plusieurs autres qualités indirectes sont connues par la manière dont l'action lumineuse nous frappe (2).
Nous classerons donc volontiers ces perceptions indirectes dans la catégorie des perceptions per accidens ou quasi per accidens, comme dit saint Thomas (3). Ce n'est plus une question de principe, mais une affaire d'expérience, dont la science physiologique est véritablement juge.
(1) « Propria autem sensilia sensus per accidens alter alterius sentiunt ». — (A.rist., De Anima, 1. III, c. i. — S. Thom., De Anima, 1. 11,13.)
(2j Arist., De Insomniis, c. ir. — S. Thom., De Anima, II, lect. 15, De yerif.,q. vrri, 1, 1". — De Anifna, II, lect. 13.
(3) a Non eniiii proprius sensus primo et per se apprehendit figuram vel motum sed quasi per accidens. » (S. Thom., opusc. XI, De Pot. aiuiux, c. IV.)
Retour à la théorie d'Aristote et de S. Thomas dont on complète l'exposition.
Cet échec lamentable de toutes les théories nouvelles ou anciennes, en dehors de l'école péripatéticienne et thomiste, ranime notre confiance, et nous excite à continuer résolument notre marche en avant il ans une voie tracée par le bon sens de l'humanité, ei déjà explorée par le plus sûr génie de la Grèce et les plus grands docteurs des âges chrétiens.
C'est la théorie de la perception immédiate des corps, Résumé
, , . . , , de la
clans leurs actions sur nos organes sensibles. théorie.
Oui, notre âme a des portes et des fenêtres sur le monde extérieur, quoi qu'en dise Leibniiz : elle a ilabord conscience de son propre corps, avec lequel elle ne forme qu'un seul tout substantiel ; et par suite elle prend conscience de toutes les actions étrangères dont ce corps est lui-même pénétré, dans son commerce incessant avec les corps extérieurs. Leurs actions lumineuses, sonores, extensives, résistantes, figurées, etc., frappent à chaque instant nos organes sensibles, et ceux-ci, en recevant ces actions, les perçoivent immédiatement. Le monde n'est donc plus pour nous la cause inconnue de nos sensations, puisque ce sont bien les opérations des corps extérieurs que nous saisissons, et non pas seulement nos propres opérations psychiques, comme on le suppose dans tous les autres systèmes.
Désormais nous pourrons remonter de la nature de ces opérations à la nature des agents matériels qui les produisent, car l'action d'une force ne saurait être que l'expression et la ressemblance au moins par-
fameux
10) ÉTUDES PHILOSOPOIQUES
tiello et inadéquate de cette force : omne agens agit siniile sibi. Axiome mille l'ois vérifié par les résultais bien connus de l'expérience vulgaire ou scientifique; ainsi l'action lumineuse d'un corps nous donne sa photographie, son action résistante nous donne son empreinte, et son action sonore nous en rend un fidèle écho.
Le La sensation ou impression de l'objet sur Porgane vont, animé, bien loin d'être un mur d'airain ou un océan infranchissable entre le sujet et l'objet, devient au contraire leur trait d'union. De même que c'est par la passion que l'action de l'agent informe le patient, de telle sorte que l'agent et le patient se réunissent et se confondent alors dans un acte commun que l'un donne et que l'autre reçoit; ainsi, nous disent Aristote et S. Thomas, c'est par l'impression sensible ou la species impressa, que le sujet et l'objet s'unissent et se confondent dans un acte commun; et c'est cet acte qui est le terme immédiat de notre perception et de notre conscience.
Cette union intime du sujet et de l'objet, que vient de décrire la théorie, est bien celle que me révèle le témoignage de ma conscience. En vérité, lorsque je touche cette table qui résiste, lorsque je saisis cette plume (et tous les autres sens sententégalementpar un certain contact) (1), quel abîme infranchissable peutonbienimaginerentre elle etmoi?Nesommes-nouspas au contraire étroitement unis l'un à l'autre ? Et l'école écossaise, qui a poussé si loin l'exactitude et la finesse de l'observation psychologique, n'a-t-ellepas dû constater, par l'organe d'un de ses plus illustres représentants, que « nous sommes conscients immédiatement,
(1) « Oitines sensus quodam pertici tactu ». (S. Thomas, De anima, II, lec. iJO).— « Corpora eniui non se immutaiit, nisi se tangant ». (Ibid. lec. 1&.)
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dans la perception, d'un moi et d'un non-moi, connus ensemble et connus en opposition mutuelle... que nous avons conscience de deux existences par une même et indivisible intuition... que la conscience donne, comme dernier fait, une dualité primitive, une antithèse originelle...? » (2). L'abîme infranchissable entre le sujet et l'objet est donc une invention gratuite des philosophes; et les efforts désespérés qu'ils ont tentés pour combler ensuite cet abîme, qu'ils se sont plu à creuser de leurs mains, et pour jeter un pont suspendu entre les deux mondes du subjectif et de l'objectif, sont des efforts non seulement impuissants, mais surtout parfaitement inutiles. Puisque le sujet et l'objet, comme le patient et l'agent, au moment précis de la passion, s'unissent et se confondent dans un acte commun, cet acte d'origine étrangère entre nécessairement dans la conscience.
Les cartésiens nous arrêtent ici, pour nous faire uisuncobserver que s'ils séparent trop, nous, par un excès suî.jei'iîf contraire, nous commettons des confusions regretta- robjeau. blés au point d'attribuer aux objets extérieurs des modifications qui n'appartiennent qu'au sujet sentant. Est-ce que le feu a chaud, et que la glace a froid ? Estce que le sucre est doux et le vinaigre amer; le paysage c:ai ou triste?...
(2) Hamillon, Lect. on Met., I, 28S. — M. Bouillier dans son bel ouvrage sur la conscience a très heureusement développé la même pensée: a Entre notre être propre et ce qui le limite, il y a un point de contact ou d'intersection, où se rencontrent à la fois le moi et le non-moi, indissolublement unis dans Tétre et dans la conscience. Pareillement, la tangente se confond avec la circonférence, au point où elles se rencon- ^trent, d'^ telle sorte que ces deux lignes n'en font qu'une, et que la con- ' naissance de l'une ne peut se séparer de celle de l'autre ». — Cette comparaison est très ingénieuse, mais elle n'est qu'une abstraction : deux lignes se compénètront; deux corps ne se compénètrent jamais. Encore un pas de plus, et M. Bouillier découvrait la théorie de l'agent et du patient réunis dans un acte commun.
Cette vieille objection, formulée si souvent sur le ton d'une aimable ironie, n'a jamais paru bien solide ni bien sérieuse.
Bien loin de nous faire attribuer aux objets extérieurs nos états de conscience, nos émotions ou impressions subjectives agréables ou pénibles, la théorie thomiste nous préserve au contraire d'une si grossière confusion, en établissant la distinction, à la fois théorique et expérimentale, entre le sens externe et le sens interne, entre la perception de nos émotions sensibles et la perception de l'action extérieure qui les a occasionnées. La première a un caractère intérieur et affectif; la seconde un caractère extérieur et représentatif.
Ainsi lorsque du bout des doigts, je palpe l'effigie d'une médaille, je perçois à Vintérienr un léger frôlement de l'organe tactile, mais en même temps je perçois à Vextérieur une forme en relief. Or ces deux perceptions, par leurs caractères si différents, me préservent de toute confusion : je n'attribue pas à la médaille le frôlement cutané, ni à mon organe tactile la forme de la médaille.
Us s'viii Non seulement ie les distingue, mais une observa-
en raison . . , i i i
invcrw. lion attentive m apprend que lorsque ces deux perceptions se succèdent ou s'accompagnent c/est toujours en raison inverse; l'une perd toujours en intensité ce que l'autre gagne. Plus l'impression sera matérielle et forte, de manière à provoquer des Aéactions subjectives de Torgane, plus la perception extérieure sera obtuse et affaildie (1). Une lumière trop vive éblouit et fatigue ; on n'y voit rien distinctement ;
(1) Voyez les observations si fines et si ingénieuses d'Aristote, De anima, lî, 12 ; I, 4 et ly ; II, 11 ; III, 2, etc. et le Commentaire de S. Thomas. Ha . jlto I et Maine de Biran n'ont rien dit de si nouveau qu"on le suppose sur ce sujet.
l'objectivité des sens externes 103
lorsqu'elle se modère la sensation pénible disparaît, et la vue redevient distincte. Un coup violent peut occasionner une impression si douloureuse, que nous ayons peine à discerner, et même qu'il nous soit impossible de discerner la forme obtuse ou tranchante, carrée ou pointue de l'instrument qui nous a frappé. C'est là une remarque que nous avons déjà faite et sur laquelle nous revenons parce qu'elle va nous permettre d'établir une espèce de hiérarchie parmi les sens externes.
Plus l'impression organique exigée pour leur fonc- Hierartionnement normal est délicate, et pour ainsi dire im- ' sens.* matérielle (1), comme dans la vision, plus la perception extérieure sera nette et puissante. Voilà pourquoi le sens de la vue, étant à peu près exempt, à l'état normal, de réactions organiques, nous fait surtout percevoir l'action lumineuse des objets extérieurs : c'est le plus objectif. Au contraire la sensation de chaleur ou de froid est peut-être celle qui nous manifeste le plus les états successifs de nos organes : c'est le sens
(1) s. Thomas emploie ici le mot de spirituel, immutaiio spiritualis, qu'il attribue non seulement au sens, mais encore aux milieux, à l'air, à l'eau, aux corps ambiants. Pour comprendre le sens de cette expression, il faut se reporter aux théories physiques de son temps. Lorsqu'on fait agir par exemple un rayon de lumière rouge sur du papier blanc, cette coloration du papier n'est pas matérielle, puisque le papier reste blanc. Si au contraire je le peins avec de l'encre rouge, le papier devient matériellement rouge. Le premier changement est dit spirituel, par opposition au second qui est matériel. Ainsi l'air, l'eau, les organes des sens qui reçoivent les sons et les couleurs, ne deviennent pas pour cela colorés ou sonores : leur changement est dit spirituel on intentionnel. Mais tous nos sens ne sont pas spirituels au même degré ; l'œil l'est davantage : visKs est spiritualior — forma coloris recipitur in puyAlla quœ non jitper hoc colorala... recipitur secimdum esse spirittiale. — Au contraire la main en recevant la chaleur devient réellement chaude ; c'est le sens le plus matériel : forma recipitur secundum esse naturalb, sicut calor in culefacto. — Le premier changement est seul requis pour la perception des sens externes ; lorsque le second survient il ne fait que troubler la perception externe, par l'addition de ses éléments subjectifs. (Cf. S. Th. De anima, 1. II, lec. 14, ^0 et 21 ; — et 1», q. 78, . 3, c.)
le plus subjectif. Enfin, entre ces deux extrêmes, s'échelonnent tous les autres sens, où les deux espèces de perceptions internes et externes, affectives et représentatives, apparaissent simultanément en des proportions variables. D'abord le toucher qui est avec la vue le sens représentatif par excellence; puis l'ouïe, enfin l'odorat et le goût où nous ne percevons pas seulement, comme on l'a prétendu, le chatouillementdoux ou piquant, agréable ou désagréable de l'organe, mais aussi la saveur ou l'odeur de la rose, du jasmin, etc., qui appartiennent à ces fleurs.
Que si nous attribuons parfois aux objets extérieurs nos impressions subjectives elles-mêmes, en disant, par exemple, que le vinaigre est piquant, que le paysage est gai ou triste, qu'un son est doux ou terrible, etc., nous ne les leur attribuons que d'une manière métaphorique, « causaliter >, comme un effet est imputable à sa cause ; et nous nous conformons en cela à un usage parfaitement fondé et légitime. Mais nous leur attribuons réellement et objectivement toutes les qualités manifestées par la perception externe avec un caractère évident d'extériorité, par exemple l'étendue, la figure, le mouvement, voire môme la couleur et le son, et les prétendues illusions des sens à ce sujet, raille fois réfutées et que nous étudierons encore en détail, n'ébranleront pas cette thèse.
objecii- Avons-nous fait la part trop large à l'objectivité îîeiatt de nos sensations, et peut-on nous accuser de leur refuser tout caractère relatif et subjectif ? Cette exagération, bien inutile à notre thèse, n'a jamais été dans notre pensée. En cherchant à distinguer, comme nous l'avons fait, le rôle des deux éléments essentiels à toute perception dos sens, le sujet et l'objet, nous
l'objectivité des sens externes 105
croyons avoir fait au contraire la part très large au sujet sentant.
Non seulement l'acte de perception et de conscience a) d»" n'appartient gu'au sujet seul, mais encore toutes les "«ns
y. , , . . interne».
émotions et atiections révélées par la perception interne. Nous accordons volontiers que ces sensations internes sont des états purement subjectifs qui peuvent n'avoir aucun rapport de ressemblance ni même d'intensité avec les causes externes qui les ont occasionnées.
Ainsi la même cause extérieure pourra produire tantôt le plaisir, tantôt Isidouleur, et cela à des degrés très variables suivant l'espèce, le tempérament, les habitudes et les dispositions passagères de l'individu. Les mêmes saveurs, ou les mêmes odeurs, par exemple, qui plaisent à ceux-ci, déplaisent à ceux-là, attirent les uns et font fuir les autres.
Le même poids occasionnera une sensation d'effort très dilférente suivant qu'il sera soulevé par un enfant, un homme robuste, un vieillard, un malade, un convalescent ; et chez le même individu suivant qu'il sera soulevé avec le petit doigt ou avec la main tout entière, porté à bras tendu ou de quelque autre manière ; suivant que ses organes seront plus ou moins fatigués, plus ou moins dispos. Le poids sera donc essentiellement relatif, de même que le dur et le mou, l'éloignement et la proximité, et toutes les autres qualités que nous apprécions par la sensation de l'effort.
Des excitations de même degré produiront des réactions motrices d'intensité fort différentes, suivant la délicatesse de l'organe qui sera provoqué, et dans le même organe ou sur le même nerf, suivant son point d'application plus ou moins éloigné des centres moteurs.
La sensation interne de la chaleur ou du froid de
100 ÉTUDES PUILOSOP'QIOUES
nos membres variera également avec les conditions subjectives. Le thermomètre aura beau marquer le même degré dans l'air ambiant, cette sensation variera avec la délicatesse du tempérament, l'âge, l'état de santé ou de maladie et aussi les habitudes du sujet. Il est clair que les Esquimaux et les Sénégaliens en seraient diversement atlectés.
Ce que nous venons de dire des vibrations caloriques de notre propre corps et des sensations subjectives qui en résultent, nous le disons pareillement de. certaines vibrations lumineuses ou sonores de nos organes, telles que les éblouissements des yenx ou les bourdonnements d'oreille dont nous expliffuerons plus tard le curieux mécanisme. Ce sont là des sensations internes qui n'ont rien de commun, nous le verrons, avec l'exercice normal de la perception externe.
Ce potit nombre d'exemples suffit pour montrer que la même quantité de force extérieure peut produire des affections et des émotions sensibles variables, en qualité et en degré, suivant diverses conditions subjectives, telles que la structure spécifique et individuelle, la situation de la partie affectée, l'âge, l'état constitutionnel, les dispositions actuelles des organes et les habitudes antérieures ; en un mot, que les sensations internes ne sont en rien la mesure des réalités extérieures.
t)Dans En esl-il de même des sens extei-nes"? Toute la "'ïion'^''' question est là. Question insoluble pour les philosophes qui ont confondu les sens externes avec le sens interne ; ils sont désormais condamnés à une équivoque perpétuelle, et à des confusions inextricables dans Fanalyse des phénomènes sensibles. Dans ce labyrinthe obscur, où ils s'égarent, notre fil d'Ariane sera encore la distinction fondamentale de la perception interne et externe.
externe.
jeiUuD.
l'objectivité des sens externes 107
Commençons par nous débarrasser de quelques sophismes.
On nous objecte que le même agent extérieur, en i™ obagissant sur différents organes périphériques, est perçu d'une manière différente par chacun d'eux ; le témoignage des sens n'est donc plus concordant ; nous ne pouvons plus nous y fier. Voici les exemples qu'on allègue. Le même rayon de soleil, en tombant sur la main, est perçu comme chaud, en tombant sur la rétine est perçu comme lumineux. — La même matière appliquée à la peau cause une sensation de toucher, appliquée à la langue une sensation de tact et de goût; et si elle aie goût piquant, elle excite sur la peau des sensations de chaleur ou de tintement. — De même pour les substances volatiles : une bouffée d'ammoniaque venant en contact avec les yeux produit une douleur cuisante; dans les narines une odeur d^une force intolérable ; sur la langue, elle engendre un goût acre, etc. (1).
Vraiment, on croit rêver en lisant in extenso, dans les ouvrages de nos célébrités philosophiques, de si misérables objections ! Eh ! pourquoi le même rayon de soleil ne serait-il pas à la fois chaud et lumineux? Pourquoi la même matière ne serait-elle pas à la fois étendue, solide, savoureuse et odorante? Quelle contradiction à supposer que le même agent ait des propriétés sensibles, multiples et fort différentes, qui, pour être senties, demandent chacune des organes sensibles de structure diverse ? — Ah ! si le même objet propre était perçu par le même sens, à Vétat norm^al, de manières contradictoires; si le toucher se contredisait en jugeant des figures et des reliefs, nous aurions droit de suspecter son témoignage. Mais ces contradictions n'ont jamais été prouvées pour le tou-
(J) H. Spencer, Principe de psychologie, l, 202.
(ectinn.
cher ni pour les autres sens lorsqu'on les interroge sur leur obje/ propre et àdins les conditions normales s-'Ob- Une autre objection un peu moins grossière, mais qui n'en est pas plus solide, est tirée par le mêuie auteur des mouvements relatifs de l'objet et du sujet qui modifient parfois le degré et même la qualité de notre sensation. Ainsi Tintensité d'un son ou d'une lumière ne nous apparaît pas la même si l'on s'éloigne ou si Ton s'approche. Quand un train express traverse une station, le sitïlet de la locomotive semble varier du plus haut au plus bas pour les spectateurs, tandis qu'il est uniforme pour le mécanicien. Il y a un changement encore plus marqué pour le voyageur assis dans un train qui va très vite dans une direction, tandis qu'un autre train sifïle en allant à toute vitesse dans une direction opposée. Dans ces conditions, la note peut s'abaisser d'une tierce et même d'une quarte. De même pour la lumière d'une étoile dont la qualité pourrait être affectée suivant la vitesse avec laquelle elle s'approche ou s'éloigne de nous.
Il est facile de répondre que dans ces cas le changement ne vient pas du sujet, mais de l'objet lui-même, c'est-à-dire des actions sonores ou lumineuses qui varient suivant les vitesses et les milieux. Il y a une véritable altération dans le nombre (et parfois dans la direction) des ondes aériennes ou éthérées qui frappent notre œil ou notre oreille. Nos perceptions nous révèlent donc des variations vraiment objectives dont on pourrait constater la réalité extérieure avec des instruments de physique, avec le spectroscope, par exemple. Ainsi Huggiens a montré que le spectre de Syrius diffère du spectre qu'il aurait, s'il était immobile par rapport à nous. En sorte quel'obiection de notre adversaire confirme, au lieu de l'ébranler, l'objectivité des sens externes qui nous font réellement percevoir les phéno-
l'objectivité des sens externes 109
mènes extérieurs tels qu'ils sont au moment où ils nous frappenl.
Ces objections écartées, examinons si nos perceptions externes dépendent, et dans quelle mesure^, de la structure de nos organes et de nos dispositions subjectives.
Il est clair, tout d'abord, que l'existence et la perfec- R*'»»tion plus ou moins grande de ces perceptions dépen- ^aptitu^e dent de l'existence même et de la perfection des organes correspondants. Si l'animal est privé des organes propres à recevoir les actions lumineuses ou sonores par exemple, et à vibrer à l'unisson de ces phénomènes extérieurs, il est évident qu'il sera aveugle ou sourd; et si ces organes sont plus ou moins délicats, plus ou moins grossiers^ leurs perceptions seront également plus ou moins adéquates. Voilà pourquoi telle espèce animale est mieux douée que telle autre. L'odorat est beaucoup plus délicat chez le chien que chez l'homme^ et même entre les variétés de chiens, comme le lévrier et le basset, il parait y avoir des nuances assez marquées. — La finesse de l'ouïe ditiere beaucoup entre les personnes de même race et surtout de races différentes. En mettant son oreille contre le sol, un sauvage distingue des bruits qu'un homme civilisé est incapable d'entendre. Les saveurs complètement inappréciables aux uns sont facilement reconnues des autres; la profession de dégustateur exige, on le sait, une organisation et des aptitudes exceptionnelles. Pourle toucher, les différences ne sont pas moins grandes ; il y a des personnes qui distinguent si bien les petites différences de surface, qu'on les emploie à juger des marchandises comme la soie crue, en les touchant. De même pour la sensibilité visuelle: tous les yeux ne sont pas également doués pour la recherche de petites étoiles dans le télescope ; les uns y découvrent
ce que d'autres n'auraient jamais su distinguer; le microscope à son tour nous a révélé tout un monde d'inlîniment petits que la vue normale est impuissante à atteindre, etc., etc..
Tous ces faits si connus et si incontestables prouvent donc une certaine relativité de nos sens externes. La sensation dépend des aptitudes naturelles ou ac- ({uises du sujet. Plus elles seront parfaites, el plus la perception sera précise et adéquate. Mais de ce que notre perceijtion est souvent très grossière et très incomplète, on n*a pas le droit de conclure qu'elle n'est plus objective. Le peu qui est perçu est réellement perçu. Notre perception du monde est assurément très bornée, mais de quel droit affirmer qu'elle est nulle ? Parce que je n'ai pas des yeux de lynx capables de distinguer les infiniment petits, dois-je conclure que je ne puis rien voir de réel?
sesiispo Non seulement la perfection de nos perceptions exaciadici. lernes dépend de la perfection de la structure spécifique ou individuelle et des aptitudes naturelles ou acquises de l'organe sentant, mais encore de ses dispositions actuelles. Les divers degrés d'inattention, de fatigue, d'épuisement, d'anesthésie artificielle, d'impuissance due à la maladie ou au déclin de l'âge, affaiblissent proportionnellement et obscurcissent les perceptions des sens.
Sa Au nombre de ces dispositions normales dont l'ab-
Q.ulralllé ^
sence nous exposerait à bien des erreurs, il en est une qui mérite une mention spéciale, parce qu'elle est la moins connue. Il s'agit de ce qu'Aristote a si j ustement appelé la neutralité de l'organe, TôpÉffov, expression qui nous semble très heureuse et toute moderne {1). Un
(1) « C'est ce qui est neutre qui juge ». — Tô yà/j f/e'o-ov y.pi-zv/.vi. — Aristote, De anima, il, c. 11, § 11. — « Oportet quod, sicut organuni quod débet sentire album et nigrum neutrum ipsorum habet actu, sed
l'objectivité des sen's externes 111
bon juge doit être impartial -, avant de prononcer dans u n d iiïérend, il doit se sentir neutre entre les deux partis. Ainsi en est-il pour les sens. Si, au moment où ils vont recevoir les actions des objets extérieurs, ils éprouvent déjà certains ébranlements de même nature ou d'espèce différente, leur appréciation ne saurait être exacte, ils ne sauront plus distinguer dans cette confusion ce qui vient du sujet et de l'objet. Par exemple, si j'ai la bouche parfumée par une liqueur, je suis incapable de déguster correctement une autre liqueur. Si mon œil est déjà ébranlé par la lumière du plein jour, la lumière d'une bougie m'impressionnera peu. Si les oreilles me tintent, si mes yeux sont éblouis, je ne puis plus juger sûrement d'un concert ou d'un paysage. Si j'ai la fièvre, ma main jugera l'eau plus froide qu'elle n'est en réalité, etc., etc. D'où il faut conclure que s'il v avait en nous quel- Reiaiivué
, . , . 111 1 du sens
que organe radicalement incapable de cette complète uienuique neutralité, ses renseignements loin d'être absolus ne seraient que relatifs. Voilà précisément ce qui arrive pour le sens de la chaleur ; c'est toujours un organe vivant, et par conséquent déjà chaud ou froid, qui apprécie la chaleur des corps ambiants ; aussi ne sentonsnous guère que des dilierences entre leur température et la nôtre. La température absolue nous échappe. La même eau, en effet, peut en même temps paraître chaude à la main droite et froide pour la main gauche. Mais c'est le seul sens externe (1), croyons-nous, qui, par sa nature même, fasse exception à la règle (2).
utrumque in potentia, et eodem modo in aliis sensibus ». (S. Thomas, De anima 1. TI, loc. 23). — Cf. lec. 17.
(1) Les qualités des corps que nous apprécions indirectement par l'effort et autres données du sens interne, sont aussi relatives: v. g. le moa et le dur, le poids fort ou faible, la proximité ou l'éloignement, etc.
(2) Voilà une nouvelle raison qui nous porterait à di.-tiii;uer le setis tJtej-inique du toucher proprement dit, qui perçoit les figures.
Tous les autres peuvent jouir de cette neutralité ; c'est-à-dire qu'à l'état normal ils n'éprouvent aucun ébranlement subjectif capable de dénaturer les impressions qu'ils reçoivent des objets sensibles. Expiica- Il est donc bien vrai que nos perceptions externes
lion de la , , , , . ■^ •••
reiauriié. dépendent dans une certaine mesure de 1 aptitude naturelle, ainsi que des dispositions accidentelles des sens ; et c'est encore la théorie de V action et de lu passion qui va nous le faire pleinement comprendre; c'est elle qui, après nous avoir montré le fonctionnement des sens, va nous expliquer à la fois leur objectivité fondamentale et leur relativité partielle.
Le patient en effet ne peut recevoir l'action de l'agent que dans la mesure de sa capacité et de ses dispositions actuelles: Receptum est in recijjiente per modum recipie^itis. Pour que l'action de l'objet soit reçue dans le sujet sensible, il faut donc que celui-ci soit capable de la recevoir (1) et disposé à se mettre à l'unisson. Il faut par conséquent une certaine proportion et harmonie entre la puissance qui agit et celle qui pâtit; il faut en outre qu'aucun obstacle accidentel ne vienne troubler cette communication. S'il y a obstacle, l'action ne sera pas reçue ou sera défigurée; s'il y a disproportion entre Taction de l'agent et la capacité du patient, l'impiession sera ou trop faible — et la perception n^aura pas lieu ; — ou trop forte, et alors elle provoquera dans l'organe des réactions anormales, des sensations internes qui troubleront ou voileront la perception externe. Ainsi lorsque la lumière est trop faible je ne vois rien ; lorsqu'elle est trop vive mon œil est ébloui, blessé, je ne puis plus lire le
(1) C'est une des raisons par lesquelles nous avons démontré que le sujet de la sensation devait être corporel pour recevoir les actions corporelles des corps ; un sujet spirituel en serait incapable, (Cfr. S. Thomas, Le verilate, q. 2, a. 5, ad 1" et â".)
l'objkctivité des sens externe» 113
livre qui est devant moi, et je ne le vois qu'au travers de mille couleurs subjectives.
Mais si l'action de l'agent est proportionnée à la capacité du sens, si elle ne rencontre aucun obstacle, et qu'enfin le sens soit disposé et attentif; — en d'autres termes, si la sensation s'effectue dans les conditions normales, — l'objectivité de la perception ressort avec la clarté d'une conséquence nécessaire, car Vaction de Vagent ne change pas de nature parce qu'elle est reçue dans le patient. Le patient, c'est-àdire l'organe-animé, virtus c^rporea, reçoit donc l'action de l'objet telle qu'elle est et en prend conscience : sensus apprehendit rem ut est.
Nous distinguons ainsi clairement la part qui re- Triage vient au sujet et à l'objet dans une opération si com- éiéSnts plexe. Le sujet produit la perception, la conscience, ^"^Ç^* la représentation imaginaire, les émotions de plaisir °''J^'=^'^'ou de douleur, les réactions sensibles de l'organe, mais il ne crée pas l'objet, et ne défigure pas son action, au moins dans les conditions normales. S'il la défigurait toujours et nécessairement^ il la rendrait inconnaissable, et notre prétendue puissance de connaître ne serait plus qu'une impuissance radicale.
L'élément objectif et extérieur est ainsi parfaitement saisi et distingué des éléments subjectifs, tels que plaisir et douleur, réactions et troubles organiques, efïort personnel, attention, etc. et l'instrument qui fait cette distinction entre ce qui est mien et ce qui m'est étranger, entre le moi et le non-moi, n'est autre que la conscience dont le témoignage est toujours sûr lorsqu'on l'interroge à l'état normal et qu'elle parle clairement.
On voit maintenant combien il était important, — pour ne pas rendre impossible ce triage des éléments subjectifs et objectifs, — - de distinguer nettement,
L'objectivité 8
H4 ÉTUDES PHlLOSOPHlgUES
comme nous l'avons fait, dans le phénomène complexe de la perception externe, la phase purement passive, de la p)hasc active où s'opère la double réaction du sujet qui perçoit l'objet et qui le reproduit ensuite {species expressa) dans l'imagination. Si la première phase n'était pas purement passive, si le sujet y mêlait quelque chose de son activité, l'action reçue de l'objet risquerait fort d'être troublée ou défigurée par cette coopération active du sujet. C'est d'ailleurs l'enseignement formel du Docteur angélique (1). Résumé. Eu résumé : la sensation interne est essentiellement subjective, puisqu'elle est une réaction ou émotion atfective du sujet sentant, et que la réaction tient à la nature de celui qui réagit. Au contraire, la perception externe est essentiellement objective, parce qu'elle résulte d'une passion imprimée dans le sujet sentant par l'agent extérieur, et que la nature de la passion, reçue dans les conditions normales, est de ressembler à l'action qui l'a produite. Il est vrai cependant que la passion n'est pas toujours l'expression complète et adéquate de l'action, l'action n'étant pas toujours intégralement reçue dans le patient: cela tient à l'imperfection même de sa puissance. Mais ce n'est là qu'une relativité accidentelle ou plutôt une imperfection qui rend notre perception des sens externes incomplète, sans altérer en rien son objectivité fondamentale.
(1) « Sensus exteriores suscipiunt tantum (speciem) a rébus per modum patiendi, sine hoc guod aliquid cooperentur ad sui formationem ; (phase purement passive) — quamvis jam format! habeant propriam operationem, quse est judicium de propriis objeclis (l" réaction dans la phase active). — Actio rei sensibilis non sistit in sensu, sed ulterius pertingit usque ad phantasiam, sive imaginationem ; tamen imaginatio est patieris quod cooperatur agenti : ipsa enim imaginatio format sihi aliquarum rerum similitudines {2' réaction) ». — S. Thomas, Quodlib. Vill, a. 3. Cet article est à lire en entier.
l'objectivité des sens externes 415
A la fin de cette exposition générale de la théorie ^dcm^ péripatéticienne et thomiste sur la perception des sens, /|f^«?^,. quelques-uns nous ont dit : cette théorie a l'air très naturelle, très simple et même séduisante par certains côtés, car elle réconcilie à merveille le bon sens et la métaphysique ; mais pour nous la faire accepter, au moins dans son intégrité, il resterait encore à éclaircir plusieurs difficultés fort graves que nous pouvons ramener à deux principales.
Il faudrait d'abord nous montrer que les- organes périphériques des sens externes peuvent être le siège de nos sensations, au lieu et place du cerveau. En effet, une union si immédiate entre le sujet sentant et l'action de l'objet senti, ne nous paraît guère possible que dans les organes extérieurs qui reçoivent immédiatement cette action, — au moins dans les données actuelles de la physiologie moderne.
En second lieu, il faudrait nous faire admettre que l'objectivité de tous les sensibles, et surtout des sons et des couleurs, est encore admissible. Or n'est-il pas certain que la science a parlé sur ces deux points et qu'elle a affirmé le contraire ?
Ce sont les deux questions particulières qu'il nous reste à examiner dans les deux dernières parties de cette étude.
DEUXIÊMP, PARTIE