LE SIÈGE DE XOS SENSATIONS EXTERNES
La méthode à suivre.
Avant d'étudier les deux difficultés qui se dressent sur notre chemin, il ne sera pas inutile de rappeler la méthode que nous devons suivre. C'est très souvent par défaut de méthode que l'on s'égare, et que l'on arrive à des résultats étranges. Cela est surtout vrai ici.
Cette méthode, c'est le boji sens pris pour point de Le bon départ et pour garde-fou dans notre voyage, le long des %l!^t°At sentiers escarpés du pays de la science. C'est au nom gKfou' du bon sens que Reid et ses disciples ont protesté contre les extravagances des philosophes, qui les ont toutes commises, depuis surtout qu'ils ont consommé le divorce entre la raison et l'autorité, l'autorité du bon sens, l'autorité de la foi, réalisant ainsi à la lettre la parole de Cicéron : « Nihil est tam absurdum quod non dicatur ab aliquo philosophorum. » Les corps aussi bien que les esprits ont été niés ; le moi n'est plus apparu à la conscience que comme une illusion métaphysique ; la vérité a été déclarée variable et changeable ; le principe de contradiction luimême a été mis en doute, et nous avons vu la théoi-ie
lis ÉTUDES PHILOSOPHIQUES
de l'identité des contraires et de l'indifférence du différent.
Au milieu de ce délire de la pensée devenue libre et dogmatisant au nom de la science nouvelle, le genre humain^ curieux ou indifférent, suit sa marche accoutumée, gardant comme un phare lumineux la croyance au bon sens : c'est-à-dire la croyance à l'ensemble de ces vérités simples et élémentaires, perçues d'une même manière par tout le monde, et crues sur leur propre évidence. Bien différentes en cela des préjugés ou des opinions vulgaires, qui sont crus sans raison, ou sur la foi du témoignage des autres hommes, ces vérités élémentaires, perçues avec évidence par le bon sens du genre humain, sont les vérités fondamentales de toute philosophie qui se respecte. La science a pour mission de les mettre en ordre, de les préciser lorsqu'elles sont superficielles, de les compléter par les découvertes de ses investigations plus profondes, mais de les combattre et de les contredire, jamais !
Ces principes ont été récemment remis en lumière, proclamés de nouveau avec un courage qui n^est pas sans mérite, et formulés d'une manière supérieure ; nous ne trouverions pas d'expressions plus heureuses ni plus exactes.
« Jamais un principe ni une vérité de bon sens réellement évidents ne doivent être directement contredits. Tout ce que l'analyse peut faire, c'est d'interpréter les termes de tel principe, c'est de limiter son extension exagérée, c'est de dégager, en un mot, la vérité, si elle est mal exprimée ou cachée dans une formule inexacte.
« Le bon sens, en effet, repose pour nous sur sa propre évidence. Partout où cette évidence se rencontre, la vérité doit se retrouver; sans cela l'évidence
l'objectivité des sens externes 119
serait un signe menteur et nous retomberions dans le scepticisme (1) ».
« Que peuvent donc faire les expériences savantes? Elles peuvent compléter les notions vulgaires, les préciser, les corriger peut-être sur certains détails, mais elles ne peuvent jamais les contredire en fait, ni les détruire. Elles peuvent nous apprendre de nouvelles choses que nous ignorions, elles ne peuvent pas nous désapprendre ce que nous savons.
> Le bon sens, avons-nous dit, est la première approximation de la vérité dans tous les ordres, dans celui de l'expérience comme dans celui de la raison ; la science technique, qui n'est qu'une addition ou une correction, ne saurait le détruire. Quand on bâtit le second étage d'une maison, il faut faire attention de ne pas détruire le premier (2). »
Mais que faut-il faire dans le cas de conflit entre le bon sens et la science ? « Un peu plus tôt ou un peu plus tard, la lumière se fera et l'accord se rétablira. En pratique néanmoins, la notion du bon sens a une présomption de vérité qui prévaut jusqu'à V évidence contraire) mieux vaut conserver un préjugé que la lumière dissipera plus tard, que de perdre un principe vrai et primitif, qui pourrait être un des éléments essentiels de la vraie science (8). »
« Ajoutons que certains faits (exceptionnels) peuvent rester longtemps inexpliqués, et qu'il serait absurde de nier ou de dénaturer des faits réguliers, pour faire rentrer dans la règle des faits dont le caractère est l'exception.
» L'explication pourra venir plus tard ; elle résul-
(1) Le Positivisme et les Sciences expérimentales par M. l'abbé d« Broglie, t. I, p. 34.
(2) Le Positivisme, etc., I, p. 269.
(3)76id., I, p. 38.
trompé?
tera peut-être de la science. Seulement la condition essentielle, la condition principale de ce progrès, c'est que la science ne détruise pas ses propres principes, ses propres fondements, en laissant ébranler les lois générales et les faits qui sont placés à la base même de l'édifice qu'elle construit (1). »
Voilà, ce nous semble, parfaitement bien formulée, la vraie méthode de la sagesse et de la véritable philosophie, dont l'oubli seul a pu causer tout le désordre intellectuel et le chaos doctrinal dont le spectacle nous étonne autant qu'il nous afflige.
Le bon Lb bon sens, tel que nous venons de le définir.
*% ^^ s'est-il quelquefois trompé? A-t-il été surpris en flagrant délit d'erreur ? Nous n'hésitons pas à répondre : jamais.
On nous objecte la croyance de tous les peuples avant Galilée à la rotation du soleil autour de la terre. Mais cette croyance populaire n'est nullement une défaillance du bon sens.
Tout le monde sait que, pour juger par la vue du mouvement des objets, il fautêtre soi-même en repos. Si au contraire l'objet est fixe et l'observateur en mouvement, le mouvement de l'objet ne sera qu'apparent. Dans les deux cas il y a en effet déplacement de l'image sur la rétine, c'est-à-dire signe équivoque de mouvement.
Si donc tous les peuples anciens croyaient réel le mouvement apparent du soleil et de la lune, c'est qu'ils croyaient que la terre était fixe. Et pourquoi croyaient-ils que la terre était fixe ? C'est qu'ils n'avaient aucun moyen de percevoir sa rotation. Ils la supposaient fixe, n'avant aucune raison de croire le
(1) Ibid., I, p. 270.
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contraire. Que s'ils avaient pu soupçonner la rotation de la terre, leur bon sens les aurait mis en garde contre cette interprétation fausse. Cette erreur n'est donc pas imputable au bon sens, mais à une ignorance scientifique bien excusable. Il n'y a même pas ici perception fausse, mais fausse interprétation d'un signe équivoque, le mouvement n'étant pas l'objet propice de la vue.
Une autre objection nous a été adressée dans les Est-n termes suivants : « L'autorité du bon sens universel, cruérinm entendu comme vous le faites, ne repose pas sur le suffrage universel, mais sur l'évidence collective ; or l'évidence collective se ramène à l'évidence individuelle ; votre nouveau critérium est donc parfaitement inutile ».
Sans doute, répondrons-nous, c'est la raison individuelle qui éclaire la raison collective, mais celle-ci àson tour éclaire la première. L'évidenceindividuelle, signe infaillible de vérité, ne se produit quelorsqu'on interroge les facultés sur leur objet propre et dans les conditions normales. Mais que d'esprits malades ou faussés par le sophisme et l'esprit de système, qui ne sont pas tout à fait dans les conditions normales pour bien juger ! Ils doivent se défier d'eux-mêmes et se régler sur le bon sens des autres hommes, jusqu'à ce qu'ils aient recouvré la justesse, l'équilibre et pour ainsi dire la parfaite santé des sens et de l'intelligence ! Le bon sens universel n'a pas à craindre ces défaillances. Tous les hommes ne sauraient être à la fois malades, fous ou hors de l'état normal. Si donc sur des vérités simples, élémentaires nous hésitons, ou si nous sommes tentés d'émettre une opinion discordante, c'est nous-mêmes qu'il faut soupçonner d'aberration ou de maladie et non pas le genre humain tout entier.
122 ÉTUDES PniLOSOPniQUES
Cette règle de conduite paraît encore plus sage lorsqu'on se rappelle combien est fréquent de nos jours l'étrange spectacle de ces hommes à deux têtes, de ces philosophes bicéphales qui parlent d'une manière et agissent d'une autre, heurtent le bon sens dans leurs théories extravagantes, et pratiquement agissent comme le commun des mortels ; jettent orgueilleusement l'anathème à la raison pure et se réfugient humblement dans la raison pratique !
Revenons donc au bon sens, comme point de dé-
Appii- part et règle suprême de toute science véritable.
loyale. La méthode une fois clairement connue, il nous reste à l'appliquer loyalement, scrupuleusement, sachant faire taire nos préjugés et nos préférences philosophiques ou scientifiques; sachant au besoin les sacrifier, si la logique et le bon sens l'exigent. Cette disposition d'esprit, dans laquelle nous nous ellbrcerons d'entrer^ nous la réclamons avec instance du lecteur impartial : il est indispensable, s'il veut nous suivre utilement, qu'il se mette pour quelques instants en dehors des traditions philosophiques et scientifiques de son école.
Il nous reste, disons-nous, à appliquer cette méthode aux deux grandes questions qui se sont dressées sur notre marche, et d'abord :
Les organes des sens extérieurs peuvent-ils être le siège de nos sensations?
Réponse à la question sur le siège de nos sensations.
Cette première question serait vite résolue, si nous T^épont» ne consultions que le bon sens et l'expérience interne. ''s"ent° Le genre humain a toujours cru que nous voyons par les yeux, que nous entendons par les oreilles, que nous touchons par les mains, que nous flairons par le nez, que nous goûtons par la langue et le palais. Il serait fort surpris d'apprendre qu'on touche la résistance et la forme des corps par le cerveau, qu^on goûte la délicatesse des mets par le cerveau, qu'on voit ou qu'on entend par le cerveau. Sans doute, tout le monde croit que le cerveau est nécessaire à la sensation, et que les mains de l'homme décapité ne sentent plus. Mais si le cerveau est la condition indispensable, il n'a jamais été considéré comme le siège des sensations extérieures.
C'est aussi le résultat des expériences les plusvui- Réponse gaires. Il suffit de poser la main sur cette table, d'ap- tnvZc! proclier le doigt de cette flamme pour s'assurer que c'est bien la main ou le doigt qui sentira et non pas le cerveau. Le sens intime nous fait également percevoir, avec la même évidence, que nous voyons par les yeux, que nous entendons par les oreilles, que nous sentons par chacun de nos organes sensibles.
La science expérimentale a-t-elle prouvé que cette perception intime était une illusion ; et les raisons qu'elle allègue sont-elles aussi claires et aussi manifestes que ce fait intime de hi conscience ? C'est la question que nous nous permettrons de lui poser avec tout le respect qui lui est dû.
RépoMt Les savants modernes nous répondent par leui scImm. grande hypothèse du nerf purement conducteur. Il est admis, à peu près sans conteste en physiologie, que le privilège de sentir doit être réservé aux cellules des centres nerveux, à l'exclusion de tous les autres éléments nerveux, tels que les cylindres-axes àoni les nerfs sont essentiellement constitués. Ceux-ci ne feraient que recevoir et transmettre l'ébranlement extérieur aux cellules centrales seules capables de le transformer en sensations.
Mais ce n'est là qu'un « dogme sans preuve >, suivant l'aveu d'un de ses partisans les plus autorisés, M. Richet. « Peut-être, un jour, nous dit-il, sera-t-on étonné de notre persistance unanime à adopter sans preuve une idée fausse (1). »
Ayant eu l'occasion de traiter le point de vue général de cette question dans une autre étude, où nous avions à expliquer la physiologie du système nerveux, nous nous contenterons de résumer cette première partie du débat, en précisant nos conclusions. Hypo- Cette hypothèse du nerf purement conducteur, s'ap- ""n'/rf" puie sur deux données anatomiques reconnues au wn" jourd'hui inexactes, et sur deux faits physiologiques '*"■ qui ne suffisent pas à la prouver, tandis qu'elle néglige les faits beaucoup plus nombreux qui la démentent et la renversent.
Arga- CL) Pendant longtemps les anatomistes ont supposé aTaîo- que le nerf était uniquement composé de substance miques. j^janche, et comme il était convenu de n'attribuer qu'à la substance grise le privilège exclusif de la sensibilité, on en concluait, avec un certain air de vraisemblance, que son rôle était purement conducteur.
(1) Richet, Physiol. des nerfs, p. 525, 6i)7.
l'objectivité des sens externes 123
Mais aujourd'hui, après les belles découvertes des D" Luys, Ricliet,^ Ranvier, Deiters, Golgi, etc., sur la morphologie du tissu nerveux, on sait que la substance grise se retrouve jusque dans le nerf lui-même dont les parties centrales,, les cylindres-axes, sont aussi de couleur grise, comme les cellules nerveuses d'où ils proviennent et dont ils ne sont, pour ainsi dire, que le prolongement. Ce qui leur donne l'aspect d'une substance blanche, c'est iiniquementle manchon de substance grasse, la myéline, qui les enveloppe et les protège (1). Cette révélation nous a expliqué en même temps comment les cellules de la substance grise pouvaient être reliées et communiquer entre elles par des fibres blanches.
b) On réservait aussi la sensibilité à la cellule nerveuse. Mais aujourd'hui on est porté à retrouver la forme cellulaire jusque dans le nerf lui-même que l'on considère « comme formé par une série de cellules placées les unes à la suite des autres » (2j. En outre on a découvert que les terminaisons de ces nerfs dans les organes périphériques (rétine, fibres de Corti, papilles du tact, etc.) sont de véritables cellules disposées en forme de membranes spéciales dont la sensibilité est bien supérieure à celle de toutes les autres parties du système nerveux. Cette étude des terminaisons périphériques est à peine ébauchée, et déjà l'on pressent que toutes les découvertes futures, mettront de plus en plus en lumière leur degré merveilleux de difi"érenciation et par conséquent le rôle prépondérant de ces organes dans les fonctions sensibles.
c) Parmi les phénomènes physiologiques allégués Arguà l'appui du nerf purement conducteur, le premier est physiob celui de l'amputé qui continue à localiser sa douleur
(1) Cf. Luys, Le Cerveau, p. 22.
(2) Richet, Physiol. des muscles, p. 527.
dans le membre qui lui manque (1). Cette illusion prouve assurément que c'est le cerveau qui compare et qui juge d'où viennent les sensations, et qui précise, par les données de la vue et du toucher explorateur, des localisations qui primitivement sont vagues et incertaines ; mais elle ne prouve nullement que ce soit le cerveau qui souit're à la place des nerfs. Autre chose pour un membre est de souffrir ou de sentir: autre chose déjuger de sa propre figure et de sa position relativement aux autres membres du corps. Cette appréciation synthétique ne saurait s'élaborer que dans un organe centralisateur {sensorium commune) avec les nombreuses données de plusieurs autres sens. Seulement on aurait tort de conclure de la nécessité d'un organe sensible central à la négation des autres, et l'amour de la centralisation nous paraîtrait exagéré, si pour mieux affirmer le pouvoir de la capitale on supprimait celui des provinces. Non, il suffit de les subordonner.
L'illusion de l'amputé ne consiste donc pas à sentir sa douleur à l'extrémité des nerfs, mais à imaginer, grâce à une vieille habitude, que ces extrémités nerveuses ont encore la même place et la même figure qu'autrefois.
Remarquons aussi que l'illusion en question appartient au sens interne qui perçoit la douleur, et nullement aux sens externes dont il s'agit dans notre thèse. Alors même que le cerveau serait l'organe exclusif de la perception interne, il ne s'en suivrait nullement qu'il fut aussi celui de la perception externe.
d) Voici le deuxième fait scientifique sur lequel on cherche a appuyer l'hypothèse du nerf purement con-
(1) Phénomène analogue : lorsqu'on pique sur son parcours un des nerfs de la main par exemple, la douleur est localisée dans la main.
ducteur. Lorsqu'on opère la section d'un nerf on détruit sa sensibilité en le séparant des centres nerveux (1); donc, s'empresse-t-on de conclure, il n'a aucune sensibilité propre. Nous répondrons d'abord que ce fait n'est pas complètement exact. Au contraire, selon l'enseignement formel de Claude Bernard, « on peut reconnaître que les propriétés spécifiques persistent encore quelque temps dans le nerf, après qu'on en a opéré la section » (2).
Pour le nerf moteur la chose est manifeste. S'il ne se meut plus sous l'influence de la volonté, il se meut encore sous l'influence des provocations étrangères ; il réagit par exemple quand on le pince : il est donc encore sensible. Quant au nerf de sensibilité, il est sûr qu'il continue de vivre, mais il nous est impossible de savoir s'il continue à sentir d'une manière inconsciente, puisque vous l'avez séparé à la fois des centres de conscience et des centres moteurs qui pouvaient seuls nous révéler sa sensibilité (3). Si nous accordons qu'il a perdu toute sensibilité même inconsciente, cela prouvera sans doute que l'intégrité du nerf et son union avec les centres sont nécessaires à sa fonction, et nullement que les centres sont le siège exclusif delà sensation. La sensibilité des nerfs pour être dérivée des centres, comme de leur source.
(1) Au lieu de couper le nerf on peut aussi le cautériser ou opérer une ligature sur son parcours.
(2) CI. Bernard, Leçons sur la physiologie, I, p. 117.
(3) Il est bon de noter que dans des cas très nombreux, mais encore mal définis, les nerfs sensibles et même les nerfs moteurs, après leur section complète et leur séparation des centres, donnent des signes de douleur et par conséquent de sensibilité. On explique ces cas embarrassants, en supposant que ces nerfs communiquent indirectement avec des centres nerveux, par des anastomoses ou connexions avec d'autres nerfs sensibles venus de la périphérie. De là le nom de sensibilité récurrente. Claude Bernard a constaté le premier la sensibilité récurrente des nerfs moteurs (le facial et l'hypoglosse) ; A. Riciiet, celle d'un nerf sensible (le médian).
n'en serait pas moins réelle. La section du nerf sensible ne prouve donc rien pour la thèse de nos adversaires, et la section du nerf moteur se retourne manifestement contre elle.
Abordons maintenant la réfutation directe de cette hypothèse ; après avoir pesé les probabilités qu'elle invoque en sa faveur, montrons les arguments qu'on peut lui opposer.
série 'argumeols.
Critique de Ihypothèse du nerf purement conducteur.
Voici les faits physiologiques que néglige ou que Première coniredit ouvertement cette hypothèse, qui fait de la d-argu sensibilité le privilège exclusif des centres nerveux de la substance grise à l'exclusion des nerfs:
a) Les centres nerveux de la substance grise ne sont pas sensibles lorsqu'ils sont directement excités ; on peut les cautériser, les déchirer, les brûler sans émouvoir la sensibilité (1). Voilà un fait reconnu dès la plus haute antiquité et qui étonne encore à bon droit nos adversaires. Ils n'ont jamais pu l'expliquer dans leur système.
b) Ces centres nerveux ne sentent pas davantage lorsqu'on les excite par le nerf moteur qui y aboutit, alors même que l'on approcherait l'excitation très près des centres, sur la racine nerveuse (2). On avait cru pouvoir répondre à ce fait en supposant que le nerf moteur était exclusivement centrifuge, et qu'il ne conduisait pas l'excitation jusqu'au centre nerveux. Mais les expériences de greffes animales, qui permettent de renverser le sens des nerfs, ont montré qu'ils sont indifférents à la direction de l'excitation et qu'ils peuvent la transmettre dans les deux sens. L'exemple classique, imaginé par Paul Bert, est celui de la queue de rat greffée par le petit bout sur le dos de l'animal,
(1) Béclard, Physiologie, II, p. 580.
(■2) Béclard, Physiologie, II, p. 412. Cfr. Claude Bernard, Leçons sur la physiol. l, p. 26, fig. 3.
puis coupée près de l'anus, et reprenant ses fonctions en sens inverse (1).
c) L'ébranlement d'un nerf moteur greffé sur un nerf sensible, et mis ainsi en communication avec un centre de sensibilité, ne produit aucune sensation, contrairement à ce qui devrait avoir lieu dans l'iiypothèse que nous critiquons. Ainsi, depuis Claude Bernard, on a souvent greffé le nerf hypoglosse, qui est moteur, sur le nerf lingual qui est sensible, et l'excitation de Phypoglosse. transmise au centre nerveux par le lingual, n'y produit aucune sensation (2).
d) Pour qu'il y ait sensation, il faut donc qu'un nerf sensible soit directement affecté. Mais ce qui est encore plus significatif, c'est que le degré de la sensation interne, de la douleur par exemple, ainsi produite, bien loin d'être proportionnel au degré d'excitation transmise aux centres, est en proportion directe avec l'étendue et la délicatesse des nerfs affectés par cette excitation. Il serait donc bien plus vraisemblable d'attribuer la sensibilité aux nerfs eux-mêmes qu'aux centres nerveux.
é) Enfin l'analyse expérimentale, au témoignage des physiologistes les plus autorisés (3), serait parvenue à démêler et à séparer, au sein du nerf sensible, la fonction conductrice de la fonction sensible. Il paraîtrait qu'on peut abolir l'excitabilité du nerf (par cautérisation ou par épuisement) en laissant survivre sa conductibilité. Le nerf n'est donc pas purement conducteur, il est encore sensible.
Donc, Après de si graves arguments nous serions déjà en Jh|iofo- droit de conclure que l'hypothèse en question est une
phique.
(1) (;f. P. Bert, Anatomie et Physiol. p. 240. Bcclard, Physiologie, II, p. 410.
(2) Béclard, Physiologie, II, p. 409. Claude Bernard, Rapport sur les progrès de la physiol., p. 32.
(b) Béclard, Physiologie, iiiiiif II, p. 4UU.
l'objectivité des sens externes 131
hypothèse purement philosophique et à pWoH, transportée par hasard dans le domaine de la science, mais qui par elle-même n'a rien de scientifique. C'est tout bonnement la fameuse conception cartésienne de l'àme logée dans un bureau central de l'encéphale, et d'après laquelle tout le reste du réseau nerveux ne serait que fils télégraphiques et organes de transmission. C'est encore sur ce postulatum que reposent toutes les explications physiologiques. C'est dans cette donnée étroite, que tourne et retourne comme dans un cercle fermé toute la pensée contemporaine. Le jour oîi elle saura briser ces entraves et reconquérir son indépendance ; le jour où, d'accord avec la philosophie traditionnelle, la science replacera l'âme dans le corps tout entier, elle localisera par là même la sensibilité dans tout le tissu nerveux sans exception, et surtout dans les parties de ce tissu les mieux appropriées à ces fonctions. N'est-ce pas en effet la différenciation ou l'adaptation plus parfaite d'un organe qui nous révèlent sa fonction ? Ce principe fondamental de la science physiologique va fournir à notre thèse de nouveaux arguments de la plus haute importance. Nous allons voir que les organes périphériques sont merveilleusement appropriés à la perception externe, et que toute autre hypothèse fourmille de difficultés inextricables.
Parlons en premier lieu de Forgane auditif. Tout 2° série le monde connaît ce merveilleux instrument de mu- TT.*n?<^ sique que nous portons dans notre oreille, et qui nous "n^u." répète si fidèlement toutes les notes et les harmonies d'un concert ou d'une parole humaine. Tout le monde en connaît au moins les parties principales : le pavillon, le conduit auditif, le tympan, le tambour, le mar-
teau et la chaîne des osselets, le limaçon et sa rampe, dans l'intérieur duquel s'épanouit le nerf auditif. L'oreuie. Jusqu'ici OU avait pensé que les vibrations de la membrane du tympan communiquées par la chaîne des osselets au nerf auditif, suffisaient à expliquer ce mystérieux mécanisme de l'audition. Mais récemment, le célèbre anatomiste Corti a découvert dans le tube osseux et spiraloïde du limaçon une membrane de la plus étonnante structure, qu^on croit être l'organe principal de l'ouïe (1). Imaginez une harpe composée de six mille cordes tendues et vibrantes, mais une harpe microscopique d'une délicatesse et d'une précision infinies ; la corde la plus courte n'a guère qu'un vingtième de millimètre de longueur, la plus longue et la moins élevée un demi-millimètre environ : imaginez cela et vous aurez une idée sommaire des fibres de Corti. Le nerf acoustique qui plonge dans l'axe du limaçon envoie de là, en s'épanouissant, une de ses ramifications à chacune des six mille fibres, d'une manière que l'on n'a pas encore pu découvrir, mais qui doit être de nature à recueillir les vibrations de la fibre correspondante, jen de Voici maintenant la théorie qui nous expliquera le °^**° ' jeudecet organe. C'est un principe d'acoustiquequ'une corde, restant invariable dans sa tension et ses autres conditions, donnera toujours la même note; et que, deux cordes ayant été exactement accordées pour la même note, pour un sol par exemple, si Tune est mise en mouvement, l'autre entrera spontanément en vibration, jpar influence, et résonnera à l'unisson; tandis qu'elle demeurerait en repos si la première corde eût
(1) On avait cru d'abord — grave objection —que les oiseaux n'étaieut pas pourvus de cet organe, mais un examen plus attentif a démontré qu'ils en avaient au moins les parties essentielles. Wundt et plusieurs autres physiologistes remplacent les libres de Corti par la membrane basiliaire du limaçon, mais la théorie est la même dans les deux cas.
l'objectivité des sens externes i33
été accordée pour une note différente de la sienne, pour un do ou un repar exemple. C'est là un effet très naturel de Tonde sonore qui, dans sa marche à travers l'air ambiant, ébranle tous les corps disposés à suivre les mêmes espèces de vibrations; tandis que les autres corps qui ne sont pas disposés de la même manière lui résistent, ou amortissent son élan (1). Ainsi, nous avons pu souvent observer pendant un concert que les cordes d'un piano ou d'un instrument dont on ne se sert pas, les vitres des fenêtres elles-mêmes, prennent part spontanément à l'exécution d'un morceau, chaque fois que retentit la seule note qu'elles sont capables de redire à l'unisson.
Désormais le jeu des organes de Gorti sera facile à expliquer. Les six mille fibres étant accordées pour toutes les quarante-neuf notes des sept gammes que Toreille humaine peut entendre, et pour un nombre immense d'intervalles décroissants, entre chacune de ces notes, — environ 5376 intervalles — cet organe est capable de vibrer spontanément à l'unisson de toutes les notes de l'échelle diatonique, de tous les accords, et de tous les timbres possibles ; car les timbres des instruments ou de la voix humaine ne sont autre chose, comme Helmholtz l'a si bien prouvé, que la résultante des notes harmoniquesqui accompagnent la note fondamentale, et qui diffèrent par leur nombre, leurs combinaisons et leur intensité relative pour chaque instrument de musique.
Nous verrons plus loin que ces fibres qui vibrent Double passivement, par influence, dans la sensation normale et objective, peuvent aussi vibrer d'une autre manière, par réaction, comme les cordes de la lyre sous les doigts de l'artiste ou par tout autre procédé mécanique ;
(1) Encore une application de la théorie aristotélicienne du mobile et du moteur qui communique son acte au mobile capable de le recevoir.
jea.
134 ÉTUDES PHILOSOPniQUES
le son produit de cette seconde manière n'est plus le bis du phénomène extérieur. Tel sera le cas des sensations subjectives et anormales ; mais nous ne nous occupons ici que du procédé objectif et normal.
Ainsi, tous les timbres des instruments, toutes les notes d'un concert, même les notes approximatives ou fausses, peuvent être reproduites par l'oreille et distinguées avec une finesse d'autant plus grande, que l'organe sera mieux cultivé, c'est-à-dire que le musicien sera mieux exercé à en apprécier toutes les délicatesses.
La précision de ce merveilleux mécanisme va jusqu'à reproduire exactement la durée d'une ou de plusieurs notes successives sans aucune confusion. Une cloche retentit longuement après le coup de marteau qui l'a ébranlée, parce qu'elle a un son propre ; au contraire les fibres de l'oreille n'ont presque pas de son propre, et elles ne vibrent exactement que pendant le passage rapide de l'onde sonore. Ainsi la succession des notes les plus rapides, des triples et des quadruples croches (excepté pour les sons graves), est perçue successivement et distinctement, sans le moindre empiétement de chacune sur la suivante.
L'audi- Remarquonsquedansle système denos adversaires, Je le système des sensations cérébrales, le son n'étant produit qu'après la vibration du cerveau, l'oreille n'a reçu jusqu'ici que des vibrations silencieuses. Pour les transformer ^n son proprement dit, il faut les faire arriver auxcentres cérébraux. Or, pour faire passer ces vibrations aux centres, il y a deux hypothèses : la première consiste à supposer que les six mille fibres de Gorti sont reliées par six mille nerfs acoustiques et aboutissent séparément à six mille centres cérébraux. Chacun de ces centres ne répète que la vibration correspondante; mais leur ensemble reproduit
tlOD
par I cerveau
l'objectivité des sens externes 135
dans le cerveau le his des phénomènes déjà constatés dans l'oreille. Hypothèse assez compliquée, à laquelle on préfère généralement la seconde, qui suppose toutes les fibres de Gorti reliées par le même nerf acoustique à un centre unique. La récente découverte du téléphone démontre en effet fort bien, que toutes les vibrations peuvent être transportées à la fois et sans se confondre, par un même fil.
Seulement on nous permettra de faire observer que la comparaison ne nous semble pas très exacte. En effet, le téléphone, même le plus simple et le plus élémentaire, par exemple le téléphone à fil de soie de MM. Robert Hooke ou Bréguet, exige absolument, pour communiquer les vibrations, un appareil récepteur analogue à Pappareil transmetteur. Or Ton n'a pas encore découvert, dans la contexture des centres cérébraux, non seulement d'organes analogues à l'oreille, mais un organe quelconque quipùt vraisemblablement jouer le rôle de récepteur.
Bien plus, si le téléphone nous transmet les vibrations sonores, il est du moins impuissant à nous transmettre les circonstances dans lesquelles ces vibrations se produisent, par exemple, la.direction d'où provient l'onde sonore. Si donc 1 ame recevait les ondes sonores, dans le cerveau, par voie téléphonique, elle ne pourrait apprécier comme elle fait, ni leur direction, ni leur distance.
L'explication, tirée de la comparaison du téléphone, si séduisante au premier abord, semblerait donc avoir perdu une grande partie de sa vraisemblance et n'être plus une hypothèse satisfaisante.
L'œil paraît être un instrument encore plus délicat L-œii. sa et plus mystérieux. La description physiologique en Tn'se'" est assez connue pour que nous nous dispensions de 'ïoïf'
la reproduire ici longuement. Longtemps comparée à une chambre noire photographique, dont le cristallin serait la lentille, et la rétine l'écran où se peindrait Pimage (fig. 1), notre œil en diffère cependant, non seulement par une perfection de détails infiniment plus grande, surtout par son adaptation presque immédiate à tous les plans rapprochés ou lointains, et à toutes les intensités de lumière depuis le crépuscule jusqu'au plein soleil du midi, mais encore par des différences beaucoup plus profondes que des observations récentes ont mises en lumière.
Fig. 1 . — Coupe du globe de l'œil : N, nerf optique ; M, muscles moteurs, R, rétine ; C, choroïde ; S, sclérotique ; V, corps vitré ; L, lentille du cristallin ; P, paupières ; I, iris et pupille ; 0, humeur aqueuse; T, cornée transparente ; A' B', image renversée de A B.
La rétine ne serait probablement pas l'endroit où les images viennent se peindre, ce serait plutôt la membrane qui la recouvre immédiatement et qui est appelée choroïde ; mais elle n'en resterait pas moins l'organe de la vision. La rétine R (fig. 2) est un épanouissement du nerf optique N, qui, après avoir percé la choroïde G, un peu à côté de son centre A, vient la tapisser à sa partie centrale d'une multitude innombrable et microscopique de cônes et de bâtonnets R, qui dirigent leur pointe vers la choroïde, et dont l'ensemble présente l'aspect d'une mosaïque d'aiguilles très fines serrées dans un ordre admirable.
l'objectivité des sens externes
Ce tapis d'aiguilles rétiniennes est transparent, et laisse passer la lumière, qui va se réfléchir sur la face noire de la choroïde. C'est là que se forme l'image des objets, c'est là que l'action lumineuse de chacun de ces points est recueillie et sentie par les pointes délicates de cette légion innombrable de cônes et de bâtonnets.
Tout porte à croire que ces cônes et bâtonnets, accordés pour toutes les notes de la gamme chromatique, vibrent par un 'phénomène d'influence (comme pour les fibres de Gorti), à l'unisson de tous les rayons qui les frappent et nous donnent le bis, c'est-à-dire l'image
Jeu (le
l 'organe.
Fig. 2. — Coupe schématique de la rétine- N, nerf optique ; R, rétine avec cônes et bâtonnets ; A, point aveugle ; F, petite fosse où se fait la vision la plus nette.
du phénomène extérieur. En même temps se produisent des actions photo-chimiques fort remarquables, mais dont la science ne connaît pas encore le secret. La substance rouge-purpurine (pourpre rétinien), découverte à l'extrémité des bâtonnets, serait constamment consumée par la lumière, et constammentreconstituée par des actes nutritifs. Mais ces processus d'assimilation et de désassimilation, qui n'ont rien d'étonnant dans un organevivant, n'empêchent en rien le phénomène d'influence et ne sauraient le remplacer ; aussi nous garderons-nous de donner à la vue le sur-
nom ridicule de <( sens chimique » inventé par Hering et d'autres physiologistes allemands. Gomme l'observe judicieusement le D*" Béclard < la doctrine dans laquelle on rattache la perception des couleurs au nombre des vibrations des ondes lumineuses correspondantes aux diverses couleurs est plus en harmonie avec les lois générales de l'optique » (1).
Nous voudrions pouvoir ici admirer la précision et la délicatesse de cet organe rétinien, dont aucun instrument d'optique créé de main d'homme ne pourra jamais, même de loin, imiter la fidélité, et dont jamais i,i vision aucun peintre ni aucun photographe ne pourra concemau. trefaire les ravissantes images. Mais il faut nous hâter et dire les hypothèses imaginées pour expliquer comment les nerfs optiques apporteront aux centres cérébraux le bis des phénomènes de vibration qui viennent de s'accomplir dans l'œil. Car, ne l'oublions pas, les ondes lumineuses qui vibrent dans la rétine sont encore, nous dit-on, des vibrations sans lumière et sans couleur. C'est le cerveau qui, par son activité, doit les transformer bientôt en couleur et en lumière ; et si l'on se servait ici des mots : « lumière et couleur >, ce seraient de simples métaphores imposées par Tusage. Voici donc comment on explique la transmission de l'organe au cerveau.
Un même point de la rétine peut être impressionné par toutes les nuances possibles, dont le nombre dépasse certainement plusieurs milliers. M. Ghevreul en a compté 14,420. Or, si, pour transporter sans confusion ces 14,420 espèces de vibrations, il fallait à chaque aiguille rétinienne 14,420 fibres et autant de centres cérébraux, nous atteindrions pour l'ensemble des aiguilles un total de fiibres et de centres qui dépasse trop ouvertement les bornes de la vraisemblance.
(1) Béclard, Physiologie, 1884, II, p. 259.
l'objectivité des sens externes 139
On a donc imaginé une autre hypothèse.
Avant observé que non seulement la lumière blan- Les troi
, " . , -, ,1 1 • ,v • fibres
che était composée de sept espèces de rayons ditte- Liecuves rents, mais que tout rayon bleu ou rouge, par exemple, émané des corps, était, lui aussi^ composé de rayons de couleurs différentes, qui toutes pouvaient se ramener à trois ou à des combinaisons de trois, savoir : le rouge, le jaune et le bleu, d'après MM. Brewsteret Durand (1); ou plus probablement, d'après Young, Helmholtz et la plupart des modernes, le rouge, le vert et le violet ; on a pensé que trois fibres pourraient suffire pour chaque point de la rétine où l'on a supposé les bâtonnets distribués ])m groupes de trois, et sensibles l'un à la lumière rouge, l'autre à la verte, le troisième à la violette. Ainsi, par exemple, un rayon bleu étant composé, d'après Helmholtz (2), de beaucoup de violet, d'un peu moins de vert et de presque pas de rouge, s'il frappe un point de la rétine, il y sera en même temps décomposé par un groupe des trois bâtonnets, qui se chargeront de transmettre, l'un du violet, l'autre un peu moins de vert, et le troisième presque pas de rouge. Cette transmission se fera au cerveau par trois fibres correspondantes.
Mais voici où la chose devient moins claire : comme cnuque on admet en principe que« l'excitation nerveuse > est de même espèce, au moins pour toutes les fibres du même sens, et qu'elle n'est spécifiée que par la nature du centre où elle aboutit, il faudra supposer que ces trois fibres aboutissent à trois centres différents, capables d'en recevoir trois sensations différentes. Si donc elles aboutissent à trois centres distincts, le cerveau aura sensation de beaucoup de violet, d'un peu moins de vert, et de presque pas de rouge, mais il ne verra
(1) M. Maxwel et M. Fick les ramènent au rouge, au vert et au bleu.
(2) Optique, II, 383 et 425,
pas de bleu. Et si ces trois centres étaient supposés reliés à un centre commun, on ne comprend pas comment ces trois sensations déjà distinctes se transformeraient en une sensation unique. Ce quatrième centre ne pourrait qu'ajouter une quatrième sensation, c'est-à-dire que, pour un rayon bleu, nous verrions du violet, du vert, du rouge, et enfin du bleu ; ce que l'expérience est loin de confirmer.
Que si l'on préfère, à la place du quatrième centre, supposer que les trois sensations des trois centres donnent une résultante unique, on se demande pourquoi une résultante ne proviendrait que de trois centres au lieu de provenir à la fois de tous les centres lumineux juxtaposés? Et alors cette résultante générale devrait nous faire paraître un objet multicolore sous une couleur moyenne et uniforme. Ce qui n'a pas lieu.
Mais nous ne nous arrêterons pas sur ces invraisemblances, ni sur plusieurs autres déjà relevées par Milne-Edwards et d'autres physiologistes. Voici une autre difficulté qui nous paraît beaucoup plus sérieuse. Alors même que chaque bâtonnet pourrait transmettre au cerveau la vibration lumineuse, comment pourrait-il transmettre aussi les diverses circonstances où ces vibrations se sont produites : par exemple, la direction d'oîi venait le rayon lumineux en frappant la rétine? On comprend que l'œil puisse sentir cette direction, comme la main sent la direction du rayon calorique par la manière dont elle en est frappée. Il suffit pour cela que le rayon lumineux ou calorique^en traversant l'épaisseur de la membrane sensible (1), y trace, pour ainsi dire, une ligne qui donne le sens de la direction ; de même qu'il suffit à notre
(1) La transparence de la rétine laisse passer les rayons lumineux à travers son épaisseur jusqu'à la choroïde.
l'objectivité des sens externes 141
main de saisir l'extrémité d'un bâton par plusieurs points à la fois pour sentir son orientation. Mais on ne comprend guère comment le cerveau pourrait la sentir. Au bout d'un fil téléphonique, jamais l'oreille n'a pu sentir la direction de la voix qui lui parle. Et cependant le sens de cette direction des rayons lumineux est de la plus haute importance : c'est lui qui nous fait apprécier la direction de l'objet, ses dimensions, sa distance et surtout la position relative de chacun des points lumineux qui frappent la rétine, et redresse ainsi son image renversée.
L'importance de ce dernier phénomène mérite quel- Reiiresseques développements. On sait que l'image des objets nmage peinte sur la rétine est renversée, comme dans une nienne. chambre noire, et cependant nous voyons les objets droits. Ce problème du « redressement de l'image rétinienne » a excité de tout temps la sagacité des physiologistes et des philosophes, qui avouent leur impuissance à en donner une solution quelque peu vraisemblable. Mûller et Berkeley ont bien essayé d'éluder la difficulté en soutenant que puisque nous voyons tout renversé, nous n'avions pas besoin d'une explication de la vision droite. « Rien n'est renversé, disaient-ils, quand rien n'est droit ». Mais ce joli aphorisme n^a contenté personne : le toucher suffirait d'ailleurs par son contraste à redresser notrejugement.
Dans la théorie de la sensation par le cerveau, la difficulté nous paraît insoluble. Si l'on admet en effet que c'est le cerveau qui sent les diverses impressions des organes périphériques, il devrait sentir l'impression rétinienne telle qu'elle est c'est-à-dire renversée, de même que nous sentons les impressions tactiles d'une pièce de monnaie sur la paume de la main, d'une manière conforme à leur vraie position. Au contraire si c'est l'œil qui perçoit l'action lumineuse
qui le frappe, il en perçoit la direction^ comme les autres qualités, et rapporte chaque rayon au côté d'où il vient directement ; ainsi chaque rayon étant projeté à l'extérieur dans sa direction véritable, le point A' étant projeté en A, et le point B', en B (fig. 1), l'ensemble des points lumineux se retrouve dans sa position normale et droite. C'est donc l'œil qui voit et non pas le cerveau.
D'ailleurs nous admettons volontiers que les données du toucher explorateur viennent ici à notre secours, et que les vérifications déjà faites par ce sens nous aident puissamment dans notre appréciation sur la direction des rayons lumineux et sur la véritable position des objets. Mais ce n'est là qu'un secours qui développe la puissance que l'œil possède naturellement de percevoir le sens véritable de l'action lumineuse, et qui présuppose cette puissance, bien loin de nous autoriser à la nier. Soutenir avec nos adversaires que l'objet de notre vision serait à l'origine interne et renversé, et qu'il apparaîtrait ensuite extérieur et droit, par association avec les données du toucher, c'est faire une hypothèse gratuite que démentent formellement les expériences des aveugles-nés opérés de la cataracte, puisqu'il leur semble toucher de leurs yeux une image extérieure et droite ; — c'est surtout compliquer inutilement le problème : la vision étant droite et normale dès l'origine, il n'y a pas lieu de poser la question impossible de son redressement.
Avouons donc que l'hypothèse de la sensation par le cerveau présente des difficultés et des obscurités profondes qui ont paru insolubles jusqu'à ce jour, et qui n'existent pas dans l'hypothèse thomiste où le cerveau n'a plus à élaborer pour ainsi dire chaque sensation, mais à la recevoir toute faite.
Quoi qu'il en soit, il ne nous répugne pas de suppo-
ser qu'une hypothèse plus ingénieuse puisse rendre possible cette transmission complète de l'organe au cerveau ; nous croyons même qu'il serait téméraire de la considérer comme absolument impossible. Nous n'en persisterions pas moins à demander les graves raisons qui doivent nous forcer à l'admettre, malgré le témoignage éclatant de la conscience et du sens commun.
Voici les raisons et les faits particuliers qui nous objecsont objectés. D'abord, l'impossibilité pour nos deux La'fnâoa yeux de voir une seule image et son relief avant que les deux nerfs aient fusionné. Helmholtz (1) formulait ainsi cette objection : « La preuve que la perception ne réside pas immédiatement dans les deux rétines, mais qu'elle se forme dans le cerveau, et moyennant les impressions que les rétines envoient à cet organe, nous est fournie par ce fait que la représentation du relief ne s'obtient, nous le démontrerons plus tard, qu'à l'aide de la combinaison et de la fusion des impressions reçues parles deux yeux. » Oi, plus tard, le savant physiologiste est revenu formellement sur sa première opinion. Les découvertes anatomiques lui ont montré que les deux nerfs optiques, loin de fusionner avant d'arriver au cerveau, s'y dirigeaient par des parties différentes : il a donc écarté l'hypothèse de Galien et de Newton sur la réunion des nerfs correspondants des deux rétines, dans le chiasma (2) des nerfs optiques.
A cette raison anatomique, il en ajoute une autre, tirée de l'expérience : < Non seulement, dit-il, les impressions des deux yeux ne fusionnent pas, mais encore nous distinguons l'une de l'autre les sensa-
(1) Revue scientifique, VI, p. 322.
(2) y^iu.(T^x, entre-a'oisement des nerfs optiques.
tions de l'un ou l'autre œil (1). » En effet, en projetant à l'extérieui' les deux images, les directions différentes des yeux peuvent les dissocier ou les combiner, et même les superposer sans les confondre. Ainsi, deux dessins vus l'un par l'œil droit, l'autre par l'œil gauche, se superposent si l'observateur dispose ses deux lignes visuelles en parallélisme (ou plus facilement, à l'aide d'un stéréoscope) ; et si ces deux dessins sont notablement différents, il est facile de les voir se superposer par des alternances mutuelles, sans se confondre ni se combiner (2). Nous pouvons voir tantôt l'un, tantôt l'autre, suivant l'efiort de l'attention. Ce phénomène de Vantayonisme des champs visuels et celui de l'association ou de la dissociation arbitraire des mêmes points correspondants de chaque rétine (3), lui paraissent incompatibles avec l'hypothèse de la fusion organique de ces mêmes points et de la réunion de leurs fibres correspondantes. Vision Ainsi, d'une part, pour expliquer la vision double^ .1 Tision on est porté à nier la fusion des deux nerfs optiques ; tandis que, d'autre part, pour expliquer la t?mo?i simple^ on est porté à admettre cette fusion, sinon dans le chiasma, du moins dans les centres nerveux du cerveau, comme le supposent Milne-Edwards et la plupart des contemporains. Devant ces deux hypothèses contradictoires, également insuffisantes à expliquera la fois, et la vision simple et la vision double, Thésitation parait fort légitime.
Cependant la contradiction nous parait ici plus ap-
(1) lbid.,])Atl.
(2) Lors même que les images se superposent, on peut encore reconnaître à quel œil appartient chaque image. V. Helmholtz,t6id., pp. 938- 'J40. — Milne-Edwards, Leçon sur la Physiologie, XII, p. 401.
(3) Helmholtz, Optique, III, pp. 970-1012. — D'après la théorie de Panum, on pourrait dissocier les points correspondants ; mais on ne pourrait fusionner que les points disparates qui seraient voisins dans un certain cercle.
double.
l'objectivité des sens externes l4o
parente que réelle ; et ces deux thèses pourraient bien se trouver conciliées dans la théorie de l'École. En effet, s'il faut pour expliquer la fusion des deux images en une image simple, que les deux nerfs fusionnent au moins dans le cerveau, il suffit, pour expliquer la vision double, qu'elle puisse avoir eu lieu avant la fusion des nerfs dans le cerveau, c'est-à-dire dans chaque rétine. L'organe central ne ferait que centraliser les deux sensations déjà définies, pour les comparer entre elles ou les fusionner, d'après certaines lois (1) dans une sensation-résultante.
Mais, nous a-t-on répliqué, cette explication vous vision amènerait à conclure qu'il peut y avoir trois images ou trois visions à la fois : une par l'œil droit, l'autre par l'œil gauche, et enfin une vision mixte par Torgane central. Est-ce possible? Oui, cela est possible et facile à vérifier par une expérience à la portée de tous.
Découpez dans du papier gris deux petits cercles, ou si vous préférez deux petites croix identiques, placezles sur un papier blanc, en les juxtaposant à peu près ; tenez-les à 7 à 8 centimètres de distance, et regardez pendant quelque temps, sans détourner ni remuer les yeux. Bientôt vous apercevrez une troisième croix se dessiner au milieu des deux autres, avec la couleur combinée des deux premières ; c'est-à-dire qu'elle sera noire si elles sont grises, verte, si elles sont l'une jaune, l'autre bleue sur un fond noir, ou bien blanche si elles ont des couleurs complémentaires comme le rouge et le vert-jaune (2).
(1) V. les lois de la projection sur l'horoptère dans V Optique physiologique d'Helmhollz, III, § 31.
(2) Cette expérience de vision triple que publiait le Cosmos dio. 23mars 1S85, est loin d'être nouvelle. Helmholtz la signale dans son Optique, p 810. « C'est là, dit-il, le moyen le plus commude de passer en revue une collection un peu nombreuse de photographies stéréoscopiques.
L'OBJECTIVITB 10
liO ÉTUDES PHILOSOPHIQUES
Si, pour se rendre compte de ce phénomène, on ferme alternativement l'un des deux yeux, on constatera que la croix de gauche a été vue par l'œil droit, celle de droite par l'œil gauche, et celle du centre, vue à la fois par les deux yeuX;, en est vraisemblablement la fusion dans l'organe central.
L'objection tirée de la fusion des deux nerfs optiques semble donc s'être retournée ouvertement contre ceux qui nous l'adressaient.
Objection On allègue aussi des raisons générales ; d'abord
çénéraie. lexlsteuce elle-même du réseau cérébro-spinal, qui relie les organes au cerveau, et dont la découverte n'est pas une des moindres gloires de Tanatomie moderne Quoi ! la nature aurait-elle créé inutilement ce système nerveux, et son action centripète serait-elle un contre-sens !
Nous sommes bien loin de prétendre que ce trait d'union entre les organes et le cerveau soit inutile. Nous croyons au contraire qu'il est nécessaire ; et nos anciens philosophes avaient tellement conscience de sa nécessité, que, longtemps avant les découvertes anatomiques, ils en ont affirmé l'existence, comme nous l'avons déjà constaté.
Le rôle Nous Ic croyous néccssairc pour bien des raisons.
cerveau. D'abord, parcc que les racines et le tronc d'un arbre sont nécessaires à ses branches, à ses fleurs et à ses fruits. Les ramifications des cordons nerveux dans chaque organe ne pourraient ni vivre, ni sentir, si les racines profondes d'où elles surgissent étaient
L'illusion est aussi complète qu'avec l'emploi d'un stéréoscope ». Si les deux images latérales étaient gênantes, et si l'on préférait ne voir que l'image combinée du milieu, il suffirait de placer entre les deux yeux, verticalement, un morceau de carton noir, pour intercepter les rayons de ces deux images.
l'objectivité des sens externes 147
desséchées, ou si leur tronc était coupé. Aussi la lésion des nerfs, et surtout leur incision, ont-elles toujours causé la blessure ou la mort de l'organe correspondant.
En second lieu, la sensation par les sens externes seuls a toujours été regardée comme une sensation incomplète et absolument insuffisante pour la vie sensible. Les sens extérieurs, nous dit saint Thomas, ne perçoivent que les objets extérieurs, l'oreille entend le son, l'œil voit la lumière ; mais ces organes ne peuvent se replier sur eux-mêmes pour sentir leurs sensations et en avoir conscience; à plus forte raison, ne peuvent-ils se replier sur les autres organes pour comparer ou grouper des sensations d'espèces différentes. C'est donc par une faculté centrale (faculté organique, comme toutes les facultés sensibles), c'est par l'organe central de l'encéphale, que nous sentons nos diverses sensations, que nous les coordonnons et les conservons. Sans cette faculté centralisatrice, qui pourrait distinguer la couleur du son ou de l'étendue résistante ? Qui. pourrait établir ces comparaisons indispensables entre les données de chaque sens ? Gomment le tact pourrait- il compléter si admirablement l'éducation de la vue, et la vue celle du tact? Comment tous les sens pourraient-ils se compléter et s'entr'aider, s'ils n'étaient unis par un centre commun?
Je dirai plus, dans l'œuvre si complexe de la connaissance sensible, toutes 7ios facultés sont solidaires et peuvent concourir pour connaître le même objet sous tous ses aspects^ et même pour le connaître sous un seul de ses aspects. Si je passe ma main successivement sur toutes les arêtes de cette table, pour en connaître la forme; si je promène mes doigts sur un relief, de façon à en mouler toutes les surfaces, les
creux, les saillies, les mille variétés d'angles, de pyramides, de cônes, de spires, que la géométrie est impuissante à décrire, ne faudra-t-il pas le secours de la mémoire pour me rappeler les sensations qui précèdent, les relier avec les suivantes, et le secours de l'imagination pour en reproduire l'ensemble dans une synthèse complète? Or, tandis que dans chaque sens, dans l'œil par exemple, il se forme un champ visuel dans l'acte de voir, il se forme, en même temps, dans les centres, un champ imaginaire où se conservent et se reproduisent les images. Il est donc indispensable que les organes spéciaux soient reliés aux centres qui doivent recevoir Técho et le contre-coup de leurs sensations.
Donc, bien loin de nier l'importance d'un centre commun, d'un organe central, la philosophie thomiste en a toujours affirmé la nécessité et entrevu l'existence, longtemps avant les découvertes qui lui donnent raison.
Résumé Et maintenant, après avoir répondu au reproche de ^meni négliger et de rendre inutiles ces liens innombrables ''teïon!*" par lesquels le Créateur a si bien rattaché les membres au chef, les organes des sens au cerveau, n'avons-nous pas le droit de demander, à notre tour, à nos adversaires, s'ils ne craignent pas d'avoir trop diminué le rôle de ces organes, et méconnu le degré prodigieux de leur adaptation, en les considérant comme de simples instruments de transmission ?
Lorsque deux postes télégraphiques se correspondent (c'est leur comparaison favorite), je vois des ap pareils également merveilleux fixés au bureau qui expédie et au bureau qui reçoit. Mais ici, au contraire, toutes les merveilles de l'art divin ont été accumulées dans le premier de ces deux postes. Pour recevoir, dans
l'objectivité des sens externes 14:1
l'oreille ou dans l'œil, les vibrations sonores ou lumineuses, il me faut non seulement les six mille fibres de Gorti ou les myriades de cônes et de bâtonnets rétiniens, mais une profusion d'appareils plus étonnants les uns que les autres, adaptés à chaque espèce de vibration ; tandis qu'au cerveau, pour recevoir ces mêmes vibrations, point d'organes spéciaux apparents : un centre, une cellule élémentaire peut suffire... (1) Ce contraste ne laisse pas que d'être surprenant, et de faire craindre une méprise. Comment cinq groupes de cellules cérébrales, d'une structure si rudimentaire, si uniforme, où l'on n^a jamais pu constater au microscope la moindre différence de contexture, pourront-ils exécuter les « cinq types de danse » dont nous parle M. Taine (2), alors que, pour exécuter ces mêmes < types de danse » nos cinq sens externes sont munis d'organes si différents, si prodigieusement variés, si ingénieusement combinés ? Et s'il était possible de faire exécuter ces < cinq types de danse > par de simples cellules, pourquoi le Créateur a-t-il prodigué les merveilles des cinq organes périphériques, et compliqué si inutilement leur mécanisme ? En vérité Gare n'aurait-il pas raison ?
Il faudrait donc éviter d'exaoférer le rôle déjà si im a*?^"» portant que doit jouer le cerveau dans la sensation, menu. C'est là une tendance contre laquelle la science expérimentale elle-même va de nouveau nous mettre en garde par ses révélations inattendues.
(1) Il faut reconnaître pour organe premier et immédiat celui qui est le mieux adapté à recevoir l'action figurée de l'objet sans sa matière : « Primum sensitivum, id est primum organum sensus est in quo est potentia hujusmodi, quse scilicet est susceptiva specierum sine materia. » (S. Thomas, De anima. II, lec. 2t.)
(2) De l'intelligence, I. p. 309.
150 ÉTUDES PniLOSOl'BlOUES
En effet, ce sont les lobes cérébraux, où semblent aboutir, en dernière analyse, les nerfs de la sensibilité, qui sont généralement regardés comme les vrais organes de la sensation, surtout depuis les célèbres expériences de M. Flourens, par lesquelles cet habile physiologiste démontrait, il y a une soixantaine d'années environ, qu'aucune des facultés sensibles ne se perd par Tablation du cervelet, ou des tubercules quadrijumeaux, et que « toutes ces facultés appartiennent bien exclusivement aux lobes cérébraux » (1). Expé Or voici le résultat d'expériences postérieures que At^. nous devons surtout auD' Longet, membre de l'Académie des sciences, et qui sont désormais classiques.
« Enlevez-vous complètement les lobes cérébraux d'un oiseau, vous le voyez encore marcher, voler; il peut même vivre pendant plusieurs mois. Si vous touchez sa conjonctive, il détourne la tête ; si vous prenez sa patte, il la retire..., etc. Si l'on pratique l'ablation des lobes cérébraux et du corps strié, chez un lapin, la station et la progression sont encore faciles, et, en lui étreignant une partie sensible du corps, on lui arrache des cris. De plus, retranchez-vous le cervelet! la sensibilité est loin de disparaître (2)... »
« Les poules privées de lobes cérébraux peuvent encore obéir à l'instinct du caquetage, placer pour dormir leur tête sous leur aile, faire des tentatives pour s'échapper lorsqu'on cherche à les retenir avec la main, marcher spontanément, nettoyer et lisser leurs plumes avec le bec, etc. (3) >. Après cette mutilation, les oiseaux volent encore, et les grenouilles ou les carpes nagent avec agilité, en évitant les obstacles
(1) Flourens, Recfierchea expérimenlales, p. 130.
(2) Lon!?et, Traité de Physiologie, t. III, p. 198. — Cf. Flourens, liecherches expérimentales sur les propr. et les fond, du syst. nerv.^ 2« éd., p. 87.
(3) Longet, ibid., p. 145. — Flourens, ibid., p. b9.
l'objectivité des sens externes 151
placés sur leur parcours, ce qui n'arrive jamais lorsqu'on leur a crevé les yeux ; tous exécutent de véritables mouvements de conservation et de défense, preuve manifeste qu'ils sentent encore.
Le D"" Longet nous affirme avoir possédé des pigeons qui, après une semblable mutilation, ont survécu pendant douze, quinze, et dix-huit jourS;, en donnant divers signes de sensibilité (1). « L'animal étant placé dans l'obscurité, nous dit-il, toutes les fois que j'approchais brusquement une lumière de ses yeux, l'iris se contractait et souvent même le clignement avait lieu; mais, chose remarquable, aussitôt que j'imprimais un mouvement circulaire à la bougie enflammée, et à une distance assez grande pour qu'il n'eût pas sensation de chaleur, le pigeon exécutait un mouvement analogue avec sa tète. Ces observations, renouvelées chaque jour en présence de personnes qui assistaient à mes leçons, ne me laissent ancun doute sur la persistance de Pimpressionnabilité à la lumière... Chez les jeunes chats, les très jeunes chiens, et les jeunes lapins, l'iris continuait aussi à se mouvoir sous l'influence d'une lumière vive; parfois même alors les paupières se rapprochaient ». Or ces phénomènes n'ont jamais lieu chez un aveugle amaurofique dont la rétine serait complètement insensible à la lumière (2).
Les mêmes faits, ou des faits analogues, rapportés par Magendie, Bouillaud, Gerdy, Flourens, Yulpian, Milne-Edwards et plusieurs autres savants physiologistes, paraissent parfaitement bien constatés. Ces
(1) Longet, ibid., pp. 147 et 403.
(2) Répondre avec certains philosophes que ce ne sont là que des actes réflexes, c'est se payer de mots. Savent-ils bien ce que c"est qu'un acte réflexe ? Ce n'est certainement pas un acte purement mécanique et passif, mais un acte rudimentaire de la vie sensible. (Voyez notre Étude sur le Co-veau, p. 232 et suiv.)
io2 ÉTUDES PHILOSOPHIQUES
études de vivisection ont été faites et multipliées sur les oiseaux, parce qu'ils peuvent survivre pendant des semaines et des mois entiers à l'ablation des lobes cérébraux; elles ont été faites aussi sur des mammifères quoiqu'ils ne puissent survivre que quelques heures ; mais on comprend pourquoi elles sont impossibles sur le cerveau humain.
paiho Les cas de pathologie cérébrale suppléeront jusqu'à cérébrale, un Certain point à cette lacune. Ainsi le D' Longet a observé la persistance des phénomènes de la pensée et de la sensibilité chez certains individus, en l'absence complète d'un hémisphère cérébral quoique à un moindre degré d'intensité ; et il croit que, si la lésion est lente et graduelle, l'hémisphère sain aurait le temps de s'habituer à suppléer l'hémisphère atrophié (1).
D'autre part Milne-Edwards et la plupart des physiologistes font remarquer que, pendant les opérations chirurgicales, la substance de notre cerveau peut être piquée, coupée ou cautérisée sans que la lésion produite de la sorte détermine de la douleur ou une sensation quelconque ; le patient n'a pas conscience des impressions produites aiiisi directement sur son cerveau, tandis qu'il sent parfaitement les impressions de même espèce sur les autres organes (2).
coneiu- Après tous ces faits est-il encore bien vraisembla-
sion
da D' ble de soutenir que la sensibilité « appartient exclu- """' sivement aux lobes du cerveau ?» — <c Assurément, c'est être trop 'exclusif », nous répond le D' Longet (3).
Sans doute, ajoute-t-il, ils sont nécessaires pour une« perception complète », — pour une « perception
(1) Lon^-el. ibid., p. 144.
(2) Milne-Edwarifl. Anatomif., p.'^lS.
(3) Longet.. ibid,, p. i4i-.
l'objectivité des sens externes 1o3
avec conscience ». — (( Faute des lobes cérébraux, les sensations ont lieu sans conscience, sans qu'il y ait perception véritable oic du moins entière de la sensation..., car, en définitive, c'est à ces lobes que les sensations de la vue, comme toutes les autres, doivent parvenir pour être élaborées, prendre une forme distincte, laisser des traces, des souvenirs durables, et enfin pour permettre la manifestation d'une série de jugements et de déterminations relatifs à la nature de ces sensations. Aussi, quoique un animal privé de ses hémisphères cérébraux reste impressionnable à la lumière, ne faut-il pas s'étonner qu'il se comporte comme sïl était aveugle, qu'il se heurte contre les obstacles, n^évite point le danger qui le menace, etc. : la mémoire et le jugement d'où dérive la connaissance des objets extérieurs n'existant plus, pourrait-il en être autrement (1) ? »
Ce qui veut dire apparemment : les lobes cérébraux Accord
avec la
sont l'organe de la conscience sensible {sensus corn- théorie munis), de la mémoire, de l'instinct, de l'imagination, et de toutes les facultés sensibles supérieures qui interprètent les sensations ; mais ils ne sont pas l'organe des « sensations brutes », des sensations proprement dites. Eh bien! n'est-ce pas là précisément la thèse de S. Thomas, formulée avec une exactitude étonnante? Seulement, pourquoi s'obstiner à chercher ailleurs (2), les véritables organes des sens externes ? n'est-il pas plus simple et plus naturel de dire avec le saint Docteur, et avec le bon sens du genre humain, que ces organes sont précisément les cinq sens externes que tout le monde connaît?
(1) Longet, ibld,, p. 383.
(2) Par exemple dans la protubérance, les tubercules quadrijumeaux, la moelle allongée...; il suflirait de dire que certains de ces organes sont nécessaires à la vie et à la sensibilité.
Pourquoi ne pas dire avec S. Thomas que ces cinq organes sont autant de rameaux ou de membres vivants et sensibles d'un organe central principe et terme de leurs sensations (1) ?
Nous nous contenterons de poser cette interrogation, assuré d'avance que la science en l'état actuel n'a rien de solide à objecter; Paveu en a été fait par les plus éminents physiologistes. « La pathologie cérébrale, nous dit à ce propos le D' Longet, est si riche défaits, qu'elle n'en refuse à aucun système; tout ce qu'on veut y voir, on l'y trouve ; tout ce qu'on lui demande elle le donne ; suivant la manière dont on l'interroge, elle conduit à l'erreur, au doute ou à la vérité (2). >
La science n'a donc pas dit son dernier mot ; et nous pouvons conclure que l'invraisemblance de la sensation par les cinq organes externes, est loin d'être prouvée ; c'est au contraire la théorie qui paraît s'accorder le mieux avec les faits, tandis que l'hypoîhèse de la sensation par le cerveau est pleine d'obscurités et de difficultés inextricables.
Il ne reste donc rien de certain, ni d'assez solidement probable que l'on puisse opposer à l'évidence manifeste de la perception intime et à la croyance du bon sen^.
(1) a Vis sentiendi diflunditur in organa quinque sensuum ab aliqua una radice communi, a qua procedit vis sentiendi in omnia organa, ad quam etiam terminantur omnos immutationes singulorum organoruni. » (S. Th., Z>e anima, \. III, lect. III.) — En assistant à une dissection ou démonstration du cerveau qu'a bien voulu faire devant nous l'habile D"" Tison, médecin en chef de l'hôpital Saint-Jofeph, nous avons été frappé de voir combien le mot de S. Thomas ; comtnu' nis ri dix, était une peinture juste et saisissante de cet oigaue.
(2;Li.nKet,ifcid., III, p. V-X).