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LES MOYENS DE PROTECTION

La protection des œuvres d'art et des monuments est complètement inexistante, en droit écrit, depuis les temps les plus reculés jusque dans la deuxième moitié du xIx° siècle.

Certes, cela ne veut pas dire que tous les excès étaient permis ou approuvés : le droit coutumier n'est pas un vain mot, et la conscience universelle n’avait pas besoin de disposition législative pour se soulever de tout temps contre les exactions, les spoliations et les destructions d'œuvres d'art.

Mais les mesures de protection écrites, c’est-à-dire officiellement proclamées, sont toutes récentes dans l'Histoire du monde, puisque leurs premiers vagissements datent de 70 ans à peine.

Nous allons examiner en détail les efforts réalisés depuis jadis jusqu’à nos jours, dans ce domaine si nouveau et pourtant si hautement digne de sollicitude: la protection de la Beauté!

PARAGRAPHE ll . La Doctrine

Ce serait une erreur de croire qu’aucure voix ne se soit jamais élevée, même dans les premiers siècles, pour protester contre le rapt et la destruction des œuvres d’art et des monuments.

Dès l’Antiquité, ces spoliations ne se faisaient pas sans provoquer, de la part des bons esprits, de vives protestations.

C’est ainsi que Platon, qui vivait au v: siècle avant Jésus-Christ, défendait déjà que, pendant la guerre, les maisons — et, à plus forte raison, les monuments — fussent incendiés (1).

Au Iv: siècle avant notre ère, un exemple concret nous est donné de la sauvegarde des œuvres d’art en temps de guerre.

Pendant le siège de Rhodes par Démètrios I, Poliorcète, les assiégés, ayant appris qu’il avait l’intention de saccager et incendier un édifice renfermant un tableau célèbre, lui firent poser la question suivante : « Quel motif te porte à ensevelir ce tableau sous des ruines fumantes? (il s'agissait du fameux tableau d’lalysus, dû au pinceau du célèbre Protogène, tableau qui faisait l’envie et la colère de Démètrics). Si tu triomphes, toute la ville sera à toi, et avec elle le tableau intact; mais si tes efforts sont vains, prends garde qu’on ne dise, à ta honte, que n'ayant pu vaincre les Rhodiens, tu as fait la guerre aux mânes de Protogène! »

Et, convaincu par la justesse de ce discours, Démètrios, dit-on, leva le siège de Rhodes, épargnant à la fois la ville et le tableau (2).

Peut-être cet exemple de splendide respect pour une œuvre d’art, est-il, de la part d’un conquérant, — surtout à cette époque, — trop beau pour être Vrai

Mais il est déjà symptomatique que la tradition nous l'ait rapporté.

(1) PLATON, République, Livre V, cité par GROTIUS, Le Droit de la Guerre et de la Paix, traduction Pradier-Fodéré (Paris, 1865), 3 vol. in-8°, Tome III, page 275.

(2) AULU-GELLE, Les Nuits attiques, traduction de Chaumont, 1863, page 269, cité par PRADIER-FODÉRÉ, op. cit. Tome 6, page 997. é

En tous cas, Polybe, qui vivait au IH° siècle avant Jésus-Christ, et qui, Grec allié des Romains, avait pu voir de près les conquêtes de ceux-ci, fait, dans son Histoire Générale une remarque frappée au coin de la plus grande sagesse.

S'il trouve légitime que les Romains aient amassé, dans leurs conquêtes, de l'or et de l’argent, il estime que « pour toutes les autres richesses, il serait beaucoup plus glorieux pour eux de les laisser où elles étaient, avec l’envie qu’elles attirent, et de mettre la gloire de leur patrie, non dans l’abondance et la beauté des tableaux et des statues, mais dans la noblesse des sentiments » (1).

Polybe exprime même un vœu — qui, hélas, ne devait pas être exaucé — en souhaitant « que les conquérants à venir apprennent, .par ces réflexions, à ne pas dépouiller les villes conquises de leurs richesses artistiques, de manière à ne pas faire des malheurs des autres peuples l’ornement de leur patrie » (2).

Plutarque, à son tour, deux siècles plus tard, reprocha à Marcellus d’avoir fait de Rome un objet de haïne, en traînant triomphalement à travers les rues, non seulement des hommes captifs, mais des dieux, dont il avait rapporté de nombreuses statues (3).

C'est Cicéron, ensuite, qui flétrit ce vandalisme sans nom que fut la destruction complète de Corin-

(1) PoLyBE, Histoire Générale, Livre IX, chapitre III, cité par MUNZ, op. cit., page 484.

(2) POLYBE, op. cit., tbid.

(3) PLUTARQUE, Vie des Hommes Illustres, Vie de Marcellus, Tome Il, page 73, traduction Pierron, 1861, cité par PRADIER- FODÉRÉ, op. cit., page 976.

the, en qualifiant d’abominable la guerre faite aux colonnes, aux statues et aux tableaux! (1).

C’est encore Cicéron, qui, dans une de ses « Verrines » (2), cite un exemple de restitution, ou plutôt de récupération d'œuvres d’art.

Quand Scipion l’Africain eut pris Carthage, se souvenant de toutes les œuvres d’art que celle-ci avait capturées en Sicile, il fit faire des recherches par tous les soldats siciliens de son armée, et rendit à chaque ville de Sicile, lies différentes statues dont elles avaient été dépouillées, notamment le Taureau de Phalaris, à Agrigente; Mercure à Tyndare; et la célèbre statue de Diane, à Ségeste.

Sur le piédestal de cette dernière statue on grava, en gros caractères, l'inscription suivante :

« Scipion, après la prise de Carthage, à rendu cette statue aux Ségestains. » (3).

Après Jésus-Christ, c’est au moment de l'invasion des Barbares (VI‘ siècle), Bélisaire qui représente à Totila, roi des Ostrogoths, tout l'intérêt qu’aurait celui-ci, vainqueur, à ne pas détruire Rome.

La lettre de Bélisaire a été conservée par Procope (Histoire, Livre IID), et est rapportée par Grotius (4).

En voici un extrait :

« On a cru jusqu'ici que c'était un effet de la sagesse et du génie des grands politiques d'élever de beaux édifices, mais qu’il n'appartient qu’à des insensés de détruire de tels monuments et de n’avoir pas honte de laisser à leur postérité cette marque de leur folie... »

N'est-il pas remarquable de constater qu’au vi: siè-

(1) CICÉRON, Pro domo sua.

(2) CICÉRON, In Verrem, Actio secunda, Livre IV, $ 4. (3) QUATREMÈRE DE QUINCY, op. cit., pages 81 et 82. (4) GROTIUS, op, cit., Tome ITA pages 275 et 276, note: 3.

cle après Jésus-Christ, se manifestait déjà le noble souci de la préservation des monuments historiques et que, d'avance, sans savoir si Rome serait victorieuse ou vaincue, Bélisaire demandait prudemment à son adversaire de l’épargner!

Mais nous avons cité, jusqu'à présent, des voix individuelles non spécialement autorisées.

Ce qui devient plus appréciable, au point de vue juridique, c’est l’opinion des spécialistes du droit sur la question de la sauvegarde des objets et monuments d'art.

Ce n’est même que maintenant que l’on peut, à proprement parler, qualifier de doctrine la manière de voir des différents auteurs sur la matière.

Celui qu’on peut appeler le père du Droit international, le célèbre Hollandais Grotius, fit paraître en 1625 son ouvrage mémorable : « De jure belli ac paCis ».

C'était la première fois, dans l’histoire des siècles, que paraissait un ouvrage de droit, d’une érudition considérable, destiné à tracer des règles juridiques aux conflits internationaux.

Bien que cet ouvrage soit animé des plus nobles sentiments d'humanité, on a cependant pu reprocher à son auteur d’être encore trop imbu des idées du Droit romain, en ce qui concerne la légitimité du droit de conquête.

Mais, quant au point de vue qui nous intéresse particulièrement, Grotius est nettement adversaire des déprédations artistiques.

Nous venons de voir que c’est lui qui a exhumé le texte de Procope relatif à la lettre de Bélisaire.

Cette manière de voir, il la fait sienne : « Certaines choses sont de telle nature qu’elles ne sont d’aucun usage pour faire la guerre ou pour la prolonger.

La raison veut qu'on épargne ces choses pendant la durée de la guerre. Cela doit être observé à l'égard de toutes les choses d’embellissement..…. » (1)

Un siècle plus tard, en 1758, l’illustre Vattel fait paraître son « Droit des Gens » dans lequel, à son tour, il se prononce nettement pour la protection des œuvres d'art :

« On doit épargner, dit-il, les édifices qui font honneur à l'humanité et qui ne contribuent pas à rendre l'ennemi plus puissant : les temples, les tombeaux, les bâtiments publics, tous les ouvrages respectables par leur beauté... Que gagne-t-on à les détruire? C’est se déclarer ennemi du genre humain que de le priver, de gaîté de cœur, de ces monuments des arts, de ces modèles de goût, comme Bélisaire le représentait à Totila, roi des Goths. » (2).

On le voit, Vattel, comme Grotius, fait siennes les idées de Bélisaire concernant le respect dû aux œuvres d'art.

Nous croyons superflu, après ces auteurs, de citer les très nombreux juristes qui ont, au xIx° siècle, approfondi le Droit des Gens, un peu dans tous les pays civilisés.

On peut affirmer que, d’une manière générale, la doctrine est d’accord pour déclarer que les œuvres d’art doivent être respectées par le vainqueur.

Nous tenons cependant à citer l'opinion d’un Suisse allemand, juriste de grande autorité en la matière, à son époque.

Bluntschli estime que ni les œuvres d'art, ni les archives ne doivent être enlevées à l'Etat envahi, « parce qu’elles ne servent ni de près, ni de loin. à

(1) GROTIUS, op. cit., Tome III, pages 280 et 282.

(2) VATTEL, Le Droit des Gens ou Principes de la Loi naturelle, annoté par PRADIER-FODÉRÉ (Paris, 1863), Tome III, page 45. .

faire la guerre, et qu'en s'en emparant on ne contraint pas l ennemi à demander plus vite la paix.

Les vendre, pour employer le produit de la vente à faire la guerre, est également contraire aux idées civilisées. » (1)

Pour résumer, l'opinion de la Doctrine, à la fin du xix° siècle, est quasi-unanime pour limiter comme suit les effets de l’occupation du vainqueur en pays ennemi :

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