‹ Obligation morale et idéalismeChapitre 3 sur 26 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

De l'idée de la connaissance à l'idée de la moralité, le passage est possible, il est inévitable.

Il y aurait contradiction à nous refuser le droit de partir de l'idée de certitude. La question préliminaire qui se présentait à propos de l'obligation ne se pose donc pas ici.

Nous croyons avoir démontré que si l'être ne se confond pas avec la pensée, l'homme est à jamais incapable de discerner le bien du mal et que l'obligation morale n'existe pas pour lui. Il nous reste à remplir la seconde partie de notre tâche. Là les rôles vont être intervertis. Ce ne sera plus le savoir, ni l'Idéalisme qui le garantit, qui nous apparaîtront comme les conditions de la moralité ; c'est au contraire l'obligation morale qui va nous sembler impliquée dans la connaissance, non seulement par cela même que nous nous jugeona aptes à posséder la vérité, mais encore-par^ Ôélà seul

lUO ODI.Ii.ATlU.N MOliALK ET IDÉALISME

que nous connaissons et que nous affirmons notre droit à connaître, allàt-on jusqu'à admettre que notre représentation des choses les déforme et les dénature.

Entre la spéculation et l'action, on ne se contente point d'ordinaire de mettre des difîérences, on institue une véritable opposition. En quoi, demande-t-on, l'une aurait-elle besoin de l'autre si nous ne pouvons nous jeter dans la mêlée sans nous départir du sang-froid nécessaire à l'observateur et si, réciproquement, tout sollicite à un égal degré la curiosité du spectateur clairvoyant et a pour lui le même intérêt ? D'autres raisons encore ont été invoquées pour les séparer. A ceux qui, convaincus de la faiblesse de l'esprit humain, se sont effrayés du sort qui attendait la morale si ses destinées restaient liées à celles de la science, il a paru urgent de prononcer le divorce. Ainsi, soit que l'on revendique pour notre faculté de connaître le droit de se développer librement et de demeurer exempte de toute tutelle morale, soit qu'obéissant à des préoccupations d'un tout autre ordre, on veuille, au contraire, mettre le devoir à l'abri des coups mortels qu'on juge avoir été portés au savoir, dans les deux cas on se croit obligé de constituer à chacun son domaine distinct soumis à des lois propres. Dire que, de Tidée de la connais-

sance à l'idée de la moralité, le passage est possible bien plus, qu'il est inévitable, ce n'est donc pas énoncer une vérité incontestée et nous allons avoir à démontrer ce que nous venons d'avancer.

Lorsque nous avons cherché à mettre en lumière la conception des choses qui se cachait dans le fait de l'obligation morale, nous avons pris ce fait pour accordé en ce qu'il a d'essentiel; nous avons toutefois tenté de faire voir qu'on ne pouvait, par aucune raison décisive, nous contraindre à le rejeter.

Suivant ici une marche semblable, nous n'essaierons pas de prouver qu'il y a une certitude. Il suffit au succès de notre entreprise que nous dégagions de la notion même d'une vérité acessible à l'homme, l'affirmation de l'ordre moral par la distinction du bien et du mal. La question préjudicielle qui se présentait à propos du devoir ne se pose point au sujet de la certitude. On pouvait, sans se contredire, prendre l'engagement de prouver qu'il n'y a point de loi morale dont l'autorité s'impose à l'homme. Il y aurait absurdité, par contre, à vouloir démontrer que la certitude est inaccessible à l'homme puisque notre impuissance du moins serait alors un fait incontesté. De ceux qui professent le doute et savent prendre l'attitude qui leur convient nous n'avons donc pas à redou-

ter qu'ils nous somment de ne poijjt parler de certitude, ou qu'ils nous empêchent d'en rechercher les conditions.

A plus forte raison nous laisseront-ils libres d'examiner si l'acte de connaissance le plus simple et le plus humble n'enveloppe pas une vérité morale et une doctrine de la vie.

Affirmer la vérité même formelle d'im jugement, c'est produire une assertion métaphysique. — Le concept même de certitude, abstraction faite de toute application particulière, enveloppe l'immutabilité de la pensée.

Dire « cela est », voilà la forme la plus simple de Taffirmation. Or, il n'en faut point davantage pour nous permettre de retrouver les conditions du savoir. Quelque soit le sujet du jugement, lorsque je prononce qu'il est, je ne me contente point de me le représenter, car je puis le penser sans lui accorder l'existence. Il ne m'apparaît donc pas simplement, mais encore il s'oppose à moi comme puisant ailleurs que dans ma volonté ou dans ma constitution individuelle une réalité telle qu'un autre que moi pourrait y rencontrer la matière dune connaissance et l'occasion d'un jugement. Le détachant ainsi de moi, ai-je tort ou raison ? On le saura plus tard. Mais ce qu'on peut dès maintenant observer c'est qu'en attribuant l'être au sujet de l'affirmation, je fais un double usage de ma représentation. Elle était mienne et n'a pas cessé

de Tôtrc, puisque le jugement demeure mon jugement. Mais en même temps je l'ai comme aliénée, puisqu'on disant qu'elle est je l'ai reconnue à titre d'être distinct de moi. Ainsi du jour de l'atTranchissement, l'esclave, jusqu'alors juridiquement inséparable de son maître, recevait une personnalité propre et commençait à avoir des droits.

Ce n'est point, il est vrai, ma représentation qui me semble être sortie de moi pour vivre au dehors ; c'est, au contraire, du dehors que je crois l'avoir reçue et introduite en moi. Il n'est pas indifférent que j'aie reçu ou donné, et nous aurons bientôt à décider sur ce point. Mais le sens du jugement reste le môme dans les deux cas : le dédoublement de l'idée y est toujours exprimé. Ce que je pense y est présenté comme mon état propre et aussi comme l'état de quelque chose qui n'est pas moi. « Cela est » signifie « Cela /;o?/r moi » est cela, « tout court ». Quand j'ai ainsi trouvé, en quelque sorte, deux faces à mon idée, j'en viens à admettre que cela a été toiit court avant d'être pour jnoi. A ce moment je devrais renverser l'ordre des termes. Mais je ne puis oublier pourtant que cela a forcément été pour moi avant que je le considère comme étant purement et simplement.

Au point de vue psychologique les termes doivent donc être maintenus dans l'ordre où nous

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les plaçons instinctivement. La suite naturelle est peut-être aussi la plus logique, car rien ne nous a démontré encore que les choses pussent être pour soi avant d'être pour nous. Mais si c'est de dehors qu'est venue l'idée, la vérité du jugement exige qu'une concordance parfaite existe entre ce qu'est — de son côté, — le sujet du jugement et ce qu'il est dans la représentation. Qu'il y ait, si minime soit-elle, une cause de non-conformité, et avec la connaissance ou le seul soupçon de cette cause nous voici incapables d'affirmer jamais sans réserve.

On dira peut-être que telle est notre situation et que nous ne réussissons, en aucun cas, à éloigner de nous toute inquiétude touchant la valeur de nos jugements. Cependant, outre qu'on nous enlève ainsi l'usage d'un droit que tous les hommes croient posséder, on s'enlève encore à soi-même les moyens de soutenir ce que l'on avance. Nous ne faisons d'ailleurs aucune difficulté d'avouer que nous ne réfuterons pas cette objection : on ne triomphe jamais d'un adversaire qui se dérobe sans cesse.

Mais nous sommes fenus de nous expliquer sur un autre point. Le jugement tel que nous l'avons analysé, n'est qu'une des formes de l'affirmation. Il implique bien concordance entre ma représentation

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et ce dont elle est la représentation. N'y a-t-il pas une autre forme du jugement qui ne met en jeu que ma pensée et partant n'exige aucune conformité entre ce qui est en elle et ce qui est hors d'elle. L'accord de ma pensée avec elle-même suffit à garantir les propositions de ce genre. Point n'est besoin dès lors de rechercher les lois de la vérité objective, La certitude réside dans un acte purement intérieur et qui n'intéresse que moi. Du moins on peut lui conserver ce domaine intime, même après lui avoir fermé l'accès de ce qui nous est extérieur. La vérité formelle subsiste, irarantie par le principe d'identité.

Qu'est-ce donc que ce principe ? Ce n'est pas sans doute la simple affirmation que les choses sont ce qu'elles sont dans le temps que je les pense et sous l'aspect oii je les envisage. On ne pourrait rien faire sortir d'une telle proposition. Un jugement ne s'énonce que dans un temps donné aussi court qu'on le voudra, mais réel toutefois. De l'instant où je pense le sujet à celui oii je pense l'attribut, un intervalle s'écoule. Faisons-le aussi bref qu'il conviendra de l'imaginer. Qu'adviendrat-il si l'on ne voit dans le principe d'identité que cette déclaration : « Une chose est ce qu'elle est au moment même oiî on la considère ? » Ne voit-on pas qu'il n'y a plus ici de quoi assurer la validité

du jugement le plus simple et le plus rapide. Comment saurai-je en effet que l'attribut que je rattache au sujet se relie bien à ce qui tout à l'heure était pour moi le sujet. Durant ce saut que j'ai fait de l'un à l'autre, ma pensée n'a-t-elle pas pu se transformer ? Et si je rejette immédiatement cette hypothèse, si je ne puis y trouver une raison suffisante de douter de l'esprit, n'est-ce pas que j'étends à Favenir et au j)assé ce principe d'identité qui, réduit au présent, bien loin de sauver la vérité formelle de mon jugement, ne serait même plus intelligible? Or c'est là une affirmation qui nous fait passer de l'ordre logique à l'ordre métaphysique. Car, si le principe d'identité n'est pas le stérile jugement que ce qui est est au moment qu'il est, jugement conciliable après tout avec la ruine du savoir et l'abolition de tout acte intellectuel, il est donc un acte de foi dans l'invariabilité des lois internes de la pensée, c'est-à-dire dans l'indépendance absolue de l'esprit. Mais quelque biais que l'on prenne pour éviter d'en arriver là, cette existence stable de la pensée, nous ne pouvons l'admettre sans supposer tacitement que nul danger ne la menace et que les choses, si elles ne la favorisent, du moins ne lui font point obstacle. Dans le jugement le plus formel se trouvait donc à l'état latent une assertion objective. Donc lorsque

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nous ramenions toute proposition à la forme « cela est », et quand nous découvrions dans cet énoncé même une déclaration portant sur la correspondance de la représentation et des choses représentées, nous n'avions fait qu'en tirer ce qui s'y trouvait renfermé.

Nous sommes maintenant autorisés à dire que, s'il y a une certitude, elle ne peut se présenter à nous que comme objective et c'est sous cet aspect que nous allons avoir à la considérer. De quoi sommes-nous certains? C'est ce que nous n'avons pas à considérer maintenant. Il importe peu, en effet, que nous connaissions telle ou telle vérité, pourvu que l'idée môme d'une certitude, sur quelque objet qu'elle porte d'ailleurs, soit clairement définie. C'est donc la forme, et non la matière d'une connaissance réputée certaine, qui doit nous intéresser tout d'abord et qu'il faut analyser. Peut-être l'étude de la forme nous éclairerat-elle sur le contenu, peut-être nous permettra-t-elle à elle seule de déterminer ce contenu. Mais, pour ne pas nous engager en de longs débats inutiles, nous nous garderons de produire dès le début aucune assertion positive.

Etre certain, c'est exclure le doute touchant l'objet de notre connaissance. Si nous pouvons encore osciller entre des opinions contraires, s'il v

a quelque hésitation ou réserve clans notre adhésion, l'affirmation ou la négation n'est pas franche : le cloute subsiste, nous ne sommes pas certains. Dans l'esprit qui se sait ou qui croit se savoir — et pour lui c'est tout un, — en possession de la vérité, nulle restriction, nulle retenue, si l'on ose dire, dans l'acte par lequel il s'avoue convaincu ! Soit que revenant sur le passé, il compare ce qu'il a pensé à ce qu'il pense présentement, soit que se transportant en imagination dans l'avenir le plus éloigné et y cherchant ce qui pourrait fortifler ou affaiblir son opinion actuelle, il mette ainsi en face de cette opinion tout ce qui pourrait la compromettre ; dans tous les cas, si vraiment nous sommes certains, ces comparaisons, loin d'ébranler notre confiance, ne font que la grandir et la confirmer. Une concordance absolue entre toutes nos façons de penser, du moins sur ce qui touche l'objet considéré, voilà une première condition de la certitude. Il en est une autre, car ce ne serait pas assez d'être en conformité d'opinions avec nous-mêmes. Quand nous sommes assurés qu'il n'y a dans notre passé, qu'il n'y aura dans ce que nous voyons déjà remplissant la suite de notre existence, rien qui puisse menacer notre actuelle conviction, cela nous empêcherait bien de craindre un changement d'opinion dont nous serions nous-mêmes l'instiga-

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