‹ Obligation morale et idéalismeChapitre 4 sur 26 · LEFÉVRE · texte numérisé non relu

LEFÉVRE

teur ; mais en quoi cela prouverait-il qu'il y a correspondance entre nos façons de penser et ce qui est extérieur à nous ? S'il y a quelque chose d'étranger, comment pouvons-nous jamais sortir d'inquiétude? Pour y parvenir, nous avons bien les déclarations de notre propre conscience. Il nous semble, qu'en certains cas du moins, le doute n'est pas possible et qu'il suffit de notre bon sens pour nous empêcher d'y tomber d'une façon complète. Mais dans quel cas? Le dire, n'est-ce pas donner un corps à notre affirmation et nous avancer trop ? Non : il se peut que je me trompe, que je me sois toujours trompé. Mais que j'aie pensé ce que j'ai pensé, au temps où je l'ai pensé, vérité ou erreur : cela est et il sera toujours vrai que je l'ai pensé. Jamais à aucune époque, il ne pourra devenir faux qu'à tel jour, qu'à telle heure, telle opinion vraie ou fausse, telle idée conforme ou non aux choses, s'est offerte à moi. Ainsi dans l'idée la plus fugitive, dans le jugement le plus faux et le plus vite rejeté, quelque chose d'impérissable, d'absolu, se trouve enfermé. Quelque effort que je fasse, je ne puis me persuader qu'il soit un jour vrai de dire que ce qui a été, que ce qui m'a paru être, n'a pas été, ne m'a pas semblé exister. Ici le doule expire impuissant. Il est vrai que ce n'est point encore une vérité positive que

nous tenons, et nous sommes peu instruits lorsque notre savoir se borne à connaître que si nous nous trompons, notre erreur dépend de quelque chose d'absolu et (ju'il sera éternellement vrai que nous nous sommes trompés. C'est une faible consolation pour celui à qui la vérité se dérobe de penser que s'il en est ainsi, il est vrai aussi pour toujours, qu'à un moment donné, la vérité s'est cachée à lui ; car s'il n'y a pas pour lui de doute sur ce qu'on pourrait appeler l'éternité des conditions de son erreur, cela toutefois ne l'amène pas à la reconnaître et ne lui permet pas de s'en guérir.

Certes, nous n'avons point ici un moyen infaillible de discerner les opinions vraies des fausses, mais sera-ce n'avoir fait aucun progrès que d'avoir rencontré à la base de tout jugement, fût-il erroné, un fondement de vérité? Est-elle donc si peu significative la constatation que nous venons de faire ? N'est-ce rien que d'avoir reconnu qu'une chose du moins échappe au doute, si formelle, si peu représentative qu'elle paraisse ?

Considérons de plus près cette affirmation de vérité. Jamais, disons-nous, il ne se pourra que ce qui a été vrai ou faux, mais du moins pensé par nous, cesse d'avoir été l'objet de notre représentation. Qui nous l'affirme? Nous-mêmes. Où en avons-

nous la preuve? Il faut bien l'avouer, en nousmêmes seulement.

Supposons, un instant, qu'on veuille nous ôter cette certitude et que ce qui nous apparaît comme indéniable soit mis en cause.

D'oîi viendra un si profond changement et comment concevons-nous qu'il puisse s'effectuer? On ne peut l'expliquer par un acte qui serait nôtre, puisqu'un tel acte ne peut être conçu par nous que comme conforme à notre nature. On ne saurait donc lui demander, à lui issu de nous, de nous détruire nous-mêmes. Des choses radicalement distinctes de nous, opposées peut-être à ce qui fait notre essence, pourraient d'une manière inexplicable, mais réelle, porter atteinte à cette foi en la permanence des lois souveraines dont dépend notre représentation. Ce sont ces choses non définies et qu'il serait contradictoire (Je vouloir comprendre qui constituent le péril dont toute certitude semble menacée. Si ce que nous pensons n'était qu'un jeu, résultat éphémère du concours de ces choses entre elles ; si l'intime des choses restant toujours hors de la connaissance, nous ne pouvions saisir les lois, s'il en est, qui président à ces jeux, alors nous serions bien obligés de ne considérer ce que nous nous représentons à un moment donné (jue comme un état transitoire,

sans racines dans le passé, sans fruit possible dans l'avenir. Alors aussi, nous serions dupes d'une étrange illusion, lorsque nous croyons à la durée des principes qui gouvernent la connaissance et à travers lesquels, en définitive, nous apparaissent ceux qui tiennent la nature dans leur obéissance. Lorsque, attribuant à ce qui n'est qu'une manière d'être passagère, une valeur durable, nous la rattachons à des règles qui la dépassent, nous nous exagérons la véritable étendue de notre être. C'est notre représentation actuelle qui, par une singulière hallucination, nous apparaît là oii elle n'est point, se prolongeant à l'infini dans les perspectives d'un avenir qui ne sera pas et se devançant elle-même dans les lointains d'un passé qui, lui non plus, ne fut jamais. Ainsi placée entre deux miroirs parallèles, la lueur d'un flambeau se reflète un nombre infini de fois et nous pouvons croire que de nouveaux flambeaux s'allument et que, toujours plus loin, se forme un nouveau foyer. Cependant la source lumineuse est unique et lorsque nous croyons qu'elle se régénère et se renouvelle, c'est toujours la même, mais dont l'éclat, sans cesse, s'amoindrit et s'éteint, qui paraît et reparaît à nos yeux. Sommes-nous aussi le jouet de quelque décevant mirage et ce qui nous semble avoir préparé notre vie, comme aussi ce qui nous

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paraît devoir la continuer n"esl-il qu'une multiplication d'images, la réalité tenant tout entière dans un présent qui lui-même n'a pas de durée ?

Et si l'on observe qu'ainsi comprise notre exis- , tence manque de continuité, que ce n'est plus une chaîne, mais que ce sont des anneaux épars, cela n'est point une réponse décisive puisque, après tout, chacun des moments d'une pareille existence se suffit à soi-même et que, n'y eût-il eu qu'un seul de ces moments, c'aurait été assez pour créer le rêve d'une vie tout entière.

Il faut donc choisir. Ou il y a quelque chose d'étranger à nous-mêmes, et c'est de là peut-être que nous recevons à chaque instant la vie, mais alors nous ne sommes pas seulement privés d'une exacte connaissance de ces choses, nous ignorons encore qui nous sommes. Cet état qui est le nôtre, que dans, le présent nous appelons nous-mêmes, un jour viendra où (chose inintelligible, chose monstrueuse pour la pensée) au regard de ce qui sera alors, il n'aura même pas été une apparence pour nous. La vérité du fait, même comme simple fait, est ainsi mise en doute; il n'y a plus aucun refuge pour la certitude, non pas même dans ce que les sceptiques les plus résolus n'avaient pas osé mettre en question.

Ou bien, au contraire, la certitude est quelque

OlîLlCATION MOI'.ALr: ET IDKALIS.ME IK,

chose de plus qu'un mot et nous nous croyons parfois en possession d'une vérité absolue. Peutêtre n'est-ce aucune de nos idées ou représentations particulières, peut-être n'est-ce aucun jugement positif qui jouit de cette autorité près de nous. Peut-être, pour rendre raffirmation aussi peu concrète que possible, n'est-ce que cette simple assurance que toujours il sera vrai que ce qui nous parut être nous a paru être. Quoi qu'il en soit, être certain, c'est déclarer qu'en s'apercevant dans le passé comme en se projetant dans l'avenir, la pensée n'est point dupe d'apparences mensongères, mais qu'elle use d'un droit incontestable, parce que, si loin qu'elle aille, elle ne sort pas de son domaine, parce que, si fausses que puissent être nos opinions particulières, les lois dont elles dépendent sont impérissables et que, pensant qu'il y a de telles lois, nous participons nous-mêmes à leur sereine existence.

Nous n'avons pas prouvé que l'homme soit en possession de la certitude. Nous savons du moins que le plus léger doute sur l'exacte correspondance des termes dans l'affirmation suffît à détruire notre confiance en la vérité du jugement. Et ce n'est pas seulement de leur conformité actuelle qu'il s'agit. Il n'y aura pour nous certitude que si, ni dans le passé ni dans l'avenir, nous ne pouvons apercevoir

ni imaginer rien qui soit capable de séparer ce que nous avons uni. Quelque chose de certain se trouverait d'ailleurs au fond de tout jugement si, à l'instant même où je doute, je ne puis me défendre de penser qu'il est vrai, d'une absolue et indestructible vérité, qu'en ce moment je doute.

A quel prix puis-je acquérir cette certitude ? Existerait-elle dans l'hypothèse où, les choses lui étant étrangères, l'esprit croirait pourtant les connaître telles qu'elles sont? Pourrait-elle se concilier avec une doctrine qui tiendrait la connaissance pour une résultante et la ferait redevable d'une partie de ses caractères aux choses et du reste à l'intelligence ? Ou bien n'exclut-elle pas toute intervention autre que celle de la pensée même dans la représentation et dans le jugement? L'examen de ces questions nous conduira à conclure qu'en dehors de la vérité morale en laquelle se résume l'idéalisme, il n'y a point de fondement de la certitude.

Il n'y aurait pas certitude si la vérité devait pénétrer dans l'esprit comme de dehors. Car, ou l'esprit est simple et il ne peut rien recevoir, mais doit tirer tout de lui-même, et cette hypothèse se confond avec l'idéalisme ; ou l'esprit est une résultante et la stabilité n'en peut être assurée.

Ce qui est peut-il m'apparaître tel qu'il est? Oui, à ce qu'il semble, et c'est alors que ma pensée est vraie et que j'y adhère pleinement. Car si je pouvais supposer que les choses ne sont pas telles qu'elles me paraissent, aussitôt, suspendant mon jugement, je soumettrais tout à un nouvel examen. Mais comment naîtra en moi une conviction si ferme que je ne songe même plus à la discuter et qu'elle soit, à mes yeux, définitive ? Une vérité venue de dehors ne l'apportera pas en pénétrant dans l'intelligence. L'esprit n'ira pas non plus la chercher parmi les choses pour l'introduire ensuite dans son propre sein. En effet, ces deux actes sont également impraticables et inintelligibles. En outre, que la vérité soit un don gratuit et que nous ayons seulement la peine de la recevoir, ou qu'il nous faille nous emparer d'elle à nos risques et périls,

nous n'en jouirions jamais en sécurité et toujours menacés d'être troublés dans notre possession, nous ne pourrions pas prouver par titres authentiques la légitimité de nos droits.

La vérité n'est point par elle-même, abstraction faite de la connaissance que nous en avons. Mais il n'est pas impossible d'imaginer qu'elle consiste dans le rapport que soutient avec l'intelligence l'objet qui se découvre à elle et se laisse voir comme à nu. Lorsque les caractères essentiels des choses se révéleraient à nous, l'idée que nous nous en ferions serait vraie, c'est-à-dire telle que les choses elles-mêmes, si l'on pouvait concevoir tju'elles en eussent communication, ne la désavoueraient pas et s'y reconnaîtraient.

Il y aurait bien lieu de demander à quel signe l'esprit sera averti qu'il est en présence d'une si fidèle représentation des choses et la question ne laisserait pas d'être embarrassante. Mais sans énumérer. ni discuter ici les différents critériums de la vérité entre lesquels il faudrait pourtant choisir, admettons que l'esprit s'est fortement attaché à un jugement dont il affirme la vérité et dont il se déclare certain. Quelle que soit l'histoire de l'affirmation, elle n'en est pas moins un acte de l'esprit. Or, cet acte peut-il ne rien retenir de son origine, peut-il ne rien contenir qui ne vienne de l'objet?

Autant dire alors qu'il ne se distingue pas de ' roi)jet lui-même. Mais que devient la vérité ? Il j n'y a plus connaissance exacte de ce qui est ; il ; n'y a même plus du tout connaissance. Des deux ! termes de l'affirmation un seul subsiste et le iuee- I ment disparaît. !

Restituons donc l'esprit dans son rôle nécessaire. ' Il a une part dans l'existence de la vérité. Il ac- l cueille l'idée et la reconnaît conforme cà l'objet. \ Mais ne peut-il pas involontairement, à son insu, déformer les traits des choses en les rassemblant et n'en avoir ainsi qu'une idée fausse? 1

On ne réussit à dissiper cette crainte qu'en ; éliminant de l'esprit tout ce qui pourrait mettre dans ses représentations quelque élément qui ne | serait pas dans les choses. D'ailleurs il ne doit pas ; être moins impuissant à retrancher qu'à ajouter. 11 est bien la règle de plomb qui docilement s'ap- ' pli(|ue sur la muraille et en moule tous les creux J comme tous les reliefs. La fonction est humiliante ! peut-être? mais la vérité vaut bien quelques sacri- i fices, A qui voudrait se régler soi-même il resterait toujours la ressource de se tromper. 1

Et cependant si l'intelligence est faite pour la \ vérité, l'erreur ne vient pas d'elle et ne se produit ! pas sur son terrain. Mais voilà ce dont nous ne 1 devons plus douter : «. L'esprit est fait pour con- I

naître ce qui est. » Nous ne suspectons plus sa sincérité et nous le considérons comme absolument conforme à la réalité qu'il ne traduit pas à notre usage, mais dont il nous fait lire le texte original. Le postulat est d'importance ; on peut aussi l'entendre de deux manières. Ou l'esprit a une existence propre, mais du même ordre que celle des choses et, étant de leur famille, on ne doit point s'étonner s'il leur ressemble et s'accorde avec elles. Ou bien il n'a pas d'autre réalité que celle d'un produit ou d'une résultante et l'on comprend sans peine que, né des choses qu'aujourd'hui il s'emploie à connaître, il ait été par elles formé à leur image. Si c'est la première interprétation qu'on adopte, l'esprit semble bien apte à se faire une idée vraie des choses. Mais, comme elles sont de leur côté et lui du sien, il ne peut pas plus entrer en relation avec elles qu'il ne peut en éprouver le besoin. Ayant une existence séparée et distincte il ne doit rien qu'à lui-même. Car, en faisant pénétrer en lui quoi que ce soit qui vienne du dehors, on lui ôte son indépendance et son être même ; alors, dans sa réalité complète, il n'est plus, mais se fait sans cesse, et nous tombons dans la seconde hypothèse. Ainsi il ne pourra ni sortir de lui-même, ni livrer l'accès de la conscience à ce qui n'est pas lui. A quoi cela lui servirait- il d'ail-

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leurs, si, parfaitement semblable à tout ce qui existe, il n'a qu'à étudier sa nature pour y trouver, sinon sans effort, du moins sans déplacement, autant d'idées vraies qu'il lui plaira d'en chercher ?

Dans ces conditions l'homme peut atteindre à la certitude, tandis qu'il aurait dû y renoncer si l'esprit avait été entouré de choses hétérogènes à lui ou incomplètement pénétrables à son action. Mais en quoi une semblable doctrine diffère-t-elle de l'idéalisme ? En ce qu'elle admet des choses qui ne sont pas l'esprit? Mais cette supposition est inutile, nous venons de le faire voir. Elle est indémontrable, car c'est à ma pensée même qu'en dernière analyse, j'ai foi lorsque je veux qu'il y ait hors d'elle des êtres tels qu'elle les conçoit.

Qu'adviendrait-il si, au contraire, la pensée était issue des choses ? Ne contenant rien qui ne vînt d'elles, s'adaptant parfaitement à un milieu qui la régénérerait sans cesse, elle serait, semble-t-il, préservée de tout désaccord grave avec la réalité. Non seulement la certitude devient possible, mais elle paraît presque inévitable.

Cependant elle est directement menacée. Quel fond pouvons-nous faire sur notre pensée, si elle n'est qu'un point de rencontre pour des éléments divers et comme un lieu d'échange où la seule loi durable serait celle d'un continuel renouvellement?

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