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LEFÈVRE

être sortis de nous-mêmes et avoir retenu, nous être incorporé quelque chose d'eux. Mais de quel droit porter la main sur les choses, si nous ne sommes convaincus que, pour elles, mieux vaut être connues, que, pour nous, mieux vaut connaître ?

Dira-t-on que la représentation ne dépend pas de nous? Passe pour l'intuition élémentaire, pour la sensation brute. Mais le jugement exige un acte et Ton peut se refuser à l'accomplir : ne pouvonsnous pas douter et n'y a-t-il pas eu de tout temps des sceptiques? Affirmer ou nier, raisonner, travailler au développement de la science, tout cela demande un effort, réclame réflexion et suppose l'aveu, au moins tacite, de la valeur morale du savoir. Ainsi s'abaissent les frontières qui séparaient la spéculation de la pratique.

La vie morale n'est que la continuation et l'achèvement de la vie pensante et celle-ci n'apparaît que comme la préparation de celle-là. C'est bien selon le même rhythme qu'elles se déroulent et s'ordonnent.

Eparses, les sensations ne sont pas encore. En l'idée, elles s'assemblent et deviennent ; mais c'est en une synthèse plus haute qu'elles participent à l'être et l'idée des idées consacre seule avec leur vérité leur réalité.

Ainsi l'action isolée est impuissante et il faut la

conspiration des volontés pour rendre chacune d'elles efficace. Mais tout cela n'est encore que l'apparence de l'acte et le présage du bien. La vie humaine et sociale ne vaut que comme l'expression d'une existence plus haute encore ; elle n'est bonne que si elle se consomme dans la divine unité de l'esprit.

Toutefois l'idéalisation de la nature ne peut se faire que d'une façon appropriée à la nature ellemême. En elle doivent donc se trouver les moyens de son amendement et de son progrès. L'acte moral, loin d'être un pur symbole, est affranchissement réel quoique toujours incomplet.

Ce qu'il y a de particulier, de contingent, de passager, en un mot, est mauvais. De là la profonde immoralité de l'égoïsme. Mais si imparfaite que soit la nature, elle est capable de devenir meilleare, à mesure qu'elle est plus humaine et que notre action s'exerce davantage dans le monde, à mesure qu'elle est plus divine et que la pensée s'épure davantage en nous. Telle qu'elle est, elle a assez de valeur pour mériter la peine — naturelle d'ailleurs, — que nous coûte l'action. Il est vrai qu'il reste toujours quelque chose à faire. Mais n'avoir pas commencé, c'est n'avoir pas eu la vraie foi au bien et à la liberté, puisque c'est avoir cru que la nature n'est pas susceptible d'être déhvrée

et, conséquemraent, que la liberté n'est pas tout.

Nous n'avons donc pas abouti à une philosophie paresseuse qui nous immobiliserait dans la contemplation de nous-mêmes et nous murerait dans une tour d'ivoire. Le sens commun ne la désavouera pas, surtout si. mieux qu'une autre, elle explique la pratique des différents devoirs et donne un sens à notre conduite morale. Une autre doctrine n'y réussirait pas et ne parviendrait même point à justifier l'action.

En effet, sans l'unité fondamentale des êtres, sans la certitude que nous avons de leur parenté avec nous, comment pourrions-nous nous permettre d'agir sur autrui? Si nos semblables sont des substances closes, comment saurons-nous que leur loi (peut-être incompréhensible pour nous) ne vaut pas mieux, pour eux. que celle que nous leur proposons ? Pourrons-nous même entrer en commerce intime avec eux? L'interprétation des sig-Qes et la confiance au témoignage exigent plus qu'une analogie lointaine entre les hommes et ne peuvent se passer d'une véritable identité.

A un autre point de vue d'ailleurs, les relations entre eux et nous deviennent impossibles. Nous nous sommes déjà expliqué sur ce qu'il faut penser de l'usage de la force. L'emploi de la contrainte, sévèrement proscrit par tout le monde,

ne va plus être seul condamné. Le droit de persuader nous sera môme enlevé et il ne sera plus permis de chercher à convaincre. Que sais-je si le devoir n'est pas pour les autres radicalement différent de ce qu'il est pour moi? N'ai-je pas à redouter qu'en les détournant d'agir selon leur conception de la vie, je ne leur cause un dommage irréparable? Et modifier cette conception, n'est-ce pas leur ravir le plus précieux de leurs biens?

Dans cette hypothèse, la pratique du devoir devenant impossible, la moralité par excellence consisterait à ne plus agir, à se ramasser, en quelque manière, sur soi-même, à se désintéresser de tout, pour se cantonner dans la forme pure d'un vouloir qui — nous l'avons établi déjà, — ne serait même pas assuré d'être lui-même.

Ce n'est pas à cette sorte de renoncement et d'abdication que la morale doit aboutir. Ce n'est pas là non plus que notre doctrine nous conduit. Si la réalité est une en droit, nous voilà du même coup autorisés à agir ! S'il nous suffit de descendre assez profondément en nous pour y découvrir le type du Bien, l'hésitation est vaincue; car nous savons ce que nous devons faire, sachant ce qui doit être. La confiance avec laquelle nous envisageons la vie, les espérances que nous pourrons désormais mettre en elle ne vont-elles pas s'accroître

de toute la certitude de la valeur de nos actes? Ouvriers d'une œuvre immortelle, ne nous sentirons-nous pas remplis d'enthousiasme, en comprenant toute la dignité de notre être et en découvrant tout à coup notre propre grandeur? Ce que les choses sont en droit, c'est pensée, c'està-dire unité Faire le bien, c'est ramener le monde à la pensée. Réduire les choses à l'unité, c'est en faire une synthèse non externe et abstraite, mais interne et vivante : tel est le but de l'acte moral. Pour qui croit au devoir, la réalité est pensée qui agit et se connaît ou pensée qui sommeille et doit être rappelée à elle-même.

L'action a donc un sens et une valeur. Faire pénétrer peu à peu la conscience ou mieux la réveiller dans les parties les plus obscures et les plus inertes; solliciter doucement le germe qui y dort à se développer et à se créer une vie plus intense, plus complète et plus haute, voilà le rôle de l'homme, voilà sa raison d'être. Moyen terme entre la liberté et le mécanisme, il donne une direction à la vie. Il est saint et impur dans sa complexité. Mais grâce à l'élément concret qui le constitue comme nature, son intention ne peut rester purement idéale et doit, sous peine de n'être pas vraiment l'intention bonne, entraîner un acte et s'incarner dans la matière de la moralité.

Mais comment travailler à mettre l'unité autour : de nous si nous ne l'avons tout d'abord mise en j nous? Comment étendre dans le monde l'action de : la pensée si celle-ci ne règne déjà toute-puissante ^ en nous? De là, la maxime de nos devoirs envers j nous-mêmes : il faut que nous ne nous laissions : pas ressaisir par la tyrannie des appétits qui nous ' démembre et tend à introduire la division dans ' notre propre sein. Il faut que la partie supérieure i de notre être domine toujours et que tous nos ; actes n'aient pour fin que la conservation et \ l'affermissement de celte liberté intérieure, de ; cette indépendance qui nous élève, pour ainsi | dire, au-dessus de nous-mêmes. Il faut, en un i mot, que l'esprit seul commande et que la chair j obéisse. i

Après avoir ramené la vie individuelle à l'unité i de la raison, il reste à ramener la diversité des \ individus à l'unité de la même pensée et du môme j amour par une libre participation, par une coopé- ■ ration spontanée au triomphe du bien. De là, la ' formule de nos devoirs envers nos semblables : il | faut les traiter comme nous-mêmes et effacer dans i nos actes toute différence substantielle entre eux j et nous. Ce qui justifie l'existence de la société, c'est l'unité plus haute à laquelle elle correspond. Ce qui rend beau et bon le sacrifice de l'individu à ]

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elle, c'est que la société est plus moi-même que moi. Autrement le sacrifice serait absurde et immoral ; il y aurait autant de vertu dans l'acte par lequel je prépare ma jouissance de demain, au détriment du plaisir d'aujourd'hui, que dans l'abandon que je fais de ma vie à la patrie ou à l'humanité. Car je ne sais jamais si je recueillerai le fruit de mon abstention. Le plus égoïste peut n'avoir pas travaillé pour lui-même, s'il a fait de faux calculs et s'il n'est plus là quand vient l'échéance. Mais aller vers les autres, ce n'est point sortir de moi, c'est y descendre à une plus grande profondeur.

Si nous ne craignions d'être téméraire, nous dirions aussi que peut-être l'ordre moral s'étend plus loin qu'on ne suppose d'ordinaire, que tout ce qui a part à la vie peut réclamer, à proportion du degré de conscience qu'il possède, un peu de notre respect et de notre amour. Rien ne nous serait indifférent de tout ce qui existe, s'il n'y a rien qui ne doive son être à la pensée et qui ne puisse attendre d'elle un plus entier développement de soi, une perfection plus haute, une plus noble nature. Pourquoi refuserions-nous de tendre la main à ceux qui, moins favorisés que nous, ont aussi plus d'efforts à faire étant plus éloignés du but? Et s'il ne nous est pas défendu d'espérer pour

nous-mêmes le secours d'une puissance tutélaire, ce que nous recevons ne nous indique-t-il pas ce que nous devons donner ?

Gomme un ferment puissant agit sur tout ce qu'il touche et communique à tout sa propre nature, se multipliant dans les choses qu'il transforme et leur donnant à leur tour la vertu qu'il recelait ; ainsi la volonté consciente, véritable ferment du monde, doit faire pénétrer partout la pensée et susciter de toutes parts des activités semblables à elle-même. Et pour cela point de laborieuses recherches, point de savants calculs. La sincérité naïve d'une conscience droite est l'or sans alliage qui peut racheter le monde. Il ne faut qu'une seule volonté bonne pour que l'action du bien ne périsse pas dans la nature. Un juste suffit à sauver le monde d'une perte éternelle.

La morale sociale, comme la morale individuelle, s'accorde donc pleinement avec notre système. La morale religieuse, à son tour, n'y trouvera rien qui lui soit contraire. Car, si le principe de toute religion est que la divinité a créé l'homme à son image et qu'elle ne cesse d'être en rapport avec lui, n'avons-nous pas fondé la morale sur une vérité religieuse, en disant qu'il nous suffit de rentrer dans l'intime de nous-mêmes, pour y découvrir, en notre nature raisonnable, la trace

ineffaçable laissée par Dieu en nous ou, mieux, le témoignage de sa continuelle présence ?

Vu et ht,

En Sorbonne, le 2 mars 1894, par le Doyen de la Faculté des Lettres de Paris.

A. HiMLY.

Vu et permis dijnprimer:

Le vlce-recleur de l'Académie de Paris, 0. Gréakd.

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