Mémoires de la Société des Antiquaires de France
3. Alesia, par A. Delacroix, dans Mémoires de la Société d'émulation du DouJbs (1856).
les coups partaient de haut, moins ils réussissaient à réduire au silence sa verve qui semblait intarissable.
Aujourd'hui que le retentissement causé un moment par ce débat s'est apaisé, que l'ardeur de la lutte s'est éteinte et que la fumée de la bataille s'est dissipée sans qu'on puisse cependant discerner les vainqueurs parmi les combattants, qui, des deux côtés, se sont jusqu'au bout attribué la victoire, il est permis de se demander si un problème, peut-être insoluble, valait tant d'ardeur dépensée et tant de science prodiguée, si, en particulier, Quicherat ne lui a pas un peu vainement consacré son temps, les trésors de son érudition, toute sa sagacité d'archéologue et de critique, tout son talent qu'il aurait pu réserver pour des questions plus hautes et surtout plus fécondes.
A ce doute, lorsqu'on l'exprimait devant lui, Quicherat répondait sans hésiter qu'il n'avait jamais moins regretté ni son temps ni sa peine et que jamais travail n'avait été plus fécond que celui de ces dix années. Il n'était pas en eflFet .de ces savants qui restent indiflFérents à l'intérêt que le grand public peut attacher à leurs travaux. Un débat qui avait passionné un peuple sur la question de ses origines nationales n'était point à ses yeux une controverse stérile. Les fouilles d'Alise-Sainte-Reine et celles d'Alaise avaient fait sortir de terre une foule d'objets sur lesquels s'était portée l'attention des savants et avaient provoqué une véritable renaissance de l'archéologie gauloise et gallo-romaine. Il n'était pas jusqu'à la création du musée d'antiquités nationales de Sainte Germain-en-Laye qui ne fût, dans une certaine mesure, la conséquence de la lutte entre les partisans de l'Alaise comtoise et les défenseurs du mont Auxois. A ce compte, peu de discussions archéologiques pourraient se targuer d'avoir eu autant d'importance. A ces raisons, qu'il donnait lui-même, il faut ajouter, pour tout dire, que Quicherat avait goûté une sorte de plaisir à entrer en lutte contre l'impérial auteur de V Histoire de César. Il convenait à son inflexibilité républicaine de tenir en échec, lui simple érudit, les archéologues courtisans et de lutter, avec les maigres ressources dues aux souscriptions de particuliers, contre la science officielle largement subventionnée par le budget impérial. Du reste, malgré la défection de plusieurs de ses plus anciens partisans, sa conviction ne fut jamais ébranlée. Il s'était pris d'attachement pour la Franche-Comté, où il s'était fait des amis dévoués, il retournait encore de temps à autre, comme en pèleri-
nage, dans le massif d'Âlaise, il songeait à défendre encore son opinion, en faveur de laquelle il avait trouvé de nouveaux arguments, et méditait un dernier mémoire sur la question d'Âlesia, dont il avait déjà rassemblé la plupart des matériaux.
Ajoutons enfin que c'est aux études qu'il entreprit à l'occasion de cette polémique que Quicherat dut de devenir l'antiquaire consommé qui, pendant plus de vingt ans, attentif à toutes les fouilles, curieux de toutes les découvertes qui se faisaient en France, a sur chacune d'elles, soit dans ses rapports à la section d'archéologie du Comité des travaux historiques, soit dans ses communications à la Société des Antiquaires, soit surtout dans sa correspondance avec tous les savants et tous les chercheurs qu'il ne cessait d'encourager, émis ses avis , proposé ses opinions et prodigué ses conseils avec une autorité sans cesse croissante.
Nous avons dit déjà que pour écrire une histoire du collège Sainte-Barbe, auquel il était resté dévoué, Quicherat s'était misa étudier l'organisation de l'enseignement dans l'ancienne Université de Paris. C'était là une dette de gratitude qu'il méditait depuis longtemps de payer à sa manière à l'établissement auquel il devait lui et ses frères les bienfaits de l'instruction ; mais incapable de se borner à rédiger une simple notice sur les renseignements que les archives et les traditions du collège pouvaient lui fournir, écrire une histoire de Sainte-Barbe, ce Ait pour lui l'occasion d'approfondir toute l'histoire de l'Université depuis le xv* siècle, pour y marquer la place et le rôle de son collège. Les trois volumes qu'il publia de 1860 à 1864 conduisent l'histoire de l'institution depuis l'époque de sa fondation, en 1460, jusqu'à la date de la publication de l'ouvrage. Il est inutile d'insister sur l'intérêt des deux premiers volumes qui ont la plus grande importance historique ; le dernier, qui parle de faits plus voisins de nous, n'est pas moins attachant. Pas plus que les précédents il n'est restreint à l'histoire intérieure et au récit des anecdotes de la maison. Les vicissitudes de l'enseignement secondaire depuis la Révolution, les conditions qui ont été faites aux établissements libres par les divers gouvernements qui se sont succédé en France, les méthodes pédagogiques et les doctrines de l'enseignement, telles sont les questions qui y sont agitées.
Le 4 septembre 1871, Jules Quicherat fut nommé directeur de l'École des chartes. On peut dire sans exagérer qu'à partir de ce moment il n'a plus vécu que pour son école. Son activité, son
énergie, son intelligence lui furent consacrées sans réserve ; ses études personnelles, ses anciens projets et jusqu'à Tachèvenient de ses travaux commencés furent subordonnés à l'accomplissement des nouveaux devoirs qu'il s'imposa. Il concevait l'Ecole des chartes comme une institution qui devait procurer à ses élèves la connaissance synthétique de toutes les sciences auxiliaires de l'histoire, leur enseigner la méthode, leur inculquer l'esprit critique et les doter des connaissances professionnelles utiles aux diverses carrières dans lesquelles ils pouvaient s'engager. Toutes les réformes qu'il provoqua tendirent à réaliser plus complètement cette conception. Elever dans ce sens le niveau des études, développer l'enseignement, assurer l'avenir des élèves, telles furent ses constantes préoccupations. Son rêve était de tirer l'École des locaux obscurs et étroits où elle est reléguée pour la transporter dans un édifice digne d'elle, situé au centre du quartier des études. S'il n'a pas vu avant de mourir la réalisation d'un de ses vœux les plus chers, il a pu du moins entrevoir la terre promise et dresser lui-même les plans de la nouvelle école qui doit s'élever auprès du jardin du Luxembourg.
Après avoir, en 1878, renoncé à l'enseignement sans que les loisirs qu'il espérait consacrer à l'achèvement de ses travaux se fussent beaucoup accrus, Quicherat fut pris du pressentiment qu'il n'aurait pas le temps de les achever et voulut renoncer à toute fonction publique. A la prière de ses amis et de ses collègues, à la demande du ministre qui fit appel à son patriotisme, il se résigna à rester à la tête de l'École. Ses amis, ses collègues, ses élèves s'en réjouirent et, pour l'en remercier, lui offrirent, le 2 juin 1880, au banquet annuel de la Société de l'École des chartes, une réduction en bronze de la Jeanne d'Arc de Fremiet. Aucun de ceux qui étaient présents à cette fête n'a oublié les paroles éloquentes et comme inspirées, la voix vibrante et attendrie avec lesquelles, presque suffoqué par l'émotion, il les remercia de ce témoignage d'affection qu'on venait de découvrir inopinément devant lui . Cette date du 2 juin 1 880 marque en quelque sorte l'apogée de la carrière de Quicherat. Des honneurs qu'il évitait avec le zèle que d'autres mettent à les rechercher venaient malgré lui le trouver : l'Académie des inscriptions, qui ne se souvenait pas sans amertume de l'avoir autrefois repoussé, sollicitait en quelque sorte sa candidature en lui attribuant le prix Jean Reynaud dont elle disposait pour la première fois; le ministère réparait un
oubli en le nommant officier de la Légion d'honneur et les votes unanimes de ses collègues l'envoyaient siéger au Conseil supérieur de l'instruction publicpie.
Là encore il rendit d'éminents services. Partisan des fortes études classiques, fermement convaincu que toute science ne s'acquiert qu'au prix de longs efforts, il combattit de toutes ses forces ceux qui pensaient qu'on pouvait, sans dommage pour les études, diminuer le temps consacré aux langues anciennes et supprimer les exercices qui en avaient jusqu'alors procuré la connaissance. Il contribua aussi à la réorganisation de l'enseignement du dessin et travailla beaucoup à la commission de scolarité, mais son action fut surtout sensible dans la lutte entreprise par le ministère contre l'enseignement des congrégations religieuses dont il se montra l'un des plus fermes adversaires.
Ses amis se réjouissaient de l'ardeur toute juvénile qu'il apportait dans la lutte ; ni son entrain, ni sa santé ne semblaient soufjfrir de l'accumulation de tant de devoirs, dont il ne se plaignait que parce qu'ils lui laissaient trop peu de loisirs à donner à la science. Chaque automne, un séjour dans les montagnes, une excursion archéologique, une visite à ses vieux amis de Franche- Comté semblaient lui faire oublier ses fatigues de l'année et luj rendre toute sa vigueur. Cette année cependant il n'en fut pas ainsi. Dès le mois de janvier il se sentit fatigué et le travail lui devint pénible. Il voulut néanmoins continuer à remplir ponctuellement tous ses devoirs; ses amis lui conseillèrent vainement de prendre du repos, il l'ajournait aux vacances de Pâques. Malgré de vives douleurs, il ne cessa pas de venir à l'École, de diriger les études des élèves, de les conseiller dans le choix de leurs thèses ; il fit un dernier effort pour siéger aux examens semestriels, mais, les vacances arrivées, il se sentit incapable d'entreprendre le voyage sur lequel il avait compté pour rétablir sa santé. Malgré sa faiblesse croissante, ses amis conservaient des illusions ; en le trouvant toujours assis à sa table de travail, occupé des affaires de l'Ecole, s'efforçant de travailler encore, ils le croyaient plutôt fatigué que malade. Une crise, que personne, excepté lui peutêtre, ne prévoyait, l'emporta brusquement le 8 avrÛ.
Cette mort imprévue a réalisé les craintea qu'il avait tant de fois exprimées : les plus importants peut-être de ses travaux sont demeurés inachevés.
Outre le cours d'archéologie dont nous avons parlé plus haut.
il avait encore entrepris, il y a plus de ringt ans, une Histoire de Vindustrie et du commerce de la laine en Occident et n'avait cessé d'en recueillir et d'en coordonner les matériaux. La laine ayant formé au moyen âge à peu près exclusivement l'habillement des nations occidentales, il n'y avait pas d'industries plus importantes que celles qui la manufacturaient, aucune n'employait autant de bras, et le commerce auquel donnaient lieu les diverses industries de la laine était considérable. L'histoire de l'industrie, du commerce et même de l'agriculture, celle de la condition des artisans, des commerçants et des paysans, celle de la technologie, celle des confréries, des associations, des communes et des corporations sont en grande partie comprises dans cette histoire de la laine. Pour mettre en œuvre les éléments d'un pareil travail qu'il avait à peu près complètement rassemblés, il fallait réunir le merveilleux ensemble de connaissances que lui seul possédait. Il entendait prendre cette histoire aux origines du métier, c'est-à-dire chez les Gaulois, fameux déjà dans l'antiquité par leur habileté dans l'art du tissage, et la conduire jusqu'aux temps modernes. Les dix premiers chapitres, qui vont jusqu'à la fin du xir siècle, sont complètement achevés ; quelques autres, où le XIII® siècle est étudié, sont assez avancés pour être encore donnés au public, le reste ne se compose que de matériaux et de fragments.
L'histoire du vieux Paris était l'un des sujets qui avaient aussi le plus souvent attiré l'attention de Quicherat et plusieurs de ses mémoires, publiés par la Société des Antiquaires, montrent quelle connaissance merveilleuse il avait des antiquités parisiennes. Depuis longtemps, les ruines romaines de la rive gauche, les vestiges rencontrés, les débris de tous genres exhumés dans les fouilles opérées dans les 5® et 6® arrondissements, l'avaient conduit à penser, contrairement à l'opinion de tous les historiens de Paris, que Lutèce n'avait pas toujours été sous les Romains la viUe insulaire du commencement du moyen âge. Quelques mois avant sa mort, il avait entrepris de donner un corps à ses idées. Un premier mémoire à ce sujet, qu'il lut à la Société des Antiquaires dans une des dernières séances auxquelles il put assister, sera bientôt publié dans les mémoires de cette Compagnie; un second, qui s'est retrouvé dans ses papiers, est resté inachevé. Passant en revue les édifices romains de la rive gauche, il y trouve d'abord, sur l'emplacement actuel de la rue Soufflet, le
château d'Hautefeuille, repaire de brigands au début du moyen âge dont le nom s'est perpétué dans celui d'une rue; sur ses ruines s'est élevé plus tard un donjon féodal devenu ensuite le Parloir-aux-Bourgeois ; il marque l'endroit où se trouvait le poste fortifié ou camp permanent établi par Constance Chlore, sinon par Probus ou par Aurélien. Il rencontre ensuite les arènes, découvertes il y a peu d'années lors du percement de la rue Monge, le théâtre, retrouvé sous les fondations du vieux collège Saint-Louis quand il fut reconstruit, le cirque, qu'il démontre avoir existé là où se trouve aujourd'hui la halle aux vins, un édifice considérable non déterminé, dont on a retrouvé les substructions en. perçant la rue de l'Ecole polytechnique, et enfin, les thermes publics, sur les ruines desquels Constance Chlore bâtit un palais dont le nom est resté accolé à celui qui rappelait la destination de l'édifice primitif. De la présence de tous ces monuments et des nombreux autres vestiges et substructions antiques rencontrés dans les fouilles, il conclut que pendant là période heureuse de la domination romaine, il s'était élevé sur le coteau méridional de la Seine un beau quartier, détruit au milieu du uf siècle, lors des premières invasions, et qui ne s'est reformé que beaucoup plus tard.
On a pu voir par ce qui précède quelle a été la variété des travaux de Quicherat; rien de ce qui touchait à l'histoire ne lui était étranger. L'antiquité classique semblait lui être aussi familière que le moyen âge qu'il connaissait sous tous ses aspects. Non qu'il se fut farci la tête d'une multitude de faits et de dates,, ni qu'il fut servi par une mémoire exceptionnelle. C'était à son intelligence, aux réflexions qu'il avait faites sur chaque époque, aux fortes études auxquelles il s'était livré, au sens critique dont il était doué, qu'il devait de féconder tous les sujets qu'il abordait. Ayant acquis de l'histoire générale toute la connaissance qu'il peut être donné à un homme d'acquérir, doué à la fois d'un esprit généralisateur et d'une puissante faculté d'analyse, quel que fut le sujet de ses études, il le creusait à fond sans cesser jamais de marquer d'un trait sûr sa relation avec Tensemble. Dans les moindres écrits qui sortaient de sa plume apparaissait une doctrine lumineuse et surtout éminemment suggestive. Plusieurs de ses comptes-rendus critiques et la plupart de ses rapports au Comité ont par là autant de valeur et d'importance que de longs mémoires.
Peu soucieux d'étaler son érudition, jugeant inutile de faire parcourir à ses lecteurs la voie qui l'avait conduit lui-même à la vérité, ni de leur montrer les transformations successives de sa pensée et la série de ses recherches ou de ses tâtonnements, il n'arrêtait le plan d'un travail qu'après de longues réflexions. Qu'il s'agisse d'un article, d'un mémoire ou d'un livre, il sacrifiait sans regret le superflu de ses recherches pour aller droit au but. Les mêmes qualités se retrouvaient dans son style. Quicherat était un écrivain de race et profondément original. Cette originalité n'était due qu'aux procédés les plus simplesi La phrase brève et parfois d'un tour un peu archaïque, l'expression juste ou même crue, le goût des mots techniques, une certaine âpreté qui ne nuit pas à la saveur, le mépris des formules toutes faites, tels étaient les principaux caractères de son style. Jaloux d'arriver à l'appropriation parfaite de son langage avec sa pensée, il ne se lassait pas de retoucher, de remanier, de revoir ses travaux. Il est bon de dire aux jeunes gens à quel travail cet homme éminent soumettait ses ouvrages avant de les produire en public. Il est tel chapitre de son Histoire de t industrie et du commerce de la laine qu'il avait refondu, remanié, complètement rédigé jusqu'à trois fois avant d'en être satisfait. C'est à ce prix qu'il arrivait à concentrer sa pensée et à l'exprimer tout entière dans le moins de mots et de phrases possible. Cette recherche de la sobriété avait bien il est vrai quelques inconvénients : on a vu par quels efibrts elle était obtenue, et quelquefois l'effort restait trop sensible. Plus souvent, le style satisfaisait le lettré, mais l'érudit n'eût pas été fâché d'un supplément de renseignements. Cette méthode conduisait Quicherat à supprimer trop souvent de ses livres tout appareil scientifique ou même à dédaigner parfois de donner au public l'indication de ses autorités, voire le nom précis des auteurs auxquels il demandait ses citations. Il se contentait parfois de dire qu'il empruntait l'une à « un rimeur du temps » et telle autre à « un homme qui s'y connaissait. » Considérant l'érudition comme un moyen et non comme son but à elle-même, il trouvait suffisantes ces indications énigmatiques quand il n'avait pas à en discuter l'autorité.
La plupart des ouvrages de Quicherat ne s'adressaient pas seulement aux purs érudits, il avait l'ambition de les rendre intelligibles pour le grand, public, à la portée duquel il tenait à mettre tous les résultats de la science. Loin de dédaigner de faire œuvre
de vulgarisation, il était fier d'y faire servir toute sa science. On pourrait alléguer tous ses ouvrages comme exemple, mais sans même parler de sa longue collaboration au Magasin pittoresqtiBj nous nous bornerons à citer un dessein qu'il avait formé en 1867 et que les circonstances l'empêchèrent malheureusement de mener à fin. Frappé des conditions dans lesquelles se produisaient la plupart des découvertes archéologiques, ayant eu souvent, au cours de ses voyages, l'occasion de voir combien il était facile d'y intéresser ceux qui les font ou qui sont à portée d'en avoir les premières nouvelles, il avait médité d'écrire, à l'usage de ceux qu'il appelait les pourvoyeurs de l'archéologie, c'est-àdire des gens de la campagne, des curés, des instituteurs, des enfants des écoles, un court manuel destiné à éveiller leur curiosité, à les guider dans les recherches, à leur montrer comment ils peuvent devenir les collaborateurs des savants. Ce petit livre, dont le plan à peine ébauché s'est retrouvé dan^ ses papiers, devait commencer par un tableau des anciennes civilisations qui se sont succédé sur le sol de la France. Ce morceau est le seul qui soit écrit, et encore il s'arrête au xf siècle ; on pourrait en critiquer certaines idées, mais tel quel, c'est une page admirable. Le style en est d'une simplicité singulière, d'un bout à l'autre ne se rencontre pas une seule expression abstraite et pas un terme technique qui ne soit expliqué. Il est peu d'écrits où se manifeste davantage l'amour de la science et de la patrie, et qui soient plus propres à le communiquer.
Un trait encore qu'il faut ajouter à cette étude pour bien faire connaître Quicherat, c'est que ce savant, qui pendant près de cinquante ans s'est occupé du moyen âge, sut toujours se garder de l'engouement qu'ont pour cette époque la plupart des érudits qui en font leur étude exclusive. Le commerce qu'il n'avait cessé d'entretenir avec les auteurs de l'antiquité l'en avait préservé non moins que son impatience du joug des préjugés et de toutes les fictions politiques ou religieuses.
Nous avons cherché ici à faire connaître le savant, l'homme valait mieux encore. Sous une écorce un peu rude se dissimulait une exquise bonté; faire le bien était comme une fonction de sa nature; nul maître n'a plus aimé la jeunesse ni rendu service à plus déjeunes gens, soit en les lançant dans la carrière, soit en les soutenant dans les moments difficiles. Non pas qu'il fut disposé à leur épargner les efforts, ni qu'il lui déplût de les voir aux
prises avec les diflScultés matérielles. Avant d'avoir une place dans son estime il fallait sinon les avoir surmontées, du moins avoir fait œuvre virile; il appréciait surtout les hommes en raison des qualités d'initiative, de volonté et d'énergie qu'ils avaient manifestées. Lui-même aimait à se donner pour un parvenu du travail et c'est le seul titre dont il ait jamais songé à se faire honneur. De même que la vérité fut le guide de sa pensée, la franchise fut la règle de tous ses actes ; elle respirait dans toutes ses paroles et était peinte sur sa figure. Ses vertus, l'austérité de sa vie, la fermeté inébranlable de ses principes de républicain et de libre-penseur n'ont pas été pour la jeunesse d'un moindre exemple que ses travaux et son enseignement.