‹ Obsèques de ... Jules Quicherat, 10 avril 1882Chapitre 3 sur 43 · Cette aotice est extraite de la Reme historique, t. XIX · texte numérisé non relu

Cette aotice est extraite de la Reme historique, t. XIX

autour de sa chaire pour écouter sa parole ; ses vacances de chaque année ont été l'occasion d'un autre enseignement non moins fructueux. Depuis sa sortie de l'École des chartes et pendant plus de quarante années, Quicherat n'a cessé de profiter de tous ses loisirs pour parcourir la France dans tous les sens, cherchant partout les antiquités, visitant les endroits célèbres dans l'histoire, amassant, pour le faire passer dans son enseignement, un trésor d'observations précises, mais aussi excitant aux recherches les travailleurs de la province, leur en expliquant l'intérêt, leur indiquant les moyens de s'instruire, les encourageant et les conseillant dans leurs travaux, provoquant partout la formation de collections particulières et de musées provinciaux. Rentré à Paris, il ne perdait pas de vue les recherches et les travailleurs auxquels il s'était intéressé ; aucune demande de renseignements ni de conseils ne lassait son dévouement à la science, il ne cessait de prodiguer les indications, les encouragements, les conseils, soit par des lettres privées, dont quelques-unes sont d'admirables dissertations, soit par l'intermédiaire du Comité des travaux his-toriques où, de 1858 jusqu'à sa mort, il ne cessa de faire des communications et des rapports. Ce comité, la Commission des monuments historiques, celle des voyages et missions, celle du catalogue général des manuscrits des. bibliothèques des départements, celle de l'inventaire général des richesses d'art ont bénéficié de la parfaite connaissance qu'il avait acquise des hommes et des choses de la France ; il leur a prodigué sans compter son temps et sa science, tout en constatant, non sans quelque amertume, qu'aux besognes arides que spn dévouement lui imposait, il perdrait peut-être en partie le fruit de ses recherches et de ses réflexions, et que le temps lui manquerait pour mener jusqu'à leur achèvement plusieurs grands travaux auxquels il attachait plus de prix qu'à tous ceux qu'il avait publiés auparavant.

On conçoit qu'un tel homme n'est pas tout entier dans ses ouvrages. Rendre à sa mémoire l'hommage qui lui est dû, ce n'est pas seulement faire apprécier son talent et montrer son influence sur le développement des études historiques, c'est aussi faire connaître ses doctrines et proposer en exemple une admirable vie, qu'ont entièrement remplie l'ardeur scientifique, la recherche de la vérité, l'amour de la patrie et la pratique de la vertu.

Jules Quicherat, Bourguignon d'origine, est né à Paris le

13 octobre 1814, sur la montagne Sainte-Geneviève, auprès du collège Sainte-Barbe, dont la cloche, disait-il, fut pour lui dans sa première enfance comme la cloche du village. Son père, venu de Paray-le-Monial à Paris pour y exercer sa profession d'ébéniste, était alors presque un vieillard. Il avait longtemps vécu sous l'ancien régime et avait assisté à Paris à toute la Révolution. Ses récits du vieux temps firent la plus vive impression sur l'esprit de son jeune fils qui jusqu'à la fin de sa vie s'est plu à invoquer son témoignage sur les choses de la France d'autrefois. Précédé de quinze ans dans la vie par son frère, le savant latiniste Louis Quicherat qui a la douleur de lui survivre, Jules lui succéda sur les bancs du collège de Sainte-Barbe dont la bienfaisance de Victor de Lanneau, qui devina les aptitudes des deux frères, leur ouvrit les portes. Ses condisciples d'alors ont gardé la mémoire de son application et de ses succès. Jules Quicherat fit à Sainte-Barbe de fortes études classiques dont il aimait à rapporter l'honneur à la direction de son frère aîné qui fut le guide de sa vie et qu'il entoura toujours d'un amour presque filial.

Au sortir du collège, Jules Quicherat paraît avoir hésité sur le choix d'une carrière. Il essaya d'abord des mathématiques, puis fréquenta quelque temps l'atelier du peintre Charlét où il acquit cette habileté de main qui fut plus tard pour l'archéologue un instrument si précieux. La soif de savoir le poussa ensuite vers l'étude des langues orientales, mais bientôt l'enseignement de Michelet, avec lequel il entretint bientôt d'affectueuses relations, l'attira vers l'étude du passé de la France et de ce moment sa vocatibn fut fixée : en 1835, il entra à l'École des chartes.

On jugerait mal de l'enseignement qui s'y donnait alors si l'on consultait les programmes de l'époque où il y fut maître luimême. Deux chaires le constituaient à elles seules. Champollion- Figeac faisait un « cours élémentaire » aux élèves de première année, Benjamin Guérard enseignait à ceux de seconde année la paléographie et la diplomatique. L'Ecole sans domicile fixe ne mettait à la disposition des étudiants ni salles d'études ni instruments de travail; à eux de se pourvoir comme ils l'entendaient du supplément de connaissances indispensables pour devenir de bons érudits. Et cependant quelles vaillantes promotions que celles qui comptaient, avec Quicherat, Douët d'Arcq, Leroux de Lincy, Redet, Francis Wey, Guessard, Vallet de Viriville, Bourquelot, pour ne citer que les morts !

Sorti en 1837 de l'École à la tête de sa promotion, Quicherat fut chargé la même année de travailler sous la direction de Champollion-Figeac au dépouillement des collections historiques de la Bibliothèque du roi. A ce moment commence véritablement sa carrière scientifique.

Ce fut alors que, pour soutenir les droits de l'Ecole des chartes, assurer son existence et son développement, démontrer son utilité, quelques anciens élèves, et parmi eux Quicherat, créèrent la Société de V Ecole des chartes et fondèrent la revue d'érudition, spécialement consacrée à Tétude du moyen âge, à laquelle ils donnèrent le nom qu'une disposition de la charte constitutive de l'Ecole, l'ordonnance de 1829, avait attribué au recueil dans lequel devaient être imprimés les travaux des élèves, disposition qu'un rapport de TAcadémie des inscriptions avait fait abroger en 1832. Le premier volume deJa Bibliothèque de V Ecole des chartes, publié en 1839, ne contient pas moins de cinq articles de Quicherat; la l'^ livraison du 43® volume, parue quelques jours après sa mort, publie les paroles émues qu'il avait prononcées quelques mois auparavant sur la tombe de Thurot. Ce n'est pas ici le lieu de parler de la valeur et de l'autorité du recueil fondé par Quicherat et ses amis, mais nous devons rappeler: qu'il doit cette valeur et cette autorité à la vaillante rédaction des premiers jours dont on n'a cessé de conserver intacte la tradition. Quicherat fut jusqu'en 1850 l'un des membres les plus actife du Comité de publication ; il demeura toujours un collaborateur assidu.

En 1841 , il fut chargé d'une mission pour rédiger le catalogue des manuscrits de la ville d'Arras ; l'année suivante, pareille tâche lui fut confiée pour les manuscrits de Charleville et de Metz*. Il avait choisi dès lors dans le vaste champ de l'histoire plusieurs sujets de prédilection qui devaient l'occuper toute sa vie. Le xv* siècle français et, dans ce siècle, les figures de Jeanne d'Arc et de Louis XI l'avaient particulièrement attiré. Les voyages qu'il faisait à travers la France depuis 1838 et son habileté à dessiner développaient ses facultés d'observation et le portaient à l'étude de l'archéologie. Entre temps, il s'appliquait à recueillir

1. Le catalogue d'Arras, complètement achevé en 1842, est publié dans le t. IV du Catalogue général des Mss. des bibliothèques publiqiAes des départe" ments, ceux de Metz et de Charle ville, dans le t. V; ces deux volumes ont paru l'un en 1872, l'autre en 1879. Nest-il pas inconcevable que le ministère ait gardé plus de trente ans dans ses cartons, sans les publier, les manuscrits de ces travaux?

avec un goût particulier les moindres débris inédits de la latinité classique ou de la décadence que pouvaient receler les manuscrits du moyen âge. Un morceau sur les figures de rhétorique, des fragments de P. Syrus, des pensées inédites de Varron, une déclamation en vers latins d'un écolier de la décadence (Neptune volé par un pêcheur), un traité inédit de Priscien le philosophe*, sans parler des fragments qu'il a signalés dans ses catalogues ni de ceux qu'il a recueillis et qu'il n'a pas publiés, sont autant de témoignages de son goût pour cette littérature qu'il a conservé toute sa vie.

Dès 1840, Quicherat proposait à la Société de l'Histoire de France la publication des deux Procès de Jeanne d'Arc dont les cinq volumes parurent de 1841 à 1849 et furent suivis, en 1850, des Aperçus nouveaux, où tous les historiens postérieurs ont puisé leurs renseignements. Il semblait dès lors avoir épuisé le sujet, mais Quicherat ne cessait jamais de s'intéresser aux choses qui l'avaient une fois occupé. L'œuvre achevée, il continuait à se renseigner, à réfléchir, à amasser des matériaux pour compléter, rectifier, soumettre ses conclusions au contrôle des nouvelles découvertes. Il en fut ainsi pour ses travaux sur Jeanne d'Arc. Après la publication de ces six volumes, il continua à recueillir les documents inédits qu'il put découvrir. Il vida une première fois son portefeuille, en 1866, au profit du comité de souscription pour le rachat de la tour de Jeanne d'Arc à Rouen*. En 1877, il publia ici même une relation inédite sur la Pucelle^; le dernier travail qu'il ait composé, d'une main déjà défaillante, a eu pour but de signaler les quelques faits qui avaient enrichi la biographie de Jeanne depuis l'édition des procès et de publier une relation inédite d'où l'on peut tirer encore quelques nouveaux renseignements^. Il a terminé ainsi sa vie par un dernier hommage à la mémoire de l'héroïne à laquelle, ainsi qu'il le disait lui-même dans une circonstance solennelle, il avait voué un véritable culte, parce qu'elle avait été pour lui « l'image de la patrie et la personnification de tout ce qu'il y a de généreux, de grand, d'impérissable dans le cœur de la France. »

Ses recherches sur Jeanne d'Arc lui avaient donné l'occasion

Page 1