‹ Obsèques de ... Jules Quicherat, 10 avril 1882Chapitre 42 sur 43 · DISCOURS DE M. DE BEAUGOURT · texte numérisé non relu

DISCOURS DE M. DE BEAUGOURT

Messieurs ,

La Société de l'histoire de France , que j'ai l'honneur de représenter, a le douloureux devoir d'apporter, elle aussi , au savant et si éminent confrère que nous pleurons , le juste tribut de ses hommages et de ses

regrets. Gomment ne pas rappeler, sur cette tombe prématurément ouverte, tout ce que notre Société doit à ce travailleur infatigable, à ce grand érudit qui , pendant plus de quarante ans , compta parmi ses meilleurs auxiliaires et ses guides les plus autorisés? Par son admirable sens critique, par sa haute compétence en matière d'érudition, par son esprit vif et pénétrant, M. Jules Quicherat éclairait et animait tout ensemble nos réunions, auxquelles il ne cessa de prendre une part si active et si assidue.

C'est en 1841 qu'il inaugura sa collaboration aux travaux de notre Société en publiant son inappréciable recueil des Procès de condamna» tion et de réhabilitation de Jeanne d'Arc. Là se trouvent réunis, avec les textes mis pour la première fois en pleine lumière, tous les documents se rapportant à l'immortelle libératrice de la France , qui fut pour lui l'objet d'un véritable culte. Après avoir eu , en quelque sorte , les prémices de sa laborieuse carrière, la Pucelle a occupé ses suprêmes pensées; car, messieurs, les dernières lignes tracées par cette main aujourd'hui glacée sont consacrées à Jeanne d'Arc : vous les lirez bientôt avec émotion et respect.

Outre ce monument, élevé avec un soin consciencieux et une patriotique ardeur, nous devons à M. Quicherat la savante édition de XEistoire de Charles VU et de Louis XI, par Thomas Basin, évêque de Lisieux. Elle s'ouvre par une magistrale introduction, morceau achevé de critique historique, qui atteste à la fois le rare talent de l'écrivain et la profonde érudition de l'éditeur.

Il me serait impossible, messieurs, de retracer ici tous les services rendus par l'éminent directeur de l'École des chartes à la Société de l'histoire de France. Il laisse au sein de notre conseil, où il siégea durant tant d'années, un vide que tous nous ressentons douloureusement, car il est de ceux qu'on ne saurait remplacer. Nous perdons M. Quicherat au moment où il allait consacrer ses soins à un recueil des Lettres missives de Louis II, depuis longtemps décidé en principe, et préparé en dernier lieu , sous son habile direction , par MM. Gharavay et Vaesen. Nos jeunes collaborateurs sont désormais privés des lumières de ce maître incomparable, et notre Société voit disparaître, alors que son concours , toujours si précieux , était pour elle d'un si grand prix , le savant qui fut une de ses gloires et dont elle restera justement fière.

Plus que personne , messieurs , nous avons donc le droit de déplorer la mort soudaine du confrère illustre qui vient de nous être ravi. Puisse le redoutable passage du temps à l'éternité lui avoir été adouci par l'héroïne inspirée à laquelle il consacra de si vaillants et si féconds labeurs I

DISCOURS DE M. DUBIEP.

Au nom de la Société de Sainte- Barbe, de tous ses maîtres, de tous ses élèves, je viens à mon tour m'incliner devant cette tombe inopinément ouverte pour l'un de nos plus anciens et de nos plus chers amis. Il appartient aux savants distingués, dont il a été le collaborateur ou le maître , de louer dignement la pénétration de son esprit , la sûreté de sa science , la valeur de ses nombreux travaux. Aussi , ce n'est pas à rérudit éminent que je me permets de rendre hommage, c'est à l'homme de bien , à l'homme de cœur, dont la perte va causer un vide profond dans la famille barbiste.

Jules Quicherat était un de ces vaillants enfants du peuple, qui seuls, sans appui, s'élèvent par leur propre mérite et auxquels , dans une société comme la nôtre, on est si heureux de tendre la main. Admis tout jeune à Sainte-Barbe par Victor de Lanneau, il s'y distingua aussitôt par la vivacité de son intelligence , la curiosité de son esprit et une passion pour Pétude qui ne devait pas se démentir. Après avoir obtenu de brillants succès dans ses classes et conquis dans le monde savant une réputation légitime, il avait plus que payé sa dette à l'institution qui l'avait élevé et qui était fière de lui. Mais il n'était pas de ceux qui se croient facilement quittes d'un service rendu. Jamais, jusqu'à la fin de ses jours, il n'a perdu de vue son vieux collège ; comme Bixio, comme Paravey, Bellaigne, Christian Dumas, Vavin, Gavaignac et tant d'autres barbistes, ses amis ou ses contemporains, toujours il s'est intéressé à la prospérité de notre maison et il y a contribué de toutes ses forces. C'est à ce sentiment de gratitude que l'on doit V Histoire de Sainte^Barbe, qui, sous un titre modeste, est en réalité l'histoire de l'université , la plus exacte , la plus complète , la plus intéressante que nous connaissions. Membre du conseil d'administration de notre Société depuis dix-sept ans, malgré les occupations absorbantes de sa vie de bénédictin, il assistait avec une scrupuleuse exactitude à nos réunions, où il exerçait une grande influence par la lucidité de son esprit et l'indépendance de son caractère. Comment n'aurait-il pas été écouté avec respect et sympathie ? Il aimait tant la jeunesse et surtout la jeunesse pauvre I Ses avis étaient si judicieux dans leur concision ! Sa sévérité , plus apparente que réelle , était si bien tempérée par une sensibilité exquise qui se trahissait malgré lui, par une bonté à laquelle sa franchise un peu brusque ajoutait une saveur particulière ! Comme mon prédécesseur, avec lequel il était étroitement lié, j'allais fréquemment l'entretenir des intérêts qui nous étaient chers, et j'en profitais pour jouir de sa conversation à la fois sérieuse et piquante , dans laquelle

abondaient des aperçus souvent ingénieux, toujours justes, sur la littérature et les arts, qui lui étaient également familiers. Il y a huit jours à peine, je causais encore avec cet excellent ami, à Pheure matinale où on était sûr de le rencontrer; plutôt fatigué que malade, il se proposait d'aller très prochainement retremper ses forces dans les montagnes, pour reprendre ensuite sa tâche avec plus de vigueur. Hélas I c'est pour un autre voyage qu'il est parti , un voyage que personne de nous ne pouvait prévoir. Tout à coup, en quelques heures, il a été ravi à notre affection ; et , à la douleur de le perdre , s'est jointe pour moi celle de n'avoir pu serrer sa main défaillante et lui dire un dernier adieu.

Si cependant quelque chose peut adoucir mon chagrin, c'est une espérance dont ne me sauront pas mauvais gré, j'en suis sûr, ceux-là même qui pourraient ne pas la partager. Ce savant, qui a consacré tant de veilles à l'étude du vrai et du beau , a-t-il perdu aujourd'hui tout le fruit de ses labeurs ? N'est-il pas plus consolant et plus raisonnable aussi de penser que la meilleure partie de lui-môme s'est envolée dans un autre monde, où la vérité , qui nous est si parcimonieusement départie ici-bas , brille à tous les yeux , sans nuages , dans sa plénitude lumineuse ? Ce stoïcien, qui sans aucun calcul a fait pendant toute son existence le bien pour le bien, sera-t-il frustré de la rémunération qu'il n'a pas cherchée et qu'il a méritée néanmoins? Non; pas plus que son vénérable frère , que sa famille qui pleure avec nous , je ne saurais admettre une idée si désolante. Je ne me résigne pas à croire que son unique récompense soit d'avoir donné à ses semblables de bons exemples, qui peut-être seront perdus, et laissé dans la mémoire des hommes, périssable comme eux-mêmes, le souvenir nécessairement éphémère de ses vertus.

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