‹ Obsèques de ... Jules Quicherat, 10 avril 1882Chapitre 7 sur 43 · Voy. Revue historique, t. I, p · texte numérisé non relu

Voy. Revue historique, t. I, p

Régnier lui avait demandé pour l'instruction du comte de Paris.

Son cours à l'Ecole des chartes fut une révélation. Tous ceux qui ont eu le bonheur de bénéficier de son enseignement en ont gardé un souvenir ineffaçable; aucun maître n'a jamais fait plus d'impression sur des jeunes gens. Quicherat avait toutes les qualités du professeur et surtout, la première de toutes, le goût de l'enseignement ; il avait au plus haut degré la faculté de réduire en doctrine la matière de tout ce qu'il enseignait, sa parole était vive et mordante, il parlait une langue claire et semée de traits qui forçaient l'attention, rencontrait toujours l'expression juste et définissait avec un rare bonheur. Il accompagnait ses démonstrations de dessins qu'il traçait au tableau, tout en parlant, avec une admirable sûreté de main, et les faisait suivre de généralisations lumineuses qui les rattachaient à l'ensemble. Quiconque a vu naître sous sa main, membre à membre, à mesure qu'il décrivait chacun d'eux, soit les façades des églises romanes, soit les hautes travées des cathédrales, ou les arcs et les piliers qui forment l'armature extérieure des églises gothiques, quiconque a écouté, ne fût-ce qu'une fois, l'un de ces résumés lumineux où, après avoir décrit les diverses parties d'un monument ou divers monuments d'une époque, il marquait leur place dans le développement de l'art, en a conservé une impression profonde.

Dès le début de son enseignement, Quicherat avait compris que, pour lui donner toute sa valeur, il fallait qu'il embrassât l'art du moyen âge tout entier. Il s'était appliqué à n'en sacrifier aucune partie ; si vaste et si varié qu'en soit le développement, il avait réussi à le condenser, à le proportionner, à le soumettre à une méthode rigoureuse, de telle sorte que, de leçon en leçon, il conduisait en une seule année ses élèves émerveillés à travers tontes les manifestations de l'art, depuis l'époque de la décadence romaine jusqu'au début de la Renaissance.

Ses études antérieures l'avaient admirablement préparé à professer l'archéologie. D'une part la critique pénétrante à laquelle il avait l'habitude de soumettre les textes, de l'autre sa sûreté de coup d'œil, sa faculté d'observation lui permirent de mettre sur la même ligne, parmi les sources de sa doctrine, les documents et les monuments. Les interpréter les uns et les autres, leur appliquer, en vue d'arriver à la connaissance du passé, une critique féconde, qui renouvelle toute science et la fait entrer dans une voie de progrès indéfini, ce furent sa méthode et son originalité.

A l'époque où il commença ses études archéologiques, les monuments du moyen âge devaient au mouvement romantique d'avoir retrouvé des admirateurs. Arcisse de Caumont, Victor Didron avaient publié leurs premiers livres, fait connaître et déjà comparé entre eux bon nombre de monuments, mais leurs essais, que dirigeait une admiration instinctive plutôt qu'une méthode rigoureuse , devaient aboutir à des systèmes ingénieux et non à une doctrine scientifique. C'est l'honneur de Quicherat de l'avoir créée tout entière.

On connaît aujourd'hui la genèse des formes de l'architecture romane et de l'architecture gothique ; on sait, par exemple, que la forme du temple chrétien dérive de celle de la basilique romaine, que le besoin de couvrir les nefs de voûtes a déterminé le mode de construction des églises romanes, que toutes les transformations de l'architecture du moyen âge sont la conséquence du fractionnement des voûtes, que l'emploi de l'arc brisé, improprement appelé ogive par les archéologues romantiques,n'a qu'une importance tout à fait secondaire dans le développement de l'art du moyen âge, que ce nom d'ogives doit être réservé aux membrures qui se croisent diagonalement dans les voûtes gothiques, que la voûte en croisée d'ogives est fondamentale dans l'architecture du moyen âge et que c'est elle qui a fait sortir du sombre vaisseau roman la svelte église gothique qui, de transformation en transformation, en arriva à n'être plus qu'une charpente de pierre fermée par de la verrerie.

Ces idées et bien d'autres sont aujourd'hui répandues même dans le grand public, mais c'est dans la chaire de l'École des chartes qu'elles furent exprimées pour la première fois.

A diverses reprises, des fragments de ces cours ont été publiés par le maître ou par ses élèves. Dès 1850, il protestait dans la Revue archéologique contre l'^nploi abusif du mot ogive appliqué aux arcs brisés, abus dont la conséquence avait été l'erreur commise par tous les archéologues qui faisaient de l'arc en plein-cintre la caractéristique de l'architecture romane, de l'arc en tiers-point, qu'ils nommaient ogive, celle de l'architecture gothique, qu'ils nommaient ogivale *. Dans une autre série d'articles très remarquables, il détermina les caractères constitutifs des constructions de l'époque romane ; il montra que c'était après

1. De V ogive et de V architecture dite ogivale dans Revue archéol., t. YII, pp. 65-76.

Tan 1000 que Tarchitecture, àeromaine qu'elle avait été jusque-là, était devenue romane, détermina sa durée et substitua à la géographie des styles imaginée par M. de Caumont une bonne classification des espèces ^ D'autres fragments du cours de Quicherat ont été encore publiés dans le Journal général de Vinstruction publique, dans la Revue des cours publics d'Odysse Barrot et dans la Revue des Sociétés savantes^.

Ces fragments, qui sujQSsaient à faire connaître au public les points fondamentaux de la doctrine archéologique, faisaient vivement désirer delà voir exposée dans tous ses détails et appuyée de toutes ses preuves dans unlivre tel quelemaître seul pouvait l'écrire. Mais alors, préoccupé d'amasser davantage de matériaux, voulant poursuivre encore la double critique à laquelle il soumettait les textes et les monuments, empêché pardes devoirs professionnels et des travaux d'un autreordre, il ajournait la rédaction de son cours à une époque où ses idées plus mûries auraient reçu la confirmation de nouveaux documents et de nouvelles observations qu'il ne se lassait pas de recueillir. De temps à autre seulement la publication de quelques textes archéologiques habilement interprétés et commentés, des comptes-rendus critiques, des notices sur certains monuments ou d'admirables mémoires, traitant de quelques points de détail, semblaient autant dejalonsoùl'on se plaisait à trouver la preuve de la préparation de son œuvre. C'est ainsi que, dès d 847, il écrivit dans la Revue archéologique une Notice sur Vhâtel de Clisson, dont la porte flanquée de tourelles était alors l'entrée de l'École des chartes^. En 1848, il publia une notice sur les Registres de l'œuvre de la cathédrale de Troyes constatant les travaux faits à cet édifice de 1372 à 1385. En 1849, l'Album d'un architecte du xm® siècle, le cambraisien ViUard de Honnecourt, document unique dont les difficultés d'interprétation avaient jusqu'alors rebuté tous les archéologues, lui fournit l'occasion d'une étude dans laquelle on ne sait ce qu'on doit le plus admirer de la sagacité de la critique ou de la clarté de l'exposition

1. R&û. archéol., t. VIII (1851), pp. 145-148, t. IX (1852), pp. 525^40, t. X (1853), pp. 65-81, t. XI (1854), pp. 668-690.

2. Journal général de VlnstrucUon pvJblique, numéros des 21 et 22 mai et du 6 juillet 1856. — Revue des cours publics, numéros des 2 et 9 décembre 1855, des 6 et 13 janyier 1856, des 11 et 25 janvier, 22 février et 19 avril 1857. — Revue des Sociétés savantes, t. III (1877), 2* semestre, pp. 641-652.

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