‹ Observation sur un cas d'absence du nerf olfactifChapitre 6 sur 9 · PATHOLOGIE · texte numérisé non relu

PATHOLOGIE

Je me propose de chercher si les observations des auteurs sur les alîérafions de l’odorat peuvent nous apprendre quelque chose des fonctions des nerfs qui se rendent aux narines.

Suivant Schneider (I), les hommes manquent souvent de l’odorat. Alexandre Benedictus rapporte qu’une illustre praticienne, privée de ce sens, n’en parvint pas moins aune extrême vieillesse. Eustache Rhudius cite de semblables exemples. Cardan a connu beaucoup de gens qui vivaient commodément, tout en ayant perdu l’odorat, et qui nonseulement supportaient bien cette maladie, mais encore la préféraient, parce qu’ils étaient ainsi délivrés des mauvaises odeurs.

On lit dans les Ephéniérides des curieux de la nature (2j, ces observations de Frankenau:

«Un homme sexagénaire, nommé Buchsenstein , voulant examiner dans une cave l’état de ses pièces de vin, tomba à l’iraproviste de l’échelle et, par cette chute, perdit tout odorat pendant le reste de sa vie.

«La femme d’Apiarius d’Heidelberg, dans les efforts d’une couche laborieuse, perdit tout odorat, de manière qu’elle ne sentait pas les odeurs les plus fortes, et bien qu’elle n’eût que trente ans, elle ne le recouvra pas avant sa mort.

« Un Wittembergeois, âgé de quarante-quatre ans, perdit l’odorat de manière à ne rien sentir, après un violent catarrhe et une céphalalgie qui durèrent quatre ans.

(t) De osse cribriformi. Witteb., 1645; fol. 498. ^2) De cur., ni, ann. iv, observ. 3.

aj’en ai vu d’autres qui, par l’usage et l’abus du tabac, surtout du tabac d’Espagne, s’étaient débilité l’odorat, de manière à le perdre presque tout à fait.

«Jean Weidner, jeune homme âgé de vingt-un ans, n’a jamais rien senti. »

Dans tous ces faits on n’a constaté que la perte de l’odorat, sans spécifier l’altération à.laquelle on pourrait la rapporter, et par conséquent ils ne présentent aucune valeur.

Presque tous les auteurs ont mentionné que les blessures, les ulcères, les catarrhes, l’inflammation de la membrane pituitaire ; les corps étrangers, les^ polypes djans l’intérieur des narines; la carie des os du nez, des cornets, de l’ethmoïde; l’influence pernicieuse des poudres âcres et irritantes, telles que celles du poivre , des cantharides, du tabac, ont déterminé une anosmie plus ou moins prolongée, plus ou moins complète.

Mais ils en ont seulement conclu que l’intégrité de l’appareil externe était nécessaire à l’intégrité de l’olfaction , et n’ont point cherché à démêler les phénomènes qui pouvaient compliquer ces différentes lé.sions.

Maintenant nous arrivons aux altérations des nerfs qui se rendent aux narines, et ce sont elles qui seules peuvent nous apprendre quelle est la part de chacun d’eux dans le sens de l’olfaction.

Falkenburg, Paw de Leyde, Florentins, Raphelengius (1), Magnenus (2), ont constaté que chez les fumeurs , privés de l’odorat après avoir fait abus de tabac, les membranes du cerveau, les productions mamillaires et les nerfs olfactifs étaient entièrement détruits.

Garnier (3) raconte qu’un noble vénitien, âgé de quarante-six ans, qui avait toujours joui de l’intelligence de l’odorat, tomba dans une

(1) Sepulchret. Boneti. Libr. i, sect. xx, observ. 3, 6, etc.

(2) De tabaco exercit. Ticini, 1648; fol. 98.

(3) Bonet sepulchr. Libr. i, sect. xx, observ. 4.

telle obstruction de l’organe , qu’il ne pouvait absolument rien sentir, pas même les odeurs les plus fétides : il s’y joignait des raaiix de télé avec pesanteur extrême, de manière qu’il était obligé d’avoir la tête en avant et pendante. On employa toute sorte de médicaments, mais il fut pris d’une fièvre continue qui l’emporta en neuf jours. Le crâne ouvert et débarrassé de ses membranes, on trouva à la base du cerveau une pierre aplatie comme un écu, mais pas aussi ronde, d’une couleur cendrée, qui comprimait le sphénoïde et les nerfs olfactifs, de manière que rien ne pouvait être senti ni expulsé.

Baillou (1) observa la perte de l’odorat par un abcès des lobes antérieurs du cerveau, et la carie des os du front et de l’ethmoïde;

Loder (2), par une tumeur squirreuse comprimant les nerfs de la première paire;

Oppert (3) , par la destruction de ces nerfs.

M. Serres consigne dans son ouvrage (4) que, si une maladie affecte matériellement le champ olfactif de l’homme, l’odorat de ce côté est perdu à des degrés qui coïncident avec l’étendue de la désorganisation :

Si le champ olfactif est détruit en totalité, l’odorat est entièrement anéanti : la membrane pituitaire du côté correspondant est insensible aux odeurs les plus fortes, aux irritants les plus actifs ; le malade ne sentira pas l’ammoniaque liquide:

Si le champ olfactif est altéré des deux côtés en même temps , et par des maladies successives, le malade est entièrement insensible aux odeurs:

Si les deux champs olfactifs sont affectés à des degrés différents , il peut avoir complètement perdu l’odorat d’un côté, et conserver encore faiblement l’impression des odeurs du côté le moins malade:

(1) Opcra oinnia. Genève, 1772; tom. iii, p. 525.

(2) Programma de tumore scirrhoso, etc. lenæ, 1779.

(3) Disserl. de vitiis nerf. Berlin, 1815; p. 16.

(4) Anat. comp. du cerf eau. Paris, 1824; vol. i, p. 294.

l.e même résultat se remarque, mais à des degrés moins ma»*qués, s’il n’y a qu’une des racines du nerf qui soit atteinte par l’altération organique. Chez les malades que j’ai observés , l’altération matérielle de la racine externe a paralysé l’olfaction d’une manière beaucoup plus prononcée que l’interne. Dix-neuf ouvertures de sujets, ayant succombé à des paralysies , ont confirmé ces résultats :

Sur des chiens où le champ olfactif n’a été enlevé que d’un côté, la narine correspondante a été frappée d’insensibilité complète; on peut enlever la membrane pituitaire avec un bistouri, sans que l’animal paraisse en avoir la conscience.

M. Vidal rapporte dans les (1) l’observation d’une cécité et diminution de l’organe de l’olfaction, produite par une tumeur fibreuse à la base du crâne : la femme , sujet de l’observation , était aveugle depuis quatre ans; néanmoins les yeux étaient transparents et ne paraissaient le siège djaucune lésion. L’odorat était excessivement obtus, tellement que la malade, qui avait contracté l’habitude du tabac, en avak discontinué l’usage comme ne lui produisant plus de sensation. A l’autopsie, on aperçoit à la partie antérieure de la base du cerveau une tumeur de la grosseur d’un œuf de poule, située au-dessus de la selle turcique : elle semble formée par l’épanouissement de l’extrémité de la tige pituitaire à laquelle elle adhère. Elle a écarté l’extrémité antérieure de la scissure longitudinale, de telle sorte qu’elle a fortement déjeté en dehors les nerfs olfactifs qui sont comprimés et aplatis. De plus, elle a poussé directement au-dessus d’elle les nerfs optiques, qui sont dénaturés et réduits à une petite bandelette large et très-mince. Les nerfs trifaciaux , dont toutes les branches sont disséquées avec soin, paraissent sains.

M. Rayer (2) dans son Mémoire sur les maladies de l'appendice susphénoïdal cite une compression des nerfs optiques et olfactifs par le

(1) 1831 ; vol. XXVI, p, 116.

(2) Arch. 1 823; vol. III, p. 357,

développement de cet appendice, mais il ne note pas les altérations de l’odorat qui ont pu pendant la vie, accompagner cette lésion anatomique.

Le docteur Graves (1) raconte « qu’un militaire présidant au curage d’un cloaque infect, dans lequel on avait caché des armes, fut exposé aux émanations les plus fétides, et eut considérablement à souffrir de la puanteur. Le lendemain il s’aperçut qu’il avait entièrement perdu l'odorat. Trente-six ans se sont écoulés depuis, et jusqu’à présent il est resté privé de ce sens. 11 semble, d’après ce fait, que, de même que l’action d’une lumière intense produit l’amaurose, de même l’influence d’une odeur extrêmement forte produit une affection analogue de l’appareil nerveux olfactif.»

Dans ces observations il n’est nullement fait mention de la possibilité d’existence de deux sensibilités distinctes dans les narines, la sensibilité spéciale destinée aux arômes, et 'la sensibilité tactile destinée aux impressions mécaniques : n’est-on pas en droit d’en conclure que la sensation de l’odorat est simple et unique, et entièrement sous la dépendance de la première paire ?

En opposition avec ces faits, Méry a rapporté trois cas dans lesquels l’olfaction avait persisté malgré la dégénérescence et la destruction des nerfs de la première paire, et il en conclut que c’est la cinquième paire qui a la plus grande part dans l’olfaction.

Hannemann dans les Éphémérides des curieux de la nature (2) rapporte cette histoire ; « Il y a dans notre duché un ' ministre des autels , tellement privé de tout odorat, qu’il ne peut avoir la perception des odeurs même les plus puanteç et les plus fortes. 11 se plaint de plus de la diminution du goût : il reconnaît bien les différences tranchées des saveurs quand elles sont douces ou amères, mais il ne peut apprécier les intei’médiaires. 11 dit avoir approché de son nez le castoreum , l’ammoniaque, Tassa fœtida, et n’avoir rien senti d’agréable ou de désa-

(1) Arch. 1834 ; vol vi, p. 257.

(2) De cur., ni, ana. v et vi, obs.

giéable. Je pense que ce vice d’odorat dépend de l’obstruction de l'ethmoïde ou des productions mamülaires, ou de ce que cçs dernières sont privées de sensibilité. »

Il est évident que la perte de l’odorat doit être attribuée ici à une lésion de la cinquième paire; mais comme l’auteur n’a pu constater par l’autopsie quel était le nerf malade, son. observation perd toute sa valeur.

Cependant Schneider avait déjà remarqué qu’avec la perte de l’odorat pouvait coïncider une vive- sensibilité des narines : « Eustache Rhudius, dit-il (t)., a connu un jeune homme qui, privé d'odorat depuis sa naissance et ayant le nez très-camus , avait cependant la voix tout à fait pure, la respiration facile , et qui , après l’éternuement, ne rendait pas une grande quantité de mucus; il av’alt un goût parfait, une vue très-perçante et* un excellent esprit; il' éternuait aussitôt qu’on lui introduisait quelque chose (firritant dans les narines. L’auteur en conclut que les prodûctions mamillalres et les autres parties du nez avaient été lésées; et il pense qu’on doit accuser les ncrfs^de ce manque d’odorat. Plût»à Dieu qu’il eût pu examiner sur le sujet mort, et les nerfs de la troisième paire et ceux des téguments.»

Grundeluis (2) raconte qu’un prêtre marbourgeois, Jean -George Barthelot, homme remarquable par sa piété et son érudition, n’avait dès sa jeunesse senti aucune odeur, si ce n’est celle du fumier et celle du chou fermenté; il dit avoir alors quelque chose de désagréable dans les narines : par curiosité je lui présentai divers objets tant d’une odeur agréable, comme l’huile, le cinamomum, le musc, l’ambre, que d’une puanteur abominable, comme le sel volatil de l’urine; il les introduisit dans ses narines et cependant dit qu’il ne sentait rien : une heure écoulée, il se plaignit de dotdeurs d’estomac et de nausées, ce que je crus provenir dés particules volatiles et pénétrantes de l’urine.» Ici nous avons certainement une. observation incomplète ; si le malade était af-

(1) De osse cribriforini. Wilt., 164,5; fol. 113.

(2) Ephémérides des curieux de la nature, Decur. lli, ann. v et Vl, obs. 161.

fecté par les odeurs fortes et pénétrantes de la fermentation , il devait l’être par l’ammoniaque introduite dans les narines, puisque celte sub’stance appliquée sur la peau même, y détermine de la douleur et des pblyctènes.

Les travaux de MM. Magendie, Charles Bell, Shaw, Fodera, Herbert Mayo, etc., ont mis hors dedoule que la sensibilité tactile des narines était fournie par la cinquième paire; une foule d’observations * [)athologiques sont venues confirmer ces résultats : devons-nous cependant en conclure qu’il n’y a qu’une sensibilité dans le nez et qu’elle est fournie par la cinquième paire.

M. Seri’es, dans son. histoire d’une altération organique du nerf trijumeau, suivie de la perte de la vue, de l’odorat, de l’ouïe et du goût du mêmecôlé, dit (1) que , dans toutes les expériences, la membrane pituitaire du côté droit avait 'paru insensible, quand on l’avait irritée avec un stylet ou les barbes d’une plume promenées en divers sens dans la narine droite : on fit prendi’e au malade du tabac par la narine droite, il ne le sentit point; il le sentit vivement de la gauche et éternua deux fois. On lui fit flairer une potion éthérée, il reconnut la présence de l’éther de la narine gauche, et ne put jamais la distinguer de la narine droite. A l’autopsie, on trouva du côté droit le ganglion du nerf trijumeau boursoufflé, d’un gris jaune : la portion d’où se détachait le nerf ophthalmique était rouge, injectée; à la place où le nerf sort de la protubérance annulaire, on remarqua une matière gélatineuse, jaune etc. etc.; le nerf et le champ olfactif étaient sains des deux côtés.

Kn opposition avec ce fait, nous citerons l’observation d’une affection tuberculeuse du cerveau avec destruction des nerfs ethmoidaux, recueillie par M. Bérard (2) ; Beauford était entré à la Pitié pour se faire traiter d’une amaurose complète ; la maladie datait de deux ans ; sa marche avait été progressive, mais assez rapide et régulière : une

(1) Anat. du cerveau. Paris , 1827 ; vol. il , pag. 67-

(2) Journal de plijsiol. expériment. 1825; vol. v, pag. 17.

^ois seulement le malade avait recouvfé subitement la vue et aperçu distinctement les objels qui l’entouraient. Cet heureux changement ne s’était soutenu que pendant quelques Instants , au bout desquels la cécité était revenue aussi complète que précédemment. La dilatation permanente des pupilles laissait voir la transparence parPaite des milieux de l’œil; il mangeait bien, digérait facilement : son intelligence n’avait éprouvé aucun affaiblissement; il prenait du tabac avec plaisiiet paraissait en distinguer les difPérenies qualités. M. Bérard nie cette lin de l’observation, que le malade était affecté désagréablement pai' l’odeur de la suppuration d’un abcès par congestion , dont un de ses voisins était atteint. A l’autopsie, les deux lobes antérieurs du cerveau, confondus dans leur partie interne, antérieure et inférieure , et considérablement endurcis dans ce point, paraissaient implantés dans ia fosse ethmoïdale; leur section montra une substance analogue au tubercule, crue, arrondie, mamelonnée, du volume d’une grosse châtaigne, développée aux dépens de l’un et l’autre lobe, et enfoncée dans la partie supérieure des fosses nasales par la destruction de la latjie criblée de l’ethmoïde. On ne voyait aucune trace des cordons olfactifs et de leur renflement, qui avaient sans doute été envahis par l’affection tuberculeuse.

Les cordons médullaires des nerfs optiques paraissaient creux à leur intérieur ; leur commissure était ramollie., etc. etc. »

Il me semble qu’on ne peut conclure de cette observation autre chose, que la sensibilité tactile était seule conservée chez ce malade. Toutefois, dans ses réflexions sur cette observation, M. Desmoulins n’a pas pensé de même : « Chez le malade dont on vient de lire l’histoire (1), non seulement les nerfs olfactifs, mais les lobes olfactifs eux-mêmes, et leurs pédoncules de réunion avec cette partie de la base des hémisphères située au-devant de la scissure de’Sylvius, et dans cette scissure ellemême, enfin toute la partie de la base du cerveau adjacente aux lobes

(I) Journal de ph/s. 1825; vol. V, pag. 21.

et aux pédoncules olfactifs, région que" l’on vient de nomnaer récemment champ olfactif par excellence, étaient détruits ou dégénérés. Le malade avait conservé l’odorat. Ce sens ne résidait donc pas dans les parties détruites. Dans un autre malade dont M. Seri-es a publié l’histoire, les nerfs, les lobes olfactifs et leurs pédoncules, la partie du cerveau adjacente à ces lobes, à leurs pédoncules et aux racine.s^de ces pédoncules, étaient parfaitement sains, et le malade avait perdu l’odorat d’un côté. Or, de ce même côté, le ganglion de Ja*cinquième paire avait subi une altération qui en avait détruit toute la raatièi'e- grise , ramolli et atrophié les fdets nerveux. L’extinction du sens dans la narine gauche, coïncidente avec l’intégrité de l’appareil nerveux dit olfactif, et avec l’altération du ganglion^de la cinquième 'paire, prouve donc que les nerfs et les lobes olfactifs seuls ne peuvent exercer l’odorat. De ces deux faits pathologiques, et des expériences de M. Magendie, il résulte évidemment que les nerfs et les lobes dits, olfactifs sont étrangers au sens de l’odprat, ou tout au plus y coopèrent si peu , que ce sens continue de s’exercer sans leur influence; qu’au contraire ce sens réside essentiellement dans les ranleaux de la cinquième paire, qui se distribuent aux narines. »

Ce qui prouve que Desmouli'ns n’a pas connu les deux sensibilités distinctes du nez.

Dans l’observation de M. Serres, je vois l’abolition de la sensibilité tactile, sans qu’on puisse en inférer l’abolition de la sensibilité spéciale pour les arômes, puisqu’on n’a pas diiâgé les expériences dans ce but; et dans l’observation de M.Bérard, je vols la membrane pituitaire conserver sa sensibilité tactile, sans que personne puisse en déduire que cette membrane fût propre encore à percevoir les arômes.

Le docteur Bellingerl (1) rapporte une observation fort intéressante de la cinquième paire, dans laquelle le tact de la face était plus

(1) Journal des progrès. 1827; vol. iv , pag. 28.‘

obsciii’ du côté droit que du côté {jauche; le sens du goût altéré et moins parfait à droite qu’à gauche ; l’ouïe était Intacte, ainsi que la vue. L odorat était conservé de l'un et l'autre côté, comme il nous fut facile de le reconnattre. Le tabac y provoquait une sensation moins forte du côté droite que du côté gauche, et l’écoulement de larmes qu’il déterminait était beaucoup plus abondant de l’œil gauche que de l’œil droit. L’irritation que l’on produisait dans la narine gauche avec différentes substances excitait l’éternuement; il n’en était pas de même du côté droit.

Voilà donc un cas dans lequel la sensibilité spéciale pour les odeurs reste intacte, malgré la lésion de la sensibilité tactile.

Les observations qui suivent font ntieux encore ressortir la différence de ce deux sensibilités:

iM. Deschamps, dans son ouvrage sur les maladies des fosses nasales (1), cite un étudiant qui, après avoir joui d’une olfaction très développée, en fut privé à la suite d’une excrétion muqueuse morbide, de telle sorte que ce sens fut complètement, aboli; le malade, après cinq ans, ressent très vivement l’irritation de tous les agents physiques ou chimiques appliqués à la pituitaire. Les seules matières odorantes n’y produisent aucune impression, à moins qu’elles ne soient associées à un vésicule irritant, comme cela a lieu dans la vapeur de l’acide muriatique simple ou oxygéné, nitrique ou nitreux. Il prend avec plaisir du tabac; il lui est impossible de s’en passer; mais le* tabac agit dans ce cas comme irritant seulernent. Il peut en distinguer les espèces, et c’est à la nature différente de l’irritation qu’elles produisent sur la pituitaire, et non pas à la différence des odeurs qui ne sont perçues en aucune manière. Il est insensible aux odeurs les plus fétides, mais la susceptibilité du poumon s’est très-augmentée, comme pour l’avertir des dangers qu’il peut courir dans des lieux infectés. Il est donc bien démontré par cette observation, dans laquelle on voit le sens

(1) Page 56, thèse; an. xii, N° 400.

de l’odorat successivement perverti, affaibli, et enfin anéanti, que la muqueuse nasale peut perdre complètement sa sensibilité olfactive en conservant son autre mode de sensibilité., et être ainsi réduite à l’état d’une muqueuse qui n’aurait jamais joui de la faculté de percevoir des odeurs.

On lit dans le Dictionnaire des sciences médicales (1) cette observation recueillie par M. Breschet :

«Né d’un père presque entièrement privé de l’odorat, le sujet de cette observation présente lui-même l’abolition la plus complète àe ce sens. Il a remarqué que chez son père, d’un tempérament robuste et peu nerveux, la sensation des odeurs, originairement très-faible, au point qu’il ne pouvait pas distinguer, en les flairant, les roses de la lavande en particulier, avait continuellement diminué en proportion de l’âge, et qu’elle n’avait jamais eu autant de force que dans le principe des corzas, lorsque la sécrétion d’un mucu.s aqueux commence à s’établir. Au reste, le printemps, cette saison qui est une cause d’exaltation pour les autres, et qui fournit à l’odorat tant d’occasions de s’exercer, semblait encore chez lui émousser le peu qui lui en restait.

« Quant à lui-même, il a pour les fleurs une sorte d’aversion qui l’empêche de les flairer, et qui lui inspire de l’indifférence pour les femmes qui en sont parées. Un professeur de botanique, un homme qui s’adonne à la culture des fleurs, dit-11 dans une lettre, ne sont pas pour moi comme les autres hommes; sans les haïr, je les aime moins; tant il est vrai que les sens sont en quelque sorte les éléments qui constituent notre manière d’être; un de plus ou de moins doit apporter en nous les plus grands changements. A l’égard du tabac, comme le raisonnement peut l’indicpier d’avance, je ne reçois de cette substance que les impressions quelle exerce sur le tact général, car ma membrane pituitaire n’est point paralysée; et même de deux tabacs de la même espèce, je distinguerai très-bien le plus gros du plus fin ; le dernier causera une impression bien plus vive que l’autre.

(1) Dicl. (les SC. rné:!. 1819; vol. xxxvii , p. 24 t.

(I Dans les tabacs différents, il ne perçoit également que les différences de volume, et quoiqu’il en prenne habituellement, ses organes sont si irritables, qu’il éternuerait constamment s’il n’employait point quelques précautions; mais il peut très-bien en suspendre l’usage sans inconvénient.-

«Cette anastliésie pour les odeurs ne paraît pas influer sur le goùti Son jugement sur les diverses saveurs s’accordent assez bien avec celui des autres. La moutarde mise dans la bouche agit aussi en lui sur la membrane pituitaire. Les gaz les plus fétides des amphithéâtres sont sur Iiu sans aucun effet apparent; mais ceux qui s’échappent des latrines ir ritent quelquefois la membrane olfactive; tandis que chez lés personnes dont parle M. Deschamp , l’odorat .semblait remplacé par une plus grande susceptibilité du poumon , en sorte que tout air fétide j)i oduisait un malaise dans les organes de la respiration. »

Bichat aussi a connu un individu privé de la faculté de sentir les odeui’s à la suite de l’abus des mercu riaux , et chez lequel, néanmoins , la titillation de la membrane pituitaire occasionnait un sentiment très pénible.

iVL Charles Leblond, mon collègue et mon ami, a vu, en 1830, un vieillard de soixante-quinze ans, tombé ep démence à la suite d’une fracture du fémur , perdre successivemeut la vue et l’odorat. Aucun symptôme apoplectique ne s’était fait remarquer. La sensibilité générale ainsi que la locomotilité étaient intactes, de même que la sensibilité des narines; le malade, sentait parfaitement le moindre attouchement d’un corps étranger dans le nez. A sa morf, on trouva, sous les lobes antérieurs du cerveau , une tumeur grosse comme un œuf de poule, fibro-squirreuse, adhérente aux méninges. Cette production morbide avait détruit les nerfs olfactifs et les nerfs optiques , jusqu’au point de faire cesser tqute espèce de communication entre les deux premières paires et les organes des sens.

Ces différents faits pathologiques montrent donc évidemment que la lésion de la première paire enlève au nez sa sensibilité spéciale, sans altérer en aucune façon sa sensibilité tactile, et que la lésion de la cin-

qiiième paire enlève complètement la sensibilité taclile , sans altérer la sensibilité spéciale.

Or que devons-nous penser des observations et des expériences de M. Serres qui, après la section du nerf olfactif, après l’altération d’une seule même de ses parties, et surtout de la racine externe, a vu la membrane pituitaire correspondante frappée d’une insensibilité complète aux odeurs les plus fortes, aux irritants les plus actifs; assertion qu’il répète dans son second volume (1), au moment où il va confirmer parla pathqlogie les expériences de M. Magendie sur la cinquième paire.

L’observation que j’ai placée au commencement de ma tlièse vient apporter une nouvelle preuve à la distinction nécessaire entre ces deux sensibilités; distinction qui du reste est reconnue et admise aujourd’hui par tous les physiologistes.

Mais ce que mon observation présente- de plus remarquable, c’est l’absence complète des nerfs olfactifs chez un adulte.

On peut facilement se convaincre de cette anomalie sur la pièce même que j’ai déposée au musée Dupuytren.

Ceruttl (2)parle du cerveau d’un homme qui n’avait jamais joui de la faculté olfactive, dans^lequel il y avait absence totale , non-seulement du nerf olfactif , mais même du sillon destiné à le recevoir, sur la face inférieure du lobe antérieur.

Rosen Muller (3) a décrit une anomalie semblable.

Ces deux cas se rapprochent beaucoup.de celui que je présente; mais comme il m’a été impossible de me procurer les ouvrages où il en est fait mention, je n’ai pU les comparer et en discuter l’analogie ou la différence.

Ce sont les trois seuls cas bien avérés qui, à ma connaissance,’ exis-

(1) Page 06.

(2) Beschreihung derpath., etc. Leipsig, 1819.

(3) De defectv. nervi olfact. Leipsig, 1817.

tent dans la science ; car l’absence des nerfs olFactlfs n’a été constatée que chez des enfants monstres.

Ainsi Tiedemann (1), se proposant d’examiner si l’abscence de certains organes est accompagnée de celle de leurs nerfs, rapporte plusieurs observations de bec de lièvre avec vice de conformation du cerveau et absence des nerfs olfactifs.

• I. — Observation.

«Un enfant du sexe féminin qui mourut immédiatement après sa naissance, présentait un bec de lièvre et une double scissiôn au palais. Ayant ouvert le crâne pour observer l’état des nerfs olfactifs, je trouvai, à mon grand étonnement, les deux hémisphères cérébraux entièrement réunis à leur partie antérieure. Après avoir retiré le cerveau du crâne, j’aperçus, en observant sa surface inférieure, que les nerfs olfactifs manquaient complètement; au lieu de la lame criblée, je trouvai une masse cartilagineuse totalement dépourvue de trous pour le passage des rameaux nerveux; le point d’origine ordinaire des nerfs olfactifs, celui où ils sortent de la scissure de Sylvius, était lisse, et l’on n’apercevait nulle partie moindre vestige de ces nerfs. Les autres nerfs encéphaliques existaient en totalité. »

Page 1