PHYSIOLOGIE
Deux nerfs différents se rendent dans les fosses nasales, la première et la cinquième paires. Quelle est l’influence de chacun d’eux sur la fonction de l’odorat ?
(1) Journal médical de Berlin. J|814ell8t6.
(2) Bullélin de Tacad. de méd. 1837; tom. H, N* 3.
La pathologie vient de nous apprendre que’nous devions altiibuerr au nerf de la première paire, la sensibilité spéciale; à la cinquième paire, la sensibilité tactile.
Ces données sont-elles confirmées par l’anatomie et la physiologie i’
Sœmmering, Pfeffinger, Scarpa, etc., ont parfaitement démontré que le nçrf olfactif se répand exclusivement dans la partie supérlenre des fosses nasales, tandis que les filets de la cinquième paire présentaient une distribution inverse; simples et presque indivis au sommet des fosses nasales, ils ne commencent à se ramifier que vers la partie inférieure et postérieure du nez, et sont surtout destinés aux parties accessoires de l’organe.
Et, en effet, c’est la partie supérieure des fosses nasales qui paraît être surtout le siège de l’odorat. Si l’on empêche l’air odorant d’y arriver, l’odorat est nul; et si, au contraire, à l’aide d’un tube, on dirige les odeurs sur cette partie exclusivement, la sensation est éprouvée. Le nez sert évidemment à recueillir les odeurs et à les diriger dans l’intérieur des cavités; car les personnes qui ont le nez écrasé, petit, ou celles qui ont perdu cet organe par accident ou maladie, reconnaissent une grande différence d’intensité dans leur odorat, selon qu’elles odorent ou non avec un nez artificiel.
Si donc l’olfaction ne s’effectue qu’à la partie supérieure des fosses nasales, partie tapissée uniquement par les nerfs de la première paire, il faut en conclure que ces nerfs sont spécialement destinés à cette fonction.
Mais pour cela doit-on exclure la cinquième paire?
Si les anciens avaient trop accordé à la première paire en n’estimant pas à leur valeur les différents rameaux de la cinquième paire répandus dans les fosses nasales, M. Magendie est tombé dans l’excès contraire en accordant à ces rameaux seuls la faculté olfactive.
En effet, M. Magendie se propose cette, question : Le nerf olfactif est-il l’organe de l’odorat? Et, pour la résoudre, il met à découvert sur un chien les nerfs olfactifs, et les trouve insensibles aux pressions.
aux piqûres profondes, aux déchirements en divers sens, au contact direct de l’ammoniaque. Il constate qu’après leur section complète, la membrane pituitaire n’a rien perdu de son énergie; elle est sensible à l’attouchement d’un corps étranger, à l’ammoniaque, l’acide acétique, l’huile essentielle de lavande, l’huile animale de Dippel. Puis, sur plusieurs animaux, il coupe la cinquième paire dans le crâne, en laissant intacts les nerfs olfactifs, et il remarque qu’alors la membrane pituitaire n’est plus sensible au contact des corps étrangers, à l’action des odeurs fortes. Il conclut de ses expériences que l’odorat, relativement aux odeurs fortes, est exercé par les branches de la cinquième paire, et que la première paire dé nerfs ne partage pas cette fonction avec la cinquième. S’il se confirme, ajoute-t-il, que l’odorat appartient à la cinquième paire, il restera à chercher quels peuvent être les usages des nerfs et des lobes olfactifs.
On a reproché avec raison à M. Magendie de n’avoir employé dans ses expériences que des substances plutôt irritantes qu’odorantes.
Eschricht (1) fait observer que les animaux sur lesquels opérait M. Magendie étaient tous bien supérieurs à l’homme par la finesse de l’odorat, et que, par conséquent, les substances qui chez l’homme sont peu ou point irritantes peuvent l’être beauccup pour ceux-ci. 11 est donc vraisemblable que l’huile de lavande et l’huile animale de Dippel, qui affectent déjà la membrane pituitaire de Fhomme de telle sorte qu’on les croirait irritantes, le sont tout à fait pour ces animaux; et ce doute se tourne en certitude, quand on observe que les animaux semblent éprouver les mêmes symptômes, c’est-à-dire qu’ils éternuent, se frottent le nez, détournent la tête, qu’on leur présente ces huiles, ou l’ammoniaque et l’acide nitreux.
Eschricht appuie son opinion d’un exemple: M. Magendie avait enlevé à un crapaud toute la cervelle et l’avait remplacée par une éponge. L’animal vécut ainsi pendant quatorze jours, et semblait assez bien
(1) Journal de phjsifll. expériment, 1826; vol. vi,p. 350.
se porter. Comme il ne lui restait aucun vestige de la première paire, on trouva que c’était une excellente occasion pour faire des expériences. Quand orj lui approchait du nez un flacon d’ammoniaque, le crapaud se retirait en arrière, détournait la tête et se frottait le nez de sa patte. «Je lui approchai le flacon de l’anus, et je vis tous les mêmes phénomènes se répéter en sens contraire : l’animal se précipitait en avant, les mouvements du sphincter étalent très-rapides, et avec ses pattes il se frottait l’anus, comme auparavant il s’était frotté le nez. »
Ce n’est donc que sur la sensibilité générale que l’ammoniaque exerce son influence.
Cependant M. Magendie répond en quelque sorte à ces objections, en prétendant que les huiles de lavande et de Dippel ne sont pas des odeurs irritantes; toutefois, il ne put prouver que l’olfactiou des arômes proprement dits fût abolie après la section de la cinquième paire. Dans un autre mémoire, il corrige ainsi sa première proposition : « Relativement à l’odorat, je n’ai rien à ajouter à ce que j’ai rapporté dans mon dernier mémoire sur ce sens. Une fols le nerf trifacial coupé, toute trace de sensibilité disparaît; aucun corps odorant, à distance ou au contact, les corrosifs mêmes, n’affeetent plus én aucune façon la pituitaire. Cela ne prouve pas, ainsi que je l’ai déjà dit, que le siège de l’odorat soit dans les branches de la cinquième paire; mais cela prouve au moins que le nerf olfactif a un besoin Indispensable des branches de la cinquième paire pour pouvoir entrer en action, qu’il est dépourvu de la sensibilité générale, et qu’il ne peut avoir qu’une sensibilité spéciale, relative aux corps odorants. »
Si donc M. Magendie, après avoir constaté que la cinquième paire donnait à la membrane pituitaire sa sensibilité tactile, n’a pu démontrer directement par l’expérience que la première paire n’était affectée qu’aux arômes, il ne lui en reste pas moins la gloire, que personne ne peut lui contester, d’avoir enseigné, le premier, que le^s nerfs des sens de l’odorat, de l’ouïe, de la vue, sont dépourvus de sensibilité tactile, et seulement propres aux sensations qu’ils sont chargés de percevoir; de plus, qu’ils ont besoin, pour l’intégrité de leurs fonctions, de l’in-
tégrité de la cinquième paire, qui leur donne cette sensibilité générale dont ils manquent.
Selon Charles Bell (1), dans la fonction de l’odorat, nous éprouvons deux sensations très-différentes : nous reconnaissons d’abord la présence d’un corps étranger, de l’air plus ou moins agité, plus ou moins chaud, etc.; mais, en outre, nous éprouvons une autre sensation : c’est l’odeur, sen.sation qu’aucune autre partie du corps ni de la face ne pourrait nous faire éprouver.
«L’anatomie, les expériences, l’observation démontrent que ces deux fonctions sont différentes, et qu’elles dépendent de l’existence de plusieurs nerfs; et, comme nous savons qu’elles sont intimement liées l’une à l’autre, serons-nous étonnés que dans une expérience où, sur un animal, nous détruisons la sensibilité générale de l’oeil par la section de la cinquième paire, la faculté d’être affecté par la lumière semble être troublée; et, si ce fait est contesté, en conclurons-nous légitimement que la deuxième paire est inutile dans l’exercice de la vision ? On serait aussi bien en droit de conclure que la portion dure est le nerf de la vision, parce qu’à la suite des lésions du tronc de ce nerf, la paupière supérieure ne s’abaissant plus, l’œil restant à découvert, il s’enflamme et cesse d’être propre à la vision. La sensibilité générale est une espèce de sauvegarde dont la nature a couvert le corps de l’homme, mais qui est bien différente des propriétés particiillères de chaque sens. »
Le nerf de la cinquième paire est aussi nécessaire à l’exercice du sens de l’odorat qu’à celui de tous les autres. Il est même facile d’en donner la raison (2). «On se rappelle en effet que la cinquième paire avive, à elle seule, tous les organes des sens dans les animaux inférieurs; on sait que ce n’est que dans les animaux supérieurs qu’il a été créé, pour les sens, des nerfs spéciaux; mais qu’alors, tous ces organes
(1) Archives. t827 ; vol. xin, p.,580.
(2) Adelon , Physiologie-, loni. i , p. 342.
ont continué de recevoir quelques-uns des rameaux de cette cinquième paire. Or, est-il extraordinaire, dès-lors, que cette cinquième paire soit restée nécessaire à leur jeu? Doit-on s’étonner qu’après avoir été primitivement le seul nerf des sens, qu’après s’être réduite, par la complication de l’organisation , à n’ètre plus qu’un nerf accessoire de ces organes, elle ait cependant conservé de l’influence sur eux? Non sans doute; et, en effet, nous la verrons en exercer une toute semblable sur l’ouïe, sur la vue. C’est même ce qui explique pourquoi cette cinquième paire se distribue à tous les organes des sens, et pourquoi , dans certains animaux, elle remplace des nerfs de sens spéciaux, comme l’optique, dans la taupe, la musaraigne; comme racoustique. dans les raies; comme l’olfactif, dans quelques cétacés.»
Quanta cette transposition des sens, elle n’est point admise généralement ; M. Gabriel Pelletan , dans un mémoire tout récent (t), avance que le défaut de preuves certaines de la possibilité de la transposition des sens d’un nerf sur un autre permet encore de regarder les sens de la vue , de l’ouïe , de l’odorat et du goût , comme ayant des nerfs spéciaux.
« Chez l’homme , le nerf de la première paire restera donc le nerf de l’olfaction proprement dite. »
« Ce qu’il y a de bien digne de remarque , dit M. Bouillaud (2), et ce qui prouve en même temps toute la différence qui existe entre les sensations, c’est que des cinq sens, l'e tact seul est simple, tandis que les quatre autres sont, pour ainsi dire, un composé de ce même sens du tact et d’un autre sens spécial. Personne n’ignore en effet que , grâce aux filets qu’ils reçoivent des nerfs de la cinquième paire, les organes de la vue, de l’ouïe, de l’odorat et du goût, jouissent d’un véritable tact, d’une sensibilité exquise, tout à fait analogue à celle de la peau. Aussi, les sens dont il s’agit, peuvent-ils être encore or-
(1) Mém. sur la spécialité des nerfs des sens. Paris, 1837 *, p. 41.
(2) Journal de physiologie expér. 1830; vol x, p. 95.
ganes du sentiment, quand, par une cause quelconque, ils ont été privés de la sensation spéciale dont chacun d’eux est l’instrument. »
C’est ce qui a été parfaitement démontré par les observations que j’ai rapportées.
Presque tous les auteurs se sont accordés à trouver l’appareil olfactif à l’état rudimentaire chez l’homme, et beaucoup moins développé qu’il ne l’est dans la plupart des animaux. Une des causes essentielles de cette différence, selon Carus (1), tient peut-être à ce que, dans l’homme, les hémisphères se sont le plus complètement affranchis du rôle des ganglions nerveux olfactifs; sans doute, parce que c’était celui-là qu’ils avaient d’abord commencé à jouer. Il est même intéressant, sous ce rapport, de rappeler qu’à peine y a-t-il un sens qui égale celui de l’odorat chez l’enfant nouveau né, dont , comme on sait, les organes olfactifs sont épais, creux, et, parconséquent, ressemblent beaucoup aux tubercules olfactifs des mammifères. L’enfant qui vient de naître perçoit à peine les sons éclatants, et quant à la lumière, il n’est sensible qu’à son plus ou moins d’éclat; mais les odeurs l’affectent à un point surprenant, et il refuse même le sein maternel, lorsque quelque médicament employé, à l’intérieur, lui a communiqué une certaine odeur. »
Cependant, il y a peu d’exemple de force du sens olfactif chez les animaux, auxquels on ne pourrait pas opposer des exemples semblables d’hommes qui vivent dans l’état de nature. Si c’est du rapport du nerf singulier avec tout le sytème nerveux, et particulièrement avec l’encéphale, que dépend la faculté d’agir, celle-ci, du moins, ne détermine que la force des actions et non leurs qualités. Les animaux qui ont l’odorat fin, et pourvu de nerfs olfactifs relativement volumineux, n’ont pas la faculté de sentir la variété des odeurs que sent l’homme, dont les nerfs olfactifs ne sont cependant que petits relativement.
(1) Anat, comparée. 1835; p. 441.
Il semble donc que la perfection de l’odorat des animaux dépende non seulement de l’organe, mais encore du genre de vie et, entr’aütres, de la privation des odeurs fortes, dont les hommes sont sans eesse entourés , et dont leur organe est comme usé.
Maintenant, il est facile de répondre aux questions que je me suis proposées :
II existe deux sensibilités distinctes dans l’organe de l’odorat:
L’une, fournie par la première paire, est une sensibilité spéciale, uniquement propre à reconnaître les arômes des corps;
L’autre, fournie par la cinquième paire, est une sensibilité tactile, destinée seulement à percevoir les Irritations mécaniques.
Elles sont également nécessaires dans l’exercice de la fonction ; et si, la plupart du temps, nous les confondons dans la perception des odeurs, nous n’en avons pas moins une double perception.
Elles sont liées entre elles de telle manière, que si l’une vient à manquer, l’autre, dans aucun cas, ne pouvant la suppléer, l’olfaction perd une de ses conditions d’existence et devient, par cela même, imparfaite.
Mais il nous faut avouer que dans les conditions sociales où nous vivons , l’altération de la sensibilité spéciale entraîne avec elle beaucoup moins de gravité que l’altération de la sensibilité tactile , quand bien même cette dernière ne serait pas accompagnée de désordres semblables dans les autres appareils des sens.