OBSERVATION IX
Une demoiselle , âgée de 12 ans , née dans un pays montueux et humide , de parens faibles et mal constitués , essuya une pleuropneumonie du côté gauche des plus intenses.
La vie de l'enfant fat long-temps dans le plus grand danger. Cependant, après plus d'un an de soins assidus , pendant lesquels une expectoration abondante , mais quelquefois diflicile, et une oppression des plus fatigantes donnèrent les plus vives alarmes , la santé se rétablit. Mais, alors, on s’apercut que l'épaule droite était plus élevée que la gauche , et que les côtes moyennes de ce dernier côté étaient rétractées. Une incurvation prononcée de la région dorsale de l'épine devint évidente pour tout le monde, On nous amena la jeune malade.
Elle avait alors 14 ans. Son accroissement avait fait peu de progrès depuis ceux que l'on avait remarqués dans la convalescence de Ja maladie aiguë; mais, comme il était grand
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auparavant , elle avait une taille assez proportionnée à l’âge. Le corps était maigre ; les muscles, et surtout ceux du tronc , étaient atrophiés. La respiration éprouvait une gêne considérable qui augmentait par intervalles ; cependant , elle était puérile du côté droit et presque nulle du côté gauche. Les battemens du cœur étaient sonores et donnaient une grande impulsion ; ils se faisaient si im médiatement sous les côtes, qu’on eût dit qu'ils étaient extérieurs ou dans le cylindre même du stéthoscope. Les cinquième , sixième, septième et huitième vertèbres dorsales formaient une courbe très-aiguë du côté gauche, c'est-a-dire, qu’elles étaient si fortement déversées à gauche , qu’elles en formaient la cavité de la circonférence d’un petit cercle dont le foyer aurait été à gauche. Les côtes gauches correspondantes étaient rétractées jusque daus le centre de cette cavité thoracique; les droites étaient relevées bien au-dessus de la ligne horizontale : il s’ensuivait une élévation de l’omoplate droite qui la portait presque au niveau de l'oreille, et un abaissement de l'os parallèle qui le placait au ni- Yeau des côtes inférieures. Cependant, les dernières vertèbres dorsales et les lombaires ,
les premières dorsales et les cervicales formaient en haut et en bas deux autres courbes dont le sinus était tourné à droite , qui ba- Jançaient , quoique bien imparfaitement, l'incurvation produite dans le milieu du dos, par le travail de ja pneumonie. La malade étant debout, la succession de ces trois courbures était bien évidente : on voyait clairement que la supérieure et l'inférieure faisaient ensemble , à quelque chose près, une somme égale à celle du sinus del'incurvation moyenne. Mais , lorsque la malade était couchée sur sa région antérieure, en portant la tête et le bassin avec les membres inférieurs dans la suite de la courbe moyenne, on voyait disparaître complétement les courbes supérieure et inférieure ; la moyenne seule était fixe.
L'extension ne pouvait faire varier cette dermière , du moins que tres-peu.
__ On imagine bien que rien ne pouvait être tenté en faveur de cette jeune personne, deux ans après l'accident qui avait décidé du changement de ses formes : on doit en pressentir les raisons, qui seront déduites tout au Jong en traitant des causes. Mais, le fait est cité ici, à raison de la cause spéciale qui a
déterminé les déformations de l’épine, et qui
en a marqué indubitablement le foyer primitif. est incontestable , en effet , que la pneumonie a été l'origine de l’incurvation moyenne; c'est la phlegmasie qui a rétracté les côtes, qui les a fait agir comme des leviers éur les vertèbres , et qui, par l’action des premières, a opéré le déversement des dernières. On ne peut donc pas douter que la déformation moyenne en situation a élé la première for= mée ; que les deux autres sont de formation secondaire , et ont eu pour objet de rétablir l'équilibre rompu par l’incurvation première; que la supérieure et l’inférieure tiennent à des conditions différentes de celles de l'in. flexion moyenne , puisque les premières s’effacent par le seul effet d’une attitude, tandis que l'extension même change à peine quelque chose à la dernière. En effet, un travail analogue à celui des cicatrices, attache les côtes rétractées aux vertèbres correspondantes, à la superficie d’un poumon flétri et couvert lui-même d’une sorte de coiffe fibreuse et dense ; tandis que le seul alongement des ligamens des articulations vertébrales a permis l'inclinaison en sens contraire des vertèbres, qui se sont prêtées aux courbes de ba-
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(52) lancement. On a donc pu constater facilement dans ce fait , on peut constater dans les ana- Jogues , la formation successive de trois courbures : une moyenne, essentielle , primitive 3 deux sécondaires au-dessus et au-dessous de la primitive.
La différence de date , la distinction entre les unes et les autres , ne sont pas toujours aussi claires. Il est des cas dans lesquels la courbure primitive ayant acquis de Ja solidité , détermine la formation des incurvations subsidiaires. Bientôt , celles-ci perdent la mobilité qui était d’abord leur partage, et tendent à prendre autant de fixité que la première. Ce changement s'opère le plus souvent avec lenteur , en sorte que , long-temps encore après que ces inflexions secondaires ont paru , elles ont une mobilité sensible , quoique bornée.
Plus tard , tout paraît immobile. Cependant , si l’on fait durer l'extension un certain temps, soit debont et prenant le corps pour contrepoids; soit, et bien mieux, par une nuit entière employée à tenir le corps horizontalement sur un plan dur et soumis à l’action d'un tenseur doux , mais continu et progressif, on trouvera , le plus souvent , un alon-
gement sensible et quelquefois très-grand ;
(53) et si, avant l'épreuve , on a pris le soin de mesurer le sinus de l'incurvation moyenne, on trouvera, dans la plupart des cas, qu'elle n'a gagné que peu de chose, et que presque tout l'alongement est perdu sur le redressement des incurvations secondaires. Ge trait sufht pour faire bica distinguer l’ordre dans lequel se sont formées les unes et les autres, et pour reconnaître leur caractère respectif; chose d'une certaine importance, comme nous l'exposerons plus loin, parce qu’elle doit exercer une influence notable sur les indications et les moyens de traitement.
I] serait superflu de citer ici des faits propres à démontrer l'exactitude des assertions dernières , touchant la formation constante de deux autres courbures , lorsqu'une première a rompu l'équilibre de l'épine. Il n'y a pas de praticien qui n'en puisse citer plusieurs exemples : la chose a été observée et dite jusqu'à satiété. Mais, nous ferons remarquer , sans l'approfondir davantage en ce
. moment { parce que nous en aurons une occa-
sion prochaine et plus utile}, cette fixité des vertèbres déviées, laquelle s'établit d'abord dans la déformation essentielle, et qui gagne gnsuite peu à peu les incurvations subsi-
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(54) diaires, quoique ces dernières ne soient dues
d’abord qu'au simple alongement des moyens articulaires.
C’est ici le lieu de placer quelques considérations touchant un phénomène d'une grande généralité , mais qui nest pas sans exception , comme on l'a cru. On a remarqué qu'il est très-commun que lépine se courbe, de manière à présenter à gauche le sinus de sa courbure ; on a été porté à croire qu'il en était toujours ainsi, et l’on en a donné deux raisons: la situation de l'artère aorte sur le côté gauche de l’épine , et la supériorité du bras droit sur le gauche.
Parmi les faits qui sont cités jusqu'ici, il y en a déjà de contraires à cette prévention, et nous en citerons plusieurs autres ; maïs, il est vrai de dire que, lorsque la déviation primitive ou essentielle d'une épine se fait dans le milieu ou le haut de la région interscapulaire , c'est le plus souvent à gauche que l'épine se dévie. On peut donc croire que, lorsqu'une cause suflisante a ébranlé la solidité des articulations vertébrales dans la région dont il s'agit , il se trouve dans cette
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(55) dernière , quelque motif spécial qui décide la direction de la déformation.
Deux raisons anatomiques et qui, à ce titre, nous paraissent pouvoir seules renfermer le motif de la constance du phénomene , nous semblent propres à l'expliquer : le cœur repose par sa base sur le côté antérieur et gauche des vertèbres, auxquelles correspondent les incurvations qui affectent si souvent cette direction. Or, on sait quelle force d'impulsion les ventricules et les oreillettes communiquent aux parois du thorax : si, comme on n'en saurait douter, l'impulsion est Îa même en arrière et en avant, il paraîtra difficile que des vertèbres mal assemblées ou mal assujetties ne s'en laissent pas déplacer.
La seconde raison anatomique est la situation de la crosse de l'artère aorte qui correspond précisément au même point. Ce vaisseau est destiné à soutenir le choc de toute Ja colonne de sang injecté par le ventricule gauche ; sa diastole doit exercer un hewrt considérable sur les parties environnantes, et elle s'exerce précisément sur le côté gauche des vertèbres dont il s'agit.
Cependant, cette seconde cause nous pa- Yait moins efficace que la première , parce
que c'est surtout le fond du sinus aortique , sa paroi supérieure qui est la plus exposée au choc de la colonne, et que l'effort latéral de cette même colonne , celui qui peut agir sur les vertébres, doit être beaucoup plus faible , tandis que le cœur et ses cavités parallèles s'emplissant et se vidant alternativement , ne peuvent manquer d'agir parallèlement à leur axe sur les parties environnantes. Or, l'axe du cœur et de ses cavités étant presque perpendiculaire à celui de la poitrine, cest presque sous un angle droit que se font les percussions de cet organe sur les cartilages des côtes moyennes gauches, et sur la région antérieure et gauche des vertebres correspondantes. Il est exact aussi de remarquer que la déviation du milieu de la région inter-scapulaire, qui présente son sinus à gauche, n'est pas purement latérale; le sinus est tourné obliquement à gauche et en devant. Enfin , il faut rappeler ici la remarque que nous avons signalée ci-dessus , d’une légère déviation de la méme sorte que présente constamment ce même point dans l'état normal, et de l'incurvation bien plus grande encore que présentent constamment aussi les fœtus ; incurvation à Jaquelle toute l'épine
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(57) participe , et dont le but évident est la nécessité d'emboîter les organes de la circulation. L'inflexion latérale normale qui survit à cette dernière, est une trace trop évidente de la primitive incurvation, pour que l’on puisse
méconnaître son origine.
{ Il nous semble donc démontré par l’expression des faits, que les impulsions da cœur et de la crosse de l'artère aorte peuvent déterminer , déterminent, en effet , le déplacement à droite , par conséquent l'inclinaison à gauche des vertébres correspondantes, lorsque d'ailleurs leurs articulations sont
\ allérées. On voit de même les anévrismes
At de ce méme vaisseau principal dévier et trans-
porter à droite les restes des vertèbres correspondantes , détruites , en grande partie, par labsorplion; mais, le déplacement ne commence , que lorsque la continuité des os est détruite : ce sont des débris qui se laissent déplacer , mais jamais des vertèbres entières.
Que l'on note bien ce fait, parce qu'il peut servir à donner la véritable mesure de la puissance de quelques autres causes accessoires qui ont été assignées aux déviations des verièbres. Que l'on ne perde pas de vue que,
(58) avant d’avoir détruit les vertèbres soumises à sa progression et à ses batitemens, un ancvrisme a Jong-temps exercé de grandes violences sur ces mêmes 03, et que jamaisil ne s'ensuit de déplacement, de déviation, d'alongement suffisant des ligamens , pour ébranler leurs articulations. Nous pourrions argumenter d'hors et déjà de cette remarque, contre les effets probables de la prétendue supériorité du membre pectoral droit ; mais, ces considérations concernent plus spécialement l'étude des causes, et c’est là qu'elles devront se trouver avec l'étendue convenable.
B. Incurvations latérates de l’épine à plusieurs foyers.
Daxs la variété dont il s’agit ici , on mobserve plus cette marche régulière d'une difformité essentielle , suivie bientôt de deux autres , situées au-dessus et au-dessous , qui ne partagent que plus tard la fixité de la première, qui représentent ensemble la somme du sinus de celle qui les a précédées, et qui quelquefois demeurent mobiles et susceptibles d’être effacées en tout ou en partie , par l'extension ou le simple repos , pendant toute la durée de la vie. On observe, au contraire,
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