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CHAPITRE PREMIER La musique est-elle un langage universel

C'est peut-être à sa propriété d'adaptation k la condition de tous les hommes que la musique doit son nom de « langage universel ». Phrase pompeuse! Il faut en restreindre la portée, — musiciens et profanes en ont abusé.

La musique est un langage universel, si vous entendez seulement par là qu'elle peut, à la faveur de ses différentes formes, se plier à

toutes les intelligences. Mais toute musique, contrairement à l'opinion aussi commune qu erronée, n'est pas accessible à tous les hommes à la manière d'un simple volapuk.

Dans tous les âges et tous les pays, des expressions musicales sont devenues par la suite inintelligibles, voire même insupportables. Les peuples ont transforme leurs systèmes musicaux jusqu'à vouer au mépris les expressions en vogue d'une époque précédente. De quels reproches l'Européen le moins cultivé cinglerait-il aujourd'hui la meilleure musique orientale !

La compréhension de cet art n'est pas plus innée chez l'homme, même s'il possède notre système de notation, que la connaissance du sanscrit. L'étude seule lui donnera la clef de ces deux langues.

Mais, objccteriez-vous, la musique n'incitet-elle pas le sauvage à danser, à pleurer, à ciianter? Les animaux mêmes n'échappent pas à ces effets.

C'est vrai : la musique interprète également les émotions de l'homme inculte et civilisé. Patrie, famille, religion, douleur, joie et amour, correspondent à des sentiments que le chant peut suggérer aux hommes. Il y a des mélodies qui, à l'image de l'ange gardien, escortent chacun de nous du berceau à la tombe.

De fait, il n'existe pas d'autre art pour l'enfant ou l'adulte illettré. La musique s'adresse à un plus grand nombre d'individus que tous les autres arts combinés avec les littératures de toutes les époques. Soit! Il n'en reste pas moins établi que l'homme jouit davantage de la musique en raison de sa culture que de son sens auditif, et que l'ignorant ne ressentira aucune impression — ou si faible ! — à la meilleure interprétation du plus beau poème musical.

Par l'association des idées une composition peut faire naître une pensée élevée chez une personne ignorante. Mais une mélodie fami^

lière encadre une scène familière. Même chez les musiciens qui se plaisent à évoquer la musique de leur enfance, les sons combinés avec les réminiscences du passé présenteront un certain alliage matériel. Pour atteindre chez l'homme à la sublimité, il faut que la musique soit complètement isolée de notre existence inférieure. A ce prix seul elle traduira les plus purs sentiments, les pensées inefTables que ne peuvent nous transmettre les paroles, ces imparfaits symboles d'idées.

Le style d'Homère ou de Virgile n'est pas plus poétique que celui de Chopin ; les œuvres de Phidias ou de Raphaël n'ont pas entretenu leurs contemporains respectifs avec plus d'éloquence que celles de Beethoven. L'arc-enciel, sur le firmament le plus bleu, n'a pas fait tressaillir l'âme comme une phrase de Wagner surgissant d'un grand orchestre à la façon d'une vague majestueuse sur un océan d'harmonie.

L'art qui s'exprime simplement par des

sons et des accents est trop vague, trop indéterminé, pour être universellement compris. Son prestige est attaché à cette imprécision.

Les autres langages et les autres arts cherchent à déterminer, à limiter, à achever; la musique, mystère insondable ! s'envole audessus de rhorizon.

Les paroles définissent les émotions, les perceptions, les impressions. La sculpture et l'architecture imitent les formes que nos yeux ont vues et la peinture les anime avec des couleurs terrestres. La déclamation, par les inflexions de la voix et par le geste, s'efforce de rendre nos sentiments intimes. La musique fait plus que cela : dans le domaine infini de l'esprit elle fait apparaître une image qui surpasse les arts plastiques et picturaux, elle représente toutes les passions et ne le cède ni en grandeur ni en magnificence aux temples de Babylone. Par la musique les cieux initient l'iiomme à ce qui est trop vaste et trop beau pour lui être révélé.

L'ignorant n'est pas nécessairement rebelle à l'art; mais son défaut de culture le sèvre de la jouissance la plus raffinée. S'il ne peut apprécier ni goûter une composition, il ne faut pas accuser la nature. Son tempérament, est moins à blâmer que son éducation.

Ce n'est point la supériorité de l'appareil auriculaire qui révèle à l'homme cultivé ce qui reste inintelligible aux profanes. Son oreille est organiquement identique à celle du sauvage. Ce dernier ressent le plaisir par la partie du cerveau sensible aux vibrations de l'air. Chez le connaisseur elle est préparée par le milieu ambiant, comme dans une chambre noire, à recevoir les images les plus grandioses et les impressions les plus complexes.

Les mêmes sons se communiquent au sauvage par le même procédé physiologique ; mais le résultat psychique est singulièrement différent et la représentation mentale à laquelle ils donnent lieu doit être nécessairement bornée à sa propre expérience, étroite et vulgaire.

D'innombrables eftets n'ont pas plus de sens pour l'individu étranger à la musique que les mots pour l'illettré. Qu'importe sa nature? Il ne saisira presque rien de ce divin discours. Cette merveilleuse rhétorique ne le touchera pas.

Le développement des formes et des motifs, la perception de la polyphonie, les divers sentiments que l'une ou l'autre nuance pourrait suggérer : passion d'héroïsme, d'amour, de haine, tout cela équivaut pour lui à un simple tintement.

A vous, musiciens, il est donné de percevoir ces ondulations cristallines qui s'approchent et s'éloignent. Peut-être vous imaginez-vous voguer par une claire nuit d'été sur un lac féerique? Les sons mélodieux et multicolores des violons scintillent comme des milliers de rayons d'une lune éclatante. Un soupir d'amour s'envole aux cieux sur un nuage d'argent : c'est le violoncelle accompagné d'une douce harmonie de cors. La nuit s'est enfuie

et le lugubre timbre des bassons éclate en sonneries martiales de clairons. Le Te Deiim, fusant des grandes orgues, inonde d'un soleil éblouissant « l'aube aux doigts de roses » ; — et couronnons Tapothéose par une lente ascension, sur les notes angéliques de la harpe, jusqu'au trône de l'Amour !

Combien de passants ne verront dans ce tableau qu'une toile vierge et crieront à l'hallucination du peintre !

Toucher le cœur, éveiller l'imagination et développer l'intelligence : tel est le triple but de la musique. Jamais cet art n'atteindra aux proportions d'un langage universel tant que la majorité des hommes le considérera simplement comme un moyen de chatouiller l'oreille ou comme un auxiliaire de la danse. Scrutez le plutôt, et constatez les analogies qui rapprochent musiciens et penseurs, Dante et Baclî^ Shakspeare et Beethoven, grands prêtres dont les hymnes sublimes ont secoué le monde intellectuel de la léthargie du moyen-âge. Alors,

cessant d'être tenu pour un passe-temps frivole, ce langage sera peut-être regardé comme la plus haute manifestation métaphysique.

O musicien, poète immortel, qu'ils sont rares ceux qui comprennent tes chants extatiques et se laissent emporter, sur les ailes de tes ineffables harmonies, jusque dans les sphères divines projetées par tes rêves!

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