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CHAPITRE II De la musique à Tusage du peuple

C'est une erreur que d'imposer à l'oreille des profanes une musique trop scientifique. La connaissance de cet art doit pénétrer lentement et doucement. Que le public s'achemine pas à pas vers le Panthéon musical ! En exécutant plus souvent des compositions faciles mais correctes, en émaillant de quelques simples et gracieux morceaux les programmes ardus, on attirerait une foule d'auditeurs.

Voulez-vous n'offrir à une assistance mélangée que des compositions de Wagner?

autant essayer d'initier des sauvages à la délicatesse d'un Tennyson ou d'un Heine.

L'intention des musiciens qui jouent exclusivement les meilleures œuvres est très louable ; ils ont bien la mission d'épurer le goût de leur public, mais on dirait qu'ils veulent imposer le goût par la force. Il devraient s'abaisser pour conquérir. S'ils planent toujours au-dessus de leurs auditeurs, ceux-ci les perdront de vue.

Nul ne peut écouter avec fruit ce à quoi il n'a pas été préparé. Dans une peinture il apparaît plus de choses au professionnel qu'au simple curieux; la même règle s'applique à la musique. L'audition du profane inapte à la jouissance intellectuelle de la musique, est plus restreinte que celle du musicien qui suivra jusqu'en ses moindres détails le développement d'une composition.

Pourtant la musique excelle à s'insinuer dans tous les cœurs avec une expression différente pour chacun. Il n'y a pas deux auditeurs identiques d'une langue identique. Tous mesurent rimao:e musicale à l'étendue de leur expérience, à l'intensité de leur imagination

et au degré de leur éducation esthétique. Seules les harmonies les plus banales impressionnent ceux qui ont vécu loin d'un milieu artistique. Quelques-uns préfèrent l'absence d'harmonie ; à la plupart suffît le rythme monotone de la danse.

Que diraient à des auditeurs de cette espèce des adagi de Beethoven? Un refrain populaire qui les enthousiasmera fera sourire de compassion des juges plus compétents.

Des œuvres, capables de soulever l'âme délicate jusqu'aux plus hautes régions de la contemplation poétique, n'affecteront pas plus plus l'ignorant que les gouttes de pluie n'affectent les vitres de votre fenêtre.

Qu'y a-t-il d'étonnant, après cela, que les musiciens s'arrogent le monopole d'apprécier leur art? Eux seuls, c'est incontestable, sont à même d'éprouver ce qu'on pourrait appeler « le plaisir intellectuel » en musique. N'importe qui de prime abord ne fera pas ses délices des fugues de Bach. Mais si la lecture

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d'Homère dans l'original est préférable à toute traduction, serait-il sage de débiter \ Iliade en grec au premier venu?

Ceux qui ignorent jusqu'à l'alphabet n'apprendront pas une langue en entendant une conférence nébuleuse sur la philologie : c'est le cas des auditeurs de morceaux soi-disant classiques à qui les principes de la musique sont inconnus.

Avec une instruction superficielle quelques personnes d élite parviendront à distinguer par-ci, par-là les meilleurs passages d'une composition, mais la majorité végétera dans les limbes.

Le style simple occupe dans Fart une place aussi importante que le style savant. Beaucoup d'artistes, animés des meilleures intentions, écartent tout ce qui est facile. Mais s'ils veulent rendre leur art sympathique aux masses, qu'ils ne l'oublient pas, il n'y a d'autre voie d'accès au peuple que les formes les moins recherchées.

La musique franchira plus aisément le seuil du palais ou de la chaumière à la faveur d'une chanson qu'avec l'apparat d'une fugue ou d'une symphonie. Les musiciens ne s'accordent même pas sur la question de savoir à quoi s'applique mieux le terme de « musique » : à un problème polyphonique ou à une belle mélodie? Que les avocats de la musique compliquée pensent à la multitude d'êtres humains qui seraient sevrés du plaisir de cet art! Ils se rappelleront aussi qu'ils méprisaient hier ce qu'ils affectionnent aujourd'hui! D'excellents artistes n'ont pas honte d'avouer que les plus faciles sonates de Beethoven les ennuyaient à une certaine époque de leur jeunesse.

Un des arguments les plus militants en faveur des compositions sans prétention, c'est qu'elles peuvent faire plaisir à une foule d'individus, tandis qu'une œuvre scientifique restera l'apanage des privilégiés.

Nul doute que la musique ne polisse l'homme. Les peuples sans mélodie sont voués à la bar-

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barie. La brutalité croît en raison inverse du sentiment musical; car la musique est aussi naturelle aux âmes délicates que le parfum aux violettes. Cette délicatesse est-elle la source ou la conséquence de Fart? Elle est l'une et l'autre; et, cette conclusion admise, la musique devient un puissant facteur de civilisation, puisqu'elle est susceptible d'éveiller les sentiments les plus tendres de l'homme à tous les degrés de culture. L'intervention unique du cœur facilite néanmoins ce résultat, car nos émotions s'atténuent à mesure que s'exercent nos facultés analytiques.

Ne concluons pas à la nécessité d'abaisser le niveau de la musique. Les artistes doivent offrir les formes choisies de leur art aux amateurs qui sont dignes de les apprécier, mais ceux-là seront toujours la minorité. Prenant à tâche d'élever l'âme du peuple, les meilleurs musiciens pourraient s'identifier aux capacités de la majorité sans pour cela se dégrader. Feraient-ils fausse route en prouvant que la

simplicité n'est pas inconciliable avec la plus noble expression de la beauté ?

De nos jours la musique se complique et accuse des tendances plus intellectuelles qu'émotives. Des harmonies fouillées, des rythmes étranges, des efïets extrêmes de dynamique et des couleurs nouvelles sont évidemment à désirer, et malgré ces ressources artistiques, une composition peut faillir à la plus noble vocation de la musique, c'est-à-dire à l'amélioration des masses.

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