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CHAPITRE YI La musique au Japon

L'état de notre musique au pays du soleil levant ne peut être figuré que par un zéro monumental. Américains et Européens^ résidant à Yokohama, Tokio et Kobé, n'empruntent à notre art que ses formes les plus vulgaires. Un piano criard et des violons décollés s'élèvent de temps en temps jusqu'au niveau de quelque pot-pourri, accommodé avec des airs de vieux opéras.

Voulez-vous savoir ce que j'ai entendu de mieux au Japon ? C'était à une soirée privée, en l'honneur d'un prince étranger. Je jouais

Vohbligato de violon pendant que la comtesse X... chantait. Ce fut, du commencement à la fin , une succession de fausses notes. Eh bien ! mettez cette détestable parodie en regard d'une exécution japonaise quelconque et tout de suite elle prendra les proportions idéales d'un modèle.

La colonie étrangère n'est pas assez nombreuse pour entretenir de bons professeurs et de bons artistes, et ceux-ci donnent rarement des tournées de concerts dans ces villes si distantes les unes des autres et si éloignées des centres artistiques. Aussi, à part les rares visites d'amateurs de talent, venus de quelque capitale occidentale, aucune occasion d'entendre de la bonne musique ne se présente au cours de l'année.

Mais je reviens à mon sujet, c'est-à-dire au point où en est notre musique chez les indigènes. Il y a quelques années, un pianiste viennois fut appelé à diriger le Conservatoire impérial de Tokio. Les orgueilleux Japonais

viennent de le remercier sous prétexte que les conseils d'un Européen ne leur étaient plus nécessaires.

On ne peut pas jouer plus faux et avec moins d'ensemble, phraser plus pitoyablement que la plupart des musiques militaires du Japon. Ces fanfares empruntent notre système de notation et nos instruments. La première fois que cette cacophonie heurta mon oreille, il me fallut plusieurs secondes pour me remettre, pour distinguer si j'avais affaire à une musique japonaise ou occidentale et reconnaître enfin dans la victime une innocente valse de Strauss. Il en est toujours ainsi. Laissons donc de côté ce sujet. Il n'y a pas d'épithètes trop virulentes pour discréditer cette monstruosité.

Dans l'Empire du Mikado, le koto et le samisen, instruments nationaux de musique... — j'allais dire de torture — qui font fureur, se disputent avec la voix humaine le record des sons gutturaux et spas modiques, aussi dépoui-

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vus de rythme que d'harmonie. La perfection du chant se mesure au degré d'irritation de la gorge. Oh! Dai Butsii, Shinto, JossI et vous tous, autres dieux tutélaires du pays, préservez-moi à jamais des nasillements infernaux du samisen !

J'entrevois pourtant une compensation à ce supplice. S'il m'arrive à l'avenir de subir une exécution massacrée, je me reporterai aux cris des geisha à Tokio, et les sons les plus crispants, par comparaison, se fondront soudain en une harmonie divine.

Le qualificatif « japonais » est à retenir pour les critiques lorsqu'ils auront à désigner un morceau détestable, où sentiment, rythme et intonation feront également défaut.

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