CHAPITRE VIII
Sur l'importance
de commencer de très bonne heure
l'étude de la musique.
La biographie des grands musiciens nous enseigne qu'ils ont appris la musique et contracté les habitudes techniques tout jeunes. Cet avertissement vise les parents qui destinent leurs enfants à la carrière musicale.
Aux Etats-Unis, la majorité des candidats ne s'occupent de musique qu'après avoir achevé leurs études classiques et obtenu leurs diplômes : retard préjudiciable. Il ne faut pas assimiler la musique au droit, à la médecine et
autres sciences au-dessus de la portée des enfants. Au contraire, la preuve en est acquise : pour atteindre à la perfection technique de cet art il faut s'y consacrer avant le complet développement du corps. On ne saurait s'y prendre trop tôt.
Pour beaucoup de professions, et en particulier pour celle de la musique, la jeunesse est la période la plus décisive. Pas une heure ne devrait en être distraite pour d'autres travaux qui n'ont aucun rapport avec le but poursuivi.
Une fois en possession des lois de la préservation de l'individu, quelle science nous importe plus que celle de notre propre conservation? Une des fins de l'homme est d'être utile à lui-même et à ses semblables : cjuelle meilleure voie à suivre c[ue celle qui lui permettra, là où il est établi, d'étendre sa sphère d'influence ?
Was du bist, set ganz and ausscldicsslich.
Ce que tu eS;, sois-lo tout à fait et uniquement.
En ces temps de luttes colossales et de con-
currence acharnée, où les dieux même entrent dans la lice au plus fort du combat, il n'y a de survivance possible que pour la perfection.
Si l'on rencontre des gens qui se laissent volontiers tromper, l'homme en général ne paie que contre livraison, s'agil-il du cœur, du cerveau ou de la main. Un artiste médiocre mangera donc moins qu'un habile artisan.
Confiné dans ta profession, ô musicien ! convaincs-toi du néant de ceux qui effleurent tous les sujets sans en approfondir aucun tends à la célébrité dans une seule branche de ton art! Tu ne triompheras jamais dans plusieurs à la fois. Le succès se cueille à Fexcellence et non à la diversité du travail.
Dans les grandes fabriques modernes l'ouvrage est morcelé à l'infini. Nous vivons en vérité sous le régime du spécialismc .
Guidez les premiers pas de l'enfant vers un seul but. Orientez dès sa plus tendre enfance vers l'autel de l'art le futur lauréat des Muses. Distribuez avec un soin égal les heures consa-
crées à l'instruction musicale et à l'instruction générale. Ah! si Tenfant pouvait tout apprendre! Mais, ne l'oublions pas, les années d'études sont comptées, et la vie est courte. Un vaste champ de connaissances servira les intérêts du musicien, mais celui-ci n'a pas besoin, par exemple, d'être un mathématicien supérieur.
Les mathématiques , abstraction faite de leur propre science, imposent une certaine discipline à l'esprit; mais la musique n'exerce pas une action moins efficace sur le développement des facultés humaines. L'histoire, telle qu'on l'enseigne dans les écoles, occupe une place exagérée au tableau de travail du musicien. On pourrait en dire autant d'autres études, d'une utilité douteuse pour lui et à la suppression desquelles il n'aurait qu'à gagner. Le succès musical ne sera pas un titre à notre confiance chez un avocat ou un médecin, pas plus que ses exploits en chimie ne nous recommanderont un chef d'orchestre. Nous nous en défierons, et avec raison.
Le temps à dépenser aux différentes études doit être calculé d'après l'appoint qu'elles fourniront à notre carrière. Les artistes feraient bien de ménager toute leur énergie pour leur art. Un père ne doit pas poser de règles pour l'éducation de son fils sans se rendre compte du genre de vie qui lui est réservé. Mais celui-ci accuse-t-il des aptitudes, qu'on l'aiguille sans retard, corps et âme, vers la musique. Elle doit exclure toute autre préoccupation, semblable au serpent d'Aaron qui dévorait tous ses congénères.
Il faut dresser le corps et l'esprit dès Fen^ fance quand l'un est encore maniable , l'autre grand ouvert, et la mémoire dans toute sa vigueur. N'attendez pas, pour commencer l'étude du chant ou d'un instrument, que les os et les muscles aient achevé leur évolution : organes et science doivent se prêter un mutuel appui et se développer simultanément.
L'enfance est aussi l'âge de la vie où la
faculté d'assimilation est la plus active. La musique abonde en détails avec lesquels on ne saurait se familiariser trop tôt. L'enfant emmagasine et retient plus facilement que l'adulte.
L'habitude gouverne l'homme jusqu'en ses moindres actions ; or, l'éducation ne se résoutelle pas en une habitude ? L'artiste en herbe s'exercerait et formerait son goût en assistant à de bonnes auditions musicales et en exécutant des compositions bien écrites. La musique a tant de puissance sur la jeunesse ! Mélodie, harmonie, rythme, gagnent les replis les plus cachés de l'âme neuve ety laissentune empreinte indélébile. L'enfant y contractera un raffinement musical bien avant de saisir les rapports des causes aux effets. Les beaux sons appellent sur ses lèvres le plus doux sourire ; les vilains sons le choquent. En analysant ses sensations il les émousserait et il sent si fortement parce Cju il ne réfléchit pas. L'ouragan lui communique toute sa fureur et le zéphyr tout ?on
charme. L'avantage d'étudier la music^ue, ia langue par excellence des émotions, à l'âge le plus impressionnable, ressort tout naturellement.
L'enfant offre, comme élève, des qualités qui ne sontpas suffisamment appréciées. Moins orgueilleux que l'adulte, rarement il discute les règles. La science de ses parents et de ses maîtres l'émerveille. Il est avide cV apprendre et ne se figure jamais tout savoir. Jusqu'au bébé, sur le sein de sa mère, qui a envie de s'instruire. On bat des mains, on fait crier un joujou : instantanément il tourne sa petite tête avec une muette interrogation. L'enfant est de plus obéissant et appliqué : s'il ne fournit pas un travail considérable, du moins il fournit un travail consciencieux; personne ne cherche la vérité avec plus de passion et de modestie que lui.
Si l'étude de l'harmonie, du contrepoint et de l'orchestration ne convient qu'à l'adolescent, celui qui possède d'ores et déjà les pre-
mières notions de la musique y fera de rapides progrès lorsque son cerveau pourra embrasser les problèmes de la composition musicale. Les premières semences faites seulement vers seize ou dix-huit ans compromettent la récolte pendant deux ou trois années, sacrifiées à acquérir les principes fondamentaux qui, en outre, ayant été appris trop tard, s'oublient plus vite.
Toute éducation musicale, qu'elle soit vocale, instrumentale ou théorique, doit reposer sur l'harmonie. L'abord de l'harmonie est rude, sec, rebutant, obscur pour le disciple qui n'apas lié connaissance avec elle dès l'enfance. A l'autre, au contraire, elle sourit; car il apprend la théorie de ce qu'il a déjà ressenti.
L'évolution normale, en éducation, consiste à procéder du concret à l'abstrait. Ne nous attachons-nous pas davantage aux phénomènes que nous ont déjà révélés nos sensations ou nos remarques personnelles qu'aux leçons passives et absolues du maître ?
d'un musicien américain oi
Comparez deux étudiants en musique : l'un a débuté tout jeune, l'autre récemment. Les rapports qui existent entre les accords apparaîtront pour ainsi dire d'eux-mêmes au premier C[ui, une fois acquise la théorie de la composition, exprimera ses pensées dans un style coulant et élastique. Le second devra tout à des règles précises et n'ira pas au delà d'un style strictement correct.
Celui-là peut réaliser un grand talent avant l'adolescence. 11 laissera de côté alors, s'il est assez richement doué, l'étude de la théorie pour elle-même et l'exploitera comme un moyen d'expression individuelle. Il sera déjà un artiste consommé à un âge où, aux États- Unis surtout, beaucoup d'aspirants en sont encore à l'aljDhabet de leur art. Celui-ci ne dépassera pas la médiocrité, même avec des dons brillants.
Destinez-vous votre fils à cette carrière, donnez-lui une instruction précoce. Que Torig-ine de ses études concorde avec celle de la
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formation de ses facultés et de ses sens, et, à partir de ce moment, qu il n'apprenne que les choses indispensables pour devenir un homme bien élevé et un artiste complet.