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CHAPITRE X L'art de chanter ^ à première vue

L'art de chanter à première vue (solfège) réclame une étude spéciale. La plupart des élèves le négligent. Agiter les doigts sur un instrument ou écorcher une romance forme tout leur horizon. Les directeurs des grands conservatoires d'Europe ont reconnu l'avantage de la division du travail. Dans leurs institutions, l'étude du solfège est obligatoire.

I. Ici l'auteur se sert du mot « chanter », non pas dans le vrai sens du chant qui exige une éducation spéciale de la voix et l'adjonclion de paroles à la musique, mais dans le sons de « solféger «^ qui veut dire chanter les notes en mesure en prononçant leur nom : do, ré, mi, fa, sol, la, si^ do.

La division des études dans une école correspond à la division du travail dans une fabrique.

Un manuel concis et méthodique équivaut à un outil qui économise la main-d'œuvre.

Chez nous, à de rares exceptions près, les élèves apprennent en même temps à déchiffrer et à exécuter. Ils doivent mener de front la théorie musicale et la technique; mais l'une ou l'autre de ces deux tâches suffirait à les absorber. Quelle utopie que d'enseigner à la fois au même individu doigté, mesure, notes, intonation, mouvement, expression, accents... quand chacune de ces choses est déjà par ellemême un problème compliqué !

L'accumulation d'idées hétérogènes engendre l'hésitation, la confusion, l'imperfection, et, en cherchant à gagner du temps, on en ralentit la marche. L'exécutant se heurte immédiatement à des écueils qui retardent ses progrès. Deux heures d'étude attribuées, Tune à la lecture, l'autre à la technique, seront plus profl-

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tables que trois heures remplies par ces deux exercices simultanés. Que d'étudiants cette méthode défectueuse empêche de lire à première vue !

Combien de nos meilleurs pianistes sont capables d'exécuter à première vue un accompagnement de moyenne difficulté? Pas un sur dix; et, soyez-en sûrs, je n'exagère pas! J'en appelle aux solistes des Etats-Unis. Combien de nos bons artistes lyriques déchiffreront spontanément une composition relativement simple? Combien pourront attaquer, sans l'aide d'un instrument ou d'une autre voix, un intervalle augmenté ou diminué ? Pas un sur cent. Ils n'en seraient pas là s'ils avaient étudié le solfège.

Parmi ceux qui jouent d'un instrument à cordes, en ayant omis le solfège, très peu savent rendre du premier coup une note appartenant à l'harmonie, qui demanderait un saut sur la même corde d'un intervalle d'une dix-septième ou au delà. De tels intervalles n'embarrasse-

raient point ceux qui possèdent leur solfège à fond, car le son de la note voulue leur serait familier avant le moiivementde la mainnécessaire à cette attaque ; ils connaîtraient d'avance lintonation de n'importe quelle note à exécuter.

Le solfège aide aussi à conduire un orchestre, apprend à battre la mesure avec justesse. Nos soi-disant chefs d'orchestre, pour la plupart, ignorent comment on divise un mouvement lent en six-huit. Souvent, sans prendre garde à l'expression, ils conduisent leurs forces musicales à la façon d'un peloton d'infanterie, avec la rigidité du métronome.

Il y a bien d'autres inconvénients à laisser de côté le solfège. Je n'ai signalé ici que les plus flagrants.

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