CHAPITRE XII Deux mots aux élèves
Rappelons-nous que la perfection dans mid seule chose ne suffît pas à procurer un succès durable. Dans la plupart des professions, mais spécialement s'il s'agit de la musique, le cœur et l'esprit ont tout autant besoin que la main d'une éducation. La seule technique ne donne pas le droit au titre de musicien.
Les études musicales ne doivent pas annihiler l'éducation générale. Les artistes, ignorants de tout ce qui est étranger à leur art, font triste figure ; ils ne sont malheureusement pas rares. L'habileté à laquelle Télève doit
tendre ne le dispense pas du reste. Il n'y a pas de vrais artistes dont le talent soit localisé dans la main ou la gorge. A notre époque de progrès, de découvertes et de recherches scientifiques, le théoricien renforcé de connaissances pratiques laissera en arrière un simple virtuose.
L'expérience, la réflexion, la concentration, le sentiment et l'observation sont des sources de science autrement fécondes que les livres, car ceux-ci ne créent rien. Gœthe l'a dit : « Le parchemin est-il cette rivière sainte dont une gorgée apaise à jamais la soif? La puissance active de la science n'est connue que de l'âme, d'où elle coule librement. »
En art comme dans les affaires l'originalité prime tout. Une composition sans individualité perd sa raison d'être. Les idées communes le plus élégamment exprimées n'ajoutent pas un atome à la somme des connaissances générales, et ne confèrent à l'homme aucun perfectionnement. Les meilleures copies
n'ajoutent rien à l'art. Il n'y a pas de puissance comparable à celle de la création : toute science doit lui être subordonnée.
Mieux vaut développer la pensée qu'encombrer le cerveau d'idées sans cohésion. La mémoire, précieuse faculté, est déjouée par les tactiques changeantes des batailles de la vie.
Ne jugez pas trop vite : peut-être n'avezvous vu qu'un côté de la question ? A moins que vous ne visiez à tel style en particulier, étudiez-les tous avec le même soin. Ne signez jamais une imitation. Peuplez votre mémoire des maximes des sages ; mais n'avez- vous rien de nouveau à dire, taisez-vous. Un idiot silencieux est préférable à un imbécile bavard.
Combien de gens, fort compétents en d'autres matières, mais étrangers aux plus simples lois de l'art, osent trancher des questions relatives à la musique ! Si au moins cette présomption était lapanage des esprits faibles! Réservez votre opinion quand il s'agit d'un
nouveau compositeur; les génies sont volontiers méconnus. Quelle que soit votre intelligence, vous ferez plus facilement l'inventaire de vos connaissances que vous ne sonderez votre ignorance.
Avec des notions très vagues, quelquefois même sans aucune notion, certains critiques émettent leur opinion; ils aboutissent fatalement à des conclusions absurdes. Dans le domaine de la musique, où les faits sont complexes et où le sentiment individuel entre pour Une large part, l'erreur vous guette. Les musiciens ont généralement grand besoin de pratiquer la logique.
En art, il faut s'efforcer d'admirer Tensemble plutôt que de critiquer les détails.
Evitez aussi l'exclusivisme : il représente les mêmes inconvénients que le fanatisme en religion. Il peut susciter les mêmes obstacles au progrès artistique qu'un patriotisme étroit et outré au progrès de la civilisation.
Si vous êtes fasciné par un seul genre de
style, votre esprit en subira l'esclavage. On gagne parfois à secouer toute tradition et le succès s'achète au mépris des conventions : c'est là une des marques du génie. Le monde lui pardonne son excentricité, que dis-je? il l'adore.
Jugez chaque école à sa valeur, mais gardez-vous de l'imitation servile.
Le professeur analysera le travail qu'il prescrit à sa classe; ses explications seront claires et concises, il exposera la raison d'être de sa doctrine. En manquant à cette tâche, il autoriserait les élèves à peser ses avis et ébranlerait leur confiance indispensable au fruit de ses leçons; autant verser du nectar dans un tamis.
Attachez -vous à une méthode, sans laquelle les meilleurs préceptes seront vains. Le maître le plus éminent échouera dans une école dont l'organisation pèche. Sympathisez avec vos élèves, devinez leurs lacunes et adaptez votre enseignement à chacune de leur
natures : ce talent requiert plus de tact que de science.
Bien que les principes généraux s'appliquent à tous les cas, le maître devra en modifier l'usage selon les individus. Tel qui surmontera les difficultés du doigté sera impuissant à rehausser son jeu d'une expression artistique ; tel autre, plus sensitif, échouera dans l'exécution : autant de tempéraments, autant de méthodes.
Il est permis au professeur d'exagérer les fautes pour les rendre plus odieuses.
Défiez-vous des nouvelles méthodes : presque tous les systèmes soi-disant rapides ne sont que de la fraude.
Parmi les morceaux qui vous sont inconnus, choisissez toujours ceux des compositeurs célèbres .
Ne prêtez l'oreille à un mauvais concert, ne reposez vos yeux sur une croûte, ne lisez de romans insignifiants ou de journaux à sensasation que pour en souligner les défauts. Lg.
vulgarité anémie l'esprit. Le musicien a le même besoin d'excellente musique que le peintre d'excellente peinture.
Soyez braves I La peur de commettre une erreur y fait souvent tomber. Ne vous lancez pas toutefois sans une préparation suffisante. Cherchez à pénétrer, si vous le voulez, le sens exact de chaque signe d'expression, mais ne vous écartez pas du texte. L'expérience vous donnera la clef de ce qui n'est pas écrit. En attendant la maturité artistique, cultivez la technique et évitez l'originalité. Bref, pas d'extrêmes. La tempérance n'est pas plus austérité que débauche. Votre tempo imbato peut facilement dégénérer en tempo mescolato (confus). Surtout, pas de découragement quel que soit votre embarras !
L'adolescent traitera de calamité ce qui est pour lui une providence. Un peu de désarroi n'offre pas le danger de l'infatuation : là au moins votre énergie sera stimulée ; ici vos yeux seraient fermés à votre ignorance.
Le succès est au bout d'une route longue et tortueuse. Rappelez-vous que le travail n'est jamais perdu et qu'il l'emporte souvent sur le génie. On voit des natures d'élite éclipsées par des rivaux médiocrement doués mais laborieux.
La musique est un des rares plaisirs qui ne soient pas doublés de regrets : une rose sans épines. Quand vous serez arrivé à la comprendre, les jouissances que vous y goûterez noieront le souvenir pénible de vos efforts.
Patience, persévérance et espoir!