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CHAPITRE XIII De la façon d'étudier

Acceptez, sans les discuter, les conseils des autorités jusqu'à ce que vous ayez satisfait à toutes les conditions d'un artiste consommé. L'obéissance exemplaire à vos maîtres vous guidera plus sûrement que vos propres inspirations. La musique classique, par exemple, vous paraîtra peut-être fastidieuse au commencement, mais vous n'acquerrez pas sans elle le sens et le goût du beau. En vous rassasiant de musique vulgaire, sous prétexte qu'elle vous

I. Conférence faite au Conservatoire de Utica, État de New- York, le i5 janvier 1890.

plaît davantage, vous ressemblez à un enfant qui, au détriment de sa santé, se nourrit de bonbons à la place de viande. Son palais ne le met pas en garde contre le danger qui menace son estomac ; il avalera étourdiment du poison saupoudré de sucre. Les premiers pas dans la vfe et dans l'art se ressemblent.

Votre professeur vous prescrit-il Une étude qui vous paraît inopportune ou même inabordable, obéissez quand même ! C'est pour votre bien et non pour son plaisir.

Rien n'est plus important que d'entraîner le corps et l'esprit au travail. Cette habitude déterminera plus tard une nouvelle fonction du cerveau et l'ouvrage se fera pour ainsi dire automatiquement. La première fois que nous imposons un exercice aux muscles ou au cerveau, nous sentons une résistance que la répétition aplanira peu à peu jusqu'à l'anéantir. En d'autres termes, nous contractons à notre insu une nouvelle habitude psychologique et physiologique.

d'un musicien américain

Chez les animaux la plupart des actes s'accomplissent machinalement. Lliomme seul possède le privilège d'acquérir par l'étude et la pratique un nombre illimité de fonctions, et ses faits et gestes sont en majeure partie le résultat d'une éducation spéciale. Ce monopole le met au-dessus de la bête. Son aptitude à inventer de nouveaux actes, compliqués et difficiles, est une preuve de sa supériorité sur les autres créatures.

Tous les animaux ont certains mouvements naturels, comme le clignement des paupières pour protéger les yeux. Mais que représententils en proportion de ceux dont a journellement besoin l'homme civilisé et, en particulier, ce fruit exquis de civilisation qu'on appelle le grand artiste ?

La fréquence facilite l'exécution des actes; sinon notre existence se consumerait à apprendre quelques simples signes et à les recommencer indéfiniment de peur de les oublier.

L'enfant ne se tient pas debout du premier

coup. Il y arrivera par la pratique, jusqu'à perdre conscience de la tension de sa volonté ou de ses muscles. Si la répétition d'un acte n'en venait point promptement à bout, le pianiste passerait sa vie entière à exécuter la même gamme. La réitération dispense du concours de la volonté et il est très important d'économiser son énergie. L'habitude est une seconde nature : déplus, elle simplifie nos mouvements et allège notre fatigue. Aux débuts d'une étude, chant ou instrument, nous trébuchons à chaque pas, en dépit de notre application. Un jour viendra où les fautes, même volontaires, ne nous seront plus possibles ; nous franchirons les obstacles presque sans effort mental ou musculaire.

Une étude soigneusement répétée nous permettra de produire de remarquables effets, à la fois instantanés et simultanés. Nous lirons à première vue une partition de soixante lignes, pendant que nos dix doigts débrouilleront sur le piano l'écheveau de ses mystères mécaniques

BVS MUSICIEN AMERICAIN

et psychiques. Nous ferons des prodiges aussi aisément que nous respirons. Mais toute aussi glissante est la pente de la mauvaise exécution avec des habitudes fautives.

L'interprétation correcte d'un morceau de musique consiste en une série de mouvements difficiles et simultanés, devenus familiers au prix de tortures physiques et mentales. L'habileté mécanique se mesure à l'effort de l'esprit.

La jeunesse se plie à toute sorte d'habitudes : c'est alors qu'il faut puiser aux bonnes sources. Quelle précieuse vertu que l'amour du travail ! je ne vise pas seulement le travail manuel, mais surtout celui qui met en jeu toutes les facultés. Le nombre des heures d'étude ne fait pas la valeur du musicien : il faut le succès de l'exécution. Ce n'est pas la quantité, mais la qualité qui compte. Quel profit retirez-vous d'exercices recommencés à l'infini, mais toujours de travers'?

En général, dans la vie, contractez autant de louables habitudes qu'il vous sera possible.

Cultivez les bonnes manières, exprimez-vous simplement et élégamment, respectez les lois naturelles et les lois des hommes ; pensez, parlez et agissez uniquement dans l'intérêt de votre réputation, ou, ce qui est préférable, de manière à perfectionner votre caractère. Ne négligez pas plus l'esprit et le cœur que la main et la gorge.

Rien ne peut remplacer une belle voix ; cependant elle ne consacre pas un chanteur.

Avec une intonation parfaite et de pures traditions, greffées sur un tempérament musical, une voix inférieure éclipsera le plus bel organe d'un chanteur médiocre. Le contrôle exact des organes vocaux est requis chez le véritable artiste lyrique, mais là n'est pas la qualité essentielle. Vous pourriez parfaitement avoir une intonation précise, enlever trilles, grupetti, appogiatiire, fioriture et intervalles, dispositions purement mécaniques, sans toucher pour cela votre auditoire.

Pour communiquer une émotion, il faut

d'abord l'éprouver. Pénétrez-vous des sentiments que traduit votre chant, faites vôtres la douleur et la Joie dont il est empreint. Que vos larmes coulent sur une phrase pathétique ! Exultez aux passages joyeux, et laissez le sourire entr'ouvrir vos lèvres ! Que la gaieté ou la tristesse se peignent naturellement sur votre visage ! Voilà une passion intense : que le sang afflue à votre visage comme si elle vous étreignait !

Avec de pareils élans, jamais on ne vous reprochera de manquer d'âme : critique amère qui vous ravale au niveau d'un manœuvre, d'un ouvrier, d'un savetier, quel que soit le fini de votre ouvrage.

N'interprétez pas une œuvre avant de l'avoir analysée. Après avoir épelé le texte dans toute sa signification, vous y introduirez la mimique. Puis attachez-vous aux plus menus détails de la partie musicale. Répétez souvent les intervalles inusités; passez enfin à Taccompagnement. Une fois ce programme

rempli, article par article, essayez le tout ensemble.

Prêtez attentivement l'oreille à vos propres exercices. L'important est d'acquérir un beau timbre. Pour cela, ne vous contentez jamais de la qualité du son obtenu. Tâche ingrate, direzvous ? Alors renoncez à toute étude : vous épargnerez au moins votre temps et votre argent. Deux heures de travail consciencieux et deux heures de travail haché de distractions vous représentent-elles le même nombre de minutes ? Eh bien I les premières l'emportent. N'avez-vous pas remarqué comme le temps paraît plus long à interroger sans cesse l'horloge qu'à s'absorber ? Le goût de l'étude consciencieuse, qui seule porte ses fruits, ne vous poussera jamais trop tôt.

Ne vous découragez pas si quelqu'un vous surpasse : c'est probablement le résultat de sa peine.

Servez -vous d'instruments de choix et qui soient parfaitement d'accord.

Surmontez chaque jour de nouvelles difficultes.

N'agissez jamais sans but et ne badinez pas avec votre instrument. Ne jouez pas ce que votre maître ne vous a pas indiqué et encore moins ce qu'il vous a interdit. En quittant un médecin, substitueriez-vous au remède prescrit un remède de votre goût ? A quoi bon consulter alors?

Si vous étudiez une composition, ne Fépuisez pas d'un bout à l'autre en estropiant chaque fois les mêmes passages ; marquez au contraire ceux-ci et répétez-les d'autant plus souvent que vous en viendrez moins facilement à bout. Un arpège est-il vingt fois plus ardu que le reste du morceau, revenez-y vingt fois de suite avant de passer à la prochaine mesure. Vous ne saurez trop limer la pierre d'achoppement.

Les grands virtuoses recommencent les mêmes phrases des centaines de fois sans interruption. On félicitait iine célèbre dwa de son

triomphe dans le trille : « Quand vous aurez étudié le trille autant d'années que moi, vous serez de ma force », répondit-elle.

Un passage dix fois plus difficile doit être répété dix fois plus souvent. Avez-vous un doigt plus faible que les autres : exercez-le jusqu'à ce qu'il les ait rattrapés en vigueur.

Savoir souffrir est le secret du talent. Habituez-vous à vous dominer !

Soyez pour vous-même un critique très sévère; vous suppléerez ainsi au concours du professeur. Attachez-vous à la précision et à la correction. L'étourderie nuira à votre technique.

Une bonne exécution suppose un travail lent. Scrutez un morceau à fond avant de l'entreprendre. Combien d'élèves s'arrêtent soudain aux premières mesures faute d en savoir exactement le ton ! Ne vous emportez pas contre votre instrument, qui restera sourd à vos injures.

Je vous conseille de faire la plus grande at-

tention aux pauses quand vous étudiez seul, sinon les exécutions d'ensemble vous réserveront de pénibles surprises.

Ne vous abaissez pas au niveau d'un milieu inférieur. Élevez- vous plutôt ; mais procédez avec tact. La musique médiocre n'est pas la seule qui plaise à un auditoire ignorant ; il ne manque pas de compositions dont la simplicité n'exclut ni la mélodie ni le charme. Supprimez, même pour le vulgaire, les chansonnettes, le cake-walk et autres non- valeurs. Haydn, Haendel, Mozart, Beethoven, Schubert, Schumann,Mendelssohn, Chopin, Rubinstein, Gounod, Godard, Chaminade, Massenet, Saint- Saëns et bien d'autres feraient le même plaisir à un entant du Bowery ^ que les airs stupides qui lui tiennent à cœur. Il aime ceux-ci par association d'idées qui n'ont rien à voir avec la musique, pour avoir été bercé par sa mère à leur refrain, pour les avoir entendus sur les

I, Un des pires faubourgs de New- York,

lèvres d'une femme aimée. Quoi d'étonnant alors que ses préférences aillent à la médiocrité !

Il faut tenir compte, en fixant le nombre des heures d'étude, de la santé et de l'inclination du moment. Quatre heures pour les instrumentistes et deux pour les chanteurs constituent une bonne moyenne. Avez-vous mal aux reins ou à la gorge, reposez-vous jusqu'à ce que votre indisposition ait pris fin.

Espacez vos heures de travail. La satiété vous fatiguera sans bénéfice. Tout effort humain suppose un corps en bon état. Réservez aux gammes, au perfectionnement du son et autres détails techniques, la moitié de votre temps. Dressez une liste de tous les morceaux que vous savez. Réglez le nombre d'heures dont vous pouvez disposer. Consignez sur un mémorandum vos défauts personnels : faiblesse des organes vocaux, maladresse de la main, étourderie, penchant à l'accélération, abus du tempo rubato^ maiivais usa^e

de la pédale, affectation, lenteur à déchiffrer, inattention aux nuances, aux accents, avi rythme, division irrégulière de la mesure : toutes habitudes héréditaires, ou fruits de mauvaises leçons et d'inapplication.

Pas de présomption ! La modestie, en exagérant les défauts^ peut y apporter remède sans l'aide du professeur. Le vaniteux est aveugle : ses défauts lui seront aussi chers qu'à l'ours le plus affreux de ses oursons.

Il ne suffit pas de bien faire une chose une fois. Elle ne deviendra la propriété de la mémoire, du doigt ou des cordes vocales qu'après avoir été renouvelée souvent et sans interruption. Procédez méthodiquement, et pas de confusion : la main gauche d'abord, puis la droite, si vous êtes pianiste; le doigté, puis le coup d'archet, si a^ous êtes violoniste ; un son par respiration, puis plusieurs, si vous vous livrez au chant.

Qu'un idéal élevé exerce sur vous son attraction ! Voulez- vous réussir ? N'assimilez pas

la musique à une récréation de l'oreille : un pareil joujou ne vous stimulera pas assez. La musique est le plus éloquent et le plus poétique des langages, le plus noble interprète de l'âme ; le plus profond, le plus puissant, le plus varié, le plus sublime des arts ; épousez cette idée, et vous marcherez au succès. Servis par un heureux tempérament, vous le cueillerez à force de travail, de patience et d'espoir.

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