CHAPITRE XXIV De nos violonistes
Dans notre pays essentiellement pratique, où les parents rêvent pour leurs fils la présidence d'une administration de chemins de fer ou quelque haute fonction similaire, sans se rendre compte qu'un office plus humble sied mieux à l'enfant de moyens ordinaires, on entend couramment cette déclaration : « La musique ! c'est bon pour les femmes. Mon fils se lancera dans les affaires. » Voilà l'ambition de quatre-vingt-dix-neuf pères sur cent.
Sans critiquer personne, je déplore l'état lamentable dans lequel l'éducation musicale
chez nos garçons plonge nos orchestres.
Leurs ressources nationales forment un noyau minuscule. On ne trouve pas en Amérique d'orchestre digne de ce nom où la majorité des membres ne soit composée d'étrangers, au moins de citoyens naturalisés.
Quelle humiliante confession, en regard surtout de l'épanouissement des sciences physiques et sociales!
Par l'intelligence nous égalons les nations les plus civilisées, et nous les surpassons en maintes branches. Mais, à l'instar des pays arriérés, nos vrais violonistes sont noyés dans le flot des racleurs de violon professionnels. Ils sont si clairsemés, ceux dont nous avons lieu d'être fiers !
Notre infériorité musicale a une autre origine dans le vice national de n'admettre aucun supérieur, fruit de cette utopie que les hommes sont égaux. Personne aux Etats-Unis ne consent à être second violon. Nous nous ruons sur les dollars, et l'ambition déchaînée clé-
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passe son but : le second violon convoite la place de premier violon et, à peine arrivé, il cherche un orchestre à diriger. Il n'a pas de peine niallieureusement à trouver une petite association d'instruments à laquelle manque un chef : un aveugle guidant des aveugles !
Alors commence \^ struggle for life, aboutissant au triomphe du plus fort ; car plus petits sont nos orchestres, plus ils font de bruit.
L'indifférence de nos concitoyens à l'égard de la bonne musique tarit encore le recrutement des violonistes nationaux.