CHAPITRE XXV De nos chants
C'est à peine si les chants d'Amérique valent le papier sur lequel ils sont imprimés. Même les plus vulgaires des chansons françaises, des canzonette italiennes et des lieder allemands les laissent loin en arrière.
L'air populaire américain, étendu jusqu'à l'orgue de barbarie, sort de nos cafés-concerts. Notre public apprécie cette fade musique. La scène n'est donc pas toujours une bonne école d'éducation pour le peuple.
Une chanson tant soit peu originale et correctement écrite est moins facile à apprendre
et à retenir : il y a là un obstacle à sa divulgation. La masse préfère une musique analogue à celle avec laquelle elle est familiarisée : rien ne lui plaît davantage que le facsimilé d'un spécimen déjà casé dans sa mémoire.
Il est si agréable de prêter l'oreille à un orateur qui exprime votre propre pensée ! La même relation sympathique existe entre la musique banale et l'auditeur commun.
Je ne blâme pas l'ignorant du plaisir qu'il goûte à une composition puérile, rebattue, voire incohérente ; je préfère encore cette jouissance au néant. Mais le goût si borné de notre peuple me navre.
Les créateurs de nos chansons populaires, en général, ne connaissent pas leurs notes. Un doigt collé au piano, ils sifflent ou jouent leur air trivial et désordonné à quelque musicien besogneux qui , moyennant une minime rétribution, le transcrit, l'allonge ou le réduit, l'harmonise et y ajoute l'accompagnement et
l'orchestration. Gela fait, le soi-disant auteur y appose sa signature.
Souvent le compositeur n'est qu'un artiste de café-concert qui trouve là un débouché immédiat à ses élucubrations.
Les sentiments bas, la versification boiteuse et la phrase antimusicale se gravent instantanément dans la mémoire de nos petits décrotteurs. Les voilà sifflant en pleine rue le nouA^el air, puis le passant à l'orgue de barbarie : il est lancé.
Grâce à Dieu, de pareilles caricatures ont une existence éphémère. La longanimité des romances de Schumann, Schubert et Gounod, leur est interdite. Mais pour entendre fréquemment ces dernières œuvres, on ne peut les appeler populaires, car jamais elles n'ont couru les pavés ni ne se sont égarées chez nos compagnies lyriques ambulantes et sur nos pianos mécaniques.
A qui la faute si notre musique populaire est si rudimentaire? Jusqu'à un certain point à
l'éditeur. Mais est-on fondé à lui reprocher de subordonner, en homme d'affaires, les progrès de Fart à son bénéfice?
La musique échappe à cet axiome que « nul ne peut tirer profit de ses mauvaises actions », car l'éditeur de musique inférieure récolte un bénéfice. Pas un négociant sensé ne trafiquera de marchandises sans écoulement, quelle que soit la supériorité de leur qualité.
C'est le privilège et le devoir des musiciens d'éveiller chez le peuple un appétit de meilleures publications et d'exécutions plus soignées, en élevant son idéal.
Les aspirations artistiques d'une nation ne dépasseront jamais le niveau arrêté par ses artistes. S'ils ne perfectionnent pas le goût de leur public, il ne faut pas attendre cet office des éditeurs qui en seraient d'abord incapables et, bien entendu, n'aventureront pas de capitaux, avec la certitude d'un suicide commercial, par pure philanthropie.
Quand les préceptes et les exemples de l'art
D UN MUSICIEN AMERICAIN 13o
agiront sur toutes les classes, des éditeurs de compositions choisies apparaîtront en vertu de la loi qui suscite les inventions à mesure c[ue le besoin s'en fait sentir. En attendant, les cliants des autres nations civilisées éclipseront les nôtres.