CHAPITRE XXYI De notre théâtre lyrique
Les titres abondent à la gloire de notre nation. Son développement matériel est prodigieux; mais que dire de nos théâtres, de nos compositeurs lyriques, de nos auteurs dramatiques?
En politique et en richesses, l'Ancien Monde cède le pas au Nouveau, mais celui-ci laisse dormir la musique et le drame, ces doux Génies qui pleurent avec lliomme quand il est triste et lui sourient quand il est heureux.
Les fleurs de Fimagination ont été sacrifiées à un genre de culture plus lucratif qui, ad mi-
rable et indispensable, n'en est pas moins insuffisant. Si aucun souffle artistique ne passe sur l'esprit ou le cœur de l'homme, celui-ci vivra comme un mollusque, réduit à ramper le long des landes de la réalité.
Dépourvue d'art et de littérature, la vie n'est plus qu'un chemin public où toutes les choses animées jouissent d'un droit égal de passage.
Constatons notre infériorité artistique au théâtre : une institution qui de temps immémorial fonctionne pour l'éducation du peuple, mais subit ici le joug grossier du parterre.
Notre imprésario nomade n'est pas disposé à s'immoler pour le raffinement de ses concitoyens. Simple spéculateur, il débite des marchandises courantes sans s'occuper de leur qualité. La loi de préservation du moi l'empêche de se singulariser.
Le grand opéra et le drame classique n'ont pas encore élu domicile à New- York ^ Si par-
Ceci fui écrit avant la splendide organisation « Tlie Metropolitan Opéra House Company ».
fois les drames de Shakspeare obtiennent un certain succès, ce n'est pas pour le génie du grand tragique. Supprimez la pompeuse mise en scène et le jeu des acteurs, ses nobles pensées et ses vers mélodieux résonneraient dans une salle vide.
Nous devons nos saisons de grand opéra à un petit groupe d'organisateurs. Sachons-leuren gré, bien qu'elles soient irrégulières, car la nation ne s'intéresse pas suffisamment à ce genre de spectacle pour y pourvoir. La plupart de nos concitoyens n'ont aucune ambition intellectuelle. Las de leur chasse intrépide à l'argent, le soir venu, ils préfèrent le burlesque à la tragédie, l'opéra bouffe au drame lyrique, ils veulent rire à tout prix.
La mode, plus que le sens esthétique, détermine le succès fortuit d'une œuvre remarquable. Le même public passe spontanément d'un drame musical compliqué à la plus inepte farce, tour à tour charmé par une niaiserie et par « le Crépuscule des Dieux ». Quel solide
estomac! mais, par contre, pas de trace de palais.
Cinq accords seulement dans la composition d'un opéra bouffe, unique genre d'opéra américain. Pas la moindre originalité dans le rythme et la mélodie! que la prima donna porte des jupes courtes, et que l'art s'efface devant les ayantages physiques dans le choix des choristes! De temps en temps faites fustiger le ténor. Mettez sur les lèvres de votre comédien de sots couplets d'actualité, et gardez-vous d'oublier la Grand Mardi. Si vous voulez réussir dans l'opéra américain voici la clef du succès. Notre public est si indulgent!
Une lueur d'art pointe à travers le positivisme américain, mais la fragilité de nos institutions retarde son développement sur la scène.
Il n'y a pas à compter sur l'appui du gouvernement. Aussi aimerais-je à suggérer aux généreux citoyens qui bâtissent des églises,
des hôpitaux et des collèges, la pensée d'ajouter un rameau à leur munificence en entretenant quelques théâtres lyriques de premier ordre.