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CHAPITRE XXVIl De nos compositeurs

Beaucoup d'entre nous se déclarent satisfaits de notre développement musical. Cette présomption patriotique, naturelle et pardonnable, ouvre un jour détracteur sur le champ restreint de notre expérience et la naïveté de notre milieu, où notre importamce prend des proportions illusoires.

On écrirait des volumes sur notre indigence musicale; mais je m'attacherai exclusivement au défaut de caractère national sur ce point. Le rôle du critique est de signaler nos erreurs et

d'y porter secours, au lieu de nous flatter. Peutêtre la vue du mal stiraulera-t-elle notre ambition d'y remédier? Sur le chapitre de la musique, nous sommes des espèces de sauvages : entendons la vérité plutôt que de nous laisser leurrer par les caresses mielleuses de nos écrivains mercenaires.

Notre œuvre présente une des plus fortes anomalies dont fassent mention les annales des arts : le vide et le débordement. De nos refrains de faubourgs jusqu'à nos ridicules imitations des Bach et des Wagner, nous épuisons toute la gamme des formes musicales, mais il nous manque une caractéristique.

Notre style est, en somme, une copie scrvile et mélangée des modèles européens : ce qu'on appelle une salade. Cette combinaison étrange lui prête à première vue un mirage de nouveauté; en réalité, rien n'est moins original.

Dans la plupart des pays d'Europe l'invention artistique se reconnaît à des signes dis-

tinctifs qui ne trompent pas, et, pour la musique en particulier, ses grandes lignes se découvrent à travers le plan transparent d'une école nationale.

Il n'y a pas moyen de confondre l'effervescence italienne avec la pondération allemande ; dans la musique américaine vous cherchez en vain le fantôme d'un semblable cachet. De nos deux espèces de compositeurs, l'une ignore jusqu'aux règles les plus élémentaires de l'harmonie, l'autre fait parade de sa science et s'en tient là, oubliant qu'en musique la technique pâlit devant l'inspiration. Celle-ci est moins commune que l'instruction, comme la sagesse est plus rare que l'éducation.

Le dernier mot de l'art — l'art de le dissimuler — échappe précisément à nos compositeurs. Notre musique est dénuée d'éléments poétiques et sensitifs. Le bruit insipide de nos mauvaises compositions et les problèmes compliqués de nosbons morceaux semblentréserver pour l'Europe le monopole des tempéraments artistiques.

Nous avons des musiciens qui, pour éviter la simplicité enfantine de certains Italiens, tombent dans une obscurité ridicule.

Le genre complexe sera ^supportable s'il repose sur un jugement sain et un goût impeccable ; mais sans cela il sera le fruit gâté d'une imagination malade.

Notre musique ne saurait acquérir un caractère national tant que l'éducation de nos enfants sera usurpée par des maîtres étrangers. Quand l'exception des professeurs indigènes sera transformée en règle générale, nous serons en route pour écrire de la musique à nous. Mais avant de compter sur la création d'une école nationale, étudions soigneusement toutes les écoles et sachons les apprécier. Nous ne sommes pas encore mûrs pour l'émancipation.

Beaucoup de nos musiciens possèdent déjà en art de solides connaissances. J'admire franchement ces éclaireurs. Quand donc un phare projettera-t-il ses feux sur la grève désolée de notre matérialisme? Question embarrassante;

mais la prochaine génération nous donnera, espérons-le, un grand compositeur.

Affranchi des conventions et des préjuges européens et mettant au rebut fables grecques et légendes bibliques, notre Messie musical entonnera les hymnes les plus sublimes, inspirés par son libre et magnifique berceau, des hymnes comme n'en rêvèrent jamais les enfants d'une civilisation épuisée.

Le côté artistique est la seule défection de notre nation dans sa prospérité. Au musicien incombe la tâche glorieuse de couronner le splenclide édifice élevé par ses concitoyens.

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