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CHAPITRE XXIX De notre culture musicale

En musique notre culture et notre goût ne valent pas ceux des Européens. Nous nous retranchons derrière ce prétexte que dans un pays neuf il faut pourvoir d'abord aux nécessités de la vie. Mais notre degré de civilisation condamne aujourd'hui cette excuse, aussi antipatriotique cju inopportune.

Suivons à travers les multiples expressions de la beauté notre envolée vers une vie de plus en plus idéale, passons en revue architecture, littérature, éthique: tout, sauf l'art d'Euterpe, défie le vieux monde. Notre

supériorité même éclate sur bien des points.

Le génie musical ne fait pas plus défaut ici qu'ailleurs; nous ne manquons pas de sujets richement doués. Pourquoi donc tant d'aboyeurs, de racleurs de violon, de boxeurs de piano? Pourquoi cela? Et pas un grand musicien à citer !

L'exemple des meilleurs modèles s'impose dans toute éducation artistique. Eh bien! qu'offrons-nous à nos élèves? Hors de New- York et quelques villes privilégiées, la banne musique est chose à peu près inconnue. Dans la plupart de nos théâtres, une poignée de musiciens médiocres fait les frais d'un fantôme d'orchestre. Notre public, bon enfant, se contente de représentations « d'opéra comique », où la note la plus comique est certainement le titre d'opéra dont s'alïuble un pareil crétinisme.

Les acteurs appartiennent à des troupes ambulantes à la tête desquelles brille une « étoile », vulgaire clow^n appelé comédien, ou

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une prima donna, qui s'est formée à sa propre école et doit sa réputation musicale à l'harmonie de ses lignes et à la flexibilité de ses hanches.

Ces fantaisies plaisent et notre imprésario — plus artisan qu'artiste, bien entendu — opposera cette réponse au blâme du critique : « Il faut bien condescendre aux désirs du public. » iVprès tout, il est naturel que sa conscience lui soit plus légère que sa cupidité.

Et nos musiques militaires, si maigres et si discordantes? Elles font surtout cabrer les chevaux et hurler les chiens. Trouverons-nous au moins à Féglise un asile contre ces scandales de l'art? Hélas ! on y entend la voix chevrotante d'un orgue sur lequel un pianiste détestable, étranger aux lois fondamentales de l'harmonie et du contrepoint, essaie des airs d'opéras et se lance dans des improvisations rapsodiques avec une assurance dont l'ignorance seule a le secret.

Nos Beethoven en herbe respirent ces émanations fétides. Quelle saveur attendez-

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TOUS d'un fruit esthétique dans une atmosphère aussi contaminée? Plus perfides encore que de pareils exemples sont nos modes d'instruction. Un raccourci pour aller à la science, c'est si séduisant ! Beaucoup de nos professeurs laissent leurs élèves franchir murs et barrières en brûlant le terrain. Une indulgence coupable usurpe souvent la place d'une fermeté nécessaires. On caresse l'amour- propre de l'élève aux dépens de ses progrès.

Les enfants du peuple — les plus nombreux — devraient triompher dans les arts et les sciences. En musique il n'en est rien, puisque toute leçon se paie. Le gouvernement a tort de n'entretenir aucun conservatoire gratuit. On n'y serait reçu qu'avec les aptitudes requises et au moins le sujet rebelle, à qui ses dollars permettent le recours aux meilleurs sources, ne perdrait pas son temps. Il nous manque une institution, où aient lieu des examens sévères d'admission et d'où, soient renvoyés les étudiants qui ne donnent pas satisfaction à

leurs maîtres, soustraits dès lors aux influences corruptrices de l'argent.

Pour élever notre nation au niveau musical de ses rivales, il faudrait que le gouvernement, à leur exemple, subventionnât et réglementât des théâtres lyriques et des conservatoires Je vois d'ici nos quémandeurs de bulletins — pardon ! nos législateurs — hausser les épaules. L'imagination la plus extravagante n'arrivera pas à se représenter un politicien assez téméraire pour proposer une semblable loi.

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