CHAPITRE XXX
Des moyens d'obtenir une subvention de TÉtat^ pour la musique ~.
Jusqu'à présent les partisans d'une subvention, qu'elle provienne de l'Etat ou du gouvernement général, n'ont rien obtenu. Le gouvernement de nos Etats a plus de rapports que notre gouvernement national avec le peuple. 11 en est issu et fonctionne pour ses
1. Le mot « État » ne signifie pas le gouvernement général des États-Unis qui siège à Washington. Il désigne simplement l'un de ces États.
2. Conférence faite au Congrès Musical de l'Exposition Universelle de Chicago, le 3 juillet 1898, par Tauteur, celui-ci étant président du comité exécutif de l'Association Nationale des Professeurs de Musique.
OBSEHYATIONS D UN MUSICIEN l6l
intérêts. On devrait s'adresser à l'Etat plutôt qu'à la nation.
D'éminents philosophes et hommes d'État revendiquent l'appui législatif en faveur de l'art. A quoi bon plaider ici la cause des conservatoires nationaux de musique? Leurs avantages pour l'individu et la société ressortent d eux-mêmes. L'Etat est intéressé au plus haut point à inculquer l'amour de la musique, à en répandre l'art et la science et à en défendre les traditions.
Je veux soumettre un programme à mes lecteurs en vue de procurer des secours pécuniaires à nos conservatoires, pépinières de la musique dans une nation.
J'écrivis, pour me documenter, à différents hommes politiques^, directeurs de conservatoires et bibliothécaires. Un de nos plus distingués législateurs me fit savoir qu'il n'avait connaissance d'aucun Etat en Amérique où un subside fût affecté à un conservatoire de musique.
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Voici la réponse du bibliothécaire du Congrès de Washington : « Je constate que les livres sur la musique en Amérique ne font aucune mention de votre cas. J'ai recherché aussi, à l'index des périodiques, les titres cjui semblaient promettre quelque chose, mais les articles correspondants étaient absolument muets sur ce sujet. »
D'autres avis, aussi autorisés, me laissèrent dans la perplexité. En somme, aux Etats-Unis, il n'y a pour ainsi dire pas d'écrit politique qui ait trait à la musique. Feuilletez nos revues musicales, si complètes et si savantes; jamais le point de vue économique ou législatif n'y est envisagé.
Le directeur de notre plus important conservatoire, qui sollicita en vain un secours de l'État du Massachusetts, renonça à son projet, dans les conditions actuelles de notre législature.
Mais n'y a-t-il pas moyen d'améliorer cet état de choses? Que les millions de citoyens
qui aiment la musique se lèvent comme un seul homme pour rappeler à nos députés que la mission d'un gouvernement est de travailler pour la nation et non de l'asservir ! Le succès dépend d'une action sagement concertée.
Ne l'oublions pas, dans nos assemblées législatives le « truc )> prime la logique et l'éloquence. L'égoïsme, ressort principal de notre tout puissant politicien, n'a pas encore été atteint par les musiciens trop fiers. Nos administrations, municipales, de l'État et fédérales, sont souvent aux mains d'agents financiers qui exploitent les intérêts généraux au 'profit de leurs patrons. Le sort du peuple les laisse froids. L'abus flagrant qui solde les convictions par des emplois inocule le venin jusqu'aux artères les plus profondes du corps politique, et, personne ne l'ignore, les élections sont viciées.
Ce n'est pas en gémissant et en déplorant les faits qu'on les changera. Que les musiciens se façonnent à l'école de leur milieu, qu'ils
dépêchent auprès des législateurs, comme les sociétés de finances, des émissaires munis de pleins pouvoirs pour les acheter !
Est-ce que la gravité de la cause n'excuserait pas le procédé? Il y a un péril à conjurer : pourquoi donc reculer devant la tactique efficace de ces oiseaux de proie qui s'engraissent sur la gangrène de notre vie politique ?
La majorité des électeurs est pauvre : c'est donc elle qui bénéficierait dans la plus large mesure de la libéralité de l'Etat. Le musicien n'a qu'à soulever les classes laborieuses, cette incalculable force, cette puissance sourde, avec laquelle les chefs sont obligés de compter ; qu'il révèle à l'ouvrier les devoirs de l'Etat envers sa famille et qu'il l'incite à revendiquer ses droits!
Notre législateur, adhérent à son poste comme l'escargot à sa coquille, fera promptement droit à la requête de ses clients. A peine nommé, voyez avec quel cynisme il prépare déjà les voies pour sa prochaine élection !
Après l'argent, il n'y a pas en politique de levier plus puissant que l'opinion publique. La presse, la chaire, l'école doivent fournir des armes aux apôtres de la musique. Mon Dieu ! est-ce assez triste d'en être réduit à prêcher l'intimidation et la corruption pour arracher au pays une loi capitale? Mais un remède brutal n'est-il pas préférable à la maladie ?
J'engage artistes et amateurs à fonder des clubs sous cette enseigne : « Pour subventionner la musique », à se concilier la sympathie générale, qui à son tour pèsera sur les arbitres, à lancer pétitions et souscriptions, à rassembler un troupeau de vils rabatteurs et à députer auprès des pilotes de la nation nos plus honorables citoyens, à exercer enfin une pression sur le vote des lois. Pour réussir, il faut de l'union, de la patience et de la discipline.
J'insiste à dessein sur ces nécessités positives parce que l'esprit du musicien marche à la remorque de son cœur. Vous ne prendrez pas
le politicien par les sentiments, quand des intellectuels, aveuglés par leur éducation exclusivement scientifique, ne comprennent rien aux bienfaits de Fart. Des hommes d'État à vue courte ont borné Tliomme, comme la bête, à des besoins matériels, faisant abstraction de ses tendances esthétiques et morales.
Pour conduire Fliomme, il faut le connaître. Des législateurs ont oublié que Thomme possède, ainsi que le rossignol, l'instinct du chant, que la base de sa conduite repose sur une série de coutumes publiques et privées et que Fart, en particulier la musique, y joue un rôle capital. Celle-ci se mêle à nos aflTaires domestiques et sociales ; elle s'insinue dans toutes les classes. Elle pénètre jusqu'à nos sens les plus subtils, graduée suivant notre tempérament, notre éducation et notre milieu.
On ne connaît pas de peuple qui ait méprisé la musique. Elle hante les sauvages de lOcéanie aussi bien que les pionniers de la civilisation. Le palais et Fasile, la prison,
d'un musicien américain 167
« le home », la rue et Téglise résonnent de ses accents. Elle agit sur le corps et Fesprit; elle guérit et elle protège. Elle calme et récrée la chair. Socrate, Platon, Rousseau, Talleyrand, Mirabeau, Darwin, Mill, Spencer, pour ne citer que quelques noms, célèbrent son infiiience civilisatrice.
Pourquoi l'État n'encourage -t-il pas un art si fécond? Point de sanctuaire, point de réglementation, point de traditions ni d'autorité : pauvre musique! Elle est chez nous bridée par l'éditeur, le journaliste, le commerçant, soucieux de gagner leur pain, qui coquettent avec le peuple en la dégradant. Quelle que soit l'opinion de nos Solons, qu'ils sachent bien que, de tous temps et dans tous les pays civilisés, l'élite politique et intellectuelle a assigné à la musique une place d'honneur dans la nation en considération de sa vertu. Elle exalte les nobles sentiments, elle réfrène les passions farouches et dangereuses ; bref, elle rend l'homme meilleur et plus heureux.
Où trouver une plus belle occasion, que cette Exposition, pour affirmer notre valeur artistique de pair avec notre prospérité matérielle ? Ah ! si nous pouvions montrer que la fertilité de notre sol, nos océans de blé, nos nuées de bestiaux, nos forêts de cheminées et notre incommensurable réseau de chemins de fer n'ont pas émoussé notre sens esthétique I
Quelle belle page à ouvrir sous les yeux du Vieux Monde que celle où il verrait la Force, la Richesse et la Science donner la main aux Muses I