XII LE CHATEAU DE TREVANO
auteur dramatique, Jules Bois, écrit dans le Gil Blas, sous le titre de : « Un professeur de volonté » :
^< Dans le grand hall, au milieu d'une foule d'élégants lassés, de femmes frissonnantes, visages où la brutalité des lampadaires électriques détaille la diversité des types nationaux, dans le brouhaha des causeries où s'entretiennent tous les idiomes du monde avec une prédoniinance de l'accent américain, le silence se fit tandis que préludait l'orchestre... La musique était étrange, d'un charme quasi-exotique, ^avec des fugues, des arrêts, des trouvailles, des ampleurs, dont les contrastes secouaient les impassibles et les blasés, arrachaient à leur indifférence affectée la morgue des artistes.
« — Regardez bien le chef d'orchestre, me dit Victor Maurel, qui écoutait comme moi, appuyé au chambranle d'une porte.
« — C'est notre amphitryon, répondis-je.
« — Ne croyez pas, continua le célèbre baryton, que ce soit un simple amateur riche et qui s'offre le régal d'imposer ses productions à ses invités. Louis Lombard vaut mieux que cela. Il s'est fait lui-même. Parti de rien, il a conquis nne fortune colossalie par un extraordinaire génie des affaires
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qui n'est pas seulement habileté et chance, mais surtout entente de Tâme humaine, utilisation des forces subtiles de l'être, l'imagination et la volonté. Les mêmes qualités de spontanéité et de hardiesse qui vous étonnent dans sa musique, il a su les employer dans sa carrière et pour des résultats pratiques. C'est le chef d'orchestre de sa vie.
« Je regardai avec plus de curiosité encore ce petit homme, tout nerfs, tout intelligence, qui, sous prétexte, on eût dit, de conduire sa musique, la vivait, la suggérait, comme eût fait un mime. Sa taille exiguë, sa minceur, la finesse de sa main presque féminine, l'éclat de ses yeux où perçait cette inquiétude sans laquelle il n'est point d'homme supérieur, le je ne sais quoi d'endiablé qui le possédait, galvanisait son geste, la blondeur à peine grisonnante de ses cheveux et de sa barbe de kobolt, fascinaient et gagnaient les sympathies. Il eut une ovation surtout après Élégie^ quintette à cordes à la mélodie prenante, au rythme langui et caressant. Gela ne ressemblait à rien de connu, c'était à la fois sauvage et raffiné, imprévu et volontaire.
« J'ai toujours subi l'attrait intellectuel des tempéraments qui ont trouvé leur voie par un effort
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personnel. Ce business man^ affolé d'harmonies, devait être passionnant à confesser. Français américanisé, homme d'affaires, artiste, grand spéculateur, grand propriétaire, s'élançant de la Bourse bruyante de New-York aux rêveuses solitudes de Lugano, où il habite le féerique château de Trèvano, sensible et décisif, aventureux et père de famille excellent, petit de taille et gigantesque d'idée, Louis Lombard n'était-il point une antithèse vivante à mettre en relief et peut-être à donner en exemple à nos prudences somnolentes et à nos monotones respectabilités?... »
[Note de l'Éditeur).