TUMEURS GLANDULAIRES DE LA RÉGION PAROTIDIENNE
Après avoir démontré que bon nombre de tumeurs mammaires sont formées par une hypertrophie des éléments constitutifs de la mamelle, il était tout naturel de chercher si on ne trouverait point, dans la région parotidienne, ce que M. Lebert avait si habilement démontré dans la région du sein. A mon savant ami, M. Robin, revient incontestablement l’honneur d’avoir bien démontré que certaines tumeurs de la parotide sont formées par une véritable hypertrophie des éléments de la glande. Depuis les observations faites par M. Robin, plusieurs tumeurs parotidiennes, enlevées par MM. Gensoul, Nélaton, Velpeau, Maisonneuve, etc., ont été examinées avec soin et rapportées tout naturellement à la classe des hypertrophies. L’observation qui suit est un type de ce genre de tumeur. A la suite de cette observation, je ferai connaître la note que m’a remise M. Robin , sur les caractères microscopiques qui caractérisent cette production pathologique.
Observation d'une énorme tumeur glandulaire de la région 'parotidienne et de la partie latérale du cou . — Ablation de cette tumeur. — Guérison.
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(Observation recueillie par M. Charnal.)
Le 26 mai 1857, le nommé Raux (Victor), âgé de 62 ans, cultivateur à Villatte devant Saint-Mihiel (Meuse), se présente à la Maison de santé, pour se faire délivrer d’une tumeur volumineuse occupant la région parotidienne droite et la partie correspondante du cou.
Il y a quinze ans, une petite tumeur s’était développée dans la région sous-maxillaire du côté droit ; notre malade n’y fit pas grande attention ; il ne souffrait pas et n’éprouvait aucune gêne. Cependant, suivant toujours une marche progressive et continue dans son développement , la tumeur atteignit bientôt un volume considérable. Raux fut alors trouver un médecin de son pays pour se faire opérer ; celui-ci non seulement refusa de faire l’opération, mais il conseilla même au malade de ne point
se faire enlever sa tumeur, parce que l’artère devait la traverser et que l’on serait obligé de la couper pendant l’opération.
D’après ce conseil, Raux attendit encore six ans; mais, effrayé par le développement toujours croissant de sa tumeur, il prit enfin le parti de venir tenter la hardiesse et l’habileté des chirurgiens de Paris.
Lors de son entrée à la Maison municipale de santé, le malade est obligé de soutenir sa tumeur avec un mouchoir passé en mentonnière, et noué sur la tête. Le volume de la tumeur peut être comparé au volume de la tête d’un enfant qui vient de naître. Elle commence, en haut, au niveau de l’arcade zygomatique, et descend inférieurement jusqu’à 0,05 centim. au-dessus de la clavicule. Sa forme générale est celle d’un ovoïde à grand diamètre vertical ; sa face extérieure est saillante et irrégulièrement arrondie; elle présente une série de petites bosselures, les unes ' molles et presque fluctuantes ; les autres offrant au contraire une dureté assez considérable. La face profonde, reposant sur la branche du maxillaire inférieur et sur les parties latérales du cou, semble aplatie ; elle ne fournit, du reste, aucun prolongement ni du côté de la bouche, ni du côté du pharynx.
La mensuration donne les résultats suivants : verticalement, en suivant la grande courbure, 0,30 centimètres ; transversalement, en suivant la petite courbure vers la partie moyenne de la tumeur, 0,25 centim., pour la face extérieure seulement.
Comme la surface profonde nous semble à peu près plane, nous avons recours au pelvimètre pour prendre approximativement ses dimensions, et nous obtenons les résultats suivants :
Verticalement, 0,16 centimètres. — Transversalement, 0,115 millim.
Ce qui nous donne à peu près comme grande circonférence verticale 0,à6 centimètres, et comme circonférence transversale, 0,365 millimètres.
Malgré son volume considérable, cette tumeur ne gêne en rien les mouvements de la face ; le nerf facial n’est donc pas altéré. Il n’y a pas non plus de signes de compression des vaisseaux, puisqu’on sent très bien les battements de l’artère temporale au-dessus de la tumeur. La respiration, la déglutition se font normalement. L’ouïe n’est point altérée, bien que la tumeur presse contre la partie antérieure du pavillon de l’oreille, en entraînant en haut le lobule qui occupe ainsi la partie la plus élevée de la tumeur. La peau semble très vasculaire. Enfin, un dernier signe de la plus haute importance, au point de vue de l’opération, c’est qu’en saisissant la tumeur à pleine main, on peut facilement lui imprimer des mouvements dans tous les sens.
Je dois signaler encore l’absence complète de douleurs soit spontanées, soit déterminées par les explorations. La seule chose dont se plaigne le malade est la pesanteur de la tumeur.
Le 28 mai, M. Demarquay fait une ponction exploratrice sur l’un des points qui semblent les plus fluctuants. Dans le premier moment, il ne sort rien par la canule, puis bientôt il s’écoule une petite quantité de sang artériel. La canule étant retirée, le sang coule encore pendant quelques instants par la piqûre du trocart. L’auscultation faite avec soin ne révèle aucun bruit de souffle. Les causes sous l’influence desquelles la tumeur s’est développée sont complètement inconnues. Il est impossible aussi de se prononcer sur la nature.
L’état général du malade est très bon ; sa constitution est des plus robustes.
Le 30 mai on procède à l’opération. Le malade étant endormi, M. Demarquay, à l’aide de deux incisions verticales qui se réunissent à la partie supérieure et à la partie inférieure de la tumeur, limite un lambeau de peau qui doit être enlevé avec elle. Disséquant ensuite la peau en avant et en arrière, il arrive rapidement vers les parties profondes ; là il rencontre d’abord, en procédant de bas en haut, la face externe du muscle sterno-cléido-mastoïdien. Ce muscle est comprimé et aplati par la tumeur à laquelle il n’est uni que par un tissu cellulaire lâche. Au-dessus du bord antérieur, ou interne du muscle, dans le point où la carotide est plus superficielle, M. Demarquay saisit avec une pince toutes les parties qui se présentent et n’incise jamais qu’entre la tumeur et la pince : c’est ainsi que la faciale est coupée et peut être liée immédiatement et sans hémorrhagie. Plus haut, il rencontre le ventre postérieur du digastrique qui est sain , et arrive à la région parotidienne proprement dite. La branche inférieure du nerf facial se trouvant comprise dans la tumeur et ne pouvant être isolée est coupée. Enfin, parvenu au-dessous de l’arcade zygomatique et au moment de terminer l’opération, M. Demarquay se voit dans l’obligation de couper la carotide externe au point où elle va se diviser en temporale et en maxillaire interne.
La tumeur complètement enlevée, on réunit les lambeaux de peau par de nombreux points de suture ; puis on panse avec la glycérine (1).
Le poids de la tumeur est de 1,300 grammes ; la surface intérieure est inégale; elle présente une série de saillies, de véritables lobules séparés les uns des autres par des dépressions larges et peu profondes. Quelques-unes de ces saillies sont molles et fluctuantes ; une petite ponc-
(1) Le dessein que'nous donnons ici est la tumeur réduite de moitié.
tion, faite avec la pointe d’un bistouri, ne laisse pourtant sortir qu’une seule goutte d’un liquide clair et filant, analogue à de la synovie.
Une coupe, faite suivant le grand diamètre de la tumeur, laisse voir son tissu d’un blanc rosé. Ici, la tumeur ne semble plus formée que par quatre lobes superposés. Vers sa partie moyenne, au niveau du point où avait été faite la ponction exploratrice, se trouve un petit foyer sanguin résultant d’une hémorrhagie interstitielle.
Enfin, M. Robin, ayant eu l’obligeance d’examiner la tumeur au microscope, nous communiqua la note suivante au sujet de sa structure :
Cette tumeur est formée principalement de tissu de structure glandulaire, analogue h celui de la parotide, sans pouvoir lui être tout h fait assimilé, et pour un tiers au moins du tissu fibro-cartilagineux.
Le soir, le malade est bien ; il est calme et a reposé dans la journée. Le pouls est à 80 pulsations.
Le 31 mai, la nuit a été bonne et le malade a dormi un peu. U n’y a
pas de céphalalgie, pas de fièvre ; il n’y a ni rougeur, ni douleur au niveau de la plaie.
Le 1er juin, l’état général est toujours très bon. La paralysie faciale, qui n’occupait d’abord que la partie inférieure, occupe maintenant toute la hauteur. Les paupières ne peuvent plus recouvrir le globe oculaire que d’une façon très incomplète.
Le 2 juin, le pus s’amassant vers la partie déclive de la plaie, M. Demarquay est obligé de faire une contre-ouverture en ce point.
Le 3 juin, la peau est bien appliquée contre les parties profondes et contracte des adhérences dans tous les points.
Le 5 juin, on enlève les points de suture. Les bords de la section ne sont pas réunis, mais, comme je l’ai dit, la peau étant fixée aux parties profondes, il ne reste plus qu’une plaie linéaire correspondant à la section.
Le 9 juin, le malade est très bien ; il est levé toute la journée. La paralysie des paupières semble moins considérable. Enfin la plaie se cicatrise rapidement.