‹ Observations et recherches sur la folie consécutive aux maladies aiguësChapitre 5 sur 14 · CHOLÉRA · texte numérisé non relu

CHOLÉRA

M. le professeur Tardieu, qui sig-nale dans le choléra, parmi les affections secondaires les plus caractéristiques et les plus redoutables, celles qui attaquent le système nerveux, s'exprime ainsi : « On a vu assez fréquemment le choléra épidémique déterminer une modification complète de la constitution, et les individus qui en avaient été atteints chang-er en quelque sorte de tempérament et de nature, sinon pour le reste de la vie, du moins pour un temps très-long* (1). »

Une modification aussi profonde que celle dont parle M. Tardieu est bien de force à amener des troubles intellectuels pendant la convalescence. Ce n'est pas, d'ailleurs, une simple hypothèse^ et déjà, en 1832, M. Rayer décrivait sous le nom d'état cérébral cholérique, un ensemble de phénomènes particuliers bien distincts de la phleg-masie des mé-

(1) Leçons sur le choléra. 1849.

ning-es et de l'encéphale, et qui surviennent à la suite de la période alg'ide. La Gazette médicale rapporta même un cas de délire non fébrile observé dans le service de ce savant praticien. Nous le reproduisons dans cet article.

M. Delasiauve a relaté un certain nombre de faits d'aliénation mentale qui se déclarent lorsque, déjà physiquement, le cholérique peut être considéré comme g-uéri.

Sans rechercher nous-même la cause qui peut produire une semblable affection consécutive, il nous suffira de citer les paroles de l'aliéniste que nous venons de nommer.

« Qu'une affection, dit-il, qui modifie aussi profondément la constitution du sang» que le choléra, puisse laisser sur le cerveau des traces capables de produire un développement consécutif d'accidents nerveux, soit la fohe ou l'épilepsie, il n'y a rien qui doive surprendre. Pareil effet s'observe dans d'autres circonstances analog-ues (1). »

Cet auteur, et nous partag-eons son avis, considère donc l'altération physico-chimique du sang* comme la cause essentielle du trouble mental.

Les altérations patholog-iques de l'encéphale qu'on observe, dans le choléra sont loin de pouvoir rendre compte des accidents nerveux g-raves que l'on observe dans l'évolution de cette maladie. Ces altérations, d'ailleurs, présentent plus ou moins

(1) Influence du choiera sur la production de la folie. Ann mod dsvchologiques. 1849. "

d'intensité; cela se comprend, puisque la cong-estion inflammatoire peut se faire tantôt vers les org-anes abdominaux, tantôt vers la poitrine, tantôt vers le système cérébro-spinal.

Les observations que M. Delasiauve a consig-nées dans son mémoire (1), une que nous empruntons à la Gazette médicale, une autre prise dans le lYaité il aliénation mentale de M. Morel, et deux enfin qui nous ont été fournies par M. le Bazin, de Bordeaux, sont les seules que nous ayons à reproduire.

Observation XXXIV.

Attaque de c/to/éj-a; danger très-grand pendant huit jours ; vingt jours après, convalescence; survient alors une certaine hhiiation dans les idées; puis, délire ambitieux bien caractérisé.

Lejeiine (Henri), tourneur, âgé de 18 ans, est entré à Bicêtre le l"' juin 1849. Atteint du choléra vers la fin d'avril, il fut en grand danger pendant huit jours; au commencement de mai, cependant malgré sa faiblesse, il put reprendre ses travaux qu'il continua presque tout le mois. Une certaine hésitation dans les idées s'était déjcà fait remarquer pendant ces intervalles, quand vers le 20, le dérangement d'esprit ne laissa plus de doute. Loquace, mobile,

L émettait des prétentions et se livrait à des actes singuliers.

Se croyant riche, il voulait monter une entreprise, et achetait des outils en conséquence ; il se disait aussi décoré, et sa famille, d'après le conseil du médecin, lui procurait un ruban qu'il portait à sa boutonnière en arrivant parmi nous.

A la première visite le délire persiste et offre un curieux mélange de pensées folles et de réflexions sensées. Il gagne en ce moment 3,000 fr., entretient cent cinquante ouvriers, et exploite une foule de brevets, etc., etc.

En 1848, L a éprouvé quelques privations, et a été obligé,

faute d'ouvrage, de s'engager dans la garde mobile, d'où il est sorti volontairement; mais il n'est pas probable que ces tribulations aient agi puissamment sur son moral. Son caractère est doux,

(1) Journal de médecine mentale . 18G4, p. 164,

heureux; il a une conduite régulière, jamais, dit-il, il ne boit, car la boisson le ferait trembler, et son état exige une main sûre. Seulement il fume beaucoup. L'action du tabac se serait-elle jointe ici à la prédisposition engendrée par le choléra? Celle- ci du moins, nous paraît incontestable.

Le pronostic fut favorable, et l'événement le justifia. De quelques ventouses scarifiées, de pédiluves sinapisâs, de boissons tempérantes, du repos et de légers exercices, une prompte amélioration survint, et depuis le 4 juillet, L...., demeuré à l'hospice en qualité d'infirmier, est un de nos serviteurs les plus intelligents et les plus dévoués.

Observation XXXV.

Attaque de choléra; guérison rapide, suivie d'un délire mélancolique avec soupçon d'hallucinations.

L...., âgé dt 35 ans, grand, fort, employé comme serrurier mécanicien à un atelier de chemin de fer, est admis h Bicêlre le 13 juin 1849.

A la fin de mai, L est pris du choléra. En quelques jours les

accidents se dissipent, mais il reste triste et préoccupé. Bientôt il s'imagine qu'il a des ennemis, qu'il va perdre sa place. Le désespoir s'empare de lui, il menace de se détruire. L'affliction de sa femme, lasoUicitudedontelie l'entoure, les encouragements qu elle lui prodigue, le trouvent indifférent. La figure porte l'empreinte d'une profonde mélancolie ; il semble importuné des questions qu'on lui adresse et n'y répond qu'avec humeur et contrainte. Nos observations ni les assurances de sa femme ne le peuvent détourner de l'idée qu'on machine contre lui. 11 s'inquiète outre mesure de sa santé; son sommeil est troublé par des rêves. On soupçonne des hallucinations ; la santé physique est bonne.

Quelques jours de repos et d'un régime aidé de oains entiers, atténuent les souffrances du malade. La gaieté lui revient, il tresse d'abord de la paiile, puis il est envoyé à Sainte-Anne pour participer aux travaux agricoles. Il sort guéri le 13 juillet.

Observation XXXVL

Choléra; guérison rapide; sept jours après, incohérence dam les idées, puis délire ambitieux et signes de paralysie générale.

Antoine P...., âgé de 27 ans, célibataire, tanneur de son état, est pris du choléra le 10 juin 18-19, il s'en relève ass - u-jmptement,

mais le cerveau conserve l'empreinte du mal, et le 26, sept jours ^Pf"^s, P est arrêté comme fou sur la place publique. Sa physionomie est stupéfaite et. bouleversée. Telle est la confusion de ses idées qu'il ne saurait fournir aucun renseignement sur ce qui lui est arrivé. Son délire est assez incohérent, et revêt une forme ambitieuse. Dieu a communiqué avec lui; il est le roi des rois. La veille de son entrée, il avait fait demande d'un emploi au président de la République.

Un tremblement manifeste af^iteses lèvres; la prononciation est notablement embarrassée II y a plus de trouble que d'affaiblissement dans la mémoire. P sait que nous sommes au mois de

juin 1849. Son agitation force à le tenir emprisonné dans une camisole. Quelque cause serait-elle venue en aide à la disposition cholérique pour provoquer le délire ? P mène une conduite régulière; il ne boit pas, et consacre à entretenir ses parents, qui sont à sa charge, les 3 fr. 50 qu'il gagne par jour et qui lui suffisent à peine pour vivre. On comprend que le chagrin d^ manquer d'ouvrage uu la crainte de perdre celui qu'il avait, ail pu influer sur son esprit. Grâce au régime et aux moyens mis en usage, tels que saignées générales, ventouses à la nuque, séton, pédiluves sinapisés, purgatifs, etc., etc., l'agitation s'apaise, et P...., à l'exception d'un peu d'étonnement, qui n'est peut-être qu'apparent, à cause de son tempérament, recouvra sa santé morale environ le 10 juillet, on l'a fait tresser de la paille, et depuis trois semaines il travaille à la buanderie. Le ITaoiit, son certificat de soi'lie a été signé.

Observation XXXVII,

Choléra; à la suite, trouble constant des fonctions digestives ; puis excitatien maniaque et hallucinations.

G...., âgé de 3i ans, peintre, est admis à Bicêlre le 13 août 1849, dans la section de M. Voisin. Sa femme raconte qu'il a éprouvé une forte attaque de choléra, et qu'à la suite de cette attaque, les fonctions digestives ont été constamment troublées. Il commençait toutefois à se calmer, lorsfju'un écart forcé de régime dans une noce à laquelle il ne pouvait se dispenser d'aller, S'^mble avoir provoqué l'explosion de la folie. La douleur, la fièvre se sont emparées de lui, et il a été conduit à Beaujon, le 11, en proie cà une agitation convulsive

Deux jours après on le transférait à Bicètrc Sa physionomie est

vultiieuse et égarée; il y a de l'incohérence dans ses propos. Parfois il se met en oolère, pousse des cris aigus, et s'iraagiiiant voir des corps voltiger au-dessus de lui, fait des efforts pour les saisir. Depuis hier, mon collègue, M. Moreau, qui remplace en ce moment M. Voisin, lui prescrit la limonarle taririque et une solution d'extrait d'hachisch dans du café.

H se trouve mieux sans être guéri.

On a suspendu l'emploi du hachisch pour s'en tenir aux boissons rafraîchissantes et aux bains.

Dans une note insérée postérieurement, M. Delasiauve annonce l'amélioration sensible de l'état du malade.

Observation XXXVIII.

Choléra; guérison ; attaques épilepliques consécutives.

L...., âgé de 24 ans, célibataire, natif de Laon, serrurier h Paris, est entré le 30 juillet 4849 a Bicêtre. Sa santé paraît excellenî.c, et il affirme n'avoir jamais été sujet au mal caduc. Il y a deux mois que le choléra a débuté. Les soins lui ont été prodigués à Saint- Louis pendant un mois, et c'est le lendemain de sa sortie de cet hôpital qu'ont éclaté les accès qui l'ont forcé d'y rentrer, et par suite desquels il a été transféré h BicHre. Les attaques épileptiques sont complètes, violentes, et se reproduisent invariablement trois ou quatre fois par jour. Elles donnent lieu à une sorte de stupeur passagère, et à un engourdissement permanent et douloureux de la têt:;. Des saignées fréquentes, quelques bains de vapeur, etc., etc., ont été sans résullat. Soumis chez nous à un régime sévère et à l'usage de la valériane et de la b3lladone, le malade a vu ses accès diminuer de fréquence, souvent il n'en a qu'un par jour; deux jours même en ont été exempts, mais ils sont loin d'avoir cessé.

Observation XXXIX.

Accès maniaque consécutif au choléra, guéri par une rechute de

cette môme affection.

Chez L... (Charles), maréchal, âgé de 29 ans, célibataire, la date du choléra n'est pas précisée. Cette affection fut suivie d'une prostration analogue à celle de la fièvre typhoïde; sa translatiou à Bicêtre fut motivée par une sorte d'agitation maniaque. Tout d'abord on est obligé de le maintenir dans son lit à l'aide de la camisole. Chose singulière! lorsque cet état commence à se Mimer, les

symptômes cholériques se rcproduisenl avec une inlensllé éxlrême. La cyanose est si prononcée qu'on désespère du niala le; il se rétablit néanmoins et sort le 5 août. Le délire avait jugé les accidents.

Observation XL.

Vers la fin d'août 1849, il nous vint des hôpitaux un sujet qui venait d'être atteint du choléra. Les symptômes frisaient ceux du délire aigu. Le pouls était normal, mais l'extrême prostration et lasécheresse de la langue, indices d'une grave altération matérielle, nous firent porter un pronostic làcheux.

Observation XLL (Mentionné dans le Traité des maladies mentales de M. More!.)

Une dame, confiée à mes soins, fut atteinte préliminairement de choléra. Pendant la période de convalescence, elle perdit de la même maladie un enfant qu'elle allaitait. Elle tomba dans une morne stupeur^ d'oii elle ne sortit ipie pour être en proie à un accès d'agitation indicible. Cette malade, soumise à un régime tonique et réparateur, guérit complètement.

Pendant l'épidémie de choléra de 1832, cette grave affection ayant envahi Marseille et Nîmes, M. le D"" Bazin fut envoyé dans cette dernière ville par le ministre de l'Intérieur, pour donner des soins aux cholériques. Deux fois il observa dans la convalescence, des cas de stupeur analog-ues à ceux de la fièvre typhoïde. Voici la relation de ces deux . faits.

Observation XLIL (Inddite, choléra, stupeur consécutive.)

M. X homme de lettres, fut atteint par le fléau. Il se trouvait dans les meilleures conditions hygiéniques, sa santé était florissante.

A la fin de la période algide, au moment ou la chaleur commençait à revenir, une hémorrhagie intestinale irès-abondante se déclare et dure pendant près d'uue heure. Le malade tomba en

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