‹ Observations et recherches sur la folie consécutive aux maladies aiguësChapitre 7 sur 14 · FIÈVRES ÉRUPTIVES · texte numérisé non relu

FIÈVRES ÉRUPTIVES

Le nombre des observations de fièvres éruptives pendant la convalescence desquelles un état de folie est apparu, se réduit jusqu'ici à deux. L'une est due à M. Thore, l'autre a été recueillie par M. le D'Mug-uier, dans le service de M. Raillarg'er, et publiée dans sa tbèse. Dans la première de ces observations, le délire est consécutif à la roug-eole, dans la seconde à la varioloïde.

Il semble d'après cela que ce n'est que bien rarement que la folie se développe à la suite des fièvres éruptives. J'ai tout lieu de croire le contraire. D'abord , avant d'en exposer la raison, je ferai observer que dans la variole, par exemple, nous voyons survenir fréquemment un délire g-rave, comme on l'observe souvent dans la fièvre typhoïde, quelquefois dans la pneumonie. Je sais bien que d'après les observations de Louis surtout, parce qu'une maladie aig-ûe se complique souvent de délire et de phénomènes cérébraux g'raves, ce n'est pas une raison nécessaire pour qu'on observe plus particulièrement l'aliénation mentale pendant la convalescence du cas ainsi compliqué ; cependant, il me semble qu'il doit exister ici un certain rapport, et que la folie ayant été plus fréquemment observée à la suite de la fièvre typhoïde et de la pneumonie qu'à la suite des autres maladies aig'ûes ,

il est permis, dans les recherches faites sur le sujet qui^nous occupe, de rapprocher les fièvres éruptives de ces deux maladies, d'après le caractère commun que nous venons d'indiquer.

Je rapporte ici deux obervations qui m'ont été communiquées par M. le D"" Bazin ; toutes les deux sont relatives à la variole. Cet honorable savant m'a affirmé que dans le cours de sa carrière, il a eu très-souvent l'occasion de voir^ et dans le monde et dans l'asile dont il a été long-temps le médecin en chef, des états de folie consécutive à la variole et à la scarlatine. Telle est la raison qui m'a permis d'émettre l'opinion que la folie n'est pas aussi rare pendant la convalescence des fièvres éruptives, que le petit nombre des observations existant dans la science pourrait le faire croire.

Observation XLV.

(M. Thore. Annales médico-psychologiques. 1850.)

Rougeole chez un adulte; délire maniaque pendant la convalescence ; vingt-quatre heures de durée ; hallucinations.

L..., â^é fie 27 ans, et employé comme charretier chez un plâtrier, avait depuis quelques jours une toux très-pénible, accompagnée de fièvre ; il avait eu plusieurs épistaxis, lorsque le 12 juin 1847, il se manifeste une roufyeole. L'éruption est confluante, et se développe avec une parfaite régularité; l'appétit revient rapidement, en même temps que la fièvre diminue.

Le 14, il était tout à fait bien et avait pris avec plaisir un peu de potafïc ; l'éruption morbilleuse était tout à fait éteinte, la toux presque nulle, et il entrait en convalescence,, lorsque le soir il se met l.rusquement à délirer, il ne sait plus où il est, se croit cntonrc de personnes étrangères; il parle à ses chevaux, qu'il dit être dans une armoire placée au pied du lit; il. veut que la porte en reste ouverte, afin qu'il puisse mieux les surveiller; il est en continuelle

conversation avec eux. Au milieu de la nuit, il veut s'échapper et s'élancer dans la cour; on le conlienf. avec beaucoup de peine et on le ramène dans son lit. Mais vers le matin il trompe la surveillance de ses gardiens, s'échappe de chez lui, se met à courir les champs, et arrive de grand matin chez le plâtrier qui l'occupe habiluellement; il lui adresse des injures et lui demande pourquoi il lui donne à conduire des vaches, tandis qu'il conduit ordinairement des chevaux, et qu'il ne peut consentir cà cela. On le fait reconduire chez lui; le délire maniaque continue avec beaucoup d'intensité, il a des hallucinations de la vue et de l'ouïe; on parvient à fixer ses idées et à obtenir quelques réponses toujours incohérentes. Le pouls est fort calme, apyrexie; il tousse encore un peu; la rougeole laisse encore sur la peau quelques taches brunâtres. Vers le soir, il commence cà se calmer, il dort très-bien toute la nuit, et le lendemain il ne délire plus, les hallucinations ont cessé, il ne tarde point à reprendre ses occupations.

Je l'ai revu depuis cette époque, jamais il n'a donné le moindre signe de folie. Il est d'ailleurs bon ouvrier, d'une conduite régulière, et ne fait point d'excès de boissons alcooliques.

Observation XL VI.

(Recueillie dans le service do M. Baillarger ; Munier.)

Pas d'aliénés dans la famille; varioloïde; excitation maniaque consécutive; délire ambitieux etérotique; guérison rapide; réapparition du délire à l'époque menstruelle.

G... (Jeanne-Eugénie), âgée de 28 ans, lingère, est entrée le 21 octobre 4864, cà la Salpêtrière, dans le service de M. Baillarger. Des renseignements précis nous apprennent que cette makade

"ne compte eiucun îiliéné dans sa famille; elle étcait du reste bien portante et n'avait jamais été folle. Il y a trois semaines, avant son entrée, elle fut prise d'une varioloïde. Il y a huit jours, elle était en pleine convalescence, lorsqu'elle commença à présenter

.les signes du délire qui l'a fait conduire cà la Salpêtrière... Ajoutons, pour compléter les antécédents, qu'elle a eu la scarlatine étant très-jeune, qu'elle est bien réglée, qu'elle a eu un enfant mort en bas âge, il y a dix ans. Elle paraît être de bonne constitution, a le visage animé, les yeux brillants; elle se dit « reine, impératrice, toute la France lui appartient; elle va rouler sur l'or; la Salpêtrière est son château. » A ses idées ambitieuses se joint un délire érotique très-prononcé; elle se dit fille publique (ce qui est fciux);

elle a un nombre considérable d'amanls; elle se complail à répeter les propos les plus obscènes. Tous ces phénomènes si marqués s'amendent promptement.

Dès le 16 octobre, le délire a complètement disparu.

Le 8 novembre, elle sort, paraissant complètement guérie.

Le 17, on la ramène dans un état analogue à celui qu'elle pré-' sentait à son entrée.

Le 25, les règles paraissent et l'état mental s'améliore comme par enchantement.

Elle reste dans la maison, travaille, attend et demande sa sortie, que M. Baillarger diffère jusqu'à la première apparition des règles,

23 décembre. L'excitation maniaque reparaît, toujours avec prédominance érotique; plus de délire ambitieux.

Le 25. Apparition des règles ; la malade est toujours très-agitée, et reste dans cet état jusqu'au 28, où le calme reparaît.

Observation XLVII.

(Inédite, communiquée par M. le D' Bazin.)

Délire aigu pendant la variole; stupeur consécutive ; guérison apparente; accès maniaque; guérison.

M"* L... (Jeanne), 30 ans, ménap,ère, de taille moyenne, de constitution robuste, de tempérament lymphatico-bilieux, entra à l'asile de 13ordeaux le 28 octobre 1863. Elle avait été prise d'une variole douze ou quinze jours auparavant. Pendant le cours de cette maladie et le cinquième jour de la fièvre d'invasion, un délire bruyant avait éclaté. Il persista et fut continuel, mais en présentant des exacerbalions toutes les cinq ou six heures. Il arriva à son summum d'intensité; à la période de suppuration, la malade pleurait, criait, chantait, frappait et brisait ce qui tombait sous sa main.

On insista sur la diète, on appliqua des sangsues.

Aussi était-elle très-faible, très-débilitée, quand elle nous arriva à l'asile ; elle était calme en pleine période de dessicalion variolique; sa figure était stupéfiée; elle se salissait sans conscience et présentait par moment un peu d'excitation.

L'invasion de la petite vérole avait coïncidé avec le début d'une époque menstruelle; celle-ci s'était trouvée arrêtée subitement.

Celte femme était sans antécédents héréditaires, elle avait toujours joui d'une bonne santé, sa menstruation avait été régulière jusqu'en janvier 1863. Au mois de février de la même année, elle

vit son ventre grossir et se crut enceinte. Peu de temps après, tout avait disparu sans inconvénient.

Nous avons indiqué l'état présenté par la malade à son entrée : quinze jours ne s'étaient pas encore écoulés qu'une amélioration bien manifeste était survenue à tel point, qu'elle était considérée comme en convalescence. L'amélioration pro^jressa rapidement, et la raison de cette femme paraissait tout à fait nette à la fin de novembre. Seulement elle était très-gaie, il existait chez elle des incitations utérines, un état d'érotisme assez marqué. Malgré cette fâcheuse tendance, son mari désire la retirer. Sa sortie eut lieu dans les premiers jours de décembre.

Elle ne resta que quatre ou cinq jours chez son mari. Elle avai été prise de véritables fureurs utérines.

Elle fut immédiatement ramenée à l'asile.

Nous avons assisté à l'évolution graduelle d'un accès de manie, qui fut poussé très-loin. M"" L.... chantait, criait, riait, déchirait, cassait les meubles, se couvrait la lête de son tablier, se roulait par terre et se livrait r mille autres excentricités.

Le plus grand désordre régnait en même temps dans ses idées et son langage.

Du mois de janvier au mois de mars, l'excitation continue sans amélioration. Dans les premiers jours du mois de mars, le calme survient, et progressivement l'intelligence renaît. Elle commença à s'occuper un peu; on permit des entrevues avec son mari.

En mai, l'amélioration continue, peu à peu la malade a repris ses habitudes d'ordre, de propreté et de travail. Sa raison s'éclaircit, se fortifie, la convalescence est un peu longue; mais la malade paraît tout à fait lucide vers la fin de juin.

Observation XLYIII.

(Inédite, communiquée par M. le Dr Bazin.)

Aucun antécédent héréditaire ; travail excessif; position sociale précaire; cause de la manie, variole; guérison.

Marie M...., couturière, mariée, 24 ans. L'enfance de celte mnlade n'a présenlé rien de particulier; obligée de travailler de très-bonne heure, elle ne put apprendre à lire, mais elle a toujours lait preuve d'intelligence. Elle est, du reste, adroite, propre, douée d'un excellent caractère. Mais nous devons noter une grande imprcssionnabilité nerveuse : elle s'émeut facilement et fortement Elle fut réglée vers l'âge de 15 ans; mariée, elle eut

quatre enianls, qui vivent encore, et Ht une fausse couche. L'amour de la famille a toujours été très-développé chez cette femme, et pour faire face aux charges que lui occasionnaient ses enfants, elle s'était astreinte à un travail forcé ^ Environ trois mois avant son entrée à l'asile, elle fut prise d'une variole confluente qui mit ses jours en péril. Elle eut un délire fébrile qui dura plus d'un sepiénaire; cependant la fièvre tomba, le délire disparut, et la maladj sembla peu à peu revenir à la santé. Elle ne conservait plus qu'une grande faiblesse, lorsqu'elle eut avec son mari une légère conirariété; car celui-ci, loin de se préoccuper de ses enfants, rentrait le plus souvent en état d'ivresse. Dès le lendemain, le délire la reprit, mais cette fois un délire apyrétique. Nous devons noter que, dts qu'elle eut recouvré la raison, elle fut vivement inquiète pour ses enfants, dont elle s'exagérait encore l'abandon pendant s:i maladie. La faiblesse de sa constitution, déjà grande avant la variole, les soucis que lui occasionnait sa famille, les contrariétés que lui causait son mari, tel est le fond commun auquel il faut rattacher la cause de la folie de cette femme. C'est un délire général avec agitation, fureur, cris continuels, quelquefois jurements énergiques, paroles obscènes. La malade parle continuellement et dort très-peu. Sa famille, espérant toujours une amélioration, la garde environ trois semaines dans cet état; enfin elle se décide à la placer à l'asile, où elle entre le 3 septembre 1864.

A son entrée, nous la trouvons dans l'état indiqué ci-dessous. Elle est le plus souvent très-agitée, quelquefois à cette agitation succède une apathie de quelques heures de durée, et dont rien ne peut la faire sortir.

Cet état d'agitation persiste jusque vers le 45 septembre; il est combattu par des bains prolongés, et de temps en temps on- lui fait prendre, le soir, 0,02 de morphine en potion. L'excitation devient moins forte vers le 45 septembre. Ces moments d'apathie, rares d'abord, sont plus fréquents ; enfin, le 25, la malade semble dans un état complet de stupeur : elle fait sous elle, gâte son lit, il faut qu'on la fasse manger. Cet état dure quelques jours, et, vers le 8 octobre, nous trouvons une amélioration très -manifeste. La malade a en partie conscience de son état ; elle parle de sa famille el se met à pleurer.

Depuis ce moment, l'amélioration marche Ires-bien; le 3, la malade est envoyée à l'ouvroir, elle y travaille et s'y conduit trèsbien.

Le mari de celle femme esl mon depuis qu'elle est à Tasiie sans qu'elle en fût prévenue. Nous lui annonçons alors que son mari est malade. A celte nouvelle, son inquiétude est vive; elle demande avec instances à retourner chez elle. Cependant elle devient bientôt plus calme, et écoute les encouragements qu'on lui donne.

Le 6, nous lui apprenons que l'état de son mari est très-grave, mais que sa sœur et d'autres personnes de sa famille s'occupent de ses enfLuits, Enfin, le 8, elle apprend la mort de son mari. Sa douleur est vive, mais n'a rien d'exagéré; le délire ne revient pas.

Après avoir résisté à cette vive commotion, on peut considérer la malade comme guérie, et elle est sortie le 12 octobre 1864.

Nous remarquons dans les quatre observations qui précèdent un délire maniaque avec hallucination dans la première, une excitation du même g^enre, avec idées ambitieuses dans la seconde; dans la troisième, c'est la stupeur, puis l'ag-itation; dans la quatrième, c'est un état de manie bien caractérisé, à la suite duquel survient une véritable stupeur. Ces hallucinations de courte durée, ces états de dépression qui vont jusqu'à la stupidité, ce délire ambitieux, tous ces caractères, en un mot, tendent à rapprocher ce délire de celui que nous avons déjà sig-nalé dans la convalescence d'un certain nombre de cas de fièvre typhoïde.

Ghéron,

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