VIT. QUESTION
Comment peut-on accorder les changemens qu éprouve la digestion dans les cas ci- dessus , avec 1 augmentation d’ embonpoint que vous dites pouvoir exister chez les personnes atteintes de gastro-entérite aiguë , surtout de chronique ?
M. le professeur Broussais répondit à cette question par le parjure, en disant que nous avancions des choses qu’il n’avait point dites: Son observation serait très-juste, s’il prétendait que nous n’avons pas rapporte ses propres paroles : s’il se fondait sur cette chose , nous lui dirions qu’il a tort ; attendu qu’en matière de cette nature , il ne sagit point des paroles , mais bien du sens que les idées de l’auteur ont donné à son discours. Or, nous soutenons que nous avons si bien rapporté le sien , que nous le prouverons en rapportant ses propres expressions; savoir quune gastro-entérite peut exister dès mois , même des années , sans troubler les jonc lions digestives ; nous sommes persuadé que notre cher maître ne dira pas que ces mots ne sont pas les siens , il lui reste encore trop da
justice pour le faire; au reste , quand il agirait de la sorte, nous lui démontrerions sa mauvaise foi par le témoignage de ses auditeurs, qui sont trop amis de la vérité pour se refuser d’avouer devant tous ceux qui voudraient rentcndre , qu’ils ont entendu dire au professeur Broussais ce que nous venons de rapporter plus haut, et en tirer cette conséquence très- juste : que les personnes atteintes de pareilles maladies pouvaient non-seulement conserver leur embonpoint, mais encore le voir au o- /tenter comme s'ils n avaient au -
cune altération clans le canal intestinal !
Gomme l’on voit, il nous a ètè bien facile de combattre la dénégation de notre cher maître î eh bien, il nous sera aussi facile de prouver qu’il est impossible qu’une personne atteinte d’une gastro-entérite puisse conserver son embonpoint : il nous suffira pour cela de rappeler que l'inflammation empêche les fonctions des parties qu’elle sai. it ; d’après cela elle ne manquera pas de détruire la digestion toutes les fois qu’elle siégera sur la muqueuse intestinale: d’ailleurs nous avons prouvé tout cela par les questions précédentes ; nous ajouterons seulement qu’il nous paraît tout-à-^ait déplacé de penser qu’une personne pourra sengraisser quoique sa diges-
lion se fasse très-mal. N’est-il pas évident que l'accumulation d une bonne graisse suppose impérieusement que la digestion se lait suivant les lois de la nature.
Nous soumettons maintenant la chose au ju~ gement de nos lecteurs, pour savoir lequel est le plus véridique de nous deux dans sa narration.
Il serait possible qu’on nous objectât qu’on n’avait pointeu l’intention de parler de la gastroentérite aiguë, comme nous le faisions dans notre question: une telle objection ne pourrait nous être faite que par ceux qui ne connaissent point la nouvelle théorie ; alors pour leur faire connaître leur erreur , nous les prévenons que l’auteur de la nouvelle médecine rejette les mots aigu et chronique comme des mots surrannés et vuides de sens, pour leur substituer les mots fort et faible, qu'il regarde comme bien plus propres à faire connaître la nature de l’altération survenue dans la paille malade.
M. B poussais donne le premier nom à toutes les inflammations assez fortes pour déranger les fonctions de la partie affectée , d’une manière toujours sensible pour le malade et souvent pour le médecin , et il applique le second nom à toutes les inflammations qui dérangent si peu les fonc-
tions que le malade s’en aperçoit à peine et que le médecin ne peut les reconnaître.
Avant de voir si une telle théorie a quelques avantages sur l’ancienne, nous croyons devoir dire que son auteur ne compte pour rien le temps que cette inflammation a duré; de sorte qu’il regarde aussi bien comme faibles celles qui existent depuis des années, comme celles qui n’existent que depuis quelques heures.
Après avoir donné cette courte explication, tout-à-fait indispensable pour éclairer ceux qui ne sont point au courant des idées Brousseniennes , nous reprenons l’examen de la métamorphose des noms aigu et chronique en ceux de fort et faible. Il nous sera facile de prouver que cette substitution de noms est d’une très-mauvaise invention ; pour cela nous n’avons qu’à porter notre attention sur les effets que l'inflammation produit dans les parties qu elle atteint ; nous venons que son premier effet consiste à troubler d’abord les fonctions de cette partie , et en atteindre ensuite l’organisation d’une manière d’autant plus marquée que la cause morbide sera plus délétère et aura agi plus longtemps sur la partie altérée; d’où il s’ensuit qu’une partie quelconque ne pourra supporter l'inflamarntion pendant un temps même assez
court , sans être altérée dans son organisation 9 qui reste probablement intacte durant les premiers jours , et se trouve certainement atteinte dans tous les cas , avant que 1a. maladie ait des années d’existence : dans le premier cas , il nous semble qu’il n’y a que les fonctions d’altérées , tandis que dans le second , il y a en sus alteration plus ou moins marquée dans l’organisation : tout cela permet de voir que l’ancienne méthode vaut beaucoup mieux que ia nouvelle ; parce qu’elle permet, en quelque sorte, de calculer sa gravité et la nature du mal sur le temps qu’elle a existée dans la partie.
Pour mieux se convaincre de. tout ce que nous venons d’exposer, comparons chacun des anciens noms à son correspondant de la nouvelle théorie, en y attachant l’idée précise qu’on doit y attacher ; nous verrons que les mots aigu et fort pourraient bien être considérés comme sinommes , s’il ne sagissait de considérer que les symptômes présentés par la maladie ; mais le médecin doit avoir une autre considération trèsimportante à ses succès et aux intérêts du malade ? il doit savoir , s’il est possible , quels sont les changemens survenus dans l’organisation de la partie depuis le moment que la maladie existe ; en considérant le maisons le rapport que
l’auteur attache au mot fort, l’on n’acquerra jamais cette connaissance ^ puisque Ton confondra une maladie de deux ans avec une autre de deux jours; au contraire, en l’etudiant d’après le sens attache au nom chronique , on saura que si la maladie ne date que de deux jours, il ne pourra généralement y avoir de lésion organique , tandis qu’il y en aura assurément si elle a deux ans dexistence. Ainsi ces deux noms ne peuvent point se suppléer pour faire connaître la vraie nature d’un inflammation et surtout ses dangers»
Si les noms aigu et fort nous présentent quelques dilficullés pour reconnaître la vraie nature de l’afiectioii par le tableau qu’ils nous présentent, il n’en sera point de même pour les noms chronique et faible , parce que le premier nous présente un tableau qui nous fait connaître que la maladie na perdu son intensité qu’aux dépens d’une partie de l’organisation primitive de la partie affectée , ou au moins de la perte de la plus grande partie de son mode d’action naturelle , pour eu reprendre un nouveau qui, avec le temps 4 lui fera exercer ses fonctions sous l’empire de ces nouveaux agens, de manière à conserver sa vie et à fournir convenablement sa cote part pour la conservation de l’être tout entier.
Le second , ou le nom faible, considéré dans le sens de son auteur,, pourrait bien convenir à certaines , puisqu'on le donne à celles qui sont devenues faibles par leur longue existence ; mais ce n’est point sous ce rappoitque le professeur Broussais le considère ; il ne lui donne d’autre valeur que celle qu’il peut nous présenter par les symptômes qui nous le décèlent ; de sorte qu'on ne fait attention qu’au trouble survenu dans les fonctions et nullement à i’alte'ration existante dans l’organisation de la partie malade. Si l’idée de notre adversaire n'était pas ainsi , il ne regarderait pas comme analogue une maladie de quelques heures d’existence et celle qui dure depuis des années, tandis qu’il doit le faire en la considérant sous le rapport que nous sommes forcés de lui supposer d’après la nature des noms de sa propre classification. La physiologie nous apprend que les propriétés vitales ne peuvent être lésées , sans entraîner le dérangement des fonctions de la partie où cela arrive ; que les fonctions ne peuvent être long-temps dérangées sans atteindre l’organisation de la partie ; nous dirons seulement en terminant la solution de cette question , que la difficulté de guérir les maladies chroniques est tellement vraie qu’il faut constamment employer des
moyens révulsifs d’autant plus actifs j et doutant plus long temps cjue , l’affection datant de plus loin , elle aura atteint plus profondément l’organisation ; d’ailleurs cette conduite n’est-elle pas calquée sur l’essence du mal et sut* les vrais principes physiologiques? Sans doute qu’on 11e pourra pas le nier quand on saura que les alterations survenues dans les propriétés vitales , dans les fonctions et dans l’organisation de la partie malade , sont le résultat de Faction de la cause morbide qui agit sur elle et continuera d’y agir tant qu’on ne sera pas parvenu a la détruire , ou à en détourner Faction de celte partie pour la porter sur une autre , pendant un temps assez long pour permettre à la première de recouvrer son état primitif (s’il est encore possible), ou au moins un état qui lui permette d’exercer ses fonctions assez exactement pour fournir sa cote-part , non seulement pour sa conservation , mais pour l’exercice des fonctions générales destinées à maintenir l’existence de Félre tout entier : Ainsi que l’on ne soit donc plus surpris de la longueur du traitement pour guérir les maladies chroniques.
Il serait possible qu’on nous fit une objection bien pointilleuse, en nous demandant comment distinguer chacun des états que nous avons ad-
mis ci-dessus; sans doute que îa chose est bien difficile , surtout quand on veut le faire au moment ou l’inflammation aiguë passe à l’état chronique; mais l’on surmontera cette difficulté et l’on parviendra à une connaissance à peu près certaine sur la nature du mal , si l'on examine avec attention le mode d’action des fonctions de la partie malade , la marche plus ou moins rapide de la maladie., l’exaltation plus ou moins grande des propriétés vitales , enfin lev temps qu’elle a existé ; par tous ces moyens le praticien physiologiste se trompera rarement : au reste , cela arriverait dans le temps que nous avons supposéqu’il n’en résulterait pas un grand malheur pour le malade; parce qu’à cette époque l’altération organique est si peu avancée que les mêmes moyens peuvent être employés sans craindre d’aggraver beaucoup la maladie.
Nous aurions encore bien des choses à dire sur cette question, si nous voulions examiner la similitude qu’on trouve presque toujours entre la nature du mal et celle des moyens qu’on emploie avec succès pour le combattre ; mais ces details nous conduiraient trop loin et sont inutiles au Lut de notre question, dont nous croyons avoir donné une solution suffisante pour prouver qu’il est impossible d’admettre qu’une
personne atteinte de gastro-entérite puisse prendre de l’embonpoint ; qu'il nous semble tout à fait déplacé de soutenir de telles idées ; enfin qu’il est entièrement contre l’intérêt du malade et la gloire de l’art de substituer les noms fort et faible à ceux d'aigu et chronique.