‹ Observations morales, critiques et politiquesChapitre 13 sur 22 · LA LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

LA LITTÉRATURE

DU 9TTLE ROMANTIQUE (i).

Rien de stable ^ rien de fixe ; une pente irrésistible , mais plus ou moins rapide , entraîne chaque chose : tout change et s'altère, tout croit et déchoit y tout se perfectionne ou sç corrompt. Dans ce mouyement perpétuel,

(i) Cette dissertation a été insérée dans les Annales d$ la lÀU iéraiure $t des Arts ( s $9* livraison). Des suffrages honorables» et entre autres celui d'un journal qui fait autorité en littérature' lui ont donné quelque prix à mes yeuxw Cést ce qui m'engage à la reproduire ici. Elle servira de développement à quelques observations littéraires et politiques du recueil qui précède.

HJO DE L INFLUENCE

dans cette marche générale^ si Ton n'avanee vers le bien^ Ton se précipite vers le mal.

Mais il est facile de s'abuser^ de prendre les progrès du mal pour ceux du bien^ et souvent l'on croit être dans la ligne ascendante , lorsque déjà Ton est dans la ligne descendante.

Le talent^ le génie méme^ n'est point exempt de cette erreur, ou plutôt il contribue à la faire naître et à la propager; car le génie veut créer , et quand le bon et le beau sont trouvés, il ne reste plus à cbercher que l'extraordinaire et le bizarre. Ce qui constate donc la décadence de la littérature, chez une nation avancée, est la séparation du génie et du goût, le divorce de l'imagination et du bon sens.

Le plus haut degré de civilisation se reconnaît incontestablement à l'alliance de tous les bons principes , à l'accord parfait du bon et du beau^ de l'utile et de l'agréable; comme le vrai point de maturité chez un homme est la réunion de toutes ses facultés , dans leur entier développement. Une nation est parvenue à ce degré d'élévation , quand les talens prêtent leur éclat à la morale, à la rehgîon,

et quand la morale^ ta religion^ donnent leurs inspirations aux talens ; quand^ loin de troubler Tordre , ils cherchent à le maintenir, respectent les coutumes, les institutions que l'expérience a établies et consacrées. Le dixseptième siècle présente cette heureuse époque en France. Boileau et Racine, Pascal et La Bruyère, Bossuet et Fénélon, ont professé les plus saines doctrines en tous genres, ,^^ et leurs oeuvres, aussi pures qu'elles sont belles ^ sont également propres à former le cœur et l'esprit. Voilà le temps de la littérature vraiment classique.

Dans le siècle suivant , la religion perdit son ascendant , la morale sa sévérité , l'autorité civile sa force et sa dignité ; -les vices firent naître les paradoxes et les sophismes , la licence des moeurs passa dans les esprits , et la chaîne de tous les bons principes fiit rompue. Une philosophie orgueilleuse et novatrice entreprit de réformer les abus, elle ne produisit que des excès ; elle se vanta d'éclairer le monde, elle l'embrasa... Mais observons la gradation du mal dans la littérature , qui est le principal objet de notre

!l7a DE L INFLUEJNCE

eiLamen. Fontenelle^ Montesquieu^ présen- Icait la transition d'un siècle à l'autre ; Voltaire et Rousseau offirent le milieu du dixhuitième siède; les Helvétius^ les d'Holbach^ en annoncent la fin. Une question importante s'est élevée et a souvent été débattue de notre temps : on s'est demandé si la société d'alors avait donné aux lettres l'esprit d'irréligion et d'indépendance, ou si elle FaTaît reçu d'elles. On peut admettre qu'il y a eu influence réciproque^ action des moeurs sur les lettres, réaction des lettres sur les mœurs. Les philosophes puisèrent dans la société un poison qu'ils lui rendirent ensuite, plus actif et plus subtil (i), et Os se plurent à corrompre un monde corrupteur : comme ces dan* gerepx courtisans, qui perdent les princes par le9quels ils ont étéipervertis , et qui trahissent les intérêts de leurs maîtres pour flatter leurs penchans. Quoiqu'il en soit, les écrivains les plus distingués du dix-huitième siècle , en brisant les liens de la morale et de

(i) On peut observer d'ailleurs que ce poison n'infectait que )« haute classe , é, que les philosophai le popularisèrent.

la religion , en relâchant ceux de l'autorité politique 7 restèrent fidèles aux règles du bcm goût (i), et la littérature, en cessant d'être classique dans son esprit, le lut encore dans ses formes.

Arrivons à une troisième période. L'œuvre de la corruption se consomme. Les novateurs, encouragés par leurs succès, ne respectent plus rien j ils ne connaissent plus aucun frein; une sorte de délire frénétique les saisit 5 tout devient l'objet de leurs attaques et de leurs violences. Voltaire et Roi^sseau, sur la fin de leur carrière , virent avec regret de si eflTroyables excès , dont ils avaient été les premiers moteurs : l'un s'inquiéta pour Tautorité avilie (2) y pour la langue et le goût , qui com-

(i) C'est, à la yérîté, ce qui les rendit plus dangereux.

(a) Oa se rappelle qcie Voltaire , lors des démêlés de la Cour et des Parieinens , prit toujours le parti de la Cour. J^aim^raU mieux , disait-il ^ me trouver entre, les patîee d'un lion , que d'être mangé par une foule de rat» , me» confrères. Il serait même facile de prouver que Voltaire , loin d'étne fayorable à la démocratie, fut le partisan très-prouoncé du pouvoir absolu. Voici âes ci'

rx'j/l DE l'jnfluence

mençaieBt à s'altérer : l'autre gémit sur les mœurs dégradées^ sur la destruction de toute religion , sur l'intolérance philosophique , dont il était lui-même la victime (i). En vain tous deux ils essayèrent de défendre, chacun dans son sens , les bonnes doctrines , en vain ils tachèrent de s'opposer au débordement de la licence; les digues étaient rompues, le torrent était trop rapide ; ils moiu^rent sans avoir pu réparer leurs torts , et n'en virent pas les plus funestes conséquences. Après eux, éclata l'épouvantable orage qui bouleversa la France. Uastre de la civilisation s'eclipsa, et les ténèbres de la barbarie enveloppèrent notre malheureuse patrie. On ne connut plus alors q[ue la politique des bour-

Utjons à ce sujet, qoe , du reste, nous ne prétendons pas approuver: Un roi qui n*e$t pat contredit ne peut guère être tnéchant» (Politique et législation). Louis xi , pendant son régne, fit passer par la main du bourreau environ quatre mille citoyen»; e^est gu ^l n était pa$ absolu et qu*il voulait Vétre, Louis xiv, depuis V aventure du duc de Lauzun, n'exerça aucune rigueur contre personne de sa Cour; c'est quil était absolu, ( Id.)

(i) On ne saurait nier , malgré tontes les erreurs de ces dcax grands écrivains , que l'un n*eût sincèrement Tamour de » vertu , et Vautre le goût de la saine et belle littérature.

J)E LA DÉVOLUTIONS ETC. tl'jij

reaux et l'éloquence des sans-culottes; le pou^ voir et la parole appartenaient à tout ce qu'il y avait de plus atroce ou de plus vil, et la France devint à la fois un théâtre d'horreur et de ridicule. Un tel état de choses ne pouvait durer. Le mal s'usa par son excès. Après beaucoup d'épreuves et de fortes secousses y après une longue série d'infortunes et d'expiations^ nous recouvrâmes l'ordre et la tranquillité^ nos princes et nos autels. Le monstre révolutionnaire fot abattu , mais non anéanti. Ses ravages ne sont point efiFacés; son influence règne encore 3 il a laissé des germes de corruption qui continuent d'infecter l'es-prit public; son venin circule dans toutes les veines du corps social. De son alliance avec la politique et la littérature sont sortis deux rejetons, qui tiennent beaucoup de sa nature , sans avoir sa perversité : son esprit revit en eux ; mais il est modifié. Pour les signaler, il faut quelque courage, car ce sont de véritables puissances aujourd'hui, qui ont fait des conquêtes dans ce qu'il y a de plus respectable par le caractère et de plus distingué par le talent. L'un est le- libéra--

%r6 DE l'influence

lisme (i), l'autre le romantisme. Ces deux frères ne marchent pas toujours ensemble; mais ils vont au même but^ foulant aux pieds le passé pour atteindre à un perfectionnement chimérique. Ils sont aveugles^ et c'est leur excuse. Ne nous occupons que du deniier, qui se rapporte à notre objets et tâchons de lui ôter son bandeau , si ce n'est pour loi faire voir clair ^ du moins pour le mieux oobnaître.

IHous avons dit qu'il tenait de la nature de son père. En effets son origine réyolution^ naire se fait assez remarquer dans ^ révolta contre l'expérience^ dans sa haine pour toute espèce de station et de loi^ dans son mépris pour les anciennes traditions^ enfin d^ns sou gpùt pour les ruines^ les tombeaux^ les dévastations^ les noires horreurs. Fuyant la clarté du jour, il s'enveloppe de mystère, il

. (i) J'entends ici par UbéralUme , non celai qui réclame ou qui défend des droits concédés par la Charte, mais celai gai '^^^ une tiberté illimitée, ou celai qui, à la fareur de ces mémef droits , Tcot ccmquéur la république.

s^envîronne de spectres, de fantômes, de vampires.... Il recherche les objets îndétei^ minés , les images vagues et vaporeuses.

Aussi rend-il un culte particulier à la divi* nité des nuits ; mais , cpmme l'a dit un homme d'esprit, Diane ^ ici ^ ri est point la $œur il Apollon,

Laissons les figures, et appliquons-nous à bien défmir ce nouveau genre de littérature.

Qu'est-ce que le romantique? C'est, il me semble^ l'indépendance de toutes les règles et autorités consacrées; c'est tantôt l'imitation exacte d'une nature brute et sans choix, tantôt l'expression recherchée d'une nature £mtastique ; c'est l'alliance de l'ignoble et du maniéré, du bouflfon et de; l'ampoulé. En un mot , c'est l'absence du goût .

Il y a le romantique de sujet, le roman^ tique de pensées, le romantique d'expressions ou de style. Dans le sujet, on marc he è ra^ venture^ sans ordre ni plan j on ne tfhSiSftc^ que l'eflfet, sans jamais consulter la vraisemblance et la raison j on multiplie les contrastes^ mais on ne les choisit pas ; l'imagination fait

^7* DE l'influence

tous les frais ^ l'art est exclus; et ce qu'il y a dé plus heureux dans le genre , est toujours ce qu'il y a de plus désordonné, de plus extraordinaire, et souvent de plus absurde. Le romantique de pensées consiste dans une ce^ taine rêverie vague, dans une sorte d'extase^ où Ton ne voit que des objets confus , à peu près comme dans les songes; dans un dérèglement d'idées qui ressemble au délire (i).

Enfin , le romantique de style est l'inégalité; prise pour de la variété, l'exagération pour de la force, l'afFéterie pour du sentiment ^ l'obscurité pour de la profondeur, et l'enflure pour du sublime. C'est l'abus du genre descriptif, Fentassement des images, le vain luxe des épithètes , le rapprochement des locutions les plus opposées; souvent la discordance du ton avec l'objet, l'expression amphatique pour des idées cbndmunes, et l'expression familière dans des sujets graves.

■Viflljm* ^^® remarque à faire ici, c'est que

(i) £t ToiU ce qo*on appeUe naturel et yérité ! Comme û Tétat naturel et le plus propre à représenter» était le sommeil^ la fièvre on la démence.

les sectateurs de la uooyelle école doBaent à la prose les inTersioBs de la poésie, tandis qu'ils se dispensent des transitioa$ dans le poème épique, et des trois unités dans la tragédie : difficultés nécessaires aui^plus hauts genres de littérature , qui n6 doivent être trai* té$ que par des esprits supéri^xrs» Ainsi, par un étrange renversement d^ choses > par une entière subversion de principes, l'on ote à la prme sa clarté, et à la poésie ses plus noUes privilèges « 4Ni rend , contre leur nature, l'une ambitieuse, et l'autre vulgaire*

Un habile critique a fort bien établi la difiBérence entre les classiques et le$ roman^ tiques^ sous le rapport du style. Il observe (ipx^ les premiers sç renfermera dans le monde réel, et que les seconds /égarent dans le monde idéal; que ceux-ci se complaisent dans les abstractions de mots et d'idées , tandis que les autres empruntent leurs ima^s et leurs expressions au physique, ^t parlent aux sens pour éinouuoir l'esprit. Cette distinction , aussi juste qu'ingénieuse , est rendue plus sensible par des exemples, (Voir le Journal des Débats j du i4 jnin 1824, article signé Z.)

a8o DE l'influence

Le même écrivain réfute ceux qui, voulant intéresser la religion au succès du romantique, ont prétendu que^ depuis l'établissement du christianisme , le monde avait besoin d'une littérature nouvelle. « Racine et J.-B. » Rousseau, dit-il, ont, depuis long-temps, >i fait sentir le vide de ce raisonnement, en Kï traitant d'une manière admirablement clas- » sique la poésie religieuse. On a soutenu » aussi, ajoute-t-il , (juie le classique était » très-convenable quand 41 s'aghsait de trai- » ter des sujets antérieurs à l'ère chrétienne, » mais que la nouvelle école s'appropriait i> beaucoup mieux aux sujets postérieurs à » cette époque. Pour détruire cette distinc- » tion subtile, il suffit de faire observer que » Shakespeare a été un excellent romantique » dans sa tragédie de Jules César; Racine, » un parfait classique dans le sujet moderne^ » et réceût de Bajazet; et Corneille , sévère » observateur des unités dans la tragédie w toute chrétienne de Polyeucte. »

Mais, objectent encore les romantiques, pourquoi nous jEaire un crime d'avoir adopta des modèles étrangers? Vos auteurs favoris

ne se sont-ils pas faits les écoliers des Grecs et des Romains ? À cela je réponds que n'ayant encore aucune littérature , il a bien fallu prendre des leçons quelque part^ et que nous devons révérer les maîtres qui ont formé les Corneille, les Racine, les Molière et les Voltaire, respecter et observer à jamais les règles qui ont servi à la composition de leurs admirables ouvrages ; mais qu'aujourd'hui, ayant une littérature nationale, une littérature qui a conquis l'Eiu-ope , mieux encore que nos armes, et qui a rendu notre langue universelle , il est honteux de quitter le premier rang pour nous mettre à la suite des aimtres nations, d'abdiquer l'empire du goût, de renoncer à notre riche héritage de * gloire^ pour nous soumettre à des puissances barbares, ennemies de nos lois, envieuses de nos titres et de nos honneurs ; que c'est là une lâche désertion, un crime de lèze-patrie, qui bientôt nous rendra barbares nousmêmes. Et qu'on ne dise pas qu^il s'agit d'une création nouvelle , que nos pères n'ont pu adopter, parce qu'ils n'en avaient aucune connaissance. Le genre romantique, réprouvé eni France , n'y était point ignoré Dans les

a8î» DE L'iN^LUEIfCE

siècles derniers on tenta plusieurs fois de détrôner les anciens^ et d'affranchir la médiocrité du joug des règles. Mais le bon goût^ dominant alors^ ne permit pas au maurai»

de s'étabHr^ et ks Boileau^ les J.-B. Rousseau y triomphèrent aisément des Perrault et desLamotte. Malheureusement^ de nos jours^ les bons esprits ne sont pas en majorité y et e'est, comme je l'ai déjà dit^ un des signes les plus certains de décadence; les doctrines Ticieuses l'emportent , elles pervertissent les meilleures dispositions^ elles corrompent le talent dans son germe ^ et Ton^Toit les hommes les plus heureusement nés , infecta d'hérésie^ sacrifier aux faux dieux. Veut-on reconnaître les tristes conséquences d'un tel eulte^ l'influence nuisible qu'il exerce sur l'esprit de nos jeunes auteurs? Qu'on observe leur marche et le cours de leurs productions r les premières sont presque toujours les meil-^ leures; rarement ils s'élèyent aù-dessùs de leur début. Pourquoi cela? C'est que^ sortant de leurs études^ et nourris des bons modèles^ leur heureux génie n'a pris encore aucune direction yideuse^ qu'ils obéissent encore aux préceptes et aux autorités classiques : mais

lancés dans le monde, flattés et prônés , ils ne tardent pas à se séparer de ces guides si sûrs, et ils font comme ces enfans i^igoureuXy dont parle La Bruyère, qui battent leur nourrice.

En suivant le goût du jour, en adoptant l'école romantique, ils se promettent des succès plus faciles et une renommée plus éclatante; ik font en littérature ce que les philosophes du dix-huitième siècle ont fait en morale, ils pervertissent le monde qui les a pervertis.

Mais la peine est attachée au délit : leur célébrité n'est que viagère, ils ne fondent aucun monument pour la postérité, et une sorte de goût natif les empêche toujours d'égaler les conceptions bizarres et monstrueuses de leurs nouveaux maîtres. Quels sont ces maîtres principaux? Shakespeare, Calderon, Schiller, lord Byroû. De ces quatre écrivains , les deux premiers appartiexment à un siècle barbare, qui leur sert d'excuse. Tous ont du génie; qui le nie? Mais ils manquent de goût, et cela suffit pour défendre qu'on se les propose pour modèles. Néanmoins, je suis loin de prétendre qu'on ne doive pas chercher dans leurs ouvrages des inspirations , et quelquefois imiter leurs beautés âpres et sauvages.

a84 i>E l'influence

Cest rimitation seryile que je condamne^ c'est l'engoûment exclusif que je repousse. 'Si Ton emprunte à des auteurs étrangers^ que ce soit avec ctoix et réserve, avec le sentiment de l'orgueil national, pour corriger et embellir, pour polir de grossières ébauches.

Cest ainsi que Voltaire lui-même a emprunté quelquefois au théâtre anglais, et certes, il n'a pas sacrifié Racine à Shakespeare: qui ne connaît sa fameuse diatribe contre ce poêle étranger, et contre les français dégénérés qui avaient apostasie en sa Êtveur?

Dans ses tragédies, il a cherché sans doute à faire autrement que Corneille et Racine, mais non d'une manière contraire , et sans jamais transgresser les règles fondamentales. Voilà les bornes de l'innovation. Boileau a imité Régnier, La Fontaine Marot et Rabelais , mais avec discernement, en épurant et perfectionnant leurs modèles. On ne trouve aussi rien de servile dans l'imitation du théâtre des anciens par Racine et Molière :

ils se sont appropriés leurs emprunts, et ont donné toutes les formes nationales à des sujets étrangers. Cherchez donc quelques diamans binits dans le fumier du roman-

tisme ; taïUez-^les avec soin , enchâssez-les avec art et avec goût, et vous enrichirez notre httérature, sans la corrompre, (i)

En vam vous vous autorisez d'un illustre exemple, vous citez un auteur célèbre de nos jours , hors de ligne par le génie, et dont les ouvrages étincellent de beautés: ce grand écrivain a fait comme ses prédécesseurs les plus renommés , il a emprunté avec discrétion, avec discernement; mais surtout il a créé. Au S|urplus, il a été facile de remarquer qu'en avançant dans sa carrière, il s'est beau-

Ci) n est, je l'aTone, des modifications qui résultent des circonstances et qu'elles semblent indiquer. L'art dramatique , surtont y leçoit ces modifications de l'état des mœurs. Ainsi , Corneille et Racine ont été obligés de sacrifier à la galanterie, divinité du temps; et, avec tout leur génie, ils n'ont pu éviter quelquefois la fadeur et la langueur. Plus heureux, nos auteurs modernes peuvent offrir des sacrifices plus purs , enflammer les cœurs d'un plus beau feu, d'un plus noble enthousiasme, de Tamonr de la gloire et de la patrie. Répondant aux besoins de Tépoque , se conformant aux dispositions des esprits , qu'ils donnent à la tragédie une teinte nationale et politique . qu'ils prennent pour mobile de l'intérêt le patriotisme : ce sera ufie honorable innovation, à laquelle applaudiront tous les gens de goût , ainsi que tous les gens de bien.

a86 pE l'influence

coup rapproché des classiques; et tous suiyez une marche toute contraire. Son style est devenu aussi simple^ aussi pur^ cpi'il est pittoresque et animé; et vous recherchez toujours davantage le néologisme^ le galimatias^ tellement qu'on ne saura plus bientôt dans qudle langue vous parlez. Vous vous perdez dans de longs détours^ vous vous en* foncez dans les ténèbres ; et ce qui le distingue aujourd'hui^ est la clarté^ la précision, qui s'allient chez lui aux hardiesses de l'imagination ^ à la hauteur et à l'édat des pensées. Cest avec justice qu'on pourrait lui appUquer cette belle comparaison dont îl s'est servi en parlant de Bossuet : Tel quunflewe {juiy en s éloignant de sa source , dépose peu a peu le limon qui troublait son eau y et devient aussi limpide, vers le milieu de son cours, quil est profond et majestueux. Les amateurs paisibles des belles-lettres ne peuvent s'empêcher de regretter que la politique ait enlevé cet illustre écrivain à la littérature , dans la plénitude de son talent^ et dans toute la force de son génie.

Je me résume. Une nation est parvenue a

DB LA RÉVOÎiUTION, ETC. 287

son vrai point de maturilé ^ quand le mérite et l'habileté protègent les bons principes en tous genres j quand la religion^ la moï*ale^ la lit> térature ^ Ée prêtent un aj^ui mutuel et concourent au même but^ au bien. Voilà le siècle de Louis-le-Grand. Immédiatement après ^ nous conunençons à déchoir. Aux beauxarts ^ à la saine philosophie^ succèdent l'abus du raisonnement^ Findépendance et la nouveauté des opinions : rassasié de richesses^ tourmenté par une inquiétude vague ^ on quitte le bien pour poursuivre le mieux , et Ton s'égare dans cette vaine recherche. La religion s'efface , la morale se relâche , la littérature même commence à s'altérer ; car les mauvaises maximes sont déjà du mauvais goût. De Porgueil et de la licence naît l'esprit révolutionnaire^ qui change la politique et le langage^ qui bouleverse tout^ et, dan^ son eours désastreux^ frappe de mort tous les élémens de la civilisation. Dans cet amas de destructions et de ruines, se sont perdues les anciennes traditions littéraires, les pures doctrines du goût y ou plutôt on ne veut pas les retrouver, pour avoir l'honneur de fonder une école nouvelle. Malheureusement le siècle

a88 DE l'influence de la révolution, etc.

des sophistes est ordinairement précurseur de la barbarie , et nous avons fait un grand pas vers cette époque , en copiant des auteurs d'un temps et d'un style barbaret,Mai$ descendus dans le mal, nous pouvons remonter au bien. Il ne faut pas désespérer de la patrie ; ' elle renferme dans son sein tous les principes de régénération , tous les germes de prospérité et de gloire. La nature est à peu près également riche et libérale en tous temps ; « mais les hommes ne sont pas toujours aussi sages y et ne savent pas aussi bien profiter de ses dons : cela seul fait la différence d'un siècle à un autre. La décadence n'est point produite par l'absence des talens , mais par l'abus qu'on en £aiit. Que nos jeunes auteurs, presque tous si heureusement doués, rentrent dans la bonne voie ; qu'abandonnant les pernicieux exemples de l'étranger, ils reviennent aux principes de l'école française, qu'ils remontent à la source du vrai beau , et notre siècle ne le cédera à aucun autre.

DU

PROOBÈS DES LUSIIÈBES.

DU

PROGRÈS DES LinmÉSlES (i).

Qu^appelle-t-on aujourd'hui le progrès des lumières? Ce siècle est-il plus éclairé que celui de Louis XIV, qui brilla d'un si vif éclat? Est-il plus fertile en grands hommes?

Non, sans doute : il n'y a réellement pas plus de lumières j mais plus de gens en ont,

(c Les grands talens, dit Voltaire, sont tou^ » jours nécessairement rares, surtout quand » le goût et Tesprit d'une nation sont formés. » Il en est alors des esprits cultivés comme » de ces forêts où les arbres pressés et élevés » ne souffrent pas qu'aucun porte sa tête trop » aU'-dessus des autres. Quand le conunerce

(i) Ce morceau a été lu à la Société Royale des Bonnes-Lettres» séanee dn 7 mars xSsS.

29^ Dît PROGRÈS

» est en peu de mains ^ on voit quelques foiv M tunes prodigieuses^ et beaucoup de mi- » sèrej lorsqu'enân il est plus étendu, Fai- » sance est générale, les grandes fortunes » rares. Cest précisément parce qu'il y a » beaucoup d'esprit en France, qu'on y trou- » vera dorénavant moins de génies supé- » rieurs.»

Ces réflexions, que suggérait à Voltaire la fin de son siècle, sont encore plus applicables au nôtre. Il y a comme une teinte d'instruction et de sagacité générale dans la nation ; mais on ne voit plus guère de ces grandes supériorités en connaissances et en talenS; qui ont ùit son illustration. Il semble que les lumières, en se répandant, aient perdu de leur éclat. Cela se conçoit : leurs rayons divisés ont moins d'intensité. Tous les esprits se partagent ce qui n'était que le privilège de quelques-uns; et, comme on a haine aujour* d'hui des privilèges , des distinctions de toutes sortes , on veille à ce qu'il y ait une mesure commune de savoir, d'intelligence^ on veut égaliser les hommes par les idées, comme, dans la révolution, on voulait les égaUser par

DES LUMIÈRES. IqS

les conditions. NoUs verrons comment

les moyensi qu'on mo^ploie pour répandre

Vinstruction dans toutes les classes ne

sont propres qu'à produire une médio^

crité -unif<HTne : nous examinerons s'il n'y

en aurait pas de plus judicieux^ et sî

l'on ne pourrait tirer un meilleur parti

de l'état de civilisation où nous sommesl

parvenus. Mais d'abord observons les deve-

loppemens successifs de l'instruction pur-

bHque en France.

Les connaissances précèdent les idées. Âvan^ de pertser soi-même^ on étudie ce que les autres ont pense ^ et Ton enrichit sa mémoire y dans la jeunesse , de ce qui doit servir d'aliment à l'esprit et au jugement dans l'âge mûr. Il en est de même des peuples : ils font leur éducation connue les individus^ et emjpruntent les idées des autres peuples avant d'en avoir en propre. C'est pourquoi les siècles d'érudition précèdent ordinairement les siècles des belles-lettres et de la philosophie. Le goût et la raison, qui héritent de la science, exploitent les richesses qu'elle n'a £dt qu'amasser.

!I94 »U PRO(»lÈS

Ainsi^ pendant long-temps^ en France^ Ton ne fit usage d^ facultés de Tesprit que pour apprendre^ et les hommes les plus distingués^ sous le rapport intellectuel ^^ étaient des savans. Mais cette classe^ très-resserrée, n'avait presque aucun rapport avec les auti*es ; elle formait comme une espèce de secte y qui sacrifiait à des dieux inconnus. Le petit nombre des adeptes rendait les mystères plus sa?crés. Jaloux d'en dérober la connaissance au vulgaire, ils les environnaient de difiBcultés, affectaient un langage bizarre , obscur ^ inintelligible, et soumettai^it les aspirans aux plus pénibles épreuves. Peu compris des gens du monde, ils étaient eux^-mraies étrangers aux usages, aux manières, aux intérêts de ceux-ci. Dès-lors ils n'influaient en rien sur l'esprit de la nation. De ce mélange de savoir, de barbarie, de prétentions outrées > naquit le pédantisme.

Trois professions, sortant des écoles, en retenaient le jargon et l'esprit. Trop longtemps un charlatanisme grossier infecta la médecine, la théologie, la jurisprudence, arrêta l'utilité et les progrès de ces sciences

DES LUMIÈKJCS. ^qS

pratiques^ qui touchent les premiers intÀ^ts de la société. Toutefois, il faut reconnaître ici que rëtude approfondie des lois et dçs moeurs de l'antiquité, forma, parmi la magistratui^, des hommes d'une trempe forte, d'un ^nie éleré, d'un patriotisme courageux et incopruptible, dont on ne Toit plus guère d'exemples aujourd'hui.

Ce fut par ces trois professions que les savans s'ouvrirent un accès dans le monde.

Plus tard, ils s'insinuèrent dans le commerce des femmes, et répandirent sur elles leur influence, en recevant la. leur. Les délicaiesse» du sentiment s'unissant aux subtilités de la science, produisirent ce ton maniéré et recherché qui devint à la mode dans la hautesociété, etdont Moli^ semoqua siingé^ ttieusement dans sa comédie des PrécieMes ridicules. Le même auteur, assisté de son ami Boileau, fit justice des faux beaux-es-* prits, de tous les savans en us : ils furent honnis à la cour, à la ville, et l'on vit dis* paraître le pédantisme scientifique avec le pédantisme sentimental. Dès lors brilla, dans tout son éclat, cette éppque à jamais mémo-

.ag6 DU PROGRÈS

rable, si justement nommée le grand siècle, qui réunit tant d^élémeiis de prospérité et de gloire. Il semblait que les précieux germes!

renfermés dans le sein de la nation s'étaient attendus réciproquement pour éclater tous à la fois : comme les fiaicultés d'un homme de génie^ dont la nature ne retarde les dévéloppemens que pour leui* doxmer plus de force et d'essor.

J'ai déjà rendu hommage à ce beauv siècle (i). J'aime à lui payer ici un nouveau tribut^ au risque de me répéter. Il a tant de titres à ma reconnaissance ! Je lui dois l'amour des lettres et les plus délicieux plaisirs deTesprit.

Un concours heureux de circonstances £ivorisait un tel état de perfectionnement en France. Une opposition politique^ des troubles civik^ des disputes de religion^ avaient également aiguisé les esprits et les courages^ formé à la fois des écrivains^ des hommes

(f) Dans le précédent écrit.

d'état et des guerriers : un nouveau règne ouvi^it tous les coeurs à l'espérance : un monarque jeune ^ galant, ambitieux, généreux et magnifique, amoureux de toutes les gloires, et juste appréciateur de tous les mérites , excitait une émulation générale ; enfin, Pérutdition précédente, cette érudition que nous aTons Tue, par sa yieille routine et ses formes grotesques^ si contraire aux talens, semblait n'avoir travaillé que pour eux ; elle leur our Trait ses ti^ésors, dont elle avait été si avare ^ et^ de même que nos magistrats avaient trouvé dans l'antiquité des modèles de vertu , nos écriirains y trouvaient des mod^es de goût^ qui> se combinant avec, le génie national, inspiraient ces chefs-d'œuvre, dignes euxmêmes de servir de modèles dans tous les âges. c< Oh a fait du style, dit La Bruyère, » ce qu'on a fait de l'architecture ; on a en- » tîèi'emeiit abandonné l'ordre gothique, quç » la barbarie avait introduit pour les palais » et pour les templ^j on a rappelé le do- » rique, l'ionique, le corinthiçn : ce qu'on » ne voyait plus que dans les ruines de 1^* » çienne Rome et de la vieille Grèce, éclate » dans nos portiques et dans nos pérystiles*

398 DU F&OGRÈS

h De mème^ on ne saurait^ en écrivant, n rencontrer le parfait^ et^ s'il se peut^ sur* » passer les anciens^ que par leur imitation. »

Ainsi y tout en France oliei8$ait mxx loh du Immi goAt et de la raison^ tout respirait cette él^ance qui s'était répandue idans Fat* mosphère de la nation. Une heureuse oonuntinication^ des rels^onà réetproques s'étaiait établies entre les différentes tasses ^ entre les diverses professions, et leur étaient également avantageuses. Mais si aucune ne.traïicliait plo^ par le ton et les manières, chacune g^urdait la nuance distinctive qui convient à sa po^tkm •Ociale. Le philosophe fréquentait le monde pour le connaître et Fétudier, non pour y briller: La soif de s'enHdliîr ne préoccupait pas l'homme de lettres, le savant, dans leurs nobles travaux, et ne leur inspirait pa^ l'idée d'en faire une honteuse spéculation. L'homme de cour ne prétendait point aux connaissances que donne l'étude approfcmdJe des sciences et des beaux-arts; il les honorait, était assez éclairé pour les appréder et les goûter; mais il recherckait un' autre genre de gloire*, auquel Fappelait sa naissance;

toute son ambition était de sertir IIËtat et le Prince^ dans les camps par sa yaleur^ ou dans les conseils par sa prudence. L'homme de rc^e^ également instruit et poli^ mais portant dans ses mœurs la gravité de ses fonctions^ ne faisait ni le bel-esprit ni le grand seigneur ; et le bourgeois y pour s'être enrichi par son industrie dans quelque branche de commerce, ne se croyait pas le droit de réformer les lois de l'état. Enfin, tot^ était à sa place, tout se coml^nait et s'enchaînait, sans se ccmfondre; et cet ordre parfait , ce juste équilibre, était maintenu par un monarque , ^lact observateur des convenances, que la nature semblait avoir formé tout exprès pour une pareille époque.

Il en présentait l'image dans sa noble pçr*sonne, et fat digne de lui donner son nom.

Dans le siècle suivant, la civilisation et l'instruction s'étendent sans se perfectionner. L'aiihre des connaissances humaines semble encore plus chargé de finiits; mais la multi^ tude nuit à la qualité : ils ont passé le vrai point de maturité, ils commencent à s'altérer et à perdre de leur saveur. Nous avons vu

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les sciences et les lettres en dehors de Itf s(pciété ; puis en communicaticMi arec elle ; nous allons les voir à sa téte^ commandant et diri-* géant son esprit. Ce n'est plus la naissance^ c% n'est plus l'emploi, qui mettent en crédit dans le monde; c^est le talent; il est devenu la première dignité en France, et chacun j prétend, ou s'associe à cehii d'autrui^ pour avoir part à la &veur publique. Tout rend hommage à. cette nouvelle suprématie. Avezvous acquis de la célébrité par vos ouvrages ? TOUS êtes une puissance : les riches , les grands, les ministres vous recherchent, vous courtisent, se mettent à votre suite, et men^ dient quelques-uns de vos éloges ; les princes-, les souverainseux<-mêmes, jaloux de vos suffrages, se disputent l'honneur de vous avoir à leur cour, de vous loger dans leur palais , ou d'entretenir des correspondances avec TOUS ; vous êtes le premier de leurs Êivoris ; ils prennent de vos leçons , et ne sont pas moins glorieux d'un succès littéraire que du gain d'une bataille ou de la réussite d'une afiaire diplomatique. Admis dans leur plus intime confiance, vous remplacez près d'eux les confesseurs, les directeurs, ainsi qu'au-

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près des femmes. Ce sont elles surtout qui TOUS mettenl^à I9 mode : elles ont des cercles où vous brillez, des dîners pour vous réunir; elles vous font des libéralités et des pensions; vous -êtes Tobjet de leur plus tendre sollicitude ; elles vous environnent de soins empressés, d'attentions délicates et recherchées, de mille séductions enivrantes; et si vous êtes attaqué, persécuté, elles vous défendent et vous servçnt avec cette chaleur, ce dévoûment qu'elles portent à tout ce qu'elles a^ fectionnent.... De tels prix proposés aux talens n'étaient pas le plus sûr moyen de les développer; ils excitaient plutôt l'ambition que l'émulation, faisaient naître les brigues, les cabales, les haînes, les jalousies, sôulevaieiKt dans le paisible empire des lettres mille dissentions tumultueuses ; chacun étak occupé à se ménager des intrigues^ à se faire des partisans, à s'attacher des coteries; et les soins qu'on donnait à sa réputation nuisaient aux travaux qui assurent la gloire. Les démêlés des écrivains et des artistes faisaient plus de bruit dans le monde, agitaient da- .vantage l'opinion publique, que les débats entre les princes et les états. Â la cQur, à la

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