‹ Observations morales, critiques et politiquesChapitre 18 sur 22 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

La nature, la religion, le gouvernement, voilà les trois sourees où les hommes civilisés puisent leurs idées. Ces idées se transmettent d'âge en âge par des écrits, véritables archives de Tesprit humain. Là se retracent les diverses impressions que les peuples ont reçues des circonstances qui leur étaient particulières. Recherchons celles qui, provenant de la forme du gouvernement, ont concouru à donner à la IKtérature de chaque pays des traits distiiicti& et un caractère propre.

£n Orient, ledespotisme ne pemlettant pas Fexpression pure et franche de la vérité , fit inventer l'apologue, Tallégorie, la parabole, et toutes les figures qui servent à la voiler , à la déguiser. Tel a été le langage de la morale. L'histoire, trop sévère pour les princes, à qui elle eût reproché leur tyramiie , eût été trop triste pour les peuples, à qui elle n'eût présenté que Fàbjection de leur condition; elle fut muette. L'homme, mécontent de la.

réalité, se réfugiait dans les fictions; trom-

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pant ses désirs par ses illusions y il se créait un monde fantastique, où il aimait à s'égarer , et donnait à son imagination toute la liberté qui manquait à ses actions. Delà les contes de fées et de génies , si riches de prodiges et d'enchantemens. D'ailleurs , le prince était un enchanteur lui-même, qui pouvait réaliser ces songes brillans. II y avait tout à espérer de sa &veur, comme il y avait tout à craindre de sa disgrâce. Son sceptre était une baguette magique, qui opérait dans les destinées les plus étranges métamorphoses; ses caprices élevaient et renversaient les fortunes par des coups rapides et imprévus. Uétendue d'une telle puissance , l'éclat , la magnificence dont elle était environnée , les choses extraordinaires dont on était continuellement frappé, exaltant les idées et poussant l'imagination au-<lelà des bornes, inspiraient ces images gigantesques, ces hyperboles, cette enflure, qui font le caractère du style oriental.

En Grèce, un autre principe produisit un autre genre d'exaltation. La liberté, en donnant l'essor à tous les grands sentimens, à toutes les belles pensées, fit fleurir toutes les

branches delà liliéfature. Une généreuse émulation précipitait vers la gloire des honunes que la nature semblait avoir formés pour elle. Chacun ambitionnait l'estime^ l'admiration de ses concitoyens, chacun voulait illustref son nom et sa nation. Le génie et l'héroïsme s'en^flammaient ensemble au foyer du patriotisme : le poète, l'historien étaient dignes du guerrier, et des exploits inspiraient des che&d'oeuvre, qui devenaient comme eux des modèles pour la postérité. Un enthousiasme tout à la fois poétique et national avait déifié la gloire. Des autels étaient élevés aux anciens chefs de la Grèce, aftix bienfaiteurs de l'humanité, aux héros destructeij^rs des monstres et des brigands qui avaient ravagé le pays, et le respect , la reconnaissance pour les ancêtres se confondaient avec la piété pour les Dieux. Ces hauts sentimens étaient entrete-nus par des représentations théâtrales , auxquelles assistait tout un peuple y ivre de sa grandeur et fier de sa renommée. Voilà sans doute l'origine de la tragédie , qui dut à de tels sujets sa noblesse et son élévation. L'éloquence naquit de la discussion publique des . affaires de l'état. Les Eschine, les Démosthè-

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nés ae fidsaient de la tribune un tr&oe d'où il» I^Temaient les passions et r^naient snr les esprits. La philosophie, au portique, à l'académie 9 au lycée, dictait d'admirables préceptes de morale, et s'élevait k de sublimes spéculations. Ainsi , Messieurs , les lettres receyaient de la liberté leur plus belle, leur plus honorable mission, celle d'enseigner h sagesse et de célébrer la vertu. Mais^ je ne k dissimulerai pas, cette liberté, sous le rapport intdlectuel comme sous le rapport politique, a ses excès. Il se mêle des poisons suIh tils à ses fruits bienf«sans«. A Athènes , trop souvent, des rhéteurs séditieux et d'impudens sophistes abusèrent du crédit qo'avaient obtenu râoquence et la phUotophie pour séduire la multitude : ils la portèrent aux plu:^ coupables mjustices, aux (Âus odieuses ingratitudes : envieux du mérite, ennemis de la vertu, ils provoquèrent l'exil de Gimon^ ée Thmnistocles^ d'Aristide, firent condamnera mort Socrate etPhocion, et^ dépouillant suocessivement l'état de tous ses grands hommes, ils le conduisirent à sa perte. — O Grèce ! si le ciel t'appdle à de nouvelles et glorieuses destinées^ si^ tri^nphante de tes barbares op-

pressenrs^ tu dois reconquérir ton ancienne liberté^ sache la régler par de sages lois^ la contenir dans de salutaires liînitest reste unie pour être forte ; et> instruite par l'histoire^ par tes propres malheurs^ défie -toi d'une démocratie turbulente^ qui> par l'anarchie j conduit toujours à Fesolarage.

La littérature ^ chez les Romains^ fut moins un frcit^du terroir qu'une semence étrangère^ qui y s'acdimatant dans un pays jusqu'alors agreste et sauvage^ y répandit la fertilité et l'abondance. Un gouvernement tout guerrier^ qui 0e rapprochait plus de celui de Sparte que de celui d'Athènes^ avait été peu &vorahie aux arts^ et Mars^ gardant son naturel i^urouche^ n'avait pas formé^ comme dans cette dernière r^uhlique^ une heureuse al*^ liance avec les Muses* Elles ne s'introduisit rent à Rome qu'avec le luxe et la mollesse^ dont elles-mêmes avaient reçu let^fimestes influ^icês. Cela explique pourquoi les poètes latins n'eurent pas^ ainsi que leurs illustrer devanciers^ ce beau caractère patriotique qui électrisait les âmes et portait aux grandes actions. La plupart de leurs écrits attestent l'a^

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faiblissement de la république et la corruption des mœurs. Ou retrouver la virilité et la vertu romaines dans un Tibulle^ un Catulle , im Ovide ? Horace lui-même fait plus d'honneur au goût qu'à la morale. Et que dire de Lucrèce^ qui ne maria la poésie avec la phiilo- 'sophie^ que pour leur faire produire le monstre afl&^ux de l'athéïsme ?.... Ce défaut d'inspirations nationales et religieuses ne permit pas aux poètes romains de s'élever jusqu'à la tragédie^ du moins à la hauteur des Grecs :

ils ne surent peindre que le vice^ dans la comédie et la satire ; ils manquèrent de couleurs poui\ peindre la vertu . . . • Je me trompe, elle reçut les honneurs de l'épopée, et l'Enéide est la plus importante composition de la poésie latine , comme le plus digne hommage qu'elle rendit à la patrie. Mais on ne fera pas le même reproche à l'éloquence et à l'histoire : ces deux Muses avaient devancé leurs sœurs à Rome, ou plutôt elles y étaient nées des institutions poHtiques. Elles combattirent glorieusement pour la cause sacrée de la liberté. Le plus grand orateur des Romains la sauva une fois des attaques des factieux, et quand enfin elle périt, il périt avec elle. Le plus

grand de leurs historiens eut le malheur de vivre sous des tyrans , et le courage de les flétrir dans ses immortelles Annales..... Tout considéré^ les Romains^ heureux imitateurs des Grecs, devinrent leurs rivaux, et fiirent dignes comme eux de nous servir de maîtres.

Mais de long-^temps nous ne fumes en état de nous, former à leur école; ce qui permit aux institutions de nous empreindre de leur esprit. Le régime monarchique et féodal était établi par toute l'Europe. Uhonneur, principe de ce gouvernement^ inspira la chevalerie , qui protégea l'innocence et la beauté contre les abus de la force : ensuite elle prit un plus haut caractère , en combattant pour la religion. Il en résulta dans les mœurs un mélange de piété , de galanterie, de bravoure généreuse, dont la littératiu'e fut l'expression. Les romans de chevalerie devinrent généralement à la mode. En Espagne, le meilleur de ces lii^res^ a-t-on dit, est ôelid qui se moque de tous les autres. En Italie, ou l'on s'était déjà pénétré de la connaissance des?

anciens, on fit mieux sur ce sujet, on fit des poèmes , qui fiirent des chefs-d'œuvre , et

rAriosle^ le Tasse ceignk^nt leur front de la couronne de Fépc^e. Ils ayaient été précédés par le peintre tout à la fois bizarre et su- Mime de T Enfer ^ le Dante, qui> témoin des fhreurs et des crimes qu'engendrent les discordes civiles^ en représenta les châtimens terribles dans une autre vie. L'Angleterre, si souvent le théâtre de révolutions et d^borreurs sanglantes y produisit le génie trafique de Shakespeare, dont Tàpreté sauvage nous retrace la grossièreté et la cruauté de Tépoque. I>Q sein de Fauatère presbytérianisme sortit un poète épique du premier ordre, qui puisa ses inspirations aux sources de la reli* gi<Hi. Puis , la civilisation et la liberté , modifiant les institutions, en développant l'esprit public , l'Angleterre , ainsi qu'Athènes et Rome , eut des philosophes , des orateurs , des historiens, animés du double amour de la I vérité et de la patrie. ;

En France, l'esprit de galanterie et de chevalerie avait été peutrêtre plus marqué que partout ailleurs ; il resta dans les moeurs. Ce fut le caractère de nos plus grands rois; c'est celui de la nation. Toufours l'amour et

la gloire ont été nos passions^ dominantes^ et la littérature en reçut les impressions. Nos premières poésies lurent de^ romances, des ballades, chantées par les troubadours et les trouvères : mais les difiScultés de notre langue retardèrent beaucoup nos progrès c^ns Tart de la versification. Les romans de chevalerie faisaient les délices de la bonne société , et leur crédit se maintint jusque dans les commencemens du règne de Louis XIV. On sait combien M™* de Sévigné aimait les grands coups dépée. Ce goût se trouvait dans les personnes les plus éclairées , parce qu'il tenait plus aux mœurs qu'à Fesprit. M*^^ deScudéri eut une réputation prodigieuse : ses romans^ ainsi que ceux de la Calprenède, étaient interminables; et ils avaient eu l'un et l'autre la singulière fantaisie d'y travestir les héros de l'histoire en galans paladins. Enfin notre goût s'épura, notre esprit se modifia, se perfectionna, par la connaissance et l'étude des anciens, et leur imitation se combinant avec nos qualités propres 9 il en résulta une Httérature tout à la fois classique et nationale, qui produisit des che&- d'oeuvre dans presque tous les genres. La liberté, qui manquait à

nos lois y nous la prenions dans nos mœurs ^ et dans le commerce que nous entretenions avec les auteurs grecs et romains. C'est ainsi qu'au théâtre on donna de sévères leçons au monarque le plus^ absolu et le plus imposant ; c'est ainsi qu'on osa défendre avec une généreuse éloquence un ministre disgracié ; c'est ainsi que Fénélon, dans un livre composé pour l'instruction de son illustre élève, le prémunit contre l'ambition des conquêtes, qui avait fait la gloire de son aïeul. Presque tous les meilleurs écrits du temps contenaient de ces vérités utiles et hardies; et les louanges, souvent, n'étaient qu'une formule pour en adoucir la rigueur.

Cosi a l'egro fanciul porgiamo aspersL Di soaye licor gli orli del vaso, Succhi amari ingannato in tanto ei beye, E del* inganno suo TÎta rîceve.

D'ailleurs, les inspirations, de la religion donnaient aux âmes une courageuse indépendance, supérieure à toutes les considérations humaines. A défaut d'orateurs poHtiques, nous eûmes les orateurs de la chaire, qui élevèrent si haut l'éloquence, en lui donnant une nou-

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velle autorité, et qui, s'adressant aux rois, aux princes , aux grands de la terre , faisaient plier leur orgueil sous le poids des censures de Féglise. Nous eûmes des philosophes moralistes , qui , analysant le coeur humain , nous dévoilèrent nos misères, nos faiblesses, ^nos . vices , et enlevèrent à Tamour-propre toutes ses illusions, ainsi que toutes ses ruses. Déjà des semences de cette philosophie avaient germé en France. Il est à remarquer que ce sont les temps d'agitations politiques qui produisent ordinairement les moralistes. Montaigne parut après la hgue, et Larochefoucauld après la fronde. C'est que de tels mouvemens^ en faisant monter l'écume des passions à la surface delà société, favorisent les études de. l'observateur. Nous eûmes d'autres philosophes dans le siècle suivant. Ceux-ci s'érigèrent en réformateurs, non des moeurs, mais *du gouvernement, mais de la reh'gion. C'était porter la main aux premiers fondemens de la société. Aussi compromirent-ils son existence. Indiscrets dans leurs vœux, audacieux dans leur marche, dangereux dans leurs doctrines, ils égarèrent la nation ens'égarant eux-mêmes, et retardèrent les progrès vers la vraie li-

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berté^ en précipitant dans Tanarchie^ mère des crimes et des ci^lamités publiques.

Cependant^ nous l'ayouerons^ TeflEerYescence politique qui , alors , se manifesta en France^ provenait non-seulement d'un esprit 6x>ndeur et noyateur^^ mais encore des inquiétudes réelles que donnaient un gouyernement affîiibli, des institutions yieiUies et corrompues. Si les écriyains^ animés de Famour du bien et de la patrie , eussent signalé les abus^ en respectant les principes; si^ éclairés par un sain discernement^ ils eussent compris qu'il âJlait réparer^ et non détruire ; s'ils se fassent appliqués à nous faiire aimer notre constitution^ en indiquant les amâio^ rations dont elle était susceptible^ et que le temps ayait rendues nécessaires ; enfin ^ si^ au lieu d'insulter et d'avilir l'autorité^ ils eussent youlu sincèremeut l'éclairer^ la guider^ la .seconder dans des réformes successives^ sagement combinées avec l'état des moeurs et le progrès des lumières^ ils eussent rendu de grands services^ et^ ouvrant à la littérature une nouvelle carrière , lui eussent acquis une nouvelle gloire. Telle était la mission <jue les

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circonstances et les besoins de Fépoque leur imposaient. Un seul sut la remplir, Montesquieu. Ce grand homme ^ dans sa maturité^ expia par F Esprit des Lois le tort des Lettres Persahnes. Voltaire, au contraire, qui avait honoré son génie par deux monumens nationaux et patriotiques, la Henriade et le Siècle de Louis XI V^ y se livrant ensuite à une* coupable licence, se montra aussi mauvais citoyen que mauvais philosophe. Ceux qui le prirent pour modèle et pour chef, surpassèrent encore ses déportemens : ils ne gardèrent aucune mesure , se firent une loi de ne respecter aucune loi , d'attaquer , de renverser lès institutions établies, pour élever de leurs débris un autel à je ne sais quelle divinité , qu'ils appelaient la raison, et à laquelle ils n'offraient pour hommage que des vœux séditieux et pervers : ils rompirent tous les liens de la morale, brisèrent tous les freins des passions, éteignirent dans les consciences le flambeau de la foi, et appelèrent les hommes à la liberté , en faisant tout ce qu'il fallait pour les en rendre indignes.

Enfin, nous l'avons obtenue, cette liberté,

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Tobjet de tant de recherches et de débats ^ la source de tant de fautes et de malheurs : elle nous a été octroyée sous la seule forme qui convient aux nations de l'Europe et à Fétat de notre civilisation. Si^ comprenant bien son esprit^ nous savons en jouii: sans en abuser^ elle aura sur les mœurs ^ ainsi que sur les lettres^ la plus salutaire influence, et ouvrira à notre patrie une nouvelle ère de bonheur et de gloire : mais si , forçant ses principes et dépassant ses limites , nous voulons tenter encore d'imprudens essais , il en résultera un double danger, et, sous le rapport politique comme sous le rapport littéraire, nous courrons risque d'être entraînés bientôt à une véritable décadence.

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