DEUXIÈME PARTIE
L'ancien gouvernement, en France, était modéré : mais il Tétait plutôt de fait que de droit. Les pouvoirs intermédiaires, n'étant pas réglés par des lois fixes et fondamentales, s'étendaient ou se ressentaient selon leurs pror près forces ou celles de la royauté. Au-delà ou en deç^ de leurs attributions , ils usur-
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paient sur l'autorité souveraine, qui, à son tour y usûipait sur eux ; et de ce coîiflit nais-r fiait une alternative d'abus également préjudiciables à l'intérêt public. Ainsi, les étatsgénéraux , qui avaient été complices de la ligue, cessèrent d'être convoqués; la noblesse, si souvent inquiète et turbulente, fiit opprimée par Richelieu et subjuguée par Louis XI Vj les parlemens, qui s'étaient fait craindre dans les troubles de la fronde, souffrirent depuis des exik et des persécutions , dès qu'ils ré-^ sîstaient aux volontés de la cour. Un tel ordre de choses plaçait entre le danger d'une révolution et celui du despotisme : presque toujours l'on vit la nation pencber vers l'un ou l'autre de ces excès , et si elle se préservait d'y tomber, c'était moins par la nature, par là force de ses institutions, que par l'effet de ses moeurs, de son.caractère propre, surtout par cet. honneur, sentiment inné des Français, qui, régnant comme un monarque sur le Prince et sur le peuple j selon l'expression de Montesquieu , mettait également des bornes à la puissance et à l'obéissance.
Quand les principes moraux, altérés et re-
lâchés^ cessèrent de suppléer aux principes politiques, nous ne pûmes éviter les deux états vers lesquels nous tendions; nous passâmes par une réyolutimi et par le despotisme : tour-à-4our anarchistes sangumaires ^ volonr taires esclaves, nous ne nous sauvâmes de l'horreur et du mépris des autres nations qu'en couvrant de lauriers nos crimes et notre servitude. L'esprit militaire fut le refiige de l'honneur national, et le nom français, illustré par la victoire > conserva toute sa dignité. Mais si la gloire des armes brilla parmi nous d'un nouvel éclat sous des gouvernemens extrêmes, il n'en fut pas de m^e de la gloire des lettres; elle s'éclipsa presque entièrement et ne jeta plus que de pâles lueurs. L'existence compromise ne laissait pas assez de loisir pour se livrer aux plaisirs de l'esprit. La littérature est comme ces plantes dont les germes, quelquefois, s'échauffent et* se développent dans les temps d'orages, mais dont les fruits ne mârissent jamais que dans une saison tempérée. J'ai expliqué comment, au dix-septième siècle, le génie sut affi?ancfair la pensée, et, s'établi^sant en censure politique, modéra, par sa noble hardiesse; l'amorité
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la plus absolue. La liberté ^. alors ^ était dans nos mœurs plutôt que dans nos lois : peutêtre qu'aujourd'hui elle est dans nos lois plur tôt que dans nos mœurs. Quoi qu'il en soit, après de funestes expériences et de rudes leçons , après avoir souffert tous les maux des excès contraires, où nous avait précipités no»*^ tre impétuosité naturelle, revenus des illusions décevantes et des vaines théories , nous semblons nous être arrêtés au terme moyen , qui, en politique comme en morale, est la raison. Le gouvernement représentatif a résolu le problème difficile d'accorder nos vœux avec nos mœtirs : il concilie tous les. intérêts, il fixe et assulré tous les dl^oits; il réunit, par une heureuse combinaison , les avantages de la m.ontarchie et ceux de la démocratie : c'est une transaction équitable entre le peuple etrle monarque, ainsi qu'entre le passé et le présent ; c'est la garantie la plus sûre du trône et delà liberté, la juîste balance des pouvoirs, Fhabile ressott qui pousse et retient les pas^ sions, l'heureux secret de faire concourir le vice même au bien général; enfin, c'est le véritable gouvernement modéré , fruit de la maturité des nations. Assurément, à aucuna
^>oque de notre histoire , les drconstances politiques n'ont été plus fevorables aux progrès et aux développemens des facultés intellectuelles : j'ose dire même que si elles se fussent rencontrées au dix-septième siècle, avec les autres circonstances de l'époque , le génie littéraire^ tout admirable qu'il fut alors, aurait pris encore plus d'essor ; et si ^ de nos jours y elles étaient sans influence et sscns résultat sur les lettres, c'est que rien ne saurait plus faire reverdir cette branche des arts, dont la sève serait éptusée.
Aassurons-nous, Messieurs : grâce au ciel, nous n'en sommes pas là. L'on a pu même remarquer ^ depuis la restauration, un mouvement dans les esprits, une fermentation dans les idées, qui n'annoncent rien moins que le dépérissement. Si quelque chose est à craindre aujourd'hui , c'est plutôt l'excès opposé, c'est une exhubérance d'imagination qui^ nous poussant à tout ce qui est neuf et hardi , nous expose à des écarts fimestes au bon goût, ainsi qu'au bon sens. Prenons garde , pour ne point être froids et vulgaires, de tomber dans l'exagération et la bizarrerie :
par là nous ne nous sauverions pas de la décadence^ car l'on périt également et dans les langueurs et dans les convulsions. La décadence a deux degrés et deux caractères distincts : celui de la fadeur et de la sécheresse^ celui de l'extravagance et du désordre. A la fin du siècle dernier^ nous penchions plus vers le premiei^: aujourd'hui, peut-être^ nous penchons davantage vers le second, et^ en changeant de position, nous n'avons fait que changer de danger. Défions-nous surtout de cet ambitieux désir de perfectionnement, de cet orgueilleux esprit d'indépendance et de réforme, qui déjà nous ont conduits à ^absurde et à l'anarchie : dans un genre différent, nous arriverions encore au même résultat. La seule ligne qu'il nous convient de suivre, en littérature comme en politique, est celle qui nous est tracée par notre gouvernement, c'est la ligne intermédiaire, également distante de l'asservissement et de la licence, une sage liberté, réglée et limitée par les lois , et d'accord avec une autorité légitime et salutaire.
Non , sans doute , l'arbre qui a couvert la
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France de ses rameaux féconds , n'est point encore près de périr, et plusieurs jets vigoureux attestent une végétation nouvelle , sur laquelle on peut fonder les plus flatteuses espérances. Mais tout dépendra de la direction que preùdront ces jeunes surgeons : s'ils s^égarent , s'ils s'écartent du tronc protecteur , ils perdront de bonne heure leur force et leur verdeur , ils ne parviendront pas à un entier développement; en un mot , s'ils ne scmt greffés par la raison et par le goût, ils ne porteront que des fi*uits sauvages et sans maturité. Ce n'est point assez d'être né heureusement, il faut encore que le travail et l'élude seconddent les dispositions de la nature. Point de perfection dans les arts , si l'on ne s'assujétit à des règles fixes et fondamentales que l'expérience et le bon sens ont posées, véritable ré* •ultat du progrès des lumières. Lorsqu'une lan^e a produit des chefe-d'œuvre, admirés universellement, lorsqu'elle a été consacrée par le talent et le génie, qui l'ont polie, épurée, on doit la considérer comme formée, et il n'est plus permis de changer l'acception des mots , ni d'en créer de nouveaux , sans nécessité et par le seul désir de se distinguer ^
sinon Ton ne tarderait pas à dénaturer ce qu'on aurait perfectionné ; Fabus suivrait infailliblement l'innovation ; l'incorrection, le néologisme s'introduiraient dans le style ; on ne s'entendrait plus d'un siècle à l'autte, et les meilleurs ouvrages tomberaient en discrédit, par cela seul qu'ils seraient anciens. Substituer^ dit Voltaire, à un terme d'uÈage , un autre terme cfuirCa queXe mérite de la noun veauté y ce ri est pas enrichu* la langue y cest la gâter. Le siècle de Louis XIV mérite ce respect des Français y que Jamais ils ne parlent urie autre langue que celle qui afcUt la gloire de ces belles années.
Les lettres subissent deux époques de barbarie : l'une, avant le goût, est celle des pédaiis^ qui. sont esclaves de l'autorité et entêté^ de la routixie; l'autre, ^rès le goût, est ceUe des novateurs^ qui affectent l'indépendance et s'aba^idonnent à tous les déréglemens de l'imagination. Les premiers retardent les progrès de la langue; les seconds la corrompent. Nous avons eu autrefois le jargon inintelligible des pédans : peut-être pourrait -on reconnaître aujourd'hui le jargon non môin»
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mintelligible des novateurs^ qui nous menacent de la dernière espèce de barbarie, celle qui ne laisse plus aucun espoir.
Mais si la littérature est , comme on Ta dît , t expression de la. société^ elle doit changer toutes les fois que la société change. Oui^ dans son esprit, non dans ses formes^ qu'il Êiut respecter quand le goût les a fixées. Tentends par l'esprit de la littérature , la nature des idées et des sujets , le caractère général des écrits et des auteurs d'une nation : voilà ce qui est relatif aux circonstances, aux dispositions et aux besoins de Fépoque, voilà ce qui reçoit les diverses modifications qui résultent de l'instabilité des mœurs et des institutions. Ainsi , sous Louis XIV, la galanterie, la piété, de hauts sentimens d'honneur sont empreints dans tous les ouvrages d'un genre noble et sérieux ; la grandeur et la dignité du monarque semblent s'y réfléchir, et ils expriment souvent l'admiration nationale dont il était l'objet. La satire, la morale, la comédie s'appliquent à retracer les travers d'une cour brillante, la manie du bel-esprit, la fausseté de la dévotion, que le vice met à profit,
quand la vertu Fa mise en honneur. Les auteurs de ce beau règne ont eu sans doute de précieux avantages : ils succédaient à des siècles d'érudition qui leur avaient amassé d'abondantes richesses; ils défrichaient un champ neuf et inculte 3 ils étaient entourés de grands objets et de tout Féclat de la prospérité nationale ; ils avaient à former lé goût d'un peuple qui s'élançait aux plaisirs de l'esprit avec toute la vivacité qui lui est naturelle, et dont l'intelligence, nouvellement développée, était fraîche encore aux impressions du talent et du génie ; enfin , ils avaient à doter la patrie d'une gloire nouvelle, C'étaient lli de puissans motifs d'émulation. Mais nous-mêmes en manquonsnous, Messieurs, et méconnaîtrions-nous les avantages non moins précieux que présente notre époque ? Quelles que conquêtes que nos prédécesseurs aient faites dans les belles-lettres, ils nous ont laissé des lauriers à cuei^Jirj quelqu'étendue qu'ait été leur carrière, ils n'ont pu ouvrir et parcourir toutes les routes, parce qu'ils n'avaient point dans leurs institutions, ainsi que je l'ai observé, ce ressort heureux , ce beau principe d'enthousiasme, qui donne tant d'inspirations à la poésie.
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à Téloquence^ et auquel les Grecs et les Romains ont dû leurs plus grands succès. Je Teux dire la liberté^ et le noble sentiment qu'elle fait naître , le patriotisme. C'est ce principe de notre gouvernement actuel^ qui doit empreindre notre littérature d'un caractère nouveau, qui doit lui donner un accent plus ferme et plus passionné; l'animer d'un intérêt plus important et plus puissant : c'est lui qui formera des orateurs^ des publicistes / des historiens , des poètes épiques, peut-être. Mais les genres mêmes qui ont. été traités avec le plus de supériorité sont loin d'être épuisés, et nous ne devons pas redouter la concurrence , puisque nous avons les moyens de faire autrement. Il faut étudier nos plus illustres devanciers, non pour les imiter servilema[it , mai^ pour ap* prendre à tirar parti de notre position comme ils ont su tirer parti de la leur, pour appliquer leurs principes littéraires à un autre ordre de choses, aux besoins, aux idées d'un autre âge ; et c'est en consultant bien ces besoins, ces idées, que nous pourrons encoi^e être neufs et originaux, non en changeant et dénaturant la langue. Dès-lors, nous reconxiadtrons que nous n'avons rien à envier aux
temps antérieurs^ pas ineme à cet heureux siècle qui produisit tant d'illustrations. L'espèce de cidte que l'on rendait aux anciens, suite de l'érudition scolastique^ força Corneille et Racine à choisir presque tous leurs sujets dans les histoires grecque et romaine , et ils avaient la tâche difficile d'allier à de tels sujets la galanterie^ qui était le goûtdu jour« Il fallait tout leur génie pour éviter de faire dans la tragédie ce qu'on ayait feiit si ridiculement dans le roman. Ils surent concilier ces ëlémens disparates^ et composèrent avec eux des chefe-d'œuvre pour tous les temps. L'on n'a point aujourd'hui à surmonter une pareille difficulté. L'intérêt public appelle des sujets plus récens. Un double but est propose aux disciples de Melpomène : de rendre notice histoire poétique et la tragédie nationale ; c'est-à-dire de ramener la tragédie à sa destination primitive , à son véritable caractère ; et, en attribuant à l'ambition plus qu'à l'a-^ mour les èvénemens qui influent sur la destinée des peuples, on sera tout à la fois d^accord avec nos moeurs et avec la vérité.
. Tout oe qui cht le primûpe 4e vertus ou de
crimes^ peut être le principe de yices et d6 trayers. G est ce dernier côté des passions que doit saisir la comédie^ dont l'objet est de nous corriger par le sarcasme et le ridicule, conune celui de la tragédie est de nous corriger par la terreur et la pitié. Celle-ci présente dTeffrajans tableaux ou d'illustres exeniples :
celle-là ofifre des traits piquans et satiriques^ des scènes vives et animées de la vie commune. L'une s'applique davantage à émouvoir l'âme; l'autre s'attacbe plus à éclairer Fesprit. Toutes deux doivent combiner Jeurs effets sur les mœurs et les passions du temps. Si Molière existait de nos jours , il attaquerait peutr-être encore les mêmes vices, en leur prêtant des intérêts nouveaux ; car les vices, qui conservent toujours le même fond, changent de couleur en changeant d'objet. Le charlatanisme a été d'abord scientifique et pédantesque ; puis philosophique et sentimental : aujotœd'hui il est politique et patriotique, et il n'a. pas cessé de faire des dupes. L'imposture ne se renferme plus au sein d'une famille, et ne se borne pas à frustrer un héritier ; elle monte hardiment à la tribune , ou s'insinue près du Prince, et aspire à gouver-
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ner l'État. L'amour de l'argent a suivi cette progression ; il s'est étendu sur une plus grande échelle , il s'est développé sur un plus vaste plan ; il est devenu la cupidité ^ qui est l'am-^ bition de l'avarice... Mais je m'aperçois que je ne fais que signaler ce qui a été déjà heureusement saisi. C'est ainsi qu'on atteindra le vrai, c'est ainsi qu'on marchera sur les traces glorieuses du père de la comédie ; et Fon ne rencontrera pas le^ mêmes entraves. Molière ne put triompher des cabales nombreuses et puissantes qui s'étaient élevées contre lui que par la faveur du Prince , au service duquel il était attaché particulièrement. Sans cette position, qui fit sa hardiesse «t sa force, il eût été cent fois perdu, et nous n'aurions jamais joui de ses chefs-d'œuvre. Il fallait un roi plein de goût et absolu comme Louis XIV, pour soutenir un poète comique tel que Molière. Mais le génie qui, de nos jours, serait appelé à la même vocation, ne dépendrait pas ainsi d'une circonstance éventuelle et passagère ; la seule faveur dont il aurait à se rendre digne, serait celle du public, et la seule protection qu'il aurait à réclamer, serait la loi.
Ce que je viens de dire de la comédie s^a}>plique également à la satire et à la inorale, car ces trois soeurs ont à exploiter le même fonds. En vain dira-t-on qu'il est épuisé. Le champ du vice et du ridicule ne s'épuise jamais. Plut a Dieu que nous pussions nous féliciter d'une telle stérilité, et que les moeurs eussent gagné ce que l'art aurait perdu ! Malheureusement, nous sommes plus riches, sous ce rapport , que nous le croyons, ou que npus voulons le faire croire, et, dans tous les temps, nos folies, nos sottises, nos Êaiiblesses alimentent les 'lettres, comme nos maladies font vivre les médecins . Boileau, quise joignit à Molière pour se moquer detf prétentions des beaux-esprits^ épargneraiWil piusaujourd'htu les prétentions des novateurs, et toujours d^^^iseur du goût et de la raison , ne ferait-41 pas justice du /t>mantisme comme il fît justice du pédantisme?
Combien de fausses va?tus La Rochefoucauld ne saurait-il pas encore démasquer, et quds nouveaux développemens il pourrait donner au système d'égoïsme et d'amour-propre dont il accusa le cœur humain! Et La Bru jère, quelle foule de caractères pittoresques s'offriraient à lui ! Il peindrait l'orgueil de la foi^
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tune, plus insupportable cent fois que l'orgueil de lâ naissance; la sufâsance des gens en place, plus ridicule encore que la fatuité des courtisans : il ferait ressortir des contrastes piquans entre les opinions et les mœurs , entre les maximes et la conduite : il nous montrerait ces bons amis deFégalité, si despotes dans leur intérieur > ces généreux patriotes, si avides de distinctions et d'honneurs, ces royalistes tendres et dévoués , qu'un mécompte, un refus, une disgrâce, changent tout-à-coup en démagogues effrénés : il représenterait nos jeunes gens, devenus plus sérieux, mais non plus sages , s'occupant très-inconsidérément de graves intérêt^ mettant dans l'esprit de parti toute la licence qu'ils mettaient autrefois dans leurs plaisirs , et remplaçant les égaremens du cœur par les
égaremens de la politique J'ai dit que les
agitations de la société, en poussant les passions au-dehors et donnant plus de saillie aux traits du caractère , favorisaient les études de l'observateur : dès-lors ce siècle plus qu'aucun autre doit être celui de la morale. La philosophie s'élevant aux plus hautes considérations, sans craindre les tracasseries du pou-