‹ Observations morales, critiques et politiquesChapitre 9 sur 22 · DÈS CONNAISSANCES, ETC. Î^I · texte numérisé non relu

DÈS CONNAISSANCES, ETC. Î^I

la médiocrité des talens, dont, ne pouvant se faire une illustration , on se fait un métier.

On peut encore faire sa fortune dans les lettres ; mais ce n'est plus par Féclat des talens, c'est par les manœuvres de l'industrie etnps auteurs les mieux établis dans le monde ne sont guère que d'habiles spéculateurs.

On ne lit aujourd'hui que pour se distraire, non pour s'instruire. Aussi les seuls ouvrages recherchés sont les romans, les pamphlets, les mémoires scandaleux. Notre littérature est devenue si riche, que pour la connaître , il en coûterait trop de peine et de temps ; choses dont on est fort avare. Or, on fait comme le cardinal Dubois, qui, pour mettre sa correspondance au courant j brûlait toutes les lettres qu'il avait reçues.

Dans le monde , on n'examine les hommes que selon leur condition ou leur fortune.

C'est la lumière qui éclaire les bonnes ou les mauvaises qualités. Un tel a fait fortune, ou vient d'obtenir un emploi brillant; il vaut la peine d'être connu : chacun en parle aujour-

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d'hui, analyse son caractère et son esprit, explique ses succès par ses moyens. Hier c'était le même homme , et personne ne songeait à lui.

Il en est de même d'un ouvrage littéraire.

Obscur et négligé, vient>-il à obtenir un suffrage imposant, la foule d'admirer, de le prôner, d'y découvrir mille beautés inapei^ çues jusqu'alors. Le génie les crée, le crédit seul les met en valeur.

D'un ouvrage supérieur, dont la réputation n'est pas faite, on dit à part soi : // esi bien; et l'on se tait en public. Mais avec la foule, on s'écrie : il est beau; et Ton se fait un mérite de vanter son mérite.

Il faut se presser déjuger certains auteurs et certains livres, car bientôt on n'est plus admis qu'à les admirer j la vogue qu'ils excitent interdit tout examen , et le goût alors ne se mesure que sur la louange. Cette exigeance de l'opinion est peut-être excessive , ou du moins anticipée : mais il est un temps où l'on doit se confoimer à la décision du public.

Le respect de la chose jugée est nécessaire

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en littérature comme en matière civile. S'il était permis de mettre sans cesse le mérite en question^ il n'y aurait aucun succès durable, aucune réputation bien établie : par envie , par légèreté, ou seulement pour ne pas dire comme les autres, on contesterait ce qui au-r rait été le mieux jugé; dès que la médiocrité se trouverait en majorité, elle se plairait à dépouiller le génie, et il suffirait d'un siècle ignorant, novateur ou blasé, pour renverser les moniunens fondés et consacrés par les siècles les plus éclairés.

Dénigrer est preuve de médiocrité. Celui dont on peut contester le mérite est disposé à le contester dans autrui. Mais qui se rend digne de louanges n'en est point avare.

On a un grand avantage en voilant mo-»

destement son mérite; c'est d'intéresser l'amour^propre de ceux qui le découvrent à le vanter et à le faire apprécier; au lieu qu'en le vantant soi-même^ on blesse l'amour-propre de tout le monde.

Dans la juste appréciation d'un bel ou-

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yrage^ il y a quelque peu du mérite de celui qui l'a fait.

Les mêmes gens qui se mettent au^erant d'un jeune auteur pour contrarier sa marcbe, pour arrêter son essor^ et qui se liguent arec ses ennemis afin de le faire échouer^ se mettent à sa suite ^ dès qu'il est en pleine voie de succès^ et s'enrôlent sous ses drapeaux pour avoir part à ses triomphes. La médiocrité , incapable de créer ^ yit aux frais du génie ^ qu'elle lourfou qu'elle déprime.

On a souTcnt autant d'intérêt à découvrir, à faire valoir le mérite d'un auteur mort , qu'à contester celui d'un auteur vivant.

On peut faire une critique spécieuse du meilleur ouvrage, comme on peut faire la charge ressemblante du plus beau visage.

Il faut se défier également des éloges et des critiques de ses ennemis.

Je me prononce, Cléon, l'ouvrage que vous me citez est mauvais. .«— Comment ! vous

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ne Favez pas lu? — Non, mais I)orante m^a pressé de le lire, et Dorante a traité le même sujet.

La sincérité des amis doit être la conscience des auteurs.

Un auteur vain et médiocre peut être content de soi y même en se comparant ' aux meilleurs écrivains, parce qu'il ne choisit en eux, pour Êiire ce rapprochement, que les endroits les plus faihles, et il se dit : je suis capable d'écrire aussi bien. Leur abaissement est toute son élévation, et leur négligé fait sa parure. Comme ces valets qui croient briller autant que leurs maîtres, quand ils en portent les mauvais habits.

Oronte s'extasie sur une pensée : il ne se lasse pas de la développer, d'en recherdier les beautés, d'en faire sentir la finesse, la justesse, ou la profondeur. Il s^en croit Fauteur, et la trouve admirable. Ce n'est qu^une réminiscence : il Fa lue, ou Fa entendue citer, et la trouvait détestable.

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J'étais intimement lié avec Eraste : on nous voyait toujours ensemble^ et jamais le plus léger nuage n'avait altéré notre union. Il a fait une pièce de théâtre, Fa soumise à ma critique, en réclamant des avis sévères et la plus parfaite sincérité, comme une véritable preuve d'amitié. Je lui ai obéi : j'ai noté les endroits faibles, les fautes, les néglig^ences , partout motivant mes opinions, et les appuyant d'autorités incontestables. Il a fciit représenter sa pièce sans aucune correction^ et elle a été sifflée précisément aux mêmes paints que j'avais indiqués. Depuis lors, Eraste s'est refroidi à mon égard : il est devenu moins empressé et plus rare. Enfin, il a cessé entièrement de me voir, comme pour me jaunir de lui avoir donné des conseils salutaires , qu'î^ n'a point suivis.

Le même amour-propre qui se blesse de recevoir des conseils, se blesse de voir rejeter les siens. *Tout le monde admire l'ouvrage d'Alceste; on s'accorde k dire que c'est un cbef-d'œuvre, une personne exceptée; c'est Octave, ami d'Alceste. Comment cela se faitil? Je vais vous l'expliquer. Octave avait pro-

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posé des cfaangemens y <jui n'ont point été adoptés, et il se trouve que ce qu'il voulait retrancher a été le plus applaudi. Octave peut>-il approuver et pardonner un tel succès? Le voilà devenu l'ennemi irréconciliable d'Alceste. Il parait luie critique violente contre r^ouvrage, et c'est Octave qui l'a faite.

Pourquoi Aurel vous est-il si contraire ?

Rien n'égale son animosité et sa haine : il vous attaque et tous poursuit sans cesse; il fatigue la presse par ses pamphlets contre vous. Que lui avez-vous donc fait? — Je ne lui ai jamais répondu.

Les gens d'im esprit vif sont rarement bons critiques : trop distraits par leurs idées, ils n'entrent point assez dans celles des autres. Incapables de soumettre leur attention , ils ne peuvent suivre ni concevoir un plan qui n'est pas à eux. Leur esprit préoccupé et créateur refait l'ouvrage qu'ils commentent. Pour être propre à la critique littéraire , il faut des lumières, du tact, du goût et du jugement, mais peu d'imagination.

l48 CHAPITRE y.

Voltaire a prétendu qae Montesquieu n'a— Taitfait qu'indiquer les principes politiques ( i) . La vérité est que Filiustre auteur de ï Esprit des Lois a donné la substance de ses pensées y laissant le soin des développemens au lecteur. Et voilà précisément ce que Ton aime; car il en est de Fart d'écrire comme de l'art de converser, il faut exercer notre esprit pour flatter notre vanité, et Fauteur qui nous satisfait davantage est celui qui nous feiit le plus penser, comme, dans une société, la personne qui nous plaît davantage est celle qui nous fait le plus parler.

L'on peut dire que La Rochefoucauld est en morale ce que Montesquieu est en politique. C'est la même concision, si forte d'expressions, la même profondeur, si pleine de pensées. L'un et Fautre se sont afiiranchis des transitions; mais c'est pour s'imposer la difficulté bien plus grande de ne dire que des choses remarquables, d'un grand sens, et leur style, coupé, en est plus nerveux. Cha-

(i) L'on peut dire de Montesquieu ce que lui-même a dit de Tacite : Il abrégeait toat, parce qu'il voyait tout.

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que phrase^ chez eux^ est une réflexion^ et presque chaque véflexion conUent la matière d'un livre. CïMiibiai d'ouvrages Ton a faits et combi^i l'on peut faire en développant leurs idées 1 Enfin , pour achever le paraUèle^ ces deux grands écrivains^ aussi ingénieux qu'ils sont profonds y donnent quelquefois dans les mêmes défauts y la subtilité , un peu d'afiectation^ et l'exagération de S][stème.

X)ans un discours suivi y ou dans un sujet d'imagination, on s'échau£fe, et^ entraînant le lecteur^ on ne lui laisse pas le loisir d'examiner diaque mot ^ de peser chaque phrase.

Il n'en est pas de même des observations courtes et détachées. Tout doit être substantiel^ ingénieux ou profond, et le lecteur est d'autant plus sévère, qu'il est calme, et qu'il juge chaque chose séparément , sans rien ax>corder au besoin des transitions et à la liaison des idées.

Il y a des visages si bien représentés, qu'on croit les reconnaître , quoiqu'on ne les ait jamais vus. Il en doit être de même des peintures morales ; il faut que les caractères

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l5o CHAPITRE V.

qu'elles représentent paraissent vraies et naturelles, lors même qu'on n'en a jamais connu de pareils. C'est ce que l'on éprouve en lisant La Bruyère. H s'est attaché à peindre beaucoup de personnages qui ne sont plus dans nos mœurs, et il semble qu'on les voit tous les jours, tant il a su les animer, les rendre saillans et irappans.

Les caractères sont tellement compliqués^

et nous réunissons tant de qualités contraires^ qu'on peut faire plusieurs portraits de la même personne, tous diffêrens, et tous également ressemblans.

La renommée du moraliste doit être plus lente que celle du poète, de l'orateur, de l'historien, parce qu'il ne frappe pas l'imagitnation et n'émeut pas les passions. Il ne s'adresse qu'à la raison, qu'à la conscience, et il a besoin d'être examiné avec réflexion^ d'être confronté avec l'expérience, pour être justement apprécié. Souvent méconnu et négligé de son vivant, son nom seul recueille tous les bénéfices du temps et de la gloire.

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Les moralistes anciens sont plus sentencieux. Les moralistes modernes sont plus satiriques. Cela s'explique. Les premiers, en créant la 'morale, ont pu lui donner ce ton simple et grave qui lui convient. Les seconds, craignant d^être -moins neufs, ont voulu être plus piquans, et par là ils ont eu le tort, peut-être, de rendre plus attentif à la forme qu^au fond. Les saillies de l'esprit déconsidèrent les leçons de la sagesse.

La subtilité est un inconvénient presque inévitable des siècles avancés. Les grandes, les fortes vérités sont enlevées toutes d'abord j il ne reste que les aperçus fins et délicats. L'on cherche à relever par l'expression une pensée déjà connue, comme on cherche à déguiser par l'assaisonnement un mets, qu'on a déjà servi.

Quand le goût se corrompt chez un peuple, le talent et le génie ne servent qu'à le corrompre davantage : comme, en morale, les brillantes qualités d'un homme qui s'égare.

l52 CHAPITRE T.

ne font souTeut que Tégarer darantage (i).

La comédie ne se rapproche de la morale que par la peinture de» caractères et des

(i) On ne fanraît trop Insister sur les hérésies littéraires de notre temps , parce qu'elles gagnent et corrompent les meiU Jeurs etpritft^ ceux mêmes qui se sont préservés de tcates lea autres , parce qu'elles sont honteuses, ayllissantes pour Ja nation. Les philosophes du dix-huitième siècle, en émettant de maurais principes en morale , en religion, en politique, étaient du moins restés fidèles à ceux du hon goût ; ils le défendaient et par leur exemple et par leurs Lefons^ Aujôurd*hiii Von rompe ce dernier lien avec le heau siècle de Louis XIV ; on ajoute au ▼ioe du fond le vice de la forme ; on répudie la gloire de nos pères ; on abandonne les autels de la patrie , pour encenser je ■e sais qoellet idoles étrangères et bar]>ares... Et Vom vante son patriotisme , et Ton fait parade de Torgueil national !... On n'a que l'orgueil révolutionnaire , l'ivresse de la licence , la folie de l'innovation. H appartenait , dit-on , an siècle des lumières de tout régénérer, de secouer tons les vieux préjugés , d'ouvrir des router nouvelles... Hommes aveugles et psésomptaeux! Vous croyez les ouvrir ces routes ? Ne voyez-vous pas que vous ne faites que vous traîner servilement sur les pas de Tétranger , pour ne pas suivre les nobles traces de vos ancêtres ; que pour vous dispenser d*imil«r leur gtoricmz exempte, d'obéir à ieiun sages j mais difficiles préceptes , vous adoptes un genre monstrueux et détestable, qu'ils réprouvaient, qu'ils méprisaient ; contre lequel Voltaire et La Harpe , qui le voyaient déjà Àaitre de leur temps , ont si souvent fiût écfaiter leur éloqneots

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mœurs; mais elle n'en a ni Taustère mission, ni Fimposante autorité. Ce n'est point une école de sagesse, c'est une satire ingénieuse, qui nous apprend mieux à connaître les autres

indignation? Gâlés par la satiété, entraînés par Tinconstance et la légèi'etë de TOtre esprit, toos quittez cet champs rîans et fertiles de la patrie , ce ciel si pur et si Initiant; tous négligea ce beau so L dfeJa France » si prodigue de fleurs et de fruits » quand on dek le cultiver , pour tous égarer dans les déserts de rOrient, dans les forêts de la Germanie, pour tous enfoncer dans les sombres Tapeurs du climat britannique. Les réTCs et le délire tous paraissent de rimagination ; le gigantesque, le difibrme, tous semblent de la grandeur , de la beauté ; le déré^ glement et l'exagération sont pour tous le sublime. De vos mains sacrilèges ^ tous briset ce temple si simple, si régulier , si parfait , qui faisait l'admiraticm de l'Europe, qui tous attirait les hommages de toutes les nations policées, et où sont consa» crés les noms de tos plus grands écriTains , pour construire , à la place, un édifice grossier, bizarre , sans proportion et sans gràee , sur lequel tous inscrivez des noms qui devraient blesser des oreilles françaises et dont la dure harmonie fait fuir le Dieu ^u goût. O mes compatriotes! reTenez aux bons principes, aux Traies et saines doctrines en tout genre, seul mo^en d'échapper à la décaaence qui tous menace : recdimaissez toutes vos erreurs \. reprenez Totre génie tiatiônal , votre caractère si heu* renx ; ne profanez ploa i par de honteuses imitations , les riches et beUea qualités dont tous a doués la nature : redevenez vousmêmes enfin , et vous serez encore le premier peuple de l'univers.

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que nous-mêmes y instruit plus qu'elle ne corrige, et amuse plus qu'elle n'instruit. Molière, Regnard, Lesage, ont ainsi traité la comédie, et c'est ce qui fait la yérité de leurs tableaux, la force et la vivacité de leur coloris. Depuis, on Ta affadie, en y întrodui-sant le pathétique , les sentences , les moralités, les conversions. (si peu naturelles dans l'espace de temps déterminé pour l'actjon dramatique); mais comme les passions doivent nécessairement être mises en jeu dans cette espèce d'ouvrage , crainte de blesser les yeux et de révolter la délicatesse, on les a adoucies, déguisées, flattées. Il en résulte que la peinture des vices, qui, autrefois, instruisait et amusait au théâtre, aujourd'hui intéresse et séduit; et que, poin' avoir voulu rendre la comédie plus morale, on s'est écarté davantage de ce but. Exemple du perfectionnement des lumières!

Ismène est possédée de la plus afifreuse passion; elle est jalouse de sa fille Ëlvire, qui fait l'admiration de tout le monde, et devrait faire sa joie, son orgueil. Sa conduite tyrannique et cruelle envers cette jeune et char-

DES COKNAl$$A.NCES ^ ETC<. tS5

mante pCTSonne, excite rindignation générale, éloigne de chez elle ses connaissances , ses parens, ses amis. Elle prend en haine qui-conque loue ou plaint sa malheureuse fîUe.

Les domestiques désertent la maison, ne pouvant supporter cet odieux spectacle ; ou s'ils donnent les moindres marques d'intérêt et de sensibilité, ils sont chassés à l'iàstant. Son fils, son fils lui-même a éprouvé un pareil traitement, et voilà son crime. Il avait un ' ami qui était épris de sa sœur, et dont il protégeait les feux. Ce jeune homme, digne en tout d'être agréé, avait touché le cœur d'Elvire, mais en même temps celui de la marâtre, qui , se méprenant sur ses intentions , ses sentimens, ses assiduités, et croyant follement en être l'objet , l'accueillait de la manière la plus flatteuse. Qu'on juge de sa confusion, de sa foreur, lorsque son fils, lui révélant l'accord des deux jeunes amans , vient proposer de les unir! Elle folmine contre lui, l'accable des plus violens reproches, l'accuse de complicité dans la séduction de sa sœur, et le bannit pour jamais de sa présence. Le désespoir conduit ces deux jeunes gens à l'armée, où ils se font tuer. L'infortunée Elvire,

l56 CHAPITRE V.

accablée de tant de maux, languit, tombe

malade^ touche à ses derniers momens

Vous croyez que le cœur de Tindigne mère .

est enfin ému de compassion, agité de remords? Non; mais, pendant qu'elle joue un si horrible rôle dans un drame véritable, elle court avec la foule en voir représenter un nouveau au théâtre^ et, qui le croirait? elle s'attendrit, verse des larmes sur des maux imaginaires? Elle partage l'indignation publiaque contre un personnage odieux. ... Ce peiv sonnage est une marâtre 1

JDe la fàoàétî — Vk la €ùMtiMAîm.— 1S^t^

Savoir bien les choses e^t plus utile pour écrire : savoir bien des choses est plus utile pour converser.

Si Fou ne parlait que de ce qu'on sait^ on serait trop souvent réduit au silence.

Si chacun était sage , on serait toujours d'aocordy et que deviendrait la conversation? Il faut des fous pour Paniiner^ et des sots pour Tégayer. A leur défaut^ quelquefois les gens d'esprit se prêtent à Jouer leur rôle , sans tirer k conséquence y et c'est une manière d'être aimable.

Pour être agréable en société^ il faut avoir

l58 CHAPITRE TI.

le cœur et l'esprit libres^ pouvoir s'occuper avec intérêt de tout le monde et de toute chose. Une idée^ un sentiment qui absorbe^ ôte les moyens de plaire et d'amuser^ rend sérieux et inattentif. Les amans sont quelquefois sublimes entre eux^ rarement ils sont aimables dans le monde ;^ où il £iut montrer son esprit^ cacher son cœur.

Deux hommes paraissent sous des aspects bien différens et tout aussi trompeurs. Dorval^ entraîné^ malgré lui^ dans une assemblée brillante^ où tout rit et s'amuse^ y est soucieux, embarrassé^ rêyeur, et comme importuné de la joie commune. Indiffét*ent aux charmes des femmes^ à l'esprit des hommes, il se tient à l'écart, semble ne voir, n'écouter personne; oublie même de >saluer ses connaissances et ses amis. Quels chagrins l'agitent? quels matheuris l'accablent? Dorval aime, il est aimé; il vient d'obtenir l'objet de tous ses vœux, et un heureux hyménée va fixer son sort et sa fortune. Rempli de sentimens vifs et passion^ nés^ préoccupé par mille idées délicieuses, il a besoin de s'y liver, de descendre au fond de son cœur, de^savourer;, dans le recueille-

DE LA SOaÉTÉ^ ETC. iSg

ment, tout son bien-être. L,e monde^ qui exige des soins ^ des attentions^ ne saurait lui convenir et lui plaire : mais retiré chez lui , où rien ne le contraint^ ne le distrait, il fait éclater sa joie, son bonheur, çt semble touloir le répandre sur tout ce qui l'entoure.

FlorviUe, au contraire, recherche le monde, la dissipation^ il se jette avec ardeiu* dans les réunions les plus nombreuses, dans les cercles les plus à la mode, s'y livre à une gaité folle et bruyante, est galant, empressé avec les femmes , facile et bienveillant avec les hommes ; il anime et réjouit tout le monde par ses propos joyeux. Mais hors de ce tourbillon qui l'enivre, chez lui, il est triste, fâcheux, fantasque, brusque et grondeur. Ce contraste s'explique. Florville a une femme infidèle , des valets fripons , des créanciers et d€S procès : dans son intérieur, il retrouve tous ses ennuis; il a besoin du tumulte du monde pour s'y dérober, pour s'étourdir, et se jette, pour ainsi dire^ hors de lui-même, parce qu'il n'est pas à l'aise au dedans.

Une des quaHtés les plus essentielles pour briller en société, est la présence d'esprit.

l6o CHAPITRE TI.

Elle manque souTent à des hommes d'un très-beau génie ^ qu'un mot, un regard déccmcerte, qui ne sauraient supporter l'attention d'un cercle, et qui, par leur tta^aaix, se rendent dignes de l'admiration du gesïre humain.

On ne redherche guère les succès de la vanité, quand on peut aspirer aux triomphes de la gloire.

L'on est peu prévenant dans le monde, où par trop de présomption, ou par trop de modestie; parce qu'on estime trop ses avances, ou parce qu'on ne les estime pas assez.

Beaucoup de gens, qui ne conçoivent pas que la modestie puisse s'allier au mérite, prennent pour de la hauteur ou du mépris la réserve de l'honune supérieur. Dirai-je qu'ils ne lui font injustice que parce qu'ils se font justice?

Nous sommes souvent aussi humiliés des avances des sots que des froideurs des gens de mérite.

DE liA SOCIÉTÉ^ ETC. l6l

Une idée heureuse peut tomber de la bouche ou de la plume d'un sot. En conscience^ lui appartient-elle? Non, elle est au prunier homme d'esprit qui s'en empare (i).

L'on est sot plus par le caractère que par l'esprit.

Le mot sens commun^ synonyme de bon sens, fait honneur au siècle où il fax adopté* Mais si ce mot était créé de nos jours , je doute qu'il eût une acception aussi avantageuse.

L^extrème civilisation égalise et affaiblit tout relie effiice les marques distinctives des caractères, des esprjts et des moeurs.

Ce qui fait qu'il y avait , au siècle de Louis XIV, tant de caractères originaux pai>mi la noblesse, c'est que les seigneurs étaient, depuis peu de temps, fixés à la cour, e% que

(i) C'est ce qui faUail dîre a Molière : Je reprendê mon bien ok

lO^ CHAPItRE VI.

les formes particulières qu'ils avaient prises^ dans leurs terres y dans leurs .provinces ^ n'étaient point encore polies par le frottement des usages.

La bienséance est le tyran le mieux obéi^ parce qu'elle punit par la plus sensible des peines^ le ridicule.

Elle doit régner en France plus que partout ailleurs, parce qu'on y est plus inut^^ teur, et parce que le ridicule ^ suivant l'heureuse expression de La Rochefoucauld, jdéshonore plus que le déshonneur.

Les défauts de l'humeur et les travers de l'esprit, font plus de tort, dans le monde, que les vices de l'âme.

Dans le monde, on appelle bizarre ce qui n'est pas commun. Il en résulte que le natu-rel, la simplicité, la loyauté, la vertu, sont ce qu'il y a aujourd'hui de plus bizarre.

La vanité fait de mauvaises copies , et Forgueil fait de mauvais originaux. Tous deux conduisent au ridicule, par un excès con-

DE Li. SOaÉTÉ;| ETC. l63

traire; l'un en nous éloignant trop de notre nature^ l'autre en nous y attachant trop fortement.

En France^ on s'appUque à faire comme tout le monde. En Angleterre , on s'étudie à ne ressembler à personne. Un Français prend le plus grand soin pour ne pas paraître bizarre. Un Anglais craint sur toute chose de passer pour vulgaire*

Emile se donne des peines infinies et se met à la torttire pour se faire distinguer :

il n'est sortes de singularités qu'il n'a£fecte : il se gâte^ il se déforme; il veut être original^ et n'est que la copie de tout ce qu'il y a de plus ridicule. Il lui en coûterait assurément moins d'êta-e homme de bien. Yous voulez qu'on vous distingue^ Emile ? Pratiquez la vertu, soyez sincère, généreux, modeste^ toujours égal dans votre humeur, toujours conséqu^it dans vos principes et votre conduite : vous ressemblerez à bien peu de gens; peut-être vous serez unique.

Les femmes maintiennent le bon ordre et

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le bon ton dans la société^ donnent à la conyersation ce tour fin et délicat ^ ces formes agréables et polies, qui sont un des attributs de leur esprit. Qu'y a-tril, pour l'ordinaire, de plus tumultueux que les assemblées d'hommes, de plus grossier et de plus licencieux, souvent, que leurs propos et leur satté. La réunion des deux sexes est donc favorable à la politesse, à l'esprit de conversation, à l'élégance des formes et des manières. L'est-elle à la simplicité, àl'innocexice des moeijLrs? Je ne le crois pas; car, dans leurs relations trop fréquentes et trop intimes, lés hoipmes et les femmes tendent à «e corrompre mutuellement. Cet usage ne convient guère non plus aux peuples qui font leur principal intérêt des aflFaires publiques. La politique gâte l'esprit des femmes, ou l'esprit des £enunès gâte un tel sujet, en essayant de le traiter. Aussi, vivaient-elles entièrement séparées des hommes dans les républiques anciennes, et on les voit moins confondues avec eux dbez les peuples modernes qui tiennent le plus à leur liberté.

9e i%sf n Ift la bîe.— ^t6 |)a$0toti0*~ ]D<g

La jeunesse est un temps d'errem» et de folies auquel il faut que chacun paie tribut. L'on est romanesque ou libertin. Ton égare son çœup ou ses mœurs; et cela seul distingue l'honnête hopi^ie de l'homme vicieux*

Is plus grand déi&itt de la jeunesse la^est pas de manquer d'expérience, c'est de ne pas savoir qu^elle en manque , et de croire qu'elle pensera tioujours )Comme elle pense .

En général, le plus grand défaut des hôm^ iDas »'e^ pas d'ignorer, c'est de ne pas con^ naître qu'ils ignorent.

Combien serait utile dans la jeunesse le moindre des soins qu'on prend souvent inu^

l66 CHAPITKÉ TH.

tilement dans l'âge avancé, pour ga santé ^ pour son esprit, pour sa fortune !

Il y a des gens qui, passant par toutes les épreuves de la vie, sont destinés à beaucoup changer, à gagner beaucoup de lumières et d'expérience, à perfectionner leur jugement et leurs moeurs. Il y en a d'autres quî, suivant toujours un même cours, et n'éprouvant aucune vicissitude, aucune traverse, gai-denl leurs défauts et leurs préjugés, qui ne font que se fortifier avec Tâge.

La vie ne paraît courte que parce qu^on ne sait pas la remplir. Uliomme qui a beaucoup senti et beaucoup réfléchi, a toujours beaucoup vécu, quel que fut le temps de son existence. Que se retrace-t>-on d'un voyage pendant lequel on a dormi constamment ?

Deux seuls points : le départ et l'arrivée. Mais si l'on a eu les yeux ouverts,, si l'on a examiné les lieux, les babitans, s'instruisant avec soin de tout ce qui les concerne, que de choses on se rappelle, et combien l'on aime à s'entretenir avec ses amis, avec soi-même, de tout ce qu'on a vu et éprouvé ! ^

DE l'âge et de la TÎE^ ETC. 167

Les souvenirs multiplient et renouvellent le passé. On n'en recueille point d'agréables et de fructueux , si on ne les a semés.

Les souvenirs sont des amis qui conseillent et qui consolent^ ou des bourreaux qui punissent et qui torturent*

L'on revient ordinairement aux prinç^es qu'on a reçus dans sa jeunesse . C'est que notre propre expérience nous confirme ce que l'expérience des autres nous avait appris. On admet des principes par obéissance \ on s'en écarte par légèreté ou présomption } l'on y revient par conviction.

Ce n'est pas le temps ni l'âge ^i amortissent le feu des passions; c'est l'expérience. Cela est si vrai, que les personnes qui ne sont pas aptes à en acquérir, coniservent toute la violence de leurs passions, qui, quelquefois, augmentent même en vieillissant, tandis que celles qui savent réfléchir et mettre à profit les leçons de l'expérience , deviennent sages et raisonnables avant le temps, souvent même

l08 CHJLPITM TU.

d'auunt fim qpi'eUes ont 4*é plus ardentes et plus passionnéea.

L'imagination précède la raison^ et se perd ordinairement avant qae celle-ci ne soit formée. Delà vient que tant de gens passent de l'exagération, de l'extravagance^ à la froideur et à la pécheresse. La réunion de l'imagination et de la raison, dans toute leur force, fait les hommes supérieurs.

A présent l'on connaît le monde trop tôt r le caractère n'a point assez de consistance,, et les principes ne sont pas assez afFermis, pour résister aux intéressions de la société; de sorte qu'on se blase ou qu'on se démoralise par une expérience prématurée, et presque tous les honupes sont flétris avant le tonps.

Cléante «ott des écoles, où il a obtemx de$ succès brillans. Il a l'écrit vif et faeile , de la fermeté dans le caractère, de l'élévaticm dans les idées, de la générosité dans l'âme ; mais tous ces moyens, gât^s par la présomp* tion, ne font que Fégarer. Croyant tout sa-«

DE l'âge et de UL VIE, ETC. 169

voir, il ne veut plus rien apprendre , ni douter de rien. Il entre dans le inonde atec des' ju^ gëDftens fidts sur les choses qui ne se connais sent bien que par l'usage et l'expérience. Un pFemier, aspect saisit son imagination et fixe «es opinions, dont il se fait un point d'honneur de ne se départir jamais. Il heurte celles d'autrui, il parle haut et fort, il fronde, il tranche; il ne ménage ni les hommes ni les choses ; il se raidit dans ses principes , dans ses habitudes, et croirait se dégrader que de changer, même en se réformant. Il accuse la raison de froideur, la modestie de fausseté , la sensibilité de faiblesse, la modération de lâcheté. Il méprise toutes les vertus douces et paisibles, et n'est séduit que par ce qui est éclatant, extraordinaire ; il admire le vice même, quMtd il est hardi et heureux. Rien ne lui paraH beau comme Fenthousiasme , quel qu'en soit l'objet; rien ne lui semble grand, imposant, comme la force, quel qu'en soit Fabus. Il prend l'excès pour le sublime, et donne hri-même avec excès, avec emportement, dans ce qui feit Tesprit du jour; il est fiifiatique en religion, ou en politique, raivdïit le feinps.

170 CHÀPITEE TH.

Philinte a tout tu, tout connu; il s'e&t trouvé dans les positions les plus variées et les plus opposées. Les hommes ont paru à ses yeux sous toutes les faces, les choses dans tous leurs jours; le monde entier a passé devant lui, et personne n*a plus vécu, Qu'est-U résulté pour lui de tant d'expérience et de lumières ? Incertitude dans ses principes , laér sitation dans sa conduite, faiblesse dans son caractère, confusion du bien et du mal dLaœs son esprit et sa conscience. Il disserte bien sur tous les points, sans jamais rien conclure,il a des moyens évasifs pour ne donner en rien son sentiment : en vain vous voudriez le saisir, nouveau Protée, il prend mille formes ^et vous échappe. Il voit le coté fort et Saiible de âiaque chose, les bonnes et mauvaises qualités de chaque personne , les avantages et les inconvéniens de chaque parti, et reste indécis , dans un parfsiit équilibre entre le pour et le contre, dans une complète incapacité de se décider, d'agir, d'approuver ou de con^ danmer, d'aimer ni de hair. Il est pliant, souple, OTiduleuXj propre à chaque homme et à chaque chose , toujours prompt à changer de rôle et d'opinion, à se retourner dans

DE l'âge et de la VIE, ETC. I7I

tous les sens. Il marche de biais et par des voies détournées; il s'environne de précautions, se couvre de méfiance. Il se ménage entre tout, et n'atteint à rien. Il ne lui reste que de la facilité dans l'humeur, de la finesse dans l'esprit, de la politesse dans les manières. Cela peut en fsiire un homme aimable, mais nullement aimé, un caractère commode, et très-peu utile. Heureux s'il échappe à l'égoïsme, suite trop ordinaire du scepticisme, du refroidissement, et de la faiblesse !

Ces deux caractères dominent aujourd'hui dans le monde, et il n'est pas rare qu'ils se trouvent dans le même sujet, à différentes époques. Cléante à vingt ans, on est Philinte à quarante. Pour avoir trop tendu les ressorts de son être, on les a usés et brisés. On passe ainsi d'un excès à l'autre, en sautant à pieds joints sur la maturité , et ne présentant que les inconvéniens de l'âge. La jeunesse n'a plus ses grâces, son ingénuité j la virilité , sa force et sa raison. La vie est comme ime année sans printemps , sans automne , qui ; privée de fleu(s et de iruits, ne présente que les ardeur^ de l'été et les frimas de l'hiver.

179 ORAPin» TH.

Après avoir ▼«bernent cberafaié danfi les hommes et dms ks chosiBS le bien ^pne notre coeur âiyie^ Fempériafioe BOusappvetMl à n u mm contenter de Fabeenee du mal.

L'on tient raoms^ quelquefois , à sst skaa^ tion^ par goût et par oonstahce^ que par la crainte de quelque db^sc dé pîre^ et Fan n'est coûtent du jpnésent que jiar àéHam^e .che Faveliir^

Le bonheur n'est qu'un état précaire y et la crainte de le pCTdre en eiDf»oisoBne toujMîB^ la jouissance.

On rencontre parfois le bonheur ; fatMM&s on le &k ém-'méme; et quand il tti^te> ëe n'est presque jamais selon les vœuigt et lea^ {»*oj€^ que l'on avàk foimé».

Now ne jouissons pas èé ce qui vidit fst^ tard nous satisfaite. Le cœur^ coisflffiae l'eslcH mac^ s'épuise par de trc^ longs he^^ÀûB, el ks désirs^ comme l'appétit^ s'étâdussenb^pai^ une privation coiitimie.

DE l'âge Et t)Ë lA fÏE, ETC. Ij3

âî le ëotx^eûït des désk^ et des besoins ^e iicKiS attotts eus des dioses^ ne snfBt pas fMMir Étoùsf en fdire gcyâtef la possession^ il devrait nous engager à ne les pas perdre par notre faute ^ et s'il ne peut nous rendre ibsùrrax par ette^^ il nous aTeitîl du moins que nous setîni» iDs3hecurea& mê» eSe8«

Le bonheur et le mâJbéUr sont rdatife à chaque individu. Les événemens prennent leur couleur dans notre âaie> et reçoivent diverses nuapces de notre organisation particulière. Il n'y a peut-être pas deux personnes qu'un même sort pourrait accommoder. •

Nous connaissons si peu ce qui nous convient, que souvent nous sommes heureux par l'objet de nos craintes, et malheureux par l'objet de nos plus ardens désirs.

Qtle tti'îtnporte que Dàtilôtl soît plus riche et toieu3c établi que ttidl, Vîl ne sait pâsjotdr de sa position, et s^ll a autant de désirs et de l>és^ins?

L'extrémité des félicités humaines touche à

l'extrémité deg misères. Lorsqu'on possède tout^ c'est aloi^ que tout manque. Le cœur de l'homme est le tonneau des Danaides^ qui ne peut jamais se remplir.

La défiance^ ainsi que la timidité , produit elle-même les effets qu'elle redoute.

Par notre appréhension et nos inquiétudes continuelles , nous nous faisons plus de tïxslI que la fortune ne nous en fait.

n n'y a peut-être personne , s'il s'examinait bien^ qui ne trouverait en soi de quoi acquitter la fortune de ses malheurs.

L'intelligence a été donnée à l'homme pour doubler ses biens et ses maux.

Il y a un fonds d'amertiune dans notre cœur^ qui empoisonne tous les biens ^ et qui prouve assez que nous ne sommes pas faits pour être heureux. Aussi n'espère-t-on plus le bonheur quand on se connaît bien soimême.

DE LAGE ET BE LA. VIE, ETC. lyS

Comment serait-on heureux ? On se fait des^ besoins au-dessus de ses moyens , et Ton se forme des désirs au-dessus de ses besoins. Le terme où Thomme aspire est un horizon fiigitif, dont il est toujours également éloigné.

Albert , qui n'était content de rien , est maintenant content de tout. Les hommes et les choses ont-ils donc changé pour lui ? — Non, mais son espoir a ^changé. Il n'attend plus le bonheur des hommes et des choses. . . .

Il fa^ut s'entendre sur les mots de bonfteur et de vertu j qui causent tant de contradictions et de disputes. Quand on admet ces deux choses, ce doit être dans un sens restreint, relatif à l'humanité. Quand on les nie, c'est dans un sens de perfection absolue, incompatiWe avec notre nature et notre condition.

Le bonheur consiste dans le degré ou la durée du plaisir. Il y a le bonheur du moment, qui est l'excès du plaisir, et le bonheur de la vie, qui est la prolongation du plaisir.

1*^6 CHAFITl^ VU.

Là sagesse humaine tie nous apprend pas à jouir; elle ne peut suppléer à l'insuffisance de notre nature; mais elle nous apprend à nous contenter de ce que nous avons ^ et à Mtoîr le conserver. Elle sert moins à être heureux qu'à ne pas être malheureux , et c'est le seul but où l'hoamte doit viser en ce inonde.

Le sage n^est jamais jGjeùx. ; il est content.

La manière de supporter les maux de l'âme est souvent la mémd que èelle de supporter les maux du corps. Les perMunes qui ne sont pad accoutumées au midheur^ s'ietffligeût im^ modén^ent au moindre rever^^ comme ceBes qui n'ont pas l'habitude des maladies^ des infirmités 5 s'inquiètent et se plaignent «ans mesure à k HM>indre indisposition. Mais quand on a cette double expérience^ on sait soufirir avec résignation et patience, ^lelle que soit la sensibilité de l'âme ou la délicatesse du corps.

L'on est quelquefois tellement disposé à

DE l'âge et m la vie, ETC. 177

s'affliger^ qpiiç l'on soubaiteraiit qiiel<pia niglheur réel pour avoir droit de se plaindre.

Il y aune $orte de dpuceur «u sein de Finfortune, comme il y a ime stQrte d'a^xerti^e au fond du bonheur.

Nous sommes si peu capables de supporter l'inoartitude^ que nous préférons la vengeanee de nos ennemis à leur r^sentiment.

Il y a des personnes qui craignent moins de soul&ir que de ne rien sentir, et qui résistent mieux à la douleur qu'à l'ennui. Le calme le& consume, l'agitation les fait vivre. ËUes aiment mieux voir le ciel tourmenté par Forage que nébuleux et somlure.

Les hommes qui tiem:ient davantage à l'existence, qui y attachait le phis de prix, sont ceux qui ont feit fortune eux-mêmes et qui ont eu le plus de peine pour Fétablir. Ils sont donc les plus véritablement hew*eux.

Ceux qui sont nés dans Fppulence e| le»

grandeurs sont ordinairement assez prodigues de leur vie. Preuve qu'on ne sait jouir

1^8 C&APIT&E TU.

des biens qu'on possède qu'autant qu'on le$ a gagnés.

Du même fonds où Ton puise la fierté dans le malheur^ l'on tire l'affabilité dans 1« bonheur. .

Quand on a de la fierté dans Tâme et de l'élévation dans l'esprit^ l'écueil de la modestie n'est pas la bonne fortune^ c'est la maixvaise.

Les grandes batailles excitent l'ardeur belliqueuse du soldat, l'animent par le double attrait de la gloire et des récompensés. Mais des attaques partielles , de petits combats continuels, usent sa valeur, le fatiguent et l'abattent. C'est ainsi que de grûides épreuves, d'illustres infortunes, peuvent élever le génie et le courage, faire éclore des talens ou des vertus., tandis que d'obscurs malheurs , des contrariétés communes, des tracasseries journalières, rétrécissent l'esprit, abaissent l'âme, flétrissent l'imagination.

Certaines âmes ont besoin de bonheur pour

DE l'âge et de Là tiE, ETC. I^^

déployer toutes leurs qualités y pour révéler rexcellencfe de leur nature : le malheur les indispose et les aigrit. Il y en a d'autres qui s'endorment dans la prospérité, et ne découvrent tout ce qu'elles valent qu'aux prises avec l'adversité.

Presque tous les hommes éprouvent, à une certaine époque de leur vie, une fermentation d'idées et de sentimens qui décident de leur sort et de leur mérite. Si les facultés sont suffisamment développées, cette effervescence peut enfanter le génie ou de hautes vertus :

dans le cas contraire, elle use les ressorts de l'esprit et de l'âme, et ne produit que dfe faibles fruits, qui ne parviennent pas à maturité.

Que de germes perdus ! Que d'heureuses qualités qui s'éteignent avant leur développement, contrariées par le sort et les influences humaines ! Si tous les moyens , si toutes les dispositions qu'annonce le jeune âge étaient cultivées, il n'y a presque pas d'homme qui ne vaudrait mieux qu'il ne vaut.

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