BONOS MUROS
BONS MURS
Quoique les serm.ents de 84^ soient le monument le plus ancien qui nous reste de cette romane grossière primitive , il n'en est pas moins évident qu'elle date de plus loin^ et surtout qu'elle ne commença point lors de ces serments, qui, devant nécessairement être compris et approuvés par le peuple français et par une armée entière, étaient proclamés dans la langue vulgaire, dans l'idiome du peuple et de l'armée.
Qu'on examine ces serments ; les désinences des mots latins y sont presque toujours tronquées , on y trouve l'observation de la règle fondamentale qui distinguait déjà le sujet et le régime par la présence ou par l'absence du s final.
J'ai eu la curiosité de vérifier en quelle proportion la plupart des mots contenus dans ces serments, sont restés répartis dans les diverses langues de l'Europe latine, et j'ai trouvé que le plus grand nombre se perpétua dans la langue des troubadours; un nombre presque aussi considé-
rable dans celle des trouvères , et ensuite un plus petit nombre dans l'espagnol , dans le portugais et dans l'italien.
Je regarde comme certain qu'au plus tard, sous le règne de Charlemagne , la langue rom.ane vulgaire, c'est-à-dire celle des serments de 842, était parlée dans la France actuelle, et mém.e plus avant dans le Nord, ainsi que dans une grande partie de l'Italie et dans plusieurs pays de l'Espagne, en un mot par les peuples soumis à la domination de cet empereur en ces différentes contrées.
Quand la division de l'empire, isolant tous ces peuples, leur fournit l'occasion de travailler séparément cet idiome primitif, il en résulta peu à peu des anomalies , des changements , des diversités qui, en perfectionnant l'idiome grossier, constituèrent et individualisèrent chacune des langues de l'Europe latine.
Il serait difficile d'assigner l'époque précise de ces nombreuses modifications du langage commun; mais les faits suivants me paraissent incontestables :
1°. La langue des troubadours fut celle cpii se rapprocha le plus des serments de 842 ;
2°. Les monuments qui nous restent de cette langue remontent à une date plus ancienne que ceux des autres langues de l'Eui^ope latine;
5°. La langue même des troubadours paraît aussi fixée et formée dans les ouvrages des premiers de ces poètes qne dans ceux des derniers.
4"^. Pendant les trois siècles qu'elle acquit et conserva de la célébrité^ elle ne subit presque pas de variation^ et si elle cessa d'être en usage, ce fut l'effet des circonstances politiques et non celui de son altération;
5°. L'idiome des trouvères a non seulement des rapports intimies, mais une connexité évidente avec l'idiome des troubadoui^s. Je ne crains pas d'affirmer que ce sont deux dialectes de la langue primitive, constatée par les serments de 8/^2 ; j'accorderai pourtant le droit d'aînesse a l'idiome des troubadours , et j'ajouterai qu'il conserva plus intacte et plus pure sa part du patrim.oine com.m^un.
Ma gram.m.aire comparée des langues de l'Europe latine dans leurs rapports avec la langue des troubadours, a présenté le tableau des principaux caractères de cette langue. J'en avais indiqué vingt-trois, et j'en ai retrouvé vingt-deux dans l'ancienne langue française , vingt dans la langue espagnole, dix-neuf dans la langue italienne et dix-huit dans la langue portugaise.
Primitiveraent l'ancien français , la langue des trouvères, différait très peu, du moins dans ses formes grammaticales , de la langue des troubadours.
La principale des causes qui établirent une différence plus apparente que réelle entre la langue d'oiL au nord de la France et la langue d'oc au midi, c'est que les habitants du nord prononçaient ou écrivaient en e la plupart des finales et des assonances , qui étaient écrites et prononcées en A soit dans le latin ancien ou corrompu, dont la langue romane s'était formée , soit dans cette langue même : ainsi VERiTAX^m^, qui, dans la langue d'oc, produisait veritat, était prononcé et écrit en langue d'oil veritet.
Le tableau suivant offrira divers exemples qui n'auront pas besoin de commentaire.
Substantifs.
Latiu.
Langue des troubadours.
Langue des trouvères.
Caritat^/w,
caritat,
charitet.
Inicjuitate/72 ,
iniquitat,
iniquitet.
Majestatem ,
m aj estât,
majeslet.
Nativitat^/w,
nativitat,
nativitet.
Vani ta te/72 ,
vanitat ,
vanitet.
Veritate/w,
veritat ,
veritet. '
Adjectifs
verbaux ou
participes.
Latin.
Langue des troubadours.
Langue des trouvères.
Sorrtniattt/w,
sonjat ,
songet. *
' Grammaire, comparée des langues de l'Europe latine, etc., pages 38, 39, 4o.
' Car jeu l'avoie bien songiet.
{Fab. et Cont. anc. , tome IV, page 23.)
Latin. Laugue des troubadours. Langue des trouvères.
AppellatMW, apelat, appelet. '
Monstratw7?2, monstrat, monstret. ^
Le participe de la langue romane primitive étant en at au masculin, et en ata ou ada au féminin , la langue des trouvères conserva plusieurs substantifs formés du féminin de ces adjectifs verbaux ; ces sortes de substantifs , tels que AccoLade^ SALa^/e % èÉR^isadej, etc., restèrent dans la langue française; tandis qae d'autres, tels que CARBON<2^^^ CAYXLcadej etc. y employés par cette langue, em^ent leurs analogues et furent également désignés par les noms de charbonN^'^;, CHEVAUCH^'^^ etc.
Si Ton rétablissait , dans les plus anciens textes français , les a primitifs en place des e , on aurait identiquement la langue des troubadours. Cette circonstance, aussi décisive que certaine, explique les différences choquantes, surtout pour des étrangers, les anomalies qu'on rencontre si souvent dans notre langue entre les mots simples et les
' Se alquens est apeled de lai-cim. {Lois de Guillaume-le- Conquérant , IV. )
"^ Seit MUSTRED . [Lois de Guillaume~le-Conque'rant , VII.) ^ Il est même vraisemblable que , dans des temps postérieurs , quelques uns des substantifs en ade ont été particulièrement empruntés à l'italien ou à l'espagnol , ou même créés par imitalion des substantifs déjà existants.
mots composés ou dérivés ; ainsi , tandis que les uns ont subi la modification de Fa en e , les autres ont conservé fidèlement Va primitif.
Le tableau suivant expliquera mon assertion.
Exemples de substantifs. %•# ^
De cabal/ï/j latin est venu caval dans la langue des troubadours : la langue des trouvères, en changeant Fa intérieur en e , a produit cheval , CHEVAUCHER , tandis qu'elle a gardé cAVALïer^ ca- Yki^erie y ckNki^cade ^ etc.
Du latin CLAvem^ les troubadours prirent clau, dont les trouvères firent clef ; et ils conservèrent toutefois CLAVïEr, ciukyicule, conci^hNe^ etc.
De même de navettz latin , les troubadours eurent NAU , qui produisit chez les trouvères nef , quoiqu'ils conservassent Fa primitif dans ^anoIj, fiAYÎrej, NAu/r<2^E^ isAYÎgerj, etc.
ScALA latin se conserva entier dans les troubadours ; et les trouvères dirent esc/ielle et escAeller, mais ils gardèrent Fa primitif dans
ESCALîEr, ESCAL<2û^E.
Exemples d'adjectifs.
Le latin qual?^ avait fourni aux troubadours QUAL, que les trouvères modifièrent en quel; mais leur langue conserva QVkhitéy qvkhijierj etc.
Un grand nombre d'adjectifs venant du latin en ALï>^ terminés en al dans la langue des troubadours, ne changèrent point cette désinence primitive, tels que capital, claustral, égal, fatal, final , légal , principal , royal , spécial , verbal, etc. , etc.
D'autres ayant pris Te en place de Fa , conservèrent pourtant cet a dans les mots analogues ;
Casuel,
casuûrlité.
Crimind ,
crimin<2lité.
Mortel ,
mortalité.
Watiird ,
natur/ïliste.
Personne ,
persomi/2lité.
Ponctuel ,
ponctualité.
Réel ,
ré<^lité.
Sensuel,
sensualité.
Spirituel ,
spiritualité.
Universel ,
universalité, etc., etc
Une autre cause de différence entre les deux langues, et cpii tient à celle que j'ai déjà énoncée, c'est que non seulement les finales qui étaient en A dans la langue des troubadours furent changées en E muet par les trouvères , mais encore cet e muet remplaça dans leur langue, et les finales qui , dans celle des troubadours , étaient en e moins muet, comme pair^^ mair^^ etc., et les finales muettes en i et en o.
Voici quelques exemples.
lO
Substantifs.
Latin.
Troubadour.
TrouvèrCo
Breviari«/w ,
breviari ,
bréviaire.
EclificiM/?z ,
edifici ,
édifice.
Notariw^,
notari ,
notaire.
SacrificiMw ,
sacrifici ,
sacrifice.
Salaria/??,
salari,
salaire.
Sanctuari«/w ,
sanctuari.
sanctuaire
Servici«/w ,
servici , Adjectifs.
service.
Latin.
Troubadour.
Trouvère.
AdversariM^,
adversari ,
adversaire
OrdinariM^,
ordinari ,
ordinaire.
Precariw^,
precari,
précaire.
Usurariw^,
usurari,
usuraire.
Les trouvères employèrent primitivement lo^ cOy comme les troubadours , et les changèrent depuis en ^Cy ce.
Il m'aura suffi des développements qui précèdent pour faire juger, et de l'antiquité de la langue des trouvères, et de ses rapports intimes avec la langue des troubadours ; j'ajouterai pourtant qu'on rencontre quelquefois dans la langue des trouvères, et surtout dans le poëme de Rou, des vestiges de la langue primitive conservée, avec moins de modifications , dans la langue des troubadours. Ainsi, on retrouve sans altération des mots que la romane primitive terminait en an ,
SUR LE ROMAN DE ROU. n
d'après la dérivation latine , et transformés postérieurement en EN dans la langue des trouvères; ce sont là des preuves irréfragables ^ des démonstrations matérielles de l'unité primitive des langues homogènes.
Voici de nombreux exemples tirés du Roman même de Rou.
Latin. Troubadour. Trouvère. Français.
ChristianM^;, Christian, crestian, chrétien.
Si volt CRESTIAN devenir.
{Roman de Rou, v. SSg.) '
Latin. Troubadour. Trouvère. Français.
PaganMi", pajan, paian, païen.
Ke Rou é sis p ai ans en la terre sofreient.
[Roman de Rou, m. 1474O''
' Quoique l'on ait dit, dès le xii« siècle même , chrétien au lieu
de CRESTIAN , cette expression primitive n'a pas été entièrement
abandonnée, et on la retrouve encore dans les écrits du xv^ siècle.
Une ordonnance de Louis XI, de l'an 1478, emploie cet
adjectif.
« Peuples CHRESTiANS.... Peuple chrestian.... »
^ Ke Hastainz li paian ont destruite et wastée. (v. 24 5o.)
A duil moroient cil ke paianz ataignoient. (v, 494 1-)
Tant i aveit paianz, si com plusors disoient. (v. 4944 )
Tant a paianz atrait contre li altres gens. (v. 4977')
Paianz m'unt en lur col levé. (v. 83o5.)
Cil ki sire ert en la cité ,
Paian de grant uobilité. (v. 8346. )
Li paian fu de grant valur. (v. 8355.)
Ne s'i porent paians desfendre
De l'estendart k'il abati. (v. i48i5.)
E des l'AiAN?, ke il ocist. (v. 1481 8 )
Latin. Troubadour. Trouvère. Frauçais.
Mortah'j, mortal, mortal, mortel,
Grant guerre a en sa terre de mortals anemis. ' (v. SSgô.)
Latin. Troubadour. Trouvère. Français.
NaturabV, natural, natural, naturel.
Ke Richart ne perdissent lor natural seingnor. ' (v. 4625.) Latin. Troubadour. Trouvère. Français.
TaliV, tal, tal,^ tel.
N'aveient mie usé ne apriz tal mestier. ^ (v. 3966.)
J'indiquerai aussi , comme une preuve d'identité primitive, les terminaisons des substantifs et des adjectifs en or, changé depuis en our ou en EUR.^
Une variante du manuscrit de M. de Sainte-Palaye , offre aux vers 6873 — 74 ••
Encore estoient tuit pa.xan, Westoient mie crestian.
' Par vos Toussent ociz si mortal anemi. (v. 438g.)
Quer li un teneit l'altre por mortal anemi. (v. 1114O
* Guillame est sun natural sire. (v. go5o.)
Li filz sun NATURAL seignor. (v. 9823.)
A vostre natural seignor. (v. 11208.)
Barunz, font-il, franc, natural. (v. 7810,)
' Tal vient sain à medlée ki el despartir saiugne. (v. 3^52.)
Kar TAL perte i ont fête ke ja n'iert restorée. (v. 4o23.)
Tal duil eu out Tliiebaut, por pol ne fu desvez. (v. 4855.)
Se il iert tal cum l'um diseit. (v. 7146.)
Od tals armes se cumbateient. (v. i3736.)
Ki o treis cheuz armez out de tal gent victoire. (v. 2270.)
'' Voyez dans le Roman de Roii, v. 2857 — ^56, 4608 — 363 1 ,